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Ernst Jünger, Voyage atlantique

L’auteur publie ses carnets de voyages effectués dans les années 30 : la Sicile en 1929, la côte dalmate en 1932, la Norvège en 1935, la traversée de l’Atlantique et les côtes du Brésil en 1936, les îles de Méditerranée en 1938. L’ordre de présentation diffère de la chronologie, partant du sud méditerranéen pour gagner l’Atlantique, ce qui donne son titre au livre, et termine par la Norvège. Faut-il y voir un signe de la civilisation d’époque ? Aller à la rencontre du soleil au sud, le suivre vers l’ouest et l’océan avec son continent nouveau, puis revenir aux rochers et prairies germaniques ? C’est un mouvement de montre, 6 h, 9 h, midi – ou encore la civilisation, les pionniers, l’enracinement.

Ernst Jünger porte au monde une attention qui le rend authentique et, par-là, captivant. Il enchâsse dans l’écrit un fragment de réel comme l’ambre enserre les insectes et les plantes. Sa description est celle de l’entomologiste qu’il est aussi à ses heures perdues : précision du vocabulaire, dissection pas à pas de la totalité. Il s’intéresse surtout au naturel dans ses voyages : les rochers, les arbres, les fleurs, les insectes, les poissons. Il ne parle des humains que lorsqu’ils participent de la culture et du paysage, qu’ils sont englobés dans un lieu : les enfants, les paysans, les nègres. S’il donne quelques impressions personnelles, émet de rares idées générales, il évoque en majorité des faits. Le ton est volontairement neutre dans une époque d’idéologies exacerbées, mais correspond au tempérament austère et rigoureux de l’auteur. Il s’efforce de s’effacer devant le réel ; il le laisse parler en s’ouvrant au monde, il se fait le miroir où le moi disparaît au profit des « forces » de la nature – ce qui est aussi une idéologie (voir Heidegger), mais l’ambiguïté demeure de son tempérament ou de son époque.

Sa disponibilité de regard et son amour empathique du monde me séduisent cependant fort. J’ai relevé quelques gemmes dans la gangue :

Le 22 avril 1938, à propos des enfants plongeurs de Kalymnos, il décrit « les corps bronzés (qui) prenaient un merveilleux brillant dans le bleu profond de l’eau » ; on pourrait croire à des statues de bronze de jeunes athlètes grecs sortant tout animées de l’eau.

Le 6 mai 1938, sur les dalles d’un cimetière : « Ressenti quelque fatigue, à cause surtout des caractères hébraïques dont l’effet m’accablait déjà quand j’étais enfant. Ils se distinguent de tous les autres par le caractère extrêmement compact de leur substance ». Comme une histoire multimillénaire ramassée dans un alphabet, d’autant plus mystérieuse et inquiétante que l’on n’en connait pas le sens faute de savoir la lire.

Le 23 avril 1929 sur les mollusques et crustacés : « Toutes les formes géométriques tendent à l’inertie, aussi trouvera-t-on fréquemment qu’une propension à s’encuirasser y correspond. Les formes asymétriques au contraire sont pleines de possibilités d’affranchissements, sont les pivots de l’évolution, des métamorphoses et des déviations ». Contre l’ordre rigide et la rationalité trop sèche, l’écart à la géométrie pure permet le neuf. Contre Platon et ses Idées absolues, Jünger se situe plutôt du côté d’Aristote, de ses observations de la nature et de ce qui l’anime.

En 1932, sur la grâce des formes vivantes, de « l’Antinoüs de 15 ans » qui, à Palerme, lui ouvrait les oursins aux dauphins évoluant autour du bateau, « c’est toujours une source de gaieté que d’apercevoir une créature qui parvient, pour ainsi dire en se jouant, à la pleine maîtrise des moyens dont elle est douée. Avec de telles apparitions se révèle la profondeur de l’élégance. »

Le 19 novembre 1936 au Brésil, cette extraordinaire note sur des enfants flattés et émus de se voir regarder par un Blanc avec une bienveillante attention : « Je me trouvais assis dans le tramway entre deux enfants, un garçon et une fille, qui revenaient de l’église comme l’indiquait leurs livres de messe. Dans ces peaux sombres, ces lèvres retroussées, dans le blanc éblouissant de ces grands yeux, semblait respirer par lueurs un certain air bien élevé auquel je n’étais pas préparé. Comme je les observais, leurs visages s’animèrent d’un flux de sang et s’épanouirent en tonalités de pourpre et de velours. La chose, s’amplifiant, suscita une sorte de transparence, de lumineuse et diaphane pureté des tissus intérieurs qui me saisit vivement. A cette impression physiognomonique s’en ajoute une autre, plus forte – à savoir le pressentiment que ces créatures, sous le couvert d’une si placide indolence, étaient en réalité fiévreusement absorbées, et absorbées par un contentement intérieur d’une intensité peu commune ou par un naïf éblouissement qui semblait croître dans la mesure même où je m’en apercevais. Ce qui m’alarma, c’était précisément le crescendo de ce mouvement – à peu près comme si toute échelle allait disparaître séance tenante, et s’accomplir des choses magiques. Je sentis la proximité d’invisibles centrales de force dont la puissance secrète dépasse celle de toutes les turbines qu’on peut installer dans ce pays. » La puissance de l’émotion qui submerge la raison, issue des forces obscures et irrésistibles de l’instinct, était un trait d’époque en Allemagne ; mais appliquée à des métis, c’était un décalage osé et profondément humain.

Le 31 juillet 1935, sur les activités des Norvégiens, qui le définissent aussi : « Le véritable attrait qu’on trouve à chasser, pêcher et collectionner, n’est pas dans la proie qui nous tombe sous la main. Il réside plutôt dans le rêve de choses inouïes qui cache en soi toute la richesse du monde. » Le prédateur prise moins la proie que la chasse, cet acte de curiosité qui fait vivre plus intensément au présent, attentif à tout ce qui peut donner un indice à la traque. Sur les pêcheurs : « Il y a bien des aspects dans ce métier qui correspondent à mes goûts et à mon tempérament – comme de suivre en silence le cours des choses cachées. L’économie en est également bonne ; on mène une vie modeste et souvent périlleuse sans pour cela perdre jamais l’expectative de la richesse. » (Je sais que la langue allemande est parfois filandreuse mais, à mon avis, « perdre de vue l’espoir de la richesse » aurait été plus clair en français, Monsieur le traducteur !)

L’écrivain n’est-il pas analogue au pêcheur ou au chasseur dans ces descriptions de Jünger ? Un bien beau livre composé de notes en passant, au travers du monde.

Ernst Jünger, Voyage atlantique, 1947, traduit par Yves de Chateaubriant, Table ronde La petite vermillon 1993, 256 pages, €8.70

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La planète des singes de Franklin Schaffner

Dans une longue nouvelle de fiction, Pierre Boulle (un Français) raconte en 1963 comment une autre planète a favorisé les grands singes plutôt que les humains, à partir du rameau commun. Ce conte philosophique à la manière de Montesquieu permet de réfléchir au contraste éternel entre civilisation et barbarie. Il met en scène un univers parallèle aussi darwinien que le nôtre, dans lequel l’orgueilleuse humanité (surtout blanche) se voit réduite à son animalité fondamentale.

Car le danger de la science – mais surtout de la technologie – est la paresse : pourquoi faire effort lorsque la machine ou l’animal domestiqué, peuvent tout faire à votre place ? Plus intelligents que nous, les Grecs antiques avaient cantonné la science à la philosophie, la recherche de la Vérité visant à apaiser l’âme tandis que les efforts commerciaux ou la guerre permettaient d’acquérir marchandises et main d’œuvre bon marché.

Sur la planète de Boulle, l’évolution naturelle fait entrer l’humanité en décadence dans le même temps que les primates évolués se mettent à réfléchir et à parler.

 

La planète est baptisée Soror (sœur), cinq cents ans dans l’avenir. Les femmes vivent à poil et les chimpanzés poilus dominent la civilisation. Le vaisseau terrien qui se pose n’en croit pas ses yeux. Capturés par les singes, le narrateur commence à apprendre leur langage et il s’aperçoit que la culture simiesque n’est fondée que sur l’imitation. Donc que les grands singes ont supplanté les humains… De retour sur terre, les astronautes aperçoivent la tour Eiffel. Mais ils sont accueillis par un grand singe !

Le film tiré de la nouvelle est américain – donc transpose dans la culture basique yankee le message trop subtil du Français. L’autre planète n’est pas autre mais la nôtre ; ce n’est pas l’Evolution mais la Bombe qui a promu les singes ; la tour Eiffel est remplacée par la statue de la Liberté et Paris par New York ; la femme Nova n’est pas nue mais affublée d’un pagne et d’un soutif loqueteux ; un seul astronaute s’en sort (Charlton Heston) et – comme toutes les planètes de l’univers ne peuvent parler qu’anglais – il n’a aucun effort d’apprentissage de la langue singe à faire : ce sont eux qui parlent la sienne (et après 3000 ans sans changements !). C’est dire combien est raccourcie, caricaturée et vulgarisée la réflexion de Pierre Boulle, sans doute trop complexe pour les cerveaux primaires yankees. C’est dire aussi combien cette pression d’évolution que constitue la flemme et l’hédonisme, pointée par Boulle, agit concrètement chez les Américains contemporains.

Le film de Franklin Schaffner – le premier d’une série commerciale très inégale – reste cependant intéressant à revoir. Il accuse l’homme d’être un tueur parmi les espèces et de détruire son environnement. L’homme blanc étant le pire, peut-être parce qu’il a plus de moyens techniques. Les grands singes qui ont pris sa place font du désert plombé par le soleil un grand espace mort, tabou, que le gourou mythique des singes interdit à jamais d’explorer. Les orangs-outans, qui ont divergé il y a environ 12 millions d’années de la lignée humaine, dominent la politique et sont gardiens de la religion, tandis que les gorilles qui ont divergé il y a environ 10 millions d’années remplissent des tâches de brutes militaires et de flics, dans la même catégorie homininés que l’homo sapiens. Les chimpanzés, qui ont divergé en dernier il y a environ 6 millions d’années sont les plus proches de l’homme, donc plus « civilisés » ; ils occupent la fonction de recherche scientifique. Dans l’esprit américain 1968, l’orang-outan est le despote asiatique crispé sur le dogme (Staline ou Mao), le gorille le gros nègre fruste, violent et musculeux (Idi Amin Dada), et le chimpanzé un racé blanc blond à la pointe de l’intelligence (donc un astronaute américain)…

Ce pourquoi Charlton Heston, qui a quitté son vaisseau spatial tombé dans un lac de la zone interdite, puis devenu seul de son trio à conserver toutes ses facultés après capture par les singes (une balle l’a empêché de parler un long moment), se lie d’amitié avec un couple de chimpanzés vétérinaires (qui soignent et dissèquent l’espèce humaine pour l’étudier). John Chambers a tellement bien réussi ses maquillages simiesques que l’on ne reconnait aucun acteur ; il en a obtenu un oscar en 1968.

Le héros blanc américain réussira à fuir, à découvrir une poupée humaine qui dit « maman » dans une grotte en bordure de zone interdite, et ira explorer le rivage avec Nova, la femme sauvage qui ne connait pas le langage parlé mais qui s’est attachée à lui. Il aura la surprise de découvrir que cette autre planète n’est pas autre mais bien la même, 3000 ans plus tard. Les imbéciles de sa race maudite ont fait sauter leur Bombe atomique, ce qui a seul permis aux singes de prendre le pouvoir.

La suite est très inégale, purement inventée cette fois, sans l’aide de Pierre Boulle – ce qui réduit le message à de l’action hollywoodienne sans grand intérêt. Mais ceux qui ont été séduits par le thème de l’inversion évolutive pourront suivre avec plaisir les aventures des humains déchus perdus sur leur ancienne planète. Les hommes de ces films sont quasi nus mais pas les femmes, ce qui en dit long sur les tabous religieux présents encore bien après 68 aux Etats-Unis et sur l’homoérotisme latent de cette société puritaine. Car, lorsqu’il y a interdit, il y a tentation et fantasmes. C’est quand même la principale leçon du mouvement occidental autour de mai 1968 de l’avoir prouvé, malgré ses excès.

Pas sûr que l’on ait bien compris ; pas sûr non plus que le message de Pierre Boulle sur la paresse qui dévie l’évolution soit plus assimilé…

DVD La planète des singes de Franklin Schaffner, édition simple, avec Charlton Heston, Roddy McDowall, Kim Hunter, Maurice Evans, James Whitmore, 20th Century Fox 2006, normal €10.00, blu-ray €19.71

7 DVD La Planète des Singes – Intégrale = La Planète des singes 1968, Le Secret de la planète des singes de Ted Post 1970, Les Evadés de la planète des singes de Don Taylor 1971, La Conquête de la planète des singes de J. Lee Thompson 1972, La Bataille de la planète des singes de J. Lee Thompson 1973, La Planète des Singes de Tim Burton 2001, La Planète des Singes : Les origines de Rupert Wyatt 2011, 20th Century Fox 2011, blu-ray €29.99

Pierre Boulle, La planète des singes, 1963, Pocket 2001, 192 pages, €4.30, e-book format Kindle €7.99

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Stanley Kubrick, 2001 L’odyssée de l’espace

stanley kubrick 2001 l odyssee de l espace
Certains trouvent ce film génial, d’autres par moment terriblement ennuyeux ; il reste cependant un « film culte » que chacun doit avoir vu pour sa culture personnelle…

Car il s’agit d’une odyssée, c’est-à-dire une un voyage d’aventure à travers le temps et l’espace, une réflexion philosophique sur le devenir : qui suis-je ? où vais-je ? dans quel état j’erre ? Kubrick, étayé par le roman de Clarke, veut démontrer l’évolution linéaire de l’humanité, des australopithèques à l’an 2001. Ce nouveau millénaire était réputé, en 1968, « terminer » un cycle (l’ère du Verseau, the Age of Aquarius de Hair ?). Autant dire tout ce qu’a de biblique et de judéo-chrétien une telle vision du monde. Mais elle faisait consensus en ces années où la science était d’autant plus euphorique que la guerre du Vietnam démontrait toutes les capacités de massacre de « la » civilisation.

Le synopsis du film est simple, voire simpliste : une bande de quasi singes pré-humains (australopithèques), s’agite en rond en poussant des cris gutturaux, faisant de grandes démonstrations de virilité genre hakka face à d’autres groupes. Des banlieues aux footeux, observons que l’humanité mâle primaire n’a pas vraiment évolué… Mais voilà qu’un fourré moins obtus que les autres touche un mystérieux monolithe noir, planté un beau matin du monde sur la terre africaine (inspiré de la peinture de Georges Yatridès). Et il devint moins con. C’est magique, mieux que l’Éducation nationale, cela peut rassurer les cerveaux étroits des banlieues : on peut être « élu » par une Puissance supérieure sans rien d’autre à faire qu’à y croire. C’est ainsi qu’Allah est grand.

L’homme, donc, dans cette vision bibliquissime, n’a aucune part dans son évolution : il est « appelé » par de Grands ancêtres à la lumière. Elle vient de Jupiter (le père des dieux et la plus grosse – planète, bien sûr). Les monolithes noirs rectangulaires, de proportions « parfaites » dans le roman (1 × 4 × 9, les carrés des trois premiers entiers naturels non nuls), sont les relais qui permettent l’essor de l’Esprit dans l’univers.

Notons que l’homme (mâle) n’évolue qu’en apprenant à tuer : c’est un os ramassé par le premier singe qui servira de massue pour s’imposer aux ennemis. Le mâle entraîne évidemment les femelles (qui n’ont rien à dire dans le film) et l’humanité avance en esprit par le meurtre. Il permet l’accès à la viande, dont les poilus se repaissent ignoblement après cet accès de génie.

La scène initiale est un peu longue, tout comme celle de la fin. Le réalisateur ne veut rien démontrer et il étale ses séquences pour que le spectateur ait le temps de se laisser aller à sa propre idée. C’était peut-être révolutionnaire en 1968 mais passe assez mal aujourd’hui, sauf pour les hypnotisés complètement lobotomisés par les images et la musique, qui mettent leur cerveau pensant entre parenthèses durant ces temps morts. Un quart d’heure d’hyperespace coloré à la fin, c’est bien long ! Mais quand on n’a rien à penser, on se laisse emporter. Tout comme l’humanité en son Évolution selon saint Stanley.

Le film opère un saut en 1999, où un prof à langue de bois est convoqué sur une base lunaire. Il a à peine le temps de souhaiter (une fois par an…) un bon anniversaire à sa petite fille, qu’il a sans doute conçus par devoir, manifestement pas par amour. Mâle technique, il joue l’affection avec sa progéniture comme il joue la diplomatie avec ses copains russes, et chef savant avec ses collègues de la lune. Car on y a découvert un monolithe noir… C’est en le touchant que se déclenche une puissante onde qui annonce à Jupiter que c’est fait : les humains sont enfin capables de technique avancée.

kubrick 2001 l odyssee de l espace conjonction des astres

D’où la séquence suivante, le vaisseau Jupiter Explorer qui se rend vers la grosse planète. L’étrange est qu’il soit entièrement piloté en automatisme intégral (les humains en 68 sont-ils si cons ?), et que l’équipage soit réduit à deux hommes (aucune femme), trois « savants » comme autant de manuels techniques sans âmes étant en hibernation dans des caissons. L’ordinateur avancé HAL (Carl en français) communique d’une voix synthétique désincarnée, image du Rationnel froid, et par un œil rouge aussi glacé que celui d’un crocodile. L’humain est dépassé par la machine. L’a-t-il vraiment créée, d’ailleurs ? Puisque c’est le monolithe qui lui a donné « le pouvoir », celui-ci ne viendrait-il pas du Diable ? Évoluer c’est tuer, donc seul le Mal permet la Connaissance, comme Eve l’a appris à ses dépens. La Bible est convoquée bien lourdement, toujours…

Tirer le Diable par la queue engendre un coup de griffe en retour, et c’est bien ce qui arrive à nos deux astronautes : HAL les embrouille et cherche à les éliminer. Pourquoi ? Accomplir la Mission ? Mais quelle mission pour une machine ? Cela veut-il dire que le Concept est plus puissant que l’humain ? Que l’Idéal des idées pures, informatiques et mathématiques, est seul ce qui importe dans le Dessein intelligent de l’univers ? Ce Dessein n’est pas encore à la mode aux États-Unis en 1968, mais ses prémices sont déjà là, dans le biblisme littéral avidement pratiqué par les Américains. Si l’Évolution se résume à la technologie, le meurtre symbolique de HAL signifie la fin de l’évolution humaine.

Car notre héros Franck (au prénom qui évoque la France, patrie des Lumières ?) parvient à désactiver la mémoire de HAL et à prendre les commandes. Ou plutôt il ne « prend » rien du tout, mais poursuit son destin par la course programmée du vaisseau. Aux abords de Jupiter flotte un autre monolithe noir, relais d’un chemin balisé vers les étoiles. Le vaisseau est pris dans un vortex (un trou noir ?) et commence alors le quart d’heure psychédélique de délire coloré style LSD (fort à la mode en 68). Pour aboutir à quoi ? A une chambre d’hôtel style Louis XVI (juste avant la Révolution due aux Lumières… est-ce par hasard ?). Franck se voit vieux, seul, livré à lui-même sans lien avec l’extérieur. Le tueur est confronté à sa propre mort, rançon de son péché originel d’avoir évolué par le meurtre ?

Lorsqu’il touche le monolithe apparu dans sa chambre d’agonie, en vieux singe qu’il n’a cessé d’être, le voilà qui renaît en fœtus. Dans une sphère – l’inverse du monolithe rectangle – est-ce prémonitoire ? Une autre humanité naît peut-être, on n’en saura pas plus – bien que la croyance en l’ère imminente du Verseau (en 2160) imagine le retour du Christ. Les extraterrestres sont-ils un avatar de Dieu ? Messager du Sauveur ou intelligence du Malin ? L’homme n’avait rien demandé, « on » lui a imposé l’Evolution. Ne serait-il donc pas « coupable » ? Ou bien si, par son « péché originel » de vouloir tout savoir ?

arthur c clarke 2001 l odyssee de l 'espace

Les Transhumanistes aujourd’hui étendent la loi de Moore à la nouvelle loi du retour accéléré. Vers 2046, l’intelligence artificielle sera devenue tellement complexe et puissante qu’elle pourra faire basculer des hommes vers les machines le pouvoir sur les choses. C’est la crainte de Bill Gates et de Stephen Hawking, pas si éloignée des craintes exposées dans 2001, l’odyssée de l’espace en 1968 déjà. C’est dire si elles sont plus mythiques que réelles, au fond.

La messe de Requiem (messe des morts) de György Ligeti accompagne dans le film les mystères d’univers lorsqu’ils sont révélés, tout comme Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss accompagnait les efforts du singe primate à s’élever en esprit au début. Images folles et musique sont là pour dépayser le spectateur, l’inciter à déraisonner et à se laisser manipuler par les affects surgis de « l’expérience sensorielle » (thème fort à la mode dans les prémices du New Age).

Cette absence de message clair et l’envahissement sonore et visuel ont beaucoup fait pour le succès du film. Il s’agit de se laisser aller au primal, à déconnecter toute raison, à s’abandonner au destin. C’est ainsi que l’on abdique toute responsabilité, donc toute liberté, mais avec cet avantage de n’être jamais coupable de rien, surtout pas des effets pervers de la technique ni de la guerre du Vietnam. Le pessimisme de Kubrick a pris là une dimension cosmique. Pas sûr que l’on doive vouer un « culte » à ce genre de film, même s’il est utile de le connaître.

DVD 2001, L’odyssée de l’espace (A Space Odyssey), Stanley Kubrick, 1968, Blu-ray éditions Steelbook, €19.00
Arthur C. Clarke, 2001 l’odyssée de l’espace, 1968, J’ai lu SF 2001, 191 pages, €4.00

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La gratuité est-elle un modèle économique ?

La revendication « libertaire » de la Toile est que tout le savoir livresque, musical ou logiciel soit disponible comme l’air ou l’eau. Elle converge avec la revendication « libérale » des Lumières pour l’éducation des citoyens-électeurs. Et pourtant, la « gratuité » n’est-elle pas une illusion ? Elle se paie chez le percepteur si l’État l’ordonne, ou sur chaque produit si la publicité assure le business model. Dès lors, ne s’agit-il pas plutôt d’un nouveau partage de la valeur, d’une répartition différente de la rente de création ? C’est le bouleversement du modèle économique traditionnel qui fait question aux entreprises – pas la libre mise à disposition des œuvres, ni la rémunération – de toute façon marginale – des auteurs.

Dès lors, le débat fait évidemment s’affronter les tenants de la conservation et ceux de l’évolution. Ce n’est pas nouveau mais, en économie, laisse avancer masqués les acteurs.

D’abord le droit. Les Lumières ont enfanté deux conceptions de la propriété : le droit d’auteur à la française et le copyright américain. En France, l’auteur est considéré comme propriétaire de son œuvre ; aux États-Unis, l’œuvre est considérée comme patrimoine commun de l’humanité. Droit « naturel » contre intérêt « public » : en France la création est possession durable et héritable, tandis que l’Amérique rétribue le créateur par exception à l’accès gratuit aux œuvres. Les Utilitaristes, prenant en compte ce qui est le plus favorable à la société tout entière, prônent la sagesse : rémunérer la création pour encourager la recherche, mais limiter dans le temps les droits pour la diffuser à tous.

Passons sur la politique. « La haine immémoriale du commerce » que décrit Denis Olivennes n’est pas nouvelle et réunit un vieux fond catholique contre les marchands du temple, un snobisme aristocratique des bourgeois post-1789 qui dure encore et une dénonciation « morale » marxiste envers « l’exploitation », recyclée par Pierre Bourdieu contre l’arbitraire culturel des Dominants et l’organisation sociale de la Distinction. Aujourd’hui les anti-« majors » ont pris le relais de la critique hier des « multinationales ». Les remontrances envers le « libéralisme ultra » ne font que conforter un anti-américanisme traditionnel français, doublé par les craintes des professions protégées en butte à la dérégulation.

Mais tout cela n’est que prétextes, ou « idéologie ». Attardons-nous sur les mécanismes économiques. La propriété intellectuelle n’est pas séparable des instruments de sa diffusion. Créer ne sert à personne si on ne le fait que pour soi. Il y a donc eu toujours partage entre les auteurs et les diffuseurs. L’intrusion du numérique n’est que la suite de l’intrusion des autres techniques dans l’histoire industrielle : magnétophone ou magnétoscope hier, radio et télévision avant-hier. A chaque fois, les éditeurs d’œuvres ont crié à la copie sauvage « au nom » des créateurs. Mais on voit aujourd’hui que la radio attire les fans aux concerts, que la télévision fait du cinéma, outre qu’elle fait vendre les DVD et ne concurrence le film que là où il n’y a pas de salles disponibles, qu’enfin le livre résiste à internet parce qu’il est un objet d’utilité pratique et valorisé pour le plaisir qu’il donne.

tulipes

La question centrale est donc celle de nouveaux compromis entre producteurs et consommateurs. Pour l’économiste Daniel Cohen, « au niveau strictement théorique, (…) le paiement à l’acte est le pire des systèmes, car il conduit les consommateurs à se rationner inutilement. Tout ce qui peut rapprocher d’un paiement forfaitaire est meilleur. » Le prétexte de tarir la création est un doux mensonge lorsqu’on examine la structure des coûts d’un livre (ou d’un CD) : 10% (8%) pour l’auteur, 15% (12%) pour l’éditeur – soit 25% (20%) pour la création – le reste étant la fabrication, la publicité et la mise à disposition. La numérisation dématérialise entièrement les œuvres. Elle secoue donc le business model actuel des industries culturelles. Celles-ci font de la résistance parce que leur rente, si elle diminue par rapport à l’époque bénie des années 1970 à 1990, reste correcte. Ces vingt ans s’achèvent, qui ont vu le passage du 45 tours à la cassette, puis au CD, dans le même temps que la demande culturelle explosait avec la massification de l’éducation des baby-boomers. Les jeunes diminuent dans la population globale et la concurrence du net est évidente dans l’accès à la culture.

Du côté des artistes, très peu vivent de leurs créations. L’industrie culturelle ne récompense que les stars et laisse vivoter tous les autres. Ce n’est pas un complot de multinationales, mais un phénomène de société lié à la démocratisation, analysé jadis par Tocqueville. Les gens veulent voir la même chose en même temps parce qu’on en parle et pour en parler. Trop d’offre conduit la foule à un comportement mimétique, afin d’être « comme tout le monde ».

Les solutions économiques rationnelles vont émerger dans les années à venir ; elles passeront probablement par les forfaits et les abonnements à des « bouquets » dont le rôle sera celui de prescripteur culturel. Tout comme un journal se met en page en hiérarchisant l’importance de l’information, tout comme une revue sélectionne les sujets et les auteurs selon sa ligne éditoriale, les « bouquets » d’offres culturelles mettront un certain ordre dans la profusion de l’offre. Et certains artistes, pour se faire connaître, laisseront libres de droits certaines de leurs œuvres (Radiohead a tenté l’expérience sur six mois avec un album en 2007). D’autres, jouissant d’une notoriété de niche, s’autoéditeront (le site www.lulu.com a lancé cette pratique en France).

Reste à trouver un mode de calcul des droits d’auteur individuels dans le flux global. Mais, besoins aidant, gageons que l’on va le trouver. Les actuels éditeurs, s’ils savent bouger, seront les metteurs en scène des bouquets d’œuvres entièrement dématérialisées. Au détriment des imprimeries et des usines de pressage de disques, toutes fortement syndiquées en France – et c’est bien là ce qui fâche dans la modernité du modèle !

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Robert-Louis Stevenson, L’étrange cas du Docteur Jekyll et de Monsieur Hyde

robert louis stevenson l etrange cas du dr jekyll et de m hyde

Henry Jekyll et Edward Hyde sont aussi connus que Laurel et Hardy ou Smith et Wesson. Ils sont l’incarnation scientifique dix-neuvième du mythe biblique du Bien et du Mal, du fuit défendu de l’arbre de la Connaissance. Frankenstein, Dorian Gray, le Golem, naissent vers la même époque, tandis que Jack l’Éventreur allait surgir deux ans plus tard.

Pour fonctionner, le mythe exige que les lecteurs soient imbibés des religions du Livre, qu’ils croient en la dualité ange ou bête, et qu’ils croient également aux idées darwiniennes du progrès et de l’Évolution – où l’homme descend du singe en s’élevant sur l’échelle des êtres, selon le Dessein intelligent. Cela fait beaucoup de connivences mais, 130 ans après sa parution, cela fonctionne encore.

Jekyll est un bon docteur, bourgeois et londonien. Hyde est son double hideux (hide signifie caché en anglais) qui assouvit ses passions sans remords. Le premier est grand et le front élevé, le second petit et simiesque – comme on envisageait le Cro-Magnon tout juste découvert (en 1868).

De quelles « passions » s’agit-il ? Nul ne sait, l’auteur garde un voile très pudique sur ces sujets. Gageons qu’elles sont sexuelles, peut-être même sadiques, car l’époque de la reine Victoria était à la fois très contrainte (au point de mettre une jupette aux « jambes » des guéridons !) et très relâchée (hors du « monde » des gentlemen). S’il ne s’agissait que d’appétits, le docteur Jekyll aurait pu les rassasier sans déchoir, comme tout le monde. Ce devait être pire, mais le flou est entretenu exprès par l’auteur, qui préfère laisser galoper l’imagination…

Stevenson, lorsqu’il écrit ce livre, est malade du croup (infection virale de la trachée et du larynx) ; la suite de crises, de rémissions et de récidives lui font décrire in vivo les métamorphoses sur la santé et sur l’humeur. C’est au réveil, après un cauchemar, qu’il jette sur le papier une première version de cette « histoire de fantôme ». Elle le rendit d’un coup célèbre – pensez : une transgression de la Morale sociale et religieuse, un jeu avec le Mal, le défi aux Commandements de Dieu, l’orgueil faustien !… Dans l’univers victorien, le scandale est assuré.

Si le plaisir est péché, il ne saurait être le mien – autant se dédoubler pour en jouir malgré soi, mais en toute impunité. Piétiner une enfant ? Battre le vieillard respectable à coups de canne ? Qui, en ce temps-là, n’en a jamais eu envie ? Ce que Jekyll n’ose, Hyde le peut. D’où sa fascination et peu à peu son addiction qui ira jusqu’à répugner au retour à la vie normale de cet être banal, le docteur Jekyll.

Dr Jekyll and Mr Hyde fredric march

C’est que, pour l’auteur et pour la religion, le Mal est une drogue à accoutumance. Qui a succombé une fois succombera toutes les fois. Surtout que le diable est dans les détails. Il reste des traces nettes de cette mentalité peureuse et bornée dans les tabous d’aujourd’hui : la science est maléfique, toute nudité tentatrice, la facilité une faiblesse. Ne cherchez pas à savoir : croyez. Survêtez-vous afin de cacher ce sein que nul ne saurait voir (baignez-vous habillés, car même le soleil serait choqué). Levez-vous tôt, travaillez tout le jour, dînez sobrement (bio) et lisez quelques pages édifiantes avant de faire votre prière ou votre examen de conscience, afin de dormir en paix sans « mauvaises » pensées…

Dr Jekyll and Mr Hyde maurice philips

Si le savant se fait apprenti sorcier, poussé par la curiosité, l’écrivain n’est-il pas lui-même un démiurge, qui fait naître héros et monstres de son inspiration – une sorte d’égal de Dieu ? Freud n’est pas encore célèbre, mais Faust est déjà né.

Les dix épisodes de la narration sont découpés comme fera plus tard le cinéma, les points de vue se répondent, les procédés aussi, de l’aventure aux dialogues, des lettres aux témoignages. La vérité ne peut qu’être approchée, tant elle est étrange et fait peur. Ces petites touches successives entretiennent le suspense et envoûtent le lecteur. Où est la volonté quand le personnage et son double en détiennent chacun une part ? D’où l’importance des écrits (lettres, billets, testament, témoignage) : ils scellent un moment comme le chœur antique du théâtre, avant que tout ne bascule à nouveau.

L’un meurt d’expérimenter, l’autre meurt d’apprendre combien chacun peut être à double face, le dernier ne fait que traverser l’histoire. C’est un notaire, un juriste qui ne se préoccupe que des formes et des écrits. Lui est le témoin. L’écrit vain.

Robert-Louis Stevenson, L’étrange cas du Docteur Jekyll et de Monsieur Hyde, 1886, Livre de poche 2000, 286 pages, €4.10
Format Kindle, €0.99
Robert-Louis Stevenson, Œuvres 1, Gallimard Pléiade 2001, 1296 pages, €59.00
Les œuvres de Robert-Louis Stevenson chroniquées sur ce blog

Films en DVD :
1931 Dr. Jekyll et Mr. Hyde de Fredric March, Warner Bros, €3.80
1932 Dr. Jekyll et Mr. Hyde de Spencer Tracy, Warner Bros, €12.90
1932 et 1941 Dr Jekyll & Mr Hyde d’Ingrid Bergman, Warner Home Video, €5.88
1990 Dr. Jekyll et Mr. Hyde de Michael Caine, Elephant Film, €10.19
2003 Dr. Jekyll et Mr. Hyde de Maurice Philips, Arcade Video, €3.98
2015 Dr Jekyll & Mr Hyde avec Dougray Scott (version transposée à l’époque actuelle, à l’américaine…), Dazzler – en anglais, €9.12

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Victor Segalen, Essai sur l’exotisme

victor segalen essai sur l exotisme
Victor Segalen, mort en 1919 à 41 ans, était médecin de marine et a beaucoup voyagé. Mais ce qui l’intéressait dans « l’exotisme », n’étaient ni les impressions ni les images colorées, « cocotiers et ciels torrides ». Le lointain est comme le passé, une expérience du Divers. Il s’agit donc de sortir de soi. Cet Essai n’a été publié que bien après la mort de l’auteur, trop prématurée. Il est resté à l’état de notes, avec un plan clairement formulé. Mais le lecteur tirera profit de cet inachèvement, lisant mieux le squelette sans sa chair.

Nous sommes loin des récits de voyageurs où les choses vues sont un moyen de juger d’après sa propre culture et d’exprimer les sensations sur soi du paysage et des gens. Eux sont les touristes, « les proxénètes de la sensation du Divers » 46.

Être « exote », c’est avoir le sens de la nature « ex-humaine », la connaissance de ces forces indifférentes à l’humain, des lois immuables et sans dessein humanisé. « L’Exotisme n’est donc pas une adaptation ; n’est donc pas la compréhension parfaite d’un hors soi-même qu’on étreindrait en soi, mais la perspective aiguë et immédiate d’une incompréhensibilité éternelle ».

L’exotisme se ressent dans les paysages, mais pas seulement. Dans les êtres également. « La jeune fille est distante de nous à l’extrême, donc précieuse incomparablement à tous les fervents du divers » 62. Surtout la fille de Tahiti, belle, libre et puissante telle que Gauguin l’a peinte et aimée. Un exotisme non pas d’égalité mais de complément, une impossible fusion du même – qui fait tout l’attrait de la découverte, de l’exploration et de l’amour de l’autre.

Comme l’a montré Tocqueville, le régime démocratique pousse la société à vouloir de plus en plus d’égalité entre tous les membres de la société. Égalité qui va jusqu’à prendre des formes absurdes, comme le déni des sexes donnés par la nature (« on ne nait pas femme, on le devient » pousse à revendiquer le clitoris comme pénis), le déni des différences de degré dans la culture (le tag grafouillé vaut autant que la peinture de Léonard ou de Matisse), le déni de l’effort personnel et du travail (plus vous œuvrez, plus on vous impose pour donner à ceux qui ne font rien, victimes, forcément victimes).

Segalen était à l’opposé de cette tendance, dans laquelle il voyait le principe physique d’entropie envahir la société humaine. « L’Entropie : c’est la somme de toutes les forces internes, non différenciées, toutes les forces statiques, toutes les forces basses de l’énergie » 65. Autrement dit le magma informe où tout le monde est pareil, tout le monde rabaissé au plus petit commun dénominateur, tout le monde normalisé, « l’Entropie comme un plus terrible monstre que le néant » 65.

« Si je place l’Exotisme au centre de ma vision du monde, (… c’est) comme la Loi fondamentale de l’Intensité et de la Sensation, de l’exaltation du Sentir ; donc de vivre » 77. C’est par la différence que s’exalte l’existence, on se façonne en sortant de soi, de ses paresses, de ses habitudes. Le goût – personnel – est une création qui devient au contact du divers.

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Être femme aussi est un devenir – mais avec le sexe biologique pour base, ce que les féministes extrémistes, aussi agressives qu’incultes n’ont pas compris. Il est vrai que les États-Unis, où ce féminisme-là est né, sont ce pays où 54% croient que c’est Dieu qui a créé l’homme, où un tiers croit que la Bible a raison plus que la science sur l’évolution, où un quart croit encore que la terre tourne autour du soleil – pays où le diplôme universitaire tient plus aux performances sportives qu’aux réalisations intellectuelles.

« Le Divers décroît. Là est le grand danger terrestre. C’est donc contre cette déchéance qu’il faut lutter, se battre… » 79. Comme Gauguin contre l’évêque Martin aux Marquises, contre le vêtement victorien inadapté au climat, contre l’enseignement catéchiste contraire aux légendes et à la culture polynésienne, contre les interdits moraux qui visaient plus à la domination coloniale qu’au bien-être spirituel des populations.

L’universel catholique ou républicain, les missionnaires religieux ou laïcs, les clercs ou les fonctionnaires qui savent mieux que vous ce qu’il vous faut – sont une expression de l’impérialisme occidental qui fait de sa puissance technique une preuve d’élection divine. Il y a un siècle, au temps du machinisme triomphant et de l’expansion maximale de l’esprit colonial, Victor Segalen retrouvait l’autre voie de la culture d’Occident, celle de Thucydide et de Montaigne, où le Divers n’est pas à dominer mais à accueillir. Non pas pour s’y convertir mais pour s’enrichir des différences – surtout pas les nier !

Victor Segalen, Essai sur l’exotisme – suivi de textes sur Gauguin et l’Océanie, 1904-1919, Livre de poche biblio 1999, 165 pages, €5.10

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Nietzsche et les poètes

Dans la seconde partie de Zarathoustra, le chapitre « Des poètes » intervient après « Des savants » et avant « Des grands événements ». Nietzsche aimait les poètes, leur nom vient du grec ‘poien’, faire. Ils sont, comme les prophètes, des créateurs de monde. Or, que sont les poètes devenus ? Nous sommes au 19ème siècle et les poètes sont « toujours attirés vers le pays des nuages ». Ils se veulent médiateurs, mais « les poètes croient toujours que la nature elle-même est amoureuse d’eux. » Superficiels, sciemment hermétiques, vaniteux et fumeux, les poètes sont des « menteurs ». « Un peu de volupté et un peu d’ennui : c’est ce qu’il y a encore de meilleur dans leurs méditations. »

« Et puisque nous savons peu de choses, nous aimons de tout notre cœur les pauvres d’esprit, surtout quand ce sont de jeunes femmes ! » Nietzsche mêle ici astucieusement la référence à la religion (« mixture empoisonnée ») et la galanterie (prédilection poétique pour l’Hâmour comme aurait dit Flaubert). « Heureux les pauvres d’esprit, parce que le Royaume des cieux est à eux », s’écrie l’Évangile, privilégiant ainsi la foi aveugle et obéissante au questionnement de la raison. Nietzsche s’élève contre cette aliénation qui mêle peur de l’au-delà et ressentiment envers l’ici-bas. L’« Esprit » détaché de la matière est une fumeuse illusion – ce n’est pas parce qu’on peut faire un nom d’un mot dans la langue allemande qu’il en devient chose réelle par cela même ! « Depuis que je connais mieux le corps – disait Zarathoustra à l’un de ses disciples – l’esprit n’est plus pour moi esprit que dans une certaine mesure ; et tout ce qui est « impérissable » n’est que symbole. » L’homme n’est pas dieu et ce qu’il pense ne saurait être l’alpha et l’oméga ; la « vérité » n’est toujours que partielle et d’époque… « Dans une certaine mesure ».

Ce que confirme Zarathoustra par cette phrase-clé : « Il y a longtemps que j’ai vécu les raisons de mes opinions. » Les trois mots de la subordonnée sont fondamentaux dans la philosophie nietzschéenne – surtout dans leur subordination. L’homme commence non par « être » (tel un dieu qui n’a ni commencement ni fin), mais par « vivre » (avec un début, une fin et une histoire entre les deux). Tout ce qu’il pense vient donc de sa « vie » : ce qui signifie son existence ici-bas et maintenant, entouré de sa famille et dans son milieu, intégré dans une société particulière et une histoire contingente. Ses « raisons » ne sauraient donc être ni « absolues » ni « éternelles » ; ses raisons sont plutôt « vécues ». Les causes de sa pensée résident dans l’existence que l’homme a menée. Ses « opinions » (l’état actuel de sa pensée) ne sont donc qu’une conséquence d’exister ici-bas dans le maintenant et d’une personnalité particulière. Les opinions sont dans le temps historique – pas dans l’éternité. Elles changent, ce qui est normal pour un être humain puisque sa condition change. Zarathoustra : « J’ai déjà trop de peine à garder mes opinions ; et beaucoup d’oiseaux s’envolent. »

Ce pourquoi « Zarathoustra lui aussi est un poète » : comme tous les poètes (et prophète), il ment. « Nous savons trop peu de choses et nous apprenons trop mal : il faut donc que nous mentions. » Le mensonge n’est pas la volonté de nuire, mais l’illusion que chacun se donne à lui-même. Le poète est le contraire du savant qui – « dressé pour la connaissance » – remet en cause à tout moment « sa » vérité par la méthode expérimentale. Oh, certes, cette « méthode » n’est qu’humaine, donc faillible et partielle ; elle ne donne pas « la » vérité puisque nous savons bien que la science avance toujours et que les théories les mieux établies ne résistent guère à la succession des tests. Mais la méthode est la seule lanterne qui éclaire la nuit humaine. Par approximations et corrections, l’homme parvient à s’en sortir et à rendre utiles ses connaissances.

Les poètes, eux, se contentent de « baudruches multicolores » et ils les appellent « Dieux et Surhommes ». Où l’on voit que Nietzsche se moque de lui-même en plaçant le surhomme à l’égal des dieux de fiction. Le surhomme n’est qu’un symbole du désir d’aller plus loin, de poursuivre l’évolution humaine dans l’avenir. « Je suis d’aujourd’hui et de jadis ; mais il y a quelque chose en moi qui est de demain, et d’après-demain, et de l’avenir. »

Or quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. « L’esprit du poète veut des spectateurs » ; il ne vise pas à susciter le désir de se dépasser ou à entraîner, mais se complait dans l’histrionisme (notre ‘société du spectacle’). « En vérité, leur esprit lui-même est le plus paon d’entre tous les paons et une mer de vanité ! »

  1. Donc ne pas être croyant : « la foi ne sauve pas. »
  2. Pas d’intellectualisme scientiste : « l’esprit n’est plus pour moi esprit que dans une certaine mesure ».
  3. Être à l’écoute de ce qu’il y a de seul ‘éternel’ en chaque homme, son désir vital qui le pousse à vivre, à grandir et à se reproduire pour aller toujours plus loin : « il y a quelque chose en moi qui est de demain, et d’après-demain, et de l’avenir. »
  4. Ne pas se croire supérieur, la vie terrestre, animale, est la même pour tous : « Le buffle (…) son âme est tout près du sable, plus près encore du fourré, mais le plus près du marécage. Que lui importe la beauté et la mer et la splendeur du paon ! Tel est le symbole que je dédie aux poètes. »
  5. Vivre, puisque tel est notre destinée, mais pleinement – ici-bas, tendu vers l’avenir, plein de curiosité pour explorer le présent : « Il y a longtemps que j’ai vécu les raisons de mes opinions. »

Frédéric Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, Folio 1985, traduction Maurice de Gandillac, 504 pages, €9.12

Les citations de Nietzsche sont ici reprises de la traduction d’Henri Albert en collection Bouquins.

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Plouigneau, écomusée ‘Le village breton’

Non loin de Morlaix, sur la D172, existe le bourg de Plouigneau. L’ancien maire, agriculteur en retraite, a collectionné les instruments agricoles depuis son grand-père. Lorsqu’il s’est retiré, il a aménagé dans l’ancien corps de ferme familial un écomusée sur un siècle de vie rurale en Trégor. Les bâtiments ont été rachetés et complétés par la commune, mais toutes les collections appartiennent encore à l’inventeur.

C’est moins le quotidien d’autrefois, visible dans l’école primaire comme dans les pièces à vivre et à dormir du corps de ferme, que l’évolution des techniques agricoles qui fascine le visiteur.

Certes, tout adulte de 50 ans élevé en province, aura le brin de nostalgie de rigueur pour les pupitres à banc, percés de leur encrier de porcelaine dans lequel on versait l’encre violette pour y tremper la plume. Il fallait être « soigneux », « propre » et « attentif » – toutes ces vertus petite-bourgeoises inculquées au peuple rustre des campagnes à coups de règle. L’instituteur, qu’on appelait le Maître, n’était pas tendre avec les préadultes qu’on n’appelait pas encore préados. La société non plus, qui se faisait un devoir de les « dresser ». La trique sur le bureau d’un côté, les bons points qui donnaient droit aux images de l’autre (3 bons points pour 1 image, 3 petites images pour 1 grande était le tarif).

Mais il y avait les « leçons de choses », les problèmes pratiques (de train, de robinet, de surface de champ… tout ce qui parlait immédiatement aux esprits gamins). Il y avait aussi l’Histoire de France et ses images d’Épinal, la géographie des départements et les « sciences naturelles » dont de grands panneaux détaillaient le vocabulaire et les parties.

Après l’écurie, l’étable et sa laiterie, la soue (où sont aujourd’hui parqués des lapins noir et blanc), l’école… dans le sens de la visite. Au-dessus de la soue, la chambre du gardien à cochons, un lit, une chaise et un clou à vêtements : l’adolescent vivait dehors.

Puis l’aire de jeux bretons, la buanderie où trône une collection de fers à repasser de toutes tailles, y compris la pince de homard pour les dentelles et la résistance longue à brancher pour les cravates !

La cuisine version XIXème possède cheminée et vaisselier, support à cuillères et support à saindoux pendus au plafond.

La cuisine version 1940 avec la cuisinière de fonte et l’abat-jour orné de perles, la TSF pour écouter Radio-Londres, le garde-manger en treillage et toujours le vaisselier.

Les chambres à l’étage n’ont pas de toilettes ni de douche : on fait dans un seau à couvercle qu’on vide au matin, et sa toilette dans la cuvette avec le broc à eau, dans un réduit qui sert à l’habillage. Les lits clos servent à se protéger du froid humide.

Un engin Motobécane tandem servait probablement aux jeunes à promener leur belle jusqu’aux foins, les jours d’été.

Tout un hangar est consacré à la culture de la terre, depuis la bêche et la binette jusqu’au tracteurs des années 1960, en passant par l’araire, la charrue tirée par les chevaux, la moissonneuse-batteuse, la tarare, et divers instruments de fer aux pointes agressives qu’on traînait sur les champs.

Les divers travaux agricoles sont représentés tels les labours, les semailles et les moissons, la fenaison, enfin les opérations de transformation que sont le battage, le séchage, le broyage, le triage, le teillage… On en apprend, des choses !

Une exposition temporaire était consacrée en juillet à la culture et au traitement du chanvre et du lin. Il existe deux graines : le lin textile et le lin oléagineux – le saviez-vous ? Moi non.

La charrue Brabant tirée par un cheval, inventée au milieu du XIXème siècle, était une avancée technologique : en acier trempé permettant des labours profonds de 40 cm, elle avait le soc tournant pour ne pas revenir au point de départ pour un nouveau sillon.

Le clou est le tracteur Titan Mac Cormick de 2.5 tonnes et de 8700 cm3, construit à partir de 1902, arrivé en France sur les pas des soldats américains de 1917. J’ai retrouvé avec plaisir le tracteur Renault type 3042 des années 1950 et 60, toujours orange, pas très puissant (2384 cm3) mais national. On le voyait partout dans les campagnes avant 1968.

Suivent des ateliers d’artisans : menuisier, vannier, forgeron, maréchal-ferrant, cordonnier, bourrelier, couturière, coiffeur, boulanger, cafetier…

L’attraction des enfants est le sabotier, car deux artisans travaillent et font démonstration. Le hêtre est le meilleur bois aux sabots car il est dur. Mais pour le travailler, il faut le creuser frais, sinon il se fend. On conserve donc les billots dans l’eau avant de les tailler.

Tout se faisait à la main, mais l’ère des machines inventé la forme : un sabot du format désiré (grande, moyenne ou petite taille) est inséré sur un pivot ; un billot de bois sur l’autre. En tournant, la machine suit les contours de la forme d’un côté, et guide le galet attelé en tandem sur le bois de l’autre. Le sabot prend forme sous nos yeux sans intervention humaine. Reste alors à le creuser à la gouge électrique.

Ce qui aurait pu être un fastidieux verbiage écolo d’intellectuel aux champs (comme tant d’écomusées…) est ici passionnant parce que très pratique et avec peu de baratin explicatif. Pas de verbiage, ni de remontée aux calendes : c’est un paysan qui explique et tous comprennent de suite. Les outils et machines collectionnées ont tous servis et ça se voit. Nous ne sommes pas dans le respect sacré pour « la tradition », mais dans le souvenir du grand-père.

C’est sans doute cette atmosphère particulière, pratique et vivante, qui fait le charme de ce petit musée. Les ados explorent et les enfants questionnent, c’est bon signe !

Écomusée ‘Le village breton’, rue de la gare (près de l’église), 29610 Plouigneau, tél. 02.98.79.85.80

  • Site habituel www.levillagebreton.fr / Nouveau site http://www.levillagebreton29.wordpress.com
  • Ouvert tous les jours sauf le samedi, 10 à 12h et 14 à 18h / Fermeture de novembre à mars
  • Adulte €4.80, ado 13-18 ans €3.50, enfants gratuits
  • Des animations sont organisées tout au long de l’année (fête des fleurs, festival des belles mécaniques, fête du cidre, fête du lin…)

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Nietzsche, Prologue de Zarathoustra

Nous sommes en 1883. Le Prologue en dix paragraphes présente l’œuvre, faite de quatre parties. Zarathoustra est parti sur la montagne à 30 ans, âge où la fougue juvénile commence à se calmer et qui éprouve le besoin de méditer. A 40 ans, il redescend, homme mûr, au midi de son âge et de sa pensée. Il ressent le besoin de donner comme « une coupe qui veut déborder ».

Ce n’est pas un hasard, le bouddhisme commençait d’être connu et ses textes traduits en allemand vers le milieu du 19ème siècle : Zarathoustra agit comme Bouddha – être humain qui s’est changé lui-même et non pas « dieu » advenu tout armé pour commander aux hommes. Il revient vers ses frères comme un bodhisattva – un saint homme qui préfère donner aux autres par générosité plutôt qu’entrer de suite dans le nirvana, ce grand Tout où l’individualité s’abolit. Dès lors, Zarathoustra commence son « déclin ». Car tout ce qui n’avance plus recule, tout ce qui donne se retranche.

Mais tel est le destin de l’homme : d’être détruit pour être surmonté. Ainsi les enfants poussent les parents dans la tombe – et c’est bien ainsi. C’est le tragique de l’existence que le « sur » homme doit accepter plutôt que de se consoler dans les illusions religieuses. Ce oui à la vie née d’eux, les parents s’en font joie ; leur mort inéluctable pour laisser la place, ils la désirent parce que, sans elle, les enfants ne seraient pas. Et leur amour est assez grand pour s’effacer devant ceux qui leur succèdent.

Tout, dans l’univers, a sa place et sa fonction. Celle du soleil est d’éclairer, indifférent au sort des êtres ; celle de Zarathoustra est d’éclairer les hommes, en prophète, parce qu’il « aime les hommes ». Oui, « Il s’est transformé, Zarathoustra. Il s’est fait enfant, il s’est éveillé » – Bouddha fut lui-même appelé l’Eveillé. L’enfant de Nietzsche est celui qui, adulte, a retrouvé les grâces et l’énergie vitale de l’âge tendre : la curiosité, le désir, l’innocence du devenir. L’univers est une harmonie dont l’homme est une partie. Il est fait d’interrelations (tout est lié) et d’interactions (tout agit sur tout) – on le voit bien avec le climat qui lie les économies du monde, ou les sociétés qui lient les individus entre eux.

L’idée de Nietzsche est que le mouvement même est positif et que « le bonheur », cet état de satisfaction béate et immobile du « dernier homme » (en France, la période Chirac), est négatif. Le « bonheur » – ce Paradis retrouvé – signifie l’arrêt du désir, l’arrêt du travail, l’arrêt de la création (donc du sexe). « Amour ? Création ? Désir ? Etoile ? Qu’est cela ? – Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’œil. (…) On ne devient plus ni pauvre ni riche : c’est trop pénible. Qui voudrait encore gouverner ? Qui voudrait encore obéir ? C’est trop pénible. Point de berger et un seul troupeau ! Chacun veut la même chose, tous sont égaux : quiconque est d’un autre sentiment va de son plein gré dans la maison des fous. ‘Autrefois, tout le monde était fou’, disent les plus fins, et ils clignent de l’œil. On est prudent et l’on sait tout ce qui est arrivé. » On reconnaît là le « principe de précaution ». N’a-t-il pas été introduit par Chirac dans la Constitution, ce contrat social des Français ?

Cet exemple trivial pour montrer comment Nietzsche peut être « inactuel » ou « intempestif ». Il est universel parce qu’hors de son temps ; les idées qu’il a émises sont toujours d’actualité. Ainsi, « l’homme doit être surmonté ».

Il ne faut pas se méprendre sur « le surhomme » : il ne s’agit pas d’un raidissement de morgue à la prussienne, ni d’un néo-racisme biologique que le nazisme a tenté de faire advenir. L’homme a évolué depuis l’Australopithèque des savanes africaines ; il continue son évolution, même si elle est peu perceptible sur une génération. Mais ce qui forçait l’évolution humaine étaient les conditions de survie, les changements climatiques, la nourriture à trouver, les prédateurs auxquels échapper. Aujourd’hui, sous la civilisation, ces vertus de survie ne suscitent plus aussi fortement le désir. Les uns se réfugient dans les illusions supraterrestres de la religion au lieu de se préoccuper de ce qui arrive sur cette terre ; d’autres méprisent leur corps, mais « votre corps, qu’annonce-t-il de votre âme ? » ; d’autres laissent en friche leur raison alors que, demande Nietzsche, « est-elle avide de savoir, comme le lion de nourriture ? »

De même pour Nietzsche, la justice devrait être « ardeur », la vertu faire « délirer » et la pitié « la croix où l’on cloue celui qui aime les hommes ». Or, rien de tout cela n’advient dans la société de son temps, la civilisation bourgeoise, allemande, bien-pensante, de la fin 19ème. « Suffisance » et « avarice » sont les deux défauts de cette population là. A-t-on vraiment évolué depuis ? La finance 2008 n’a-t-elle pas montré combien suffisance scientiste et avarice égoïste mènent encore la société.

« L’homme est une corde tendue entre la bête et le surhomme – une corde au-dessus d’un abîme. Danger de le franchir, danger de rester en route, danger de regarder en arrière – frisson et arrêt dangereux. Ce qu’il y a de grand en l’homme est qu’il est un pont et non un but. » Des trois dangers, Nietzsche ne choisit pas le conservatisme (regarder en arrière), ni l’immobilisme àlachiraque (rester en route) : il est pénétré du désir d’aller de l’avant (franchir). « J’aime ceux qui ne cherchent pas par-delà les étoiles, une raison de périr ou de se sacrifier, qui au contraire se sacrifient à la terre, pour qu’un jour vienne le règne du surhomme. J’aime celui qui vit pour connaître (…) celui qui travaille et invente (…) celui dont l’âme se dépense (…) qui tient toujours plus qu’il ne promet (…) celui qui justifie ceux de l’avenir et qui délivre ceux du passé… » Et, concernant la vertu : « Qui donne à manger aux affamés réconforte sa propre âme : ainsi parle la sagesse. » Nietzsche est donc très loin de la caricature qui lui est souvent faite.

Mais son message n’est sans doute pas fait pour le grand nombre car ce qui dérange les habitudes, ce que le médiocre nomme « la folie » parce qu’il ne le comprend pas, fait peur. Or elle est bien souvent ce qui dépasse le commun – la frontière est si ténue qui sépare la folie du génie ou de la grandeur. Quant à la pauvreté, elle est sociale et non personnelle ; elle résulte de conséquences économiques et non d’une « nature » héréditaire. On ne naît pas pauvre, on le devient par son milieu ou sa déchéance sociale. La « richesse » est un jugement de valeur, un ensemble de biens et de qualités reconnus par la partie puissante de la société. Le vieux Diogène en haillons dans son tonneau était plus « riche » aux yeux des Grecs qu’Alexandre, le jeune et brillant roi de Macédoine, conquérant de la Perse.

C’est la raison pour laquelle Nietzsche, dans ce Prologue, dit pourquoi il ne s’adresse pas en prophète à la foule. « Des compagnons, voilà ce que cherche le créateur, et non des cadavres, des troupeaux ou des croyants. Des créateurs comme lui (…) de ceux qui inscrivent des valeurs nouvelles sur des tables nouvelles. » Ainsi firent tous les philosophes avec leurs disciples.

Au contraire des politiciens et des gourous qui veulent embrigader et asservir !

Frédéric Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, Livre de Poche, 4.27€ 

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