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Dick Howard, Aux origines de la pensée politique américaine

Il est d’usage d’opposer ‘démocratie’ à ‘république’, la première étant réputée plus progressiste que la seconde. La démocratie mettrait au pouvoir le peuple, la république n’étant que la chose commune. Nous serions tentés de dire : Ô peuple, que de crimes commet-on en ton nom ! L’incantation au ‘peuple’ n’est en rien un gage de démocratie, en témoignent les dictatures technocratiques partisanes des fameuses « démocraties populaires ». Tellement démocratiques que l’on allait en prison pour un pet de travers, après avoir été forcé d’avouer par des moyens coercitifs auprès desquels Guantanamo paraît presque anodin (film L’Aveu, avec Yves Montand). Tellement populaires qu’il fallait un Rideau de fer pour empêcher les populations de l’est de s’exiler dans cet « enfer » de l’Ouest où l’on vivait pourtant tellement mieux… Ou, plus proche de nous, ces pénuries criantes du régime Chavez-Maduro au Venezuela – pourtant le « modèle » du démagogue tribun Mélenchon.

L’originalité de l’Amérique est d’avoir été la première à traduire les idées des Lumières en institutions. Et la première encore à avoir fait de l’équilibre, sur le modèle de Montesquieu, le secret du pouvoir populaire. Les Etats-Unis ont inventé cette « démocratie républicaine » qui laisse toute sa place au débat de tous – tout en corrigeant les errements démagogiques ou les tentations autoritaires par les institutions. Nous l’observons sans peine avec le clown Trump, forcé de mettre de l’eau dans son vin par les juges fédéraux et les Etats locaux – en attendant peut-être d’être « démis » par ses pour l’instant « amis ».

Dick Howard, Américain parlant parfaitement français, enseigne les sciences politiques à l’université de Stony Brook dans le New Jersey. Il analyse les débuts tâtonnants de la pensée politique américaine durant la guerre d’indépendance. Il montre l’invention d’institutions nouvelles à l’œuvre, la richesse des propositions, les revirements issus des arguments des autres.

Il mène son étude en trois parties historiques : l’indépendance, les institutions, la politique effective. Chacune des parties est analysée en quatre étapes : le vécu, le conçu, le réfléchi et le repensé. Cette approche est toute pragmatique, partant de la vie réelle et des problèmes concrets pour s’élever, par degrés dialectiques, à l’abstraction des rouages, à la rétroaction de leur fonctionnement et au retour sur expérience. Il s’agit d’un état d’esprit typiquement américain et qui a fait ses preuves : la Constitution initiale n’a pas quasiment pas bougé depuis son origine – contrairement à celles de la France qui sont sans cesse amendées ou refaites.

Le cœur de l’écart entre la pensée politique américaine et la française est ce comportement « antipolitique » décrit dès la page 16 : « Il s’agit d’un refus de toute forme d’indétermination historique, et d’un rejet de toute division sociale, quelle que soit sa manifestation, refus et rejet qui se doublent de l’incapacité d’accepter la responsabilité de ses propres jugements. Nous avons là une des expressions d’une politique de la volonté. » Car ni la ‘main invisible’ du marché libre régi par la juridification des rapports sociaux, ni le ‘Plan’ d’un État-providence censé régler la société entière, ne sont « politiques ». Les acteurs politiques y refusent d’exercer leur jugement et d’en assumer les conséquences, sur l’exemple célèbre du « responsable mais pas coupable » du Fabius national.

La politique, c’est l’art de trancher après débat entre des intérêts légitimes mais contradictoires. Or, les technocrates politiciens préfèrent de beaucoup « laisser faire » les choses comme elles vont, les rapports de force tels qu’ils s’établissent ou la Raison pure des administrations. L’Amérique dans ses débuts s’est gardée d’une telle façon de considérer la politique – ce qui est une leçon pour notre régime dévalué par nos deux derniers présidents. Par la suite – et notamment sous George W. Bush – les Etats-Unis ont connu « une rapacité économique aussi bien qu’un nationalisme devenu d’autant plus agressif que l’on est moins sûr de soi-même. » Mais « il est surtout nécessaire d’insister sur le fait que ces excès ne sont ni nécessaires, ni fatals » p.17.

Contrairement à la France, la République américaine n’est pas née toute armée du cerveau de philosophes politiciens. Elle est issue de l’expérience à ras de terre du self-government des Associations durant la guerre d’indépendance. La naissance tâtonnante des institutions est issue d’une intense réflexion sur cette adaptation entre la démocratie directe (avec ses élections étendues à beaucoup de postes officiels) et les institutions républicaines (aptes à créer un Etat acteur des relations internationales et arbitre des divergences d’intérêts à l’intérieur). Les « factions » sociales (Publius) menacent l’unité, mais elles ne peuvent ni ne doivent être éliminées par une Raison d’État masquée sous la démagogique « volonté générale » (Rousseau). Il faut donc en contrôler les effets :

1/ par la représentation « qui épure et élargit l’esprit public » p.349 en rationalisant les passions et argumentant les intérêts (d’où les idées justes chez nous de démocratie participative et de décentralisation de certaines décisions au niveau local – y compris pour les entreprises),

2/ par l’étendue du territoire de la république qui oblige à s’adresser à ce qu’il y a de commun en l’homme – sa raison – plutôt qu’à la diversité des passions, et qui dilue la multiplicité des intérêts particuliers au profit d’un intérêt commun, « à savoir la nécessité de protéger les droits de la minorité » p.351 (d’où le rôle du Parlement comme creuset des idées, lieu de débats et d’élaboration de la loi).

On le voit, ce livre est riche d’informations, de réflexions et d’une façon de penser différente de la nôtre. Ce pourquoi il est précieux : non seulement pour saisir le « moment » Trump dans l’histoire des Etats-Unis, mais aussi pour repenser notre rapport français à l’Etat, dans les errements de la gauche comme de la droite avant les dernières présidentielles.

Dick Howard, Aux origines de la pensée politique américaine, 2004, Livre de Poche Pluriel 2008, 412 pages, 10,70€

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Le prénom de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière

Nous sommes chez les bobos de gauche parisiens qui habitent le 19ème arrondissement. Lui (Charles Berling) est prof de fac en littérature française de la Renaissance, elle (Valérie Benguigui), surnommée « Babou », prof de collège à Vincennes et syndiquée FSU. Ils invitent pour une soirée le frère de Madame (Patrick Bruel) qui s’enrichit dans l’immobilier et son épouse dans la mode (Judith El Zein), ainsi que leur ami d’enfance Claude (Guillaume de Tonquédec), trombone dans l’orchestre de Radio-France.

L’épouse rapportée arrive en retard dans ce coin isolé de Paris et doit grimper les cinq étages sans ascenseur (le chic popu des bobos arrivés) tout en étant enceinte. Durant son absence, les autres demandent comment le bébé va s’appeler. « La bonne nouvelle », déclare le macho de père méditerranéen Bruel, « est que c’est un garçon » ; puis il annonce que « la mauvaise » est qu’il n’est pas vivant. Première blague qui jette un froid glacial. Bon, on passe à autre chose, tandis que le « buffet marocain » à la mode chez les bobos férus d’exotisme misérabiliste s’installe (une fois de plus, semble-t-il au vu des mines désolées des habitués).

Bon, « comment allez-vous l’appeler ? » C’est simple un prénom, privilège traditionnel du père pour les garçons dans les sociétés normales. Mais pas chez les bobos : tout doit être collectif, tout doit être politiquement correct, tout doit être « moral », affirmer la filiation génétique, familiale, historique et intellectuelle. Alors le Benguigui de déclarer sans rire, après avoir laissé deviner sans succès, qu’il compte appeler son fils Adolphe.

Parce qu’il a lu le roman de Benjamin Constant, offert par son beau-frère si lettré, et que sa femme et lui ont adoré ce romantisme. Rien que de très classique ? C’est sans compter sur l’idéologie et les tabous « de gauche » des bobos branchés ! « Comment ? Adolf ? Comme Hitler ! ». Le Berling, lèvres pincées, s’en étrangle. Et la discussion s’enflamme, tandis que Babou bobonne fait des allers-retours entre la salle et la cuisine où son « buffet froid » nécessite on ne sait quels longs réchauffages. Une manière de montrer combien la « simplicité » affichée n’est que de la com’ et que c’est surtout l’apparence qui compte chez ces bourgeois qui se disent « libérés ».

Ce qui implique une liste de prénoms « interdits » par la morale politiquement correcte des années de gauche : ni Adolphe à cause de Hitler, ni Joseph à cause de Staline, ni Philippe à cause de Pétain, ni Francis à cause de Franco mais aussi de Heaulme – tueur en série lui aussi -, ni Auguste à cause de Pinochet, ni Paul à cause de Pol Pot (« c’est le même son, hein, comme Adolphe et Adolf ») !… Toute la bêtise crasse de la morale dominante et des tabous idéologiques de ces bourgeois promus par la fonction publique s’étale, dans ses contradictions.

Puisque le prénom pose problème, parlons d’autre chose. Mais comme l’agressivité affleure toujours chez ces « pacifistes » affichés, ce sont aussitôt les querelles de personnes qui surgissent : l’épouse rapportée qui se rebiffe, elle pensait à un prénom symbolique « qui ferait plaisir à la famille » et jette à la tête des moralistes qui se mêlent de sa vie privée le ridicule des prénoms qu’ils ont eux-mêmes choisis pour leurs enfants afin de se distinguer de la masse, de « faire original », de « bien marquer la différence » : Myrtille et Apollin…

Suivent les accusations réciproques : égoïste, radin, pédé. Tout ceci parce que le prénom Adolphe était une blague, inspiré d’un roman qui traînait dans le vaste foutoir-bibliothèque de ces bobos couverts de livres – mais qui n’ont pas la télé. Le couple veut, en réalité, appeler traditionnellement le bébé du prénom du grand-père : Henri. La famille rabibochée (les deux Benguigui et leurs conjoints) ne trouve donc rien de mieux pour défouler leur colère (immorale) que de se tourner vers le seul bouc émissaire à leur disposition : Claude. Il est surnommé Reine-claude, donc « prune » par les deux mâles qui le soupçonnent d’être pédé. Et défile toute la litanie des « preuves » qui sont autant de clichés xénophobes contre cette minorité déviante pourtant adulée à gauche : « tu es célibataire, tu aimes la musique et faire la cuisine, tu ne parles jamais de tes amies… » Toute la bêtise du conformisme bourgeois, repris sans distance par les bobos branchés qui n’aiment rien tant que d’être au chaud dans leur bande – tout en affectant d’avoir la conscience morale et l’esprit critique !

Mais l’agressivité se retourne contre eux, en bonne dialectique rappelée pourtant par le prophète de la gauche, Marx : Claude avoue avoir une liaison – et avec une femme – dont tous sont « très proches, d’ailleurs ». Le silence se fait, les imaginations travaillent, l’ambiguïté s’installe : non, ce n’est quand même pas !…

Bruel soupçonne sa femme d’avoir couché avec Claude, Berling soupçonne la sienne d’avoir fait de même. C’est pire : Claude couche avec la mère des Benguigui frère et sœur. Impossible ! Odieux ! Ce ne sont que remarques scandalisées chez ces bourgeois soi-disant non-conformistes, affichés à la pointe de la gauche, soi-disant libérés après mai 68 et confits en gauchisme anti-autoritaire. D’autant que la sœur reproche à son frère de toujours avoir été privilégié par ses parents, et à son mari de l’avoir exploitée pour réussir sa thèse et avoir la paix avec les enfants.

Eh bien, cette fois, tout est vrai. Ce n’est pas une blague. Pas de quoi grimper aux rideaux puisque c’est parfaitement « moral », dans les nouvelles normes de gauche moderne des familles recomposées et du mariage pour tous, de coucher avec une femme de 26 ans plus âgée. Et qu’il est tout aussi « moral » qu’époux comme épouse doivent participer à égalité aux tâches du ménage et à l’élevage des enfants.

Plus tard… le bébé naîtra et réservera une surprise. Restera le prénom à lui donner in extremis. Et « la famille » rassemblée affirmera sa force face à la morale collectiviste à la mode. La gauche, au fond, quelle blague ! un simple affichage pour faire bien.

Tiré d’une pièce de théâtre du même nom, ce film très dense réunit des acteurs convaincants dans leur rôle et critique de façon acerbe et irrésistible cette caste de nouveaux curés socialistes qui se croient l’avant-garde de l’avenir humain et veulent imposer leur conception du monde seule vraie.

Le rire naît des contradictions permanentes entre leur Morale brandie avec force – et les tristes réalités de leur vie quotidienne ; entre leur communication tonitruante et les ridicules petits faits ; entre leur apparence sophistiquée et la simple vérité.

Imaginez, hors de France, la vanité de cette bande de nantis à la conscience tourmentée ? Encore faut-il aller visiter l’étranger, quand on est bobo branché ancré dans les bandes même après la frontière : ils « font » en groupe, en ligue, en procession, « la » Chine, « la » Russie, et ainsi de suite. Comment peut-on vouloir imposer au monde entier l’inanité de son petit ego ? Le coq flamboyant trompetant au soleil qui se lève combien il est son égal en injonctions morales, les deux pattes ancrées sur son fumier…

Un très bon film – désespérément actuel – qui vous tient en haleine jusqu’au bout !

DVD Le prénom de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière, 2012, avec Patrick Bruel, Valérie Benguigui, Charles Berling, Judith El Zein, Guillaume de Tonquédec, Pathé 2013, 1h40, édition simple €7.35, blu-ray €17.35

DVD 2 comédies : Quai d’Orsay + Le prénom, Pathé 2014, €19.00

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Vide socialiste

Le monde a changé, pas le socialisme.

Idéologie dominante du siècle dernier, née au siècle encore avant en réaction à l’individualisme croissant dû à l’essor démocratique et industriel, le socialisme est désormais mort et Macron vient de l’enterrer. Il restera désormais comme une secte de gauche parmi d’autres, un parti-croupion analogue au parti radical, cet ex-faiseur de rois de la IIIe République.

J’ai connu cette génération socialiste qui a intronisé Mitterrand en 1981 – ex-ministre de l’Intérieur hostile à l’indépendance de l’Algérie puis ministre de la Justice donnant les pleins pouvoirs à l’armée – avant de crever sous Hollande, secrétaire de parti une bonne décennie à gérer les egos entre 1997 et 2008. Ceux qui ont poussé le machiavélien né camelot du Roy, présenté à Pétain avant de virer résistant, gaulliste puis ministre, étaient ces petit-bourgeois arrivistes des années 1980 qui avaient fait quelques études et avaient soif de participer aux décisions. Fils amers de ceux qui n’avaient pas su résister durant la guerre de 40, ils ont cru bon de porter les valises des terroristes FLN, futurs dictateurs soigneusement planqués jusqu’aux accords d’Evian – et toujours au pouvoir en Algérie. Comme la « résistance » allait bien pour les autres ! Comme la bonne conscience jouissait à s’éclater pour « les pauvres, les déshérités, les damnés du colonialisme… justement terminé » !

A ceux-là, leurs ados ont « fait » 68 contre la guerre et la consommation, avant de se réfugier dans la prébende d’Etat comme profs ou politiciens. Ce sont ces ados jamais vraiment grandis qui ont joué du synthétiseur hollandais contre l’agitation sarkozyste, croyant apaiser le pays par un train de réformettes que la revancharde Aubry a taclé via les députés qu’elle fit nommer. Car ce n’était « jamais assez à gauche, ma chère ! » comme Jospin – qui n’avait pas démérité – l’apprit à ses dépens en avril 2002. Le socialisme battu par Le Pen, quelle honte déjà ! Les « frondeurs » ont achevé l’ouvrage en faisant battre au premier tour de la présidentielle tous les socialistes – le frondeur Hamon comme le radical Mélenchon – à la fois par Le Pen et Fillon.

Car le ver était dans le fruit… Qu’a donc « le socialisme » à dire sur le monde actuel ?

De plus en plus globalisé, faisant la place à l’ancien « tiers » monde qui lui taille des croupières à marche forcée, emporté par le numérique, l’informatique, la robotique, les algorithmes et les nanomachines, le monde change à grande vitesse – et pas le socialisme. Le libéralisme au contraire – et c’est là sa vertu – sait s’adapter puisqu’il accepte par construction ce qui vient, « liberté » étant le maître-mot.

Mais le socialisme, loin de pencher vers les associations de base du modèle français selon Proudhon, a vivement préféré les grandes idées philosophiques du prophète juif qui prenait la suite des Evangiles : Marx. Lequel a été récupéré par tout ce que l’Allemagne compte de fumeux et de proto-totalitaires sous la houlette de l’hégélianisme, avidement repris par les Sartre et autres petits intellos français qui avaient honte d’apparaître trop rationnels (comme Bergson, Valéry ou Alain) à l’époque où l’Allemagne dominait l’industrie mondiale. Les années antitotalitaires post-68, après les révélations de Soljenitsyne puis de Solidarnosc, ont emporté le marxisme en acte du « socialisme réel » (ainsi se disait-il)… et tout le socialisme avec !

La société de cour, idolâtre du Mitterrand-soleil, a fait le reste, remplaçant les militants enthousiastes et la fraîcheur des idées par les technocrates d’appareil et les slogans de parti. Comment penser le monde quand vous faites allégeance à une bande où l’entre-soi compte plus que l’universel ? D’où ce « gauchisme culturel » décrit par Jean-Pierre Le Goff, qui acheva de faire divorcer les intellos bourgeois urbains du populo des périphéries et des villages. Le « socialisme » réduit aux bons sentiments et aux mot-valise, avec l’écologie comme nouvel horizon de croyance.

Libéralisme des mœurs adulé, libéralisme économique honni : quelle magnifique contradiction ! Car cela signifie « tolérance » aux intolérants – par exemple poutiniens, trumpiens ou islamistes ; ouverture des frontières – juste pour les migrants, pas pour les marchandises ni pour les capitaux ; incantation au « collectif » – et préoccupations uniquement focalisée sur les « droits » aux minorités infimes (homo, voilées, féministes).

La plus vaste blague a été la candidature de Benoit Hamon. Lui, un renouveau du socialisme ? Apparatchik né dans le système, dont le seul métier a toujours été la politique, adepte de l’entre-soi fanatique par ses réseaux multiples cultivés depuis toujours – comment aurait-il pu représenter un homme neuf dans « le système » ? Quant à son programme, il reste l’utopie-reine de toute croyance millénariste : demain on rase gratis (revenu universel, hédonisme, RTT avant retraité, annulation de la dette, taxation de tous ceux qui dépassent la norme d’Etat, imposition des robots – avant de leur accorder des « droits » en tant que minorité visible ? -, loi contre la torture des chatons, agnelets et autres petits veaux). Comment gouverner dans la réalité si l’on reste guidé par le principe du plaisir ?

Que reste-t-il en 2017 du « socialisme » ? Rien. Ce vide est le vide de « la croyance » face aux faits.

Et c’est tant mieux : le champ est enfin libre pour créer autre chose.

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Droit et morale

Le droit est une consécration des Lumières, un triomphe de la raison sur le bon plaisir et sur les passions. Le droit n’est pas la morale. Ni droit du plus fort, ni loi de Lynch, « le » droit est au-dessus des personnes. Il est appliqué par un Etat au-dessus des individus, il exerce seule la puissance légitime. Certes, les individus et les groupes peuvent contester l’Etat, mais c’est en général pour l’investir : ils chassent le clan au pouvoir pour l’occuper eux-mêmes. Sans Etat comme instrument social, pas de droit applicable – ni droit national, ni droit « universel », ni droit sans limite.

D’une part, aucune anarchie ne crée de droit ; les façons de faire sont des coutumes admises, qui changent au gré des gens, une morale versatile selon « ce qui se fait », la mode, les mœurs, le goût – pas de « droit » au-dessus d’eux. C’est ainsi que l’autogouvernement ou les chartes éthiques des entreprises ne sont que des cahiers des charges que l’on promet de respecter – mais rien ni personne ne peut en sanctionner les écarts.

D’autre part, il n’y a pas de société universelle, il n’y a que des sociétés particulières. Le paradoxe des Lumières, mais aussi sa tension créatrice, est que certaines sociétés particulières d’Occident attribuent des droits universels à leurs membres. Mais leur réalisation passe obligatoirement par les sociétés elles-mêmes. L’universel est donc réduit à la communauté de pensée et aux accords internationaux.

Enfin, les Lumières ont élaboré un droit abstrait pour que l’individu puisse s’arracher à ses déterminismes – mais pas sans limites. Toute revendication n’est pas un droit, la loi doit faire l’objet d’un débat contradictoire et être emportée par une majorité qualifiée. Il ne suffit pas de naître pour faire ce qu’on veut, tous les « droits » sont accordés par les sociétés et leurs frontières définies par elles.

Cette révérence au droit au-dessus des intérêts particuliers et des passions politiques collectives est un trait occidental, notamment anglais et français, les deux premières nations à avoir créé des parlements modernes. Elle s’oppose pour les Anglais à l’absolutisme royal d’essence catholique, calqué sur la hiérarchie papale ; pour les Français aux lettres de cachet et aux privilèges de l’Ancien régime (mais aussi ou oukases du régime jacobin de la Terreur).

Malgré la résistance réactionnaire du romantisme, où instincts et passions définissent l’appartenance et l’action de chacun plus que la raison, cette conception abstraite de la loi et « du » droit est restée jusqu’à nos jours.

Jusqu’à ce que l’on extrémise « le » droit issu de la majorité en « droits pour tous » qui font de multiples exceptions pour chaque minorité biologique (le genre), sexuelle (gai, bi, trans, lesbien), sentimentale (contre la corrida, contre la viande, contre les OGM, contre etc…), régionale (Catalogne, Corse, Ecosse, Bretagne…), communautaire ou religieuse (islamistes, juifs, témoins de Jéhovah, etc.). Le droit quitte alors le domaine de la raison pour entrer dans celui des passions ou des instincts bruts. La société se diffracte en ses multiples composantes, on ne « fait » plus société en admettant une loi commune, on revendique chacun pour soi – tout en croyant naïvement que la majorité démocratique va accepter poliment sa remise en cause.

En Occident, « j’ai le droit » remplace « le droit », l’égoïsme personnel la référence collective. En Orient, la morale remplace le droit, la coutume ou la volonté du parti la référence au-dessus de tous.

En Chine, le Parti communiste ne connait pas d’appareil judiciaire indépendant. Il profère des injonctions morales en prenant pour référence la philosophie de Confucius – mais déformée par l’État pour l’accommoder aux besoins du Parti. Condamner un responsable « corrompu » vise à éradiquer un opposant politique tout en se parant de vertu dans les médias (tiens ! ces mœurs réapparaissent en France sous les socialistes avec « l’affaire » Fillon… mais Cahuzac est oublié). Il s’agit de faire un exemple pour que tous suivent « le droit » – réduit à la ligne du Parti.

Depuis le milieu des années 90, la direction politique chinoise craint une dérive idéologique vers les concepts occidentaux d’indépendance des militaires à l’égard du Parti. La référence au droit dans les armées permet de corriger l’absence de discipline, d’idéologie, d’idéal et de foi dans le métier. Il s’agit, pour les dirigeants communistes, d’« éradiquer le mal » – la loyauté aux dirigeants du Parti étant le seul critère du « Bien ».

C’est la même chose en Russie, où les pratiques de l’ex-URSS sont revenues avec Poutine, gamin des rues sauvé par l’armée et formé par le KGB. Le « droit », il s’assoit dessus, seule compte la force d’imposer les vues de son clan et la vertu patriotique de rendre la Russie grande puissance. Les arrestations, procès et jugements ne sont là que pour l’édification des foules qui seraient tentées d’imiter les dissidents et de contester le dirigeant. Plus efficace, mais uniquement lorsqu’il y a urgence ou aucune preuve juridique, l’assassinat ciblé est pratiqué. Le « droit » est ainsi celui du plus fort…

Droit de contrainte morale ou droit de contrainte physique, peut-on encore parler de droit ? Il s’agirait plutôt d’obligations, comme en Chine celles des grands parents à qui l’on confie les petits-enfants, ou les responsabilités des enfants envers leurs parents. Bien que « garantis par la constitution » pour l’affichage international, les droits fondamentaux des citoyens restent soumis à la discrétion du Parti qui gouverne et ne sont pas fonction des individus. Les priorités de sécurité, de cohésion et de stabilité sociale l’emportent sur le confort individuel des minorités ou des personnes. Liang Huixing, chercheur à l’Académie des Sciences Sociales, prévient depuis des années que l’inscription des droits individuels dans la loi conduirait inévitablement à une révolution pareille à celles des anciens pays de l’URSS. Mettre le droit au-dessus des partis remplacerait le clanisme par la démocratie…

Même Confucius, maître de morale en Chine, fait obligation d’une justice qui doit tempérer l’exercice du pouvoir ; il insiste sur le devoir moral des intellectuels à critiquer les erreurs du souverain et de s’opposer à ses abus, même au prix de leur vie. Avant le droit, Confucius croyait à la vertu. Elle aussi s’impose à tous, mais de l’intérieur ; elle est inculquée dès l’enfance par l’éducation et seuls les vertueux peuvent gouverner, sous peine de voir s’effilocher la confiance du peuple, ressort même de l’État ; quand cette confiance se perd, le pays est condamné. L’important, pour Confucius, n’est pas d’accumuler de l’information, du savoir-faire technique, ni d’acquérir une compétence spécialisée, mais de développer son humanité générale. L’éducation ne relève pas du domaine de l’avoir, mais de l’être. Ainsi le droit rejoint-il la vertu pour imposer la raison aux bas instincts égoïstes et aux passions sans limites.

Sur ces mauvais exemples russes, chinois, turcs, arabes et autres, il semble que nos sociétés éteignent de plus en plus les Lumières pour en revenir à l’obscurantisme de « l’avant ».

Le droit ne serait plus le même pour tous, pas plus que la vérité selon des critères scientifiques ne serait plus « la » vérité. Chacun veut n’exister que pour lui-même et jouir de tout ce qu’il peut ; il fait de tous ses désirs « des » droits, au rebours « du » droit commun à tous. L’Occident perd donc sa vertu, qui est de raison, au profit d’un retour aux instincts et aux passions – qui sont proprement réactionnaires.

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Fantasmes sur le net

L’éditeur d’un blog n’est pas seulement celui qui écrit, illustre et qui met en page. Il est aussi l’administrateur, celui qui dispose des statistiques de lectures, de requêtes et de redirections. A ce titre, l’hébergeur met à sa disposition toute une série de statistiques fort précises sur les mots-clés qui permettent d’arriver sur le blog.

Nombre de ces mots-clés ne sont pas mentionnés ni illustrés forcément dans le sens que la requête demande : si vous cherchez « table » dans l’œuvre de Shakespeare, vous allez forcément tomber dessus – et ce n’est pourtant pas le thème d’une quelconque pièce ou poème. Même chose pour les blogs : le mot « noir » peut être mentionné pour un tableau, un ciel ou un chat – il sera retenu par les moteurs de recherche aussi pour les humains. Pareil pour « sexe », même s’il s’agit de celui des anges ou du synonyme du mot genre.

La lecture des mots tapés sur les moteurs pour aboutir sur le blog est édifiante, non seulement pour l’orthographe ou la syntaxe (tous les francophones ne sont pas également lettrés), mais pour les fantasmes qu’ils révèlent. J’en prends quelques exemples, tirés des statistiques de WordPress pour ce blog.

On constate aisément que les requêtes au hasard ont peu de choses à voir avec les articles les plus lus :

Exemples de requêtes :

requetes blog

Articles les plus lus :

articles phares blog

Le fantasme se dit fantasy en anglais, faux-ami qui montre cependant combien l’amour est enfant de Bohême, le scénario imaginaire (ainsi que Freud définit le fantasme) est proche de la liberté fantaisiste. Le fantasme met en scène un désir, mêle l’inconscient et le conscient, le reptilien et le cortex. Ainsi cette requête (orthographe respectée) : « filles togolaise de 16 ans qui cherchent des garçons adolescent poue les niquer », ou celle-ci : « noire viola une fille on lecole », ou encore toute une histoire en quelques mots : « jeunot a porte les courses a victoria qui dormait porno ». Les quêteurs sont probablement des garçons, issus de minorités ethniques, qui voudraient bien savoir comment séduire soit en se laissant faire avec les filles en manque, soit en dominant une fille plus ou moins forcée.

Il y a plus doux : « photos sexy filles a maillot mouiller avec leur tetons qui poitent », « en classe avec son peni décalotté », et plus immédiatement utilisable en pratique : (requête fille ?) « comment faire entre la mais dans la culotte d’un garcon pour sentir sa bite », (requête garçon ?) « partie a caresser d la meuf » (pour répondre à cette question utilitaire, consultez par exemple Doctissimo). Sibyllin : « je besoin l’adresse d’une femme libre qui cherche l’amitié et surtout une femme d’arabie saudit ». Ou encore, enthousiaste : « le plus beau corps feminin nue du monde » (mais chacun a ses goûts).

girodet pygmalion et galatee detail

Lacan a prolongé la définition du fantasme en montrant combien tous les mots accolés parlent plus encore que le personnage principal. Ainsi cette interrogation : « une fille nu uro sous la plui » ou celle-là : « jeune mec se fait baiser par une racaille dans un cion de rue », ou encore cette impossibilité organique : « baise de pre ados gai ». On voit sans peine que ce ne sont ni la fille, ni le mec, ni le garçon qui compte dans le fantasme, mais toute la mise en situation autour (« sous la pluie », « coin de rue ») et toute la radicalité symbolique de l’autre (« nu uro », « racaille », « préado »). Le désir fantasmatique est amplifié par ces détails que sont la nudité sous l’eau qui tombe (uro veut dire se pisser dessus), la baise en lieu public isolé avec un brutal frustre ou la fiction qu’un préado puisse être « gay » (cet âge n’est pas fixé).

Même chose pour ces jolis « beurs niqueurs scouts » et « fils generaux algerien porn » : le fait que les beurs (qui font la requête ?) se projettent en « scouts » (réputés vivre sensuellement entre eux dans la nature) ajoute du signifiant au scénario ; pareil pour les fils de généraux, fantasmés comme riches et puissants, donc libres de réaliser leurs désirs plus facilement pour l’Algérien moyen.

Ce pourquoi la syntaxe du fantasme peut être contradictoire, comme « femme en uniforme nue qui baise par un chasseur » : ce qui compte est d’accoler la nudité à l’uniforme dans l’imaginaire, pas de constater dans la réalité que ce ne peut être seulement ou l’un ou l’autre… Ou encore ce charmant « homme qui se fait defoncer le cul par une femme hermaphrodites » : quel intérêt que ce soit « une femme » ? Le clou revient quand même à « mourir torse nu » où le summum du désir semble être atteint dans le masochisme – souffrir, être nu, pour l’ultime fois. Ce que Freud appelle un « refoulement originaire » dans Un enfant est battu, 1919.

La requête peut être aussi en complet « délire », ce qui est défini par Freud comme une reconstruction du monde extérieur par restitution de la libido aux objets. Ainsi « egypte tintin circoncit femme » : la réalité est occultée complètement au profit de ce qui complaît à la foi. S’il y a très rarement des femmes dans Tintin (en raison des lois cathos sur la jeunesse), il ne saurait y avoir une quelconque circoncision pratiquée par le héros (de quoi être interdit dans la monarchie bruxelloise) – et l’Égypte n’est évoquée que par les « cigares du Pharaon » (quoique que le mot cigare soit ambigu dans l’imaginaire sexuel). De même, « oser le nu dans les tribu tribal » marque une particulière ignorance de ce que signifie une tribu (puisqu’elle doit être en plus « tribale » !) et comment une tribu sauvage (sens probable du fameux adjectif « tribale ») vit couramment : nue. Dès lors, qu’y a-t-il à « oser » ? Le garçon comme la fille fait comme tout le monde dans cet univers tribal où tout est codifié et où chaque âge est initié en son temps : il et elle sont nus… naturellement, sans avoir rien à « oser ». Le « péché » n’existe pas lorsqu’on obéit tout simplement aux normes de sa société, il n’y a que les religions du Livre qui soient totalitaires.

Lorsqu’on lit « femme jeune de 12 ans qui aime baiser », on se dit qu’il y a contradiction (on n’est pas « femme » à « 12 ans »), puis l’on se dit que la requête émane très probablement d’une secte religieuse particulière qui trouve la situation normale (Mahomet s’est marié avec une fillette de 9 ans – mais tout l’islam ne le copie pas). Dès lors, il y a plutôt endoctrinement et hors-la-loi plutôt que simple délire. Mais ce n’est pas la gauche bobo, qui nie tout problème islamique, qui cherchera à approfondir : plutôt accuser un montage d’ado en slip dans une classe d’être « pornographique » sur un blog européen classique que condamner les pratiques réelles d’esclavage sexuel de fillettes de 8 ans des musulmans de l’état islamique et les appels à faire pareil sur les sites des blacks et beurs en France. Des fois qu’eux viennent vous égorger…

Le fantasme fonctionne aussi hors du sexe, avec les mêmes contradictions, telle cette mystérieuse (mais pas si fausse) « theocratie marxiste ». C’est vrai que « le » marxisme (qui n’est pas la philosophie de Marx mais une interprétation qui varie) a pour croyance de détenir « la » vérité de l’Histoire universelle et du Progrès, posé comme inéluctable par son propre mouvement. La philosophie – qui n’est qu’un regard porté sur le monde à un moment donné – devient alors une Bible, gravée dans la pierre pour l’éternité. Vérité qu’il faut donc imposer pour que l’Histoire accouche selon les lois. Mais on parle alors plutôt d' »idéocratie » – la précision des mots montre la rigueur de la pensée.

Explorer le monde actuel par les requêtes principales sur les moteurs, qui aboutissent au blog, est une expérience enrichissante. Plutôt que d’ignorer ce qui gène (le « déni » selon Freud), pourquoi ne pas voir ce qui est ? Plutôt que de foncer sur les moulins à vent (sans aucun danger), pourquoi ne pas dénoncer ce qui est grave (et qu’on ne veut pas voir) ? Toute la frivolité bobo de notre société de soi-disant « intellos » est dans ce grand écart.

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80 ans pour le Dalaï-lama

Dalai lama mon autobiographie spirituelleTenzin Gyatso, 14ème Dalaï-lama, fête son 80ème anniversaire aujourd’hui. Réfugié à Dharamsala au nord de l’Inde depuis l’invasion du Tibet par la Chine en 1959, ce chef spirituel du Tibet lutte pacifiquement pour la reconnaissance de la culture tibétaine et le respect des coutumes par les Han éradicateurs au nom du Maoïsme, cette dictature avide de créer un homme « nouveau ». Prix Nobel de la Paix en 1989 ; le Dalaï-lama est qualifié par les politiciens idéologues chinois de « loup en robe de moine ». Ce pourquoi, après avoir réduits les monastères au canon, envoyés les jeunes en camps, colonisés le pays tout entier – pour exploiter les métaux rares, l’uranium et l’eau – ils « rééduquent » moines, nonnes et déviants par « l’éducation populaire », cette forme mentale socialiste du gavage des oies visant à penser autrement qu’on pense par soi-même.

Dalaï est un terme mongol conféré en 1578 par l’Altan Khan à l’abbé gelugpa de Drepung ; il signifie « océan ». Le premier dalaï-lama est numéroté troisième car, par modestie, il a attribué rétrospectivement le titre à ses deux prédécesseurs. Les Tibétains croient que, lorsque survient la mort physique, la conscience d’un être contient l’empreinte (ou karma) de toutes ses expériences et impressions passées, dans cette vie et dans les vies antérieures. Conscience et karma renaissent dans un nouveau corps, animal, humain ou divin. S’efforcer d’élever sa conscience dans chaque vie permet de se réincarner dans un être plus conscient encore, jusqu’à la Libération du cycle des vies. Le dalaï-lama est la manifestation d’Avalokiteshvara, le bodhisattva de compassion, porteur du lotus blanc.

Dalai Lama L'art du bonheur

Mais les Chinois n’en ont cure : pour eux, marxistes matérialiste nationalistes, il n’existe « qu’une seule Chine » et la reconnaissance juridique d’un tel état de fait, légitimé par la force en 1959 alors que les traditions historiques sont plus floues, doit être le préalable obligatoire à toute négociation. La terre d’abord, l’esprit ensuite. Pour cela, le Dalaï-lama est incité s’occuper de la Voie et à laisser les choses terrestres à des représentants sous allégeance de Pékin. L’autonomie culturelle serait alors possible, le national communisme han reconnaissant aux minorités le droit d’exister tant qu’elles ne font aucun ombre à l’avenir radieux. L’Occident répugne à accepter ce coup de force mais ne prend aucune mesure qui pourrait fâcher le géant : le commercial affairiste prime les droits de l’homme, dont les pays occidentaux ne se drapent que lorsqu’ils y ont intérêt..

Pourquoi aller visiter le Tibet ? Parce que les paysages du toit du monde, les temples refaits pour le tourisme après les saccages rouges, les cérémonies hautes en couleurs où les costumes comptent autant que les gestes, les moines rieurs ou sérieux mais toujours préoccupés de la voie droite, tout est spectacle mais tout aussi est vie intérieure. Sous la vitalité des corps élevés dans l’air raréfié perce la force de l’esprit, ouvert sur les énergies. En regard, quelle est notre force, à nous, Occidentaux ?

Je suis allé deux fois durant plusieurs semaines au Tibet, marchant à pied dans les montagnes ou en vélo tout terrain sur les pistes de cols en villages. Les habitants du cru, bien que simples, rudes et peu lavés, sont directs, malins et pittoresques. Leurs superstitions mettent un peu d’étrange dans notre matérialisme. Le Tibet nous rappelle peut-être qu’on ne vit pas que de confort et de gadgets, mais aussi de rêve et de fraternité.

Le bouddhisme, très ancien au Tibet, ne cherche pas à convertir à l’adoration d’un dieu jaloux et souverain, mais à éveiller la conscience de chacun, à son rythme et à son niveau, par une série d’étapes graduelles. Du plus superstitieux au plus spirituel. Le renoncement à l’anarchie des désirs permet de maîtriser instincts, passions et pensées afin d’atteindre calme intérieur et vue pénétrante. La compassion, étape ultérieure, permet de dépasser le jeu des apparences, la notion d’ego ou d’entités objectives pour s’éveiller à la nature ultime des choses qui est jeu infini de relations transitoires.

Ce qui permet de comprendre que la souffrance est due à l’ignorance parce que l’homme croit que tout est fixé éternellement alors que tout change sans cesse. La vision pure propre au Vajrayana, adoptée au Tibet, effectue la synthèse des étapes précédentes qui sont celles du Petit puis du Grand véhicule, pour reconnaître en tout être la nature de bouddha et en tout phénomène la pureté originelle.

Dalai-lama signature

La transmission du savoir, de maîtres à disciples, a ce côté humain et efficient que les Grecs avaient déjà adopté comme le meilleur. La formation dispensée par un gourou n’est pas un savoir de secte ou un programme de simples connaissances : c’est un éveil. Elle consiste à faire prendre conscience au disciple de sa propre réalité intérieure, ce qui détermine son développement et le cours de sa vie. Un gourou ne peut donner que ce qu’il a lui-même réalisé, il est un exemple vivant et un guide. Il ne borne pas la transmission de son savoir au seul domaine intellectuel ou scolaire mais va aux sources profondes du pouvoir spirituel grâce à ses lectures des textes anciens et à la pratique de méditation.

Cette introspection très ancienne sur les forces profondes de l’esprit en l’homme n’aboutit pas au désespoir mais, à l’inverse, au goût de vivre le plus vif. L’existence est une discipline pour se connaître et connaître l’unité du monde. Et la boucle est bouclée dans ce cycle sans fin que chaque existence recommence. Rien n’est acquis jamais car l’être humain est éducable et que sa formation ne s’achève pas avec sa vie, mais dure dans ses vies futures tant qu’il n’a pas atteint l’Éveil – qui est l’union avec le Tout.

bouddhisme Tintin au Tibet 1960

Le Christianisme considère l’homme créé par Dieu avec pouvoir sur le monde pour qu’il en soit le maître – ce qui faisait rire Montaigne qui traitait l’humain de « mignon de Nature ». Le Bouddhisme considère que la vie humaine est une part de la vie de l’univers dans son entier, d’où l’amour spontané pour les bêtes et les plantes, le respect des paysages et de la nature, la compassion pour les êtres. Ce pourquoi l’actuel Dalaï-lama, chef spirituel du Tibet, se prononce résolument en faveur de l’écologie et du contrôle des naissances.

Les trois vertus du Christianisme sont la foi, l’espérance et la charité. Dans le Bouddhisme, elles seraient plutôt la lucidité, la volonté et la compassion. Il y a une différence de degré qui me fait considérer que le Bouddhisme mène à une conscience humaine plus haute, en l’absence d’un Dieu transcendant. L’homme ne remet pas son destin entre les mains d’un « Père » (la foi), il accepte le destin tel qu’il vient, lucidement – et chacun est son propre « sauveur », s’il le veut. L’homme ne s’illusionne pas sur le monde (déni) ou sur l’avenir (l’espérance), il agit au présent afin d’acquérir une conscience plus forte et une liberté plus grande. Il ne se contente pas d’« aimer son prochain » sur commandement (la charité), ni de le traiter avec bienfaisance « comme soi-même » (qu’est-ce donc que le « soi » ?) – mais il « compatit » parce qu’il est touché par les maux d’autrui.

Il les ressent et comprend la souffrance humaine dans chaque situation parce qu’il a franchi les étapes de la voie et qu’il peut aider les autres hommes. Cette compassion n’est alors pas la charité pour se faire mousser mais ouverture à l’autre, à sa détresse ; l’homme compatissant devient « bodhisattva », sage ou saint. Le Christianisme part à l’inverse, il « faut aimer » parce que les humains sont tous « frères du même Père » et ce sentimentalisme qui commande les actes se fait d’en haut, pas depuis l’intime.

dalai lama sur le tibet

Le Tibet nous apprend ainsi qu’il est une vertu bien plus haute que le « devoir moral » cher aux nantis coupables : la sagesse personnelle, acquise par discipline durant toute sa vie et avant, qui permet seule de vraiment comprendre le monde et les hommes.

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Élections : le cave se rebiffe

Ce n’est pas en soi « la gauche » qui a été rejetée par les électeurs ces deux dimanches de municipales, ni vraiment « le président » ou peut-être « sa politique » – c’est bel et bien le socialisme à la française et l’indigence de son parti.

Le socialiste est trop souvent content de soi, sûr de son bon droit « progressiste », animé d’une foi aveugle en sa « mission » d’émancipation des Lumières et d’égalitarisme révolutionnaire féministe. Comme tous les croyants, il n’écoute pas ; comme tous les prêtres d’une quelconque religion, il est sûr de détenir le vrai, donc de savoir mieux que « le peuple » ce qui est bon pour lui. Aujourd’hui comme hier, « le peuple » infantilisé, méprisé, ignoré se venge : il vote avec ses pieds. Hier contre le socialisme de l’Est lorsque le mur de Berlin est tombé, aujourd’hui contre le socialisme municipal, cette exception française qui a façonné le parti.

francois hollande rit

Missionnaire, le socialiste remplace le peuple par l’image idéale qu’il s’en fait : celle du troupeau sous la houlette de son berger, des poules en poulaillers protégées du « renard » par l’État fermier, pater familias macho, autoritaire et propriétaire. Mais l’État ne remplit plus ses promesses, ayant trop promis et trop prélevé, désormais obèse des structures empilées et impuissant de moyens essoufflés. Malgré les impôts en hausse pour tous, y compris pour les plus modestes, y compris sur les mutuelles santé, le déficit (4,3% du PIB) et la dette publique (93,5% du PIB) continuent de croître, dépassant l’objectif que s’était même fixé le gouvernement pour 2013. A quoi bon payer toujours plus, si c’est pour le gouffre de la gabegie administrative et des ayants-droits qui sont toujours les autres ?

Aucun électorat n’est captif, pas plus celui des prolétaires que celui des Français issus d’immigrés, pas même celui des profs… A trop caqueter contre le renard fantasmé de la finance tout en se couchant devant les puissances réelles qui font marcher l’économie et assurent les fins de mois de l’État, on perd son crédit. A trop valoriser les comportements marginaux sans prendre en compte la sensibilité populaire sur le fondement social de la famille et des enfants (plafonnement des allocations, mariage gai et lesbien, théories sur le genre à l’école), les bobos parisiens des ministères ont braqué non seulement la province restée catholique, mais aussi les Français issus de l’immigration sur leurs convictions religieuses, et encore leur volonté d’être conformes et de s’intégrer à une société sûre d’elle-même.

Impuissant à faire encore rêver, le socialisme du terrain croit emporter le peuple dans « le progrès » – sans rien changer dans l’économie. Il est pour ces intellos le nomadisme multiculturel, la redéfinition perpétuelle de soi et le zapping opposé à tout enracinement identitaire au profit d’une valorisation a priori du métissage, d’un antiracisme qui apparaît comme la tare des seuls Blancs, une repentance pathologique. Le Paris d’Hidalgo contre le désert français. Ce que propose le socialisme est, au fond, la haine de soi, l’ouverture aux autres se réduisant à se fondre dans l’ailleurs plutôt que de s’enrichir aux contacts. Le peuple en ses profondeurs refuse cette mentalité d’esclave, unique en Europe.

elections paris hidalgo

Tout se passe comme si le socialisme s’était coulé dans le catholicisme pour reproduire sa religion, son église et son sectarisme moral. Chasser les marchands du temple, encourager à tout quitter pour suivre le maître qui promet le Progrès, déraciner les militants pour leur faire parler toutes les langues et les envoyer partout dans le monde porter les leçons, imposer ce qui doit être pensé, ce qui peut être dit, ce qu’on doit enseigner – certain de sa bonne conscience – il faut écouter ce refrain sans cesse ressassé dans les médias que c’est toujours « de la faute des autres » si la Cité de Dieu n’advient pas. Thierry Pech, directeur de Terra Nova, a le poli sympathique de l’intellectuel modéré mais son discours reste dans la croyance que tout est de la faute à l’euro fort, à la Banque centrale européenne, à Angela Merkel, à « l’austérité » imposée à la dépense publique. Comme s’il suffisait de recommencer comme avant, sous la vieille gauche 1981, à dépenser, augmenter autoritairement les salaires, travailler encore moins que 35 h, réglementer encore plus, donner encore plus de « droits » pour que – miraculeusement – les capitaux affluent, l’investissement reprenne, les entrepreneurs innovent, les emplois fleurissent. Est-ce un hasard si le chômage augmente, si les jeunes bien formés s’expatrient, si le logement s’écroule et que les impôts rentrent moins ? N’est-ce pas plutôt parce que les ministres (depuis 2 ans au pouvoir) ont insulté les entrepreneurs, pigeonné les créateurs, réglementé les bailleurs, taxé la production et un peu plus tout travail ?

Sociologiquement issu des classes populaires en ascension scolaire, fraction de petit-bourgeois ambitionnant d’égaler les grands bourgeois par la méritocratie élective, le parti est devenu de plus en plus hermétique, entre copains intellos qui discutent interminablement et se tirent dans les pattes. L’électeur a du mal à cerner la vision socialiste de la société dans la valse des grandes promesses suivies de petites politiques inverses, dans « les efforts » demandés à tous qu’on ne restitue qu’à quelques-uns : les minorités sexuelles ou ethniques, les grandes entreprises, les syndicats majoritairement composés de fonctionnaires, les mauvais payeurs locatifs et ainsi de suite.

De plus en plus âgés et provenant en large majorité du secteur public, les militants et les élus socialistes ne représentent pas les Français en leur diversité. Non seulement l’électorat socialiste est volatil, mais de larges fraction du peuple ne votent plus ou contre lui, aux extrêmes, surtout à droite. Marine Le Pen a su valoriser l’État-nation autoritaire et protecteur que Sarkozy a incarné un temps mais que le Louis XVI au pouvoir a laissé tomber au prétexte d’être « normal ».

Les exclus des prébendes, les effrayés du monde, les non-intellos se sont vengés dimanche. On peut mépriser le cave, quand on est du Milieu et spécialiste de la fausse monnaie électorale. Mais un jour il se rebiffe…

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Conflits, nouvelle revue de géopolitique

Non, la géopolitique ça ne sert pas à faire la guerre (titre d’un livre d’Yves Lacoste en 1976), comme le préjugé marxiste le voulait (Yves Lacoste a quitté le PCF en 1956 et s’est progressivement éloigné de ses abstractions réductionnistes). Car, non, ce ne sont pas les seuls « rapports de production » qui mènent l’histoire des peuples. Le monde a changé depuis la guerre froide et la bunkérisation stalinienne des esprits.

La géopolitique regarde l’état des rapports de forces et analyse la dynamique des rivalités de pouvoirs.

On ne comprend rien à l’affaire de Crimée si l’on ignore l’histoire russe qui a toujours voulu une base navale en mer Noire. Et si l’on ignore en Ukraine combien « la démocratie » ne saurait être la tyrannie d’un clan majoritaire sur les minorités (à la Robespierre et Mélenchon), mais le débat de toutes les opinions sur l’agora.

En ce sens, la nouvelle revue de géopolitique qui naît aujourd’hui en kiosque, Conflits, fait le point sur Poutine. Elle se veut une réflexion de fond, au-delà des approximations et du zapping des médias. Composée d’une équipe jeune (moyenne d’âge 34 ans) et de plusieurs origines (universitaires, militaires, entrepreneurs), elle a pour objectif un regard synthétique sur le monde.

Notre temps est celui de la globalisation : rien de tel que l’analyse géopolitique pour y voir clair. Même sur les stratégies franco-françaises des petites politicards locaux, en ces temps d’élections municipales.

Ce blog s’est toujours intéressé à la géopolitique, analyse des énergies qui meuvent le monde, au-delà des raisons, comme Nietzsche l’a montré.

conflits revue de geopolitique

Attachée de presse : Guilaine Depis.

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Égypte d’aujourd’hui

Ce matin le soleil est vif et embrase la campagne. Elle s’ébroue peu à peu de ses voiles nocturnes. Car nous découvrons qu’il fait froid l’hiver durant les heures de nuit ; l’Égypte n’est pas le pays de l’éternel printemps. Nous partons vite pour Edfou en car. Des champs de cannes à sucre s’étendent largement le long du Nil sur la rive ouest. Dji nous parle un peu de l’époque contemporaine durant le lent trajet. L’Égypte s’est émancipée de la tutelle anglaise en 1952 parce que la mode était à la décolonisation et au nationalisme tiers-mondiste – mais aussi (je l’ajoute) parce que l’Inde, devenue indépendante dès 1948, ne nécessitait pas de conserver sous contrôle la route maritime passant par le canal de Suez. Gamal Abdel Nasser a pris le pouvoir et réalisé à cette occasion, en 1952, la « dévolution des terres ». Chaque paysan a reçu 2,5 hectares, limités à 30 hectares pour un même nom afin d’éviter un trop grand pouvoir économique des familles étendues.

gamin sur chameau Egypte

Il existe aujourd’hui des terres privées et des terres d’État ; celles-ci sont gérées en coopératives. Les cultures privées ne sont pas entièrement indépendantes car les paysans doivent cultiver ce qui est décidé par la coopérative pour la moitié de son exploitation. La canne à sucre fait florès autour de Louxor. Elle sert à produire du sucre, des cartonnages, et un aggloméré pour les parois des habitations. Des rails à voie étroite courent parfois sur le sol ; ils servent aux wagons collecteurs de cannes. Celles-ci sont aussi transportées en camions à remorque. Aux ralentissements, des gamins se précipitent d’ailleurs pour tirer une ou deux cannes du chargement, afin de les écorcer et de croquer la tige juteuse et sucrée.

État « socialiste démocratique » pour l’affichage international, l’Égypte est surtout clanique, organisée autour de l’armée – cette élite des mâles qu’affectionnent les pays musulmans (voir le Pakistan, la Libye de Kadhafi et même l’Algérie). Le pays exporte surtout du coton (50% des gains en devises), mais aussi du sucre, du blé, du maïs, du riz, des tomates, des oranges. Il produit du gaz naturel et même du pétrole (14 ans de consommation au rythme actuel). Ce que Dji ne dit pas est que la politique de redistribution des terres aux fellahs est un échec car la démographie a été (et va encore) plus vite que le développement : le rendement des petites propriétés est déficitaire et l’analphabétisme rural monte à 67% ! C’est encore le tourisme qui rapporte le plus, employant 2,5 millions de personnes et rapportant deux fois le montant de l’aide annuelle américaine.

Egypte campagne

Quel contraste entre deux pays de delta, l’Égypte au Proche-Orient et le Vietnam en Asie ! Tous deux sont pauvres, sortis de la colonisation ou de la guerre, majoritairement paysans. Mais l’un s’en sort et l’autre pas ! On peut tristement le constater, aucun pays arabe n’a développé d’économie avancée. Ils ont acheté des compétences et des services à l’extérieur plutôt que de chercher à apprendre et produire par eux-mêmes, poursuivant leur tradition de prédateurs guerriers. Mentalité proche, en plus fruste, de celle de nos aristocrates d’ancien régime. L’Égypte n’a pas connu de solution à son problème de développement, rien que des secours d’urgence et des gestions de crise. Tout est dévolu à l’armée, « orgueil arabe », improductive et autoritaire par définition.

adolescent en galabieh egypte

Riches ou pauvres, tous les pays arabes sans exception ont des régimes despotiques dans les années 2000. Les dirigeants ne sont pas responsables, leurs actes sont imprévisibles, toute l’économie est subordonnée à la politique, celle-ci réduite au clientélisme et aux féodalités. Le développement économique n’est pas une fin en soi, nous sommes bien d’accord, mais demandez aux paysans du Nil s’ils veulent être nourris convenablement et bien vêtus, s’ils veulent envoyer leurs enfants à l’école et comprendre un peu mieux le monde dans lequel ils vivent ? J’ai l’intuition qu’ils vous répondront oui. Je ne connais personne qui veuille rester dans la crasse ou l’ignorance, même l’écologiste ou le tiers-mondiste le plus convaincu. L’absence de développement des pays arabes est un problème culturel. Pourtant, la démocratie, je l’ai montré, n’est pas incompatible avec l’islam.

Egypte Medinet Habou

On peut en incriminer la religion : le Dieu de l’Islam est sans désir ni amour ; il dépasse l’intelligence et la raison ; il n’aime pas ses créatures qui lui sont indifférentes. Sa puissance est insensible, « islam » veut dire « résignation ». Mais, après tout, le catholicisme n’est pas plus ouvert… La différence est que les sociétés arabes ne génèrent pas de main d’œuvre informée ni capable ; elles rejettent les idées et les techniques nouvelles par préjugé antioccidental (les chrétiens sont honnis) ; la révérence pour le Coran – Livre saint qui a tout dit – empêche toute réflexion personnelle et tout apport extérieur (les chrétiens ont vécu cela jusqu’à Galilée) ; même le savoir que certains acquièrent à l’étranger n’est pas respecté, on lui préfère le clanisme et le bakchich – terme qui vient d’ailleurs de l’arabe. Les entrepreneurs locaux n’appartiennent pas par hasard aux minorités copte, juive ou grecque dans l’histoire de l’Égypte. Même le coton, richesse actuelle du pays, a été introduit par le français Jumel en 1822.

gamins Egypte

Le principal obstacle au développement est peut-être le machisme ambiant. Les femmes sont tenues à l’écart, comme une espèce « inférieure ». Cette attitude prive le pays de main d’œuvre de talent, elle sape le désir de réussite des garçons (traités comme des « pachas »), elle délaisse toute tentative de réflexion ou de débat au profit, très vite, de la violence, expression du physique quand manquent les mots mais aussi quintessence hormonale de l’identité mâle et modèle culturel du guerrier. Le problème est qu’on ne conquiert pas la programmation informatique par le sabre, ni les processus complexes pour fabriquer un avion par la querelle. Sans ouverture culturelle à l’autre, les pays arabes resteront dans leur ghetto. Peut-être est-ce ainsi qu’il faut interpréter l’espoir qu’a fait naître le printemps arabe, malgré ses airs d’automne déjà venu.

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Panne politique durable

Le développement durable existe : en politique, c’est la panne. La France s’y vautre avec la soif des nouveaux convertis – pour son plus grand malheur, peut-être. Ni droite, ni gauche ne sont crédibles, la politique française a son moteur grippé. Chacun joue son petit jeu dans son petit coin selon son petit ego : le Valls, la Dufflot, le Copé, le Fillon – et tous dansent allègrement sur le volcan. Car des fractures sous-jacentes sont perceptibles, mais croyez-vous que les petits egos vont changer ? Mélenchon n’a peut-être pas tort d’en appeler aux piques, tant ces marquis et petites dames agacent par leur vertu hypocritement affichée tandis que leurs dents rayent encore le parquet.

Rappelons quelques évidences : ce n’est pas le socialisme qui a gagné les dernières élections présidentielles, c’est la personnalité de Nicolas Sarkozy qui a perdu ; ce n’est pas « le programme » néo-mitterrandien selon Harlem qui est désiré par l’électorat en sa majorité, mais bel et bien les thèmes Buisson d’identité, de protection et de retour de l’État.

Hollande est un président faible : par son tempérament, porté à concilier en synthèses acrobatiques tous les points de vue de son camp ; par son souci antisarkozyste d’apparaître « normal », donc de faire du Chirac – c’est-à-dire le moins possible ; par la situation électorale qui l’empêche d’afficher un projet « de gauche » alors que la France se révèle chaque jour un peu plus clairement à droite : contre marier n’importe qui, pour l’autodéfense en cas de carence flic, contre les impôts et taxes qui ne touchent pas que « les riches », contre l’empilement de règles contradictoires qui empêchent de gagner plus, le dimanche si l’on veut.

Francois New President

Ne restent comme « marqueurs de gauche » que les symboles soixantuitards, déformés et amplifiés par une opinion braquée contre. Je caricature exprès : le mariage homo et l’assistanat à la procréation contre-nature, le vote des étrangers, l’accueil des demandeurs d’asile, les jours fériés bientôt étendus aux musulmans, aux juifs, aux bouddhistes, aux francs-maçons… Or ce sont les excès post-68 qui sont largement refusés par l’opinion. Si le desserrement des mœurs et la sensibilité pour l’environnement sont un acquis pour tout le monde, l’extrémisme écolo et les revendications communautaires catégorielles ne passent pas. Si Hollande persiste dans la surenchère, il va voir se lever en plus fort ce qui se lève déjà de façon plus ou moins spontanée : un radicalisme réactionnaire analogue au Tea parties américains qui font tant de mal à la crédibilité du parti républicain.

Que veulent les gens ? Du pain, de la protection et un sens aux sacrifices.

Moins de chômage et pas de tripatouillage statistique ni d’idéologie anti-entreprises (ce sont elles qui créent les emplois, pas les fonctionnaires montebourgeois), une maîtrise du libre-échange et du dumping chinois (contre le jusqu’auboutisme européen de la liberté absolue et le pillage des données personnelles par les réseaux sociaux – tous américains), un vrai cap sur des points économiques et sociaux essentiels (et pas la minable « boite à outils » hollandaise destinée à poser des rustines sur des problèmes qui pourrissent).

De l’écologie, certes, et une précaution contre le nucléaire, mais pas au prix de voir l’électricité augmenter d’un tiers en un an, ni d’être vertueux à se restreindre tout seul, alors que les pays émergents se lancent plein pot dans la production. Une considération envers les vrais pauvres, qui sont beaucoup moins dans les banlieues d’immigrés aujourd’hui, mais beaucoup plus dans le périurbain pavillonnaire et rural, loin des centres. S’occuper autant des Roms et pas assez des vieux isolés ou des jeunes en déshérence, est une faute citoyenne.

Une image du pays et une image de soi-même qui cessent d’être remises en cause à tous moments par les gauchistes du gouvernement, les langues de bois du parti socialiste, les bobos cultureux et les histrions ignares des médias qui veulent faire branchés : être français est déjà difficile, quand on compare aux autres nos prélèvements obligatoires aux services publics rendus ; mais s’il faut en plus s’entendre dire que n’existent plus ni père ni mère, qu’être citoyen n’est plus utile pour pouvoir voter, et que les logements vont être réservés en priorités aux minorités venues de Roumanie ou d’ailleurs – pour l’électorat, c’est trop.

francois hollande president

La gauche n’a plus rien à dire, qu’à brosser dans le sens du poil les intellos bobos et, pour le reste, jouer le rôle réactionnaire de « conserver les zacquis » en rabotant ici ou là sans surtout rien changer : la piètre influence de Mélenchon, cantonné à un vivier privilégié de petits fonctionnaires revanchards, montre que l’électorat ne veut pas d’internationalisme pro-immigré, ni d’excuses à la délinquance, encore moins de yakas aussi rapides que violents sur la finance, l’Europe ou les entreprises.

La droite n’a rien à répondre, orpheline de chef légitime, étalant des clowns en première ligne, et gênée de n’avoir pas réalisé ce qu’elle critique aujourd’hui. La seule gagnante à droite est Marine Le Pen car elle prend tout : l’anti-68 et la critique de l’Europe, l’anti-laxisme à la Taubira et l’anti-moraline à la Dufflot. L’impuissance des partis de gouvernement, et les attentes par l’opinion de protection et d’un cap, profitent à celle qui a eu plusieurs fois raison contre l’UMPS : sur la laïcité, sur le plan de sauvetage inutile à la Grèce, sur la boite de Pandore de la guerre en Libye, sur l’aide aux rebelles syriens gangrenés par les djihadistes. Sa limite est qu’elle n’a pas de parti crédible pour gouverner et presque aucun relai dans la société ; elle ne monte dans les sondages que comme défouloir mais, dès que les choses sérieuses se profilent, les électeurs la boudent. Car notre système bipartisan exclut les entrismes progressifs comme en Autriche, en Italie ou en Allemagne.

La démission de la gauche et l’état comateux de la droite offrent donc un boulevard aux « petits partis » pour les élections intermédiaires : le centre, la droite dure, la gauche gauchisante, écolos inclus. Juste pour dire la colère et le ressentiment envers les élites défaillantes et inaptes. Mais les vrais combats se livreront en 2017. D’ici là, les clowneries et les couacs vont continuer à alimenter la bêtise médiatique, dans l’ombre du grand méchant lou Pen.

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Angoisse de liberté

La grande aspiration révolutionnaire est la liberté, tant en 1789 en France, qu’en 1796 aux États-Unis, en 1848 en Europe, en 1871 à Paris, en 1968 dans le monde développé et en 2012 dans les pays arabes. Mais ce qui rend libre rend responsable, chacun devient (plus ou moins) maître de lui. D’où la grande angoisse du siècle : suis-je capable ? Si je ne réussis pas, ne dois-je pas ne m’en prendre qu’à moi-même ? En réponse (pensée éminemment conservatrice, réactionnaire »), est-ce vraiment, entièrement, « de ma faute » ? Fleurissent alors ces théories du Complot qui tentent d’exonérer chaque individu au profit de forces occultes et si puissantes qu’on ne peut rien contre elles…

Mais qu’est-ce que la liberté ?

C’est être propriétaire de soi, maître de son destin et de ses passions, apte à réaliser ses potentialités dans l’existence. Les philosophes coupent comme les cheveux la liberté en quatre, ce qui ajoute à la complexité, mais aussi à la précision du langage. Le concept général de « liberté » recouvre quatre acceptations : la liberté « naturelle » de l’homme doué d’un cerveau, la liberté « civique » du citoyen, la liberté « politique » du peuple, enfin les libertés « réelles » qui permettent l’épanouissement de soi.

  1. La liberté naturelle est celle de faire, par absence de contrainte (être emprisonné, forcé au travail, contraint à choisir telle voie ou à penser telle chose). Le 18ème siècle l’a théorisée en Droits de l’Homme. Individuellement, l’être « doué de raison » doit agir en pleine conscience et avec mesure : c’est ainsi qu’un enfant n’est pas entièrement libre puisque pas fini, qu’un aliéné est irresponsable, qu’un affamé ou un menacé dans sa sécurité a quelque « liberté » de contrevenir aux lois. Mais que l’esclave de ses passions (sexe, argent, pouvoir) ne saurait être au-dessus des lois.
  2. La liberté civique est celle de jouir de ses droits civils. Cette liberté s’arrête où commence celle d’autrui, car l’être humain vit en société : il peut (mais ne peut que) faire tout ce que les lois permettent. C’est le rôle des lobbies de forcer au changement de la loi, parfois pour des « droits » qui concernent d’infimes minorités ; c’est le rôle d’autres lobbies (culturels, religieux, économiques, écologiques) de manifester leur désaccord.
  3. La liberté politique permet à la vie collective d’être consentie par chacun – soit par « légitimité » de la force en régime féodal ou clanique (le faible se soumet volontairement au fort pour demander protection ou reconnaît les liens charnel qui l’obligent), soit par « croyance » en une légitimité divine (celui qui n’est pas « né » ou « oint du seigneur » reconnaît le droit divin de celui qui l’est à le commander), soit par « contrat social » en démocratie (où des élections périodiques permettent à chaque citoyen de « faire les lois » et de « consentir à l’impôt » en désignant ses représentants au Parlement ou son opinion directement par référendum). Être citoyen est sous conditions d’être adulte en pleine possession de ses moyens (en France pas avant 18 ans, sans perte des droits civiques par condamnation, capable, recensé comme national et inscrit valablement sur les listes électorales). L’idée venue du droit antique est celle du travailleur (qui contribue aux impôts), père de famille (qui contribue au renouvellement de la nation) et en âge d’être soldat (qui contribue à la défense de la patrie). Pour tout ce qui concerne le collectif politique, le refus habituel est de manifester, plus radicale est la « résistance » (jusqu’à la révolution parfois, ou le coup d’État) pour faire changer le régime ou l’idéologie, le refus ultime est l’exil (vivre sous d’autres lois).
  4. Les libertés réelles sont les conditions et les moyens qui permettent à chaque individu de se former physiquement, culturellement, professionnellement et civiquement pour devenir ce qu’il est, en pleine possession de tous ses moyens potentiels. Théorisées au 19ème siècle, elles se sont traduites par le concept d’État-providence sous Bismarck en Allemagne (1883-89), Roosevelt aux États-Unis (1933-35), puis Beveridge en Angleterre (1942-45), avant d’être assumées en France par le Programme du Conseil national de la Résistance en 1945-46. Le militantisme syndical, politique, associatif, forcent l’État à aller plus loin, mais l’économie contraint – sans argent supplémentaire, pas de nouveaux droits ; avec moins d’argent, remise en cause partielle des droits « acquis ».

avions 14 juillet

A la lecture de cette énumération, le lecteur comprend vite que LA liberté est une utopie. Elle est un but légitime de l’être humain, mais toujours en devenir, jamais réalisé complètement. En nature, on nait homme ou femme, « sain et normalement constitué » ou avec quelque malformation ; en éducation, on grandit avec ou sans famille, avec ou sans modèles, avec ou sans incitations et stimulations, avec ou sans « bons » professeurs, formateurs ou « maîtres » (au sens des arts martiaux) ; en civisme, les lois contraignent, d’autant plus que l’on n’est pas dans « la norme » sociale du moment ; en politique, le régime sous lequel on vit est plus ou moins démocratique, plus ou moins clanique, plus ou moins ouvert ; en moyens offerts, le Budget permet plus ou moins écoles, formations, assurances, soins, retraites…

Mais il ne faut pas confondre « les moyens » avec ce que les individus en font.

L’éternelle revendication syndicale est celle des « moyens », mais elles servent trop souvent d’excuses aux dérives des organisations (Éducation nationale) ou au gaspillage (formation professionnelle) !

On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif – pourquoi faire étudier de force des matières abstraites à un ado qui préfère la pratique ? Faire à Pôle emploi du rendez-vous compassionnel ou du tutorat pour « remplir les papiers », est-ce cela qui va offrir les chances pratiques de retrouver du travail ? Même chose en politique : combien de citoyens ne sont pas inscrits sur les listes électorales ? Combien, inscrits, s’abstiennent ou votent blanc parce que l’offre politique ne correspond en rien à leurs convictions ? Pourquoi certains courants dépassant les 10% des voix ne sont-ils pas représentés au Parlement ? Pourquoi certaines manifestations sont-elles minimisées en nombre et plus réprimées que d’autres ? Pourquoi a-t-on l’impression que certains minoritaires sont « plus égaux » que d’autres ?

L’angoisse naît de la liberté

Elle oblige à se retourner contre soi pour mesurer ses capacités, elle oblige à se comparer aux autres en termes de « droits » et de « moyens », elle oblige à s’adapter à un environnement qui change – et plus vite aujourd’hui que jadis. L’emploi est plus instable, les critères de jugement plus péremptoires (stagiaire trop jeune jusqu’à 30 ans, sénior inemployable dès 45 ans), les compétences exigées plus floues et plus diverses, le couple est plus libre donc plus précaire, l’école plus sélectionneuse et excluante. Chacun doit désormais faire ses preuves tout le temps.

D’où les trois conduites d’adaptation :

  1. La norme avec le « bon élève », les « grandes » écoles et les mafias des réseaux de relations et de famille ;
  2. La révolte avec le contrepied systématique de la norme : jouissance du corps plus que culture de l’esprit, machisme contre le féminisme, violence contre l’exigence d’être « sage », ignorance personnelle revendiquée contre le savoir socialement valorisé, religion dogmatique contre le relativisme culturel et bobo, incivisme haineux contre les bourgeois-blancs-nantis-normaux, croyance aux Complots qui exonère de penser et d’agir…
  3. L’évitement avec le culte du « cool » : se poser socialement en décalé ou « alternatif », artiste maudit, écolo qui coupe les ponts au fond de sa province ; somatiser par la dépression, l’asexualité, la phobie scolaire ou le burn out au travail.

Plus de liberté égale plus de responsabilité. Cela fait peur, suscite l’angoisse, met les individus en face de leurs dons mais aussi de leurs carences. La liberté – comme tout en ce monde forcément imparfait – est la meilleure et la pire des choses. Une angoisse – mais aussi le prix à payer pour évoluer vers plus d’humain, plus d’être. Au fond, c’est par lâcheté et paresse que nombre de gens se livrent aux tyrannies sociales, médiatiques, politiques ou religieuses. Faut-il les plaindre ? Ou avouer qu’ils n’ont que ce qu’ils méritent ?

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Radicalisation de crise

L’Amérique reste qu’on le veuille ou non le phare du monde et ce qui lui arrive nous arrivera probablement aussi, avec une décennie de décalage. Ce pourquoi les réflexions suscitées par les dernières élections présidentielles aux États-Unis, rassemblées dans le numéro de janvier-février de la revue Le Débat (n°173, éditions Gallimard, €18.50) font penser à la France. Nos élections présidentielles de l’an dernier ont marqué une pente dont la campagne anti-Obama fut la caricature. Ce qui s’est produit là-bas risque de se produire ici, en 2017. Qu’est-ce à dire ?

Les États-Unis se sont montrés de plus en plus opposés à l’État et de moins en moins unis.

Les divisions raciales, culturelles, d’origines et de résidence géographique sont devenues criantes. En France, nous avons encore connu en 2012 le choc idéologique entre droite et gauche ; aux États-Unis, le choc est désormais entre communautés : Noirs contre Blancs, petites villes contre mégapoles (Washington, New York, Chicago, San Francisco), états du centre contre états des côtes, cols bleus contre cols blancs, industriels et commerçants contre intellos universitaires…

Cela nous menace-t-il ?

Sans aucun doute. Catholiques et Juifs se retrouvent contre un islam médiatique (différent de l’islam pratiqué) qui valorise l’image de l’intolérant, du macho et du terroriste. Il faut dire que les musulmans « normaux » restent frileux face aux surenchères salafistes et autres « Frères »; on ne les entend guère dans les médias… Les laïques sont partagés, anticléricaux mais « respectueux » (jusqu’à la lâcheté trop souvent) des cultures du monde, dont les opprimés et leur religion font partie. Les habitants des campagnes et des petites villes françaises ne se reconnaissent plus dans les grandes villes telles Paris, Lyon, Marseille, Toulouse. Ces mégapoles cosmopolites ne sont plus « la France » (voir la série Plus belle la vie dont les acteurs n’ont même pas l’accent de Marseille) ; leurs élites ne représentent plus la nation mais le nomadisme mondialisé ; leur culture, subventionnée d’État, ne dit plus rien aux éducations classiques. Pire : les partis de gouvernement sont mis dans le même sac de « l’UMPS » tant par Marine Le Pen que par Jean-Luc Mélenchon. Tous sont accusés d’être dans le vent, ploutocrates (que les intellos-économistes méprisants appellent « ultralibéraux »), dévoués au marché (« grand méchant ») et – pourquoi pas ? – aux maîtres du monde qui comploteraient (rumeur) la fin des peuples.

on est autiste

Le vieux fond humaniste résiste encore en France aux séductions de la manipulation ethnique et des théories du Complot, mais pour combien de temps ? Aux États-Unis, le parti Républicain devient récalcitrant, dédaigneux de tout compromis. Il s’agit presque d’une guerre de religion entre Républicains et Libéraux, les premiers étant à la fois conservateurs (moins d’impôts et moins d’État) et libertariens (moi-je, pionnier tout seul contre le monde pour refonder ici-bas la cité céleste) ; les « libéraux », là-bas, sont gens de gauche, en souvenir des Lumières – ce qu’ont bien oublié les archéo-marxistes français passés sous Staline et dont l’esprit ne s’est jamais remis. En France, la propension au refus de tout compromis est moins marquée mais contradictoire, la droite conservatrice (moins d’impôts mais plus d’État), la gauche plus individualiste que libertarienne (moi-je, narcissique – mais qui exige les autres pour faire son théâtre médiatique ou frimer sur les réseaux sociaux). Les Libéraux américains (parti Démocrate) sont keynésiens et partisans du New Deal, en France l’UMP et le PS aussi… sauf à réduire les déficits. De cette confusion multiculturelle surgissent de nouvelles radicalités aux marges. La rue du ‘printemps’ de droite en témoigne.

Il s’agit de crispation des petits Blancs : WASP aux États-Unis et petits commerçants, artisans, fonctionnaires en France contre « les étrangers » qui viennent saisir les opportunités d’emplois et bénéficient des prestations sociales parce qu’ils sont juste en-dessous en termes de revenus. Plus encore : ce lumpen proletariat bénéficie de la bienveillance des intellectuels, des politiciens et des faiseurs de lois, puisqu’ils sont considérés (à cause d’une vague culpabilité impérialiste ou coloniale) comme « victimes », forcément victimes. L’administration crée des quotas pour favoriser les Noirs aux États-Unis, Obama compte régulariser 11 millions de sans-papiers latinos (4% de la population, l’équivalent de 2.5 millions d’illégaux en France). Susan Sontag, gauchiste féministe new-yorkaise, n’est-elle pas allée jusqu’à déclarer que « la race blanche est le cancer de l’humanité » ? La psychologie de la domination remplace l’analyse de la société, c’est sans doute plus confortable intellectuellement et donne l’éternelle bonne conscience d’être avec les opprimés, mais sans travailler en rien ni à la production, ni à la redistribution sociale, ni à l’éducation des gens. Il y a trahison, aux États-Unis comme en France : le peuple (autochtone) pense que les élites (censées les représenter) les trahissent en favorisant les allogènes (qui ne veulent pas s’assimiler ou n’ont aucune incitation à le faire). Quel intérêt d’être conforme, s’il est plus avantageux de rester victime ?

Les élites de gauche préfèrent semble-t-il, aux États-Unis comme en France, les minorités biologiques aux classes sociales, l’état de nature à la construction historique et politique de la société. Limousine Liberals et bourgeois-bohêmes n’ont que faire du peuple, qu’ils méprisent. La dernière mode en politique est d’oublier ouvriers et employés (Blancs) pour favoriser toutes les minorités ethniques ou de « genre » (qui voteront « bien »). Une fois au pouvoir, la loi remplace l’éducation. Les gais-lesbiens-bi-trans sont plus chouchoutés pour convoler, adopter et procréer que les hétéros qui maltraitent leurs enfants et ne savent pas les élever. Je l’ai écrit, je ne suis pas contre le gai mariage, mais je constate le sentiment naissant qu’il vaut mieux « être » que se créer, « naître » que s’éduquer. Mieux vaut être Noir homosexuel illettré sans papier que Blanc hétéro cultivé intégré… Ce serait ça la gauche ?

De plus en plus nombreux sont ceux qui s’interrogent plus ou moins confusément : à quoi cela sert-il donc de bien travailler à l’école, de vouloir faire carrière, de payer des impôts ? Dans la France de Hollande plus particulièrement, où « les riches » sont désignés comme boucs émissaires de tout ce qui ne vas pas (au-dessus de 3000 € par mois – soit le salaire moyen d’un fonctionnaire en fin de carrière – selon la fiscalité présidentielle), où les « entrepreneurs » sont méprisés a priori et considérés comme vaches à lait fiscales, où une caste restreinte aidée de communicants et d’avocats (Brafman, Veil, Fouks, Hommel) se protège de la loi commune, où « la recherche » est vue comme l’avenir en paroles mais dernière roue du carrosse en réalité (les étudiants brillants partent à l’étranger, comme les innovateurs en Californie : « trop de lourdeur, trop de casse-têtes administratifs et juridiques ») – où 38% des Français déclarent dans un sondage récent qu’ils quitteraient la France s’ils pouvaient… Quel merveilleux projet politico-social ont nos gouvernements depuis le début du nouveau siècle pour que plus d’un tiers des adultes actifs veuillent fuir !

fesses et bobos

Quoi d’étonnant à ce que le populisme monte ?

Tea Parties aux États-Unis et extrémistes en France se radicalisent contre les élites qui les ignorent et font une politique qui va contre leurs valeurs et leurs intérêts. La volatilité des électorats, déboussolés par le changement non accompagné, par la promotion de minorités sans autre explication que « l’égalité » par principe (seraient-ils « plus égaux » que les autres ?), va s’accentuer – aux États-Unis comme en France. Pire : le grand inquisiteur fiscal est pris la main jusqu’au coude dans le pot à confiture des paradis fiscaux; le grand argentier présidentiel a des intérêts aux îles Caymans ! Faites ce que je dis, pas ce que je fais : voilà le discours politique de la gauche « morale ». Après le stupre, le lucre, les Strauss-Kahn et Cahuzac (sans parler des seconds couteaux Guérini, Lamblin, Andrieux, Teulade, Kucheida… et autres hollandais volant) font du président « normal » une image qui pousse au cynisme. Après la fracture sociale, la fracture morale ? Après le « président des riches » des affaires et de l’industrie, le « président des nouveaux riches »  de la fonction publique et du carnet d’adresses ?

Ce qui veut dire que tout dirigeant élu, Obama comme Hollande, n’a plus de « mandat » des électeurs, seulement des « opportunités » de circonstance. D’où l’espèce de fuite en avant de François Hollande sur les questions libertaires (mariage gai, récidive, vote des étrangers, voler au secours du « pauvre » Mali, « moralisation » des moeurs des copains) pour masquer les vraies questions – qui sont de classe et de mondialisation : chômage, déficit public, fiscalité, encouragement à l’entreprise, politique européenne, émergence de la Chine.

Nous ne sommes pas encore au point atteint par les Américains, mais nous y venons.

Sarkozy caresse l’idée d’un retour radical en politique ; Mélenchon fourbit sa faconde, coupeuse de têtes ; Le Pen père, fille et nièce poussent leurs pions. Obama n’a gagné que parce qu’il a su mobiliser à la base, dans les comtés, en exploitant les données personnelles innombrables, glanées sur les réseaux sociaux et auprès des donateurs particuliers. Hollande en reste aux meetings de sous-préfecture et aux appareils obsolètes.

En France la droite ou la gauche extrêmes sont encore loin de mobiliser vraiment la base et les réseaux sociaux. Pour le moment… mais  d’ici 2017 ? Le radicalisme, c’est dans 4 ans.

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Patricia MacDonald, Le poids des mensonges

Un bon roman policier… pour l’été.

Patricia Bourgeau écrit MacDo comme d’autre font des sandwiches : elle a le savoir-faire poli par toute une liste de polars écrits depuis 25 ans, une palette d’émotions toutes faites à sa disposition, une propension à saisir ses lectrices par le côté banal de ses personnages parlant à la première personne. Ici, une femme très moyenne (la trentaine, premier mariage, cadre moyen dans une profession de services, habitat de banlieue un peu chic, un enfant de six ans qui n’est pas le sien) se voit confrontée à une suite de catastrophes : frère meurtrier, mari trompé, enfant enlevé, pédophilie… La totale !

Le « je » de rigueur pour attraper le lecteur par les sentiments, le choix délibéré de cibler les lectrices classe moyenne, celles qui lisent encore aux États-Unis, le suspense savamment découpé en chapitres qui se terminent par une interrogation, description clinique des émotions qui montent et s’épanouissent, toujours extrêmes, toujours côté féminin, dialogues enlevés avec un style qui s’efforce de coller aux personnages – il n’y a pas à dire, c’est bien ficelé !

Sauf que cela fait fabriqué, surtout lu par un homme et non-Américain.

Qu’est-ce que c’est que cette hystérie à propos de l’Enfant ? Perle la plus précieuse, surtout ne pas le traumatiser, lui passer toutes ses fantaisies, l’aimer malgré tout même s’il n’est pas à nous… L’Enfant idéalisé serait un Christ à révérer et non un être humain à éduquer ? La pédophilie, autre hystérie américaine contemporaine, est évidemment à l’honneur dans ce pot-pourri de bonnes intentions qui font vendre. Comme si violer les enfants était la Tentation de tout le monde ! Ou du moins de ces sales machos de mâles dominants, puisque seuls les petits garçons se font toucher et pénétrer dans l’univers MacDo…

Qu’est-ce que cette hystérie à propos du Mariage ? La seule vie bonne ne se ferait qu’en couple passé devant le pasteur ? La vraie « famille modèle » standard US ? Même les homos obligés du livre (exigence d’époque) sentent le faux. Ils n’existent qu’en creux du politiquement correct, par « respect » obligé des nouvelles conventions sur « le droit » des minorités, malgré les « préjugés » (qui reviennent aussitôt à cause de l’hystérie de l’Enfant). Les couples recomposés (cas de l’héroïne Caitlin et de son Noah de mari) devraient « refaire le monde » comme aux temps des pionniers ou aux origines chassés du Paradis ?

Qu’est-ce que cette hystérie féministe ? Seules les femmes en ce roman ont quelque consistance psychologique. Les hommes sont réduits aux rôles convenus : mari, père, avocat, policier, pompier, chef scout (!), playboy… Les femmes vues par MacDo : peu douées, un peu lâches, mais tenaces, hantées de faire couple, obsédées de l’Enfant, percluse d’émotions toujours à la limite de l’extrême.

Qu’est-ce que cette hystérie biblique ? La petite copine du frère ado mort d’overdose est born again, elle a trouvé en Dieu la Révélation et ne veut reprendre ses études que dans « une faculté chrétienne »… La science est-elle fausse si elle n’est pas délivrée par les curés autorisés ? Travis et Geordie, les deux mômes cousins, sont présentés comme Caïn et Abel. Le prénom du mari, Noah (Noé) est lui-même représentatif de l’arche que se veut le Couple, cette autre hystérie des bonnes femmes à la MacDo.

Qu’est-ce que cette hystérie de la Transparence ? Outre la démocratie, où tout doit être dévoilé (voyez WikiLeaks), le couple doit être totalement transparent, tout mensonge banni. Même par omission, « c’est pas bien ». Pas bien de ne pas dire ce qui s’est passé quand on a 16 ans et qu’on a utilisé une voiture alors qu’on n’avait pas le droit, pas bien de ne pas se dénoncer à la police, pas bien de ne pas dire à la famille qui a tué, pas bien de garder un secret honteux, pas bien de faire semblant d’aimer les gosses alors qu’on s’en fout, pas bien de les violer et de faire comme si de rien n’était, pas bien de les enlever pour les sauver mais sans l’avouer, pas bien… (etc.)

On le voit, je n’ai guère aimé ce bouquin. Les femmes le liront sans arrière pensée, mais avec légèreté en été. C’est du prêt à consommer aussitôt bon à jeter. Les hommes s’abstiendront, tant les personnages masculins sont inconsistants dès qu’ils ont 12 ans.

Quant à ceux qui aiment à observer l’écart croissant entre la paranoïa des États-Unis avec l’Europe, ils y trouveront la matière ! Comment peut-on être Américain ? Vivre avec toutes ces hystéries ? Se croire missionnés par Dieu et les plus avancés du monde ? Tout en vendant du vendable vulgaire, de la soupe de poids à la recette thriller ?

De MacDonald au MacDo, il n’y a qu’un pas : il est désormais franchi.

Patricia MacDonald, Le poids des mensonges (Missing Child), 2011, Albin Michel, mars 2012, 323 pages, €19.19 

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Loi sur le génocide et retour du ‘politiquement correct’

Je le dis tout net : ça suffit ! Je voterai systématiquement CONTRE tout candidat à la présidentielle ou à la députation qui pondra une « loi » visant à imposer une unique vérité aux faits, notamment Sarkozy ou Hollande. Ceux qui doivent établir les faits sont les scientifiques, pas les politiciens – les historiens, pas les députés. Le Parlement n’a-t-il donc rien d’autre à faire que discuter du sexe des anges ? La crise financière, économique, sociale, requiert-il de perdre son temps sur une polémique turco-arménienne ?

Pire : le Parlement a-t-il la compétence ou, mieux, la légitimité ? Est-ce parce qu’il est « représentant » du peuple qu’il peut agir en messager de Dieu et décréter ainsi la Vérité unique, à croire sous peine d’être jeté en geôle ? Les citoyens vont avoir une bien piètre opinion de tels élus – tous pourris d’être ainsi « payés » en voix – s’ils s’affairent aux choses dont ils connaissent rien et qui ne sont pas le plus urgent. Le grand historien Pierre Vidal-Naquet reconnaissait l’utilité de l’arme judiciaire, mais « la loi de 1972 contre le racisme suffit amplement. » « Il ne faut pas qu’il y ait des vérités d’État. Si l’on ne veut pas qu’il y ait des vérités d’État, il ne faut pas qu’il y ait des lois pour les imposer. » De même René Rémond : « C’est un trait des régimes totalitaires que de s’arroger le droit de tordre l’histoire à leur avantage et d’exercer un contrôle sur ceux dont c’est le métier d’établir la vérité en histoire. »

« Écrasez l’infâme ! » s’exclamait Voltaire à propos de l’inquisition catholique comme de la foi littérale du Coran. Nicolas Sarkozy veut-il rétablir la censure des idées et expressions au nom d’une Vérité unique ? N’oublions pas cependant que la loi sur le génocide arménien adoptée le 12 octobre 2006 émanait du parti socialiste… et qu’elle est à nouveau discutée sur la promesse Hollande au Sénat, puisque celui-ci est passé à gauche ! Populisme et démagogie électoraliste ne sont pas l’apanage de la droite ni du président actuel mais la tentation permanent des élus qui craignent pour leurs mandats.

La question n’est pas celle du génocide arménien pratiqué par les Turcs, mais celle de la loi sur le sujet.

Que les Turcs aient mal agi ne fait aucun doute, et l’on voit bien pourquoi. La décadence de l’empire a engendré une réaction conservatrice au détriment des minorités. Le sultan Abdul-Hamid II attise les haines religieuses pour consolider son pouvoir : en 1896 déjà, 350 villages sont détruits autour de Van et leurs habitants arméniens massacrés. L’Américain George Hepworth qui enquête sur les lieux révèle en 1898 : « Il se peut que la main des Turcs soit retenue dans la crainte de l’Europe mais je suis sûr que leur objectif est l’extermination et qu’ils poursuivront cet objectif jusqu’au bout si l’occasion s’en présente.» Le mouvement Jeunes Turcs renverse le sultan mais leur idéologie étroitement nationaliste prône le ‘touranisme’, union de tous les peuples de langue turque ; ils veulent une nation turque racialement homogène : les Arméniens laissent encore 20 000 à 30 000 morts à Adana le 1er avril 1909. Le boycott des commerces tenus par des Grecs, des Juifs ou des Arméniens est lancé en même temps que la réécriture de l’histoire, qui rattache la « race » turque aux Mongols de Gengis Khan, aux Huns d’Attila, ou aux Hittites de haute Antiquité. Tout cela ressemble fort à ce que les Allemands ont accompli sous la période nazie.

Comme en 1940, ce qui va précipiter les choses est la guerre. Le sultan déclare la guerre le 1er novembre 1914 et les Turcs tentent de soulever en leur faveur les Arméniens de Russie. Ils sont défaits par les Russes à Sarikamish le 29 décembre 1914 et l’empire ottoman est envahi. L’armée bat en retraite et agit violemment contre les Arméniens lors de son repli. Ceux-ci se tournent donc vers les Russes et, le 7 avril 1915, la ville de Van proclame un gouvernement arménien autonome. Le ministre de l’Intérieur Talaat Pacha, ordonne l’assassinat des Arméniens d’Istanbul puis ceux dans l’armée. Les historiens citent souvent le télégramme transmis par le ministre aux cellules de Jeunes-Turcs : « Le gouvernement a décidé de détruire tous les Arméniens résidant en Turquie. Il faut mettre fin à leur existence, aussi criminelles que soient les mesures à prendre. Il ne faut tenir compte ni de l’âge, ni du sexe. Les scrupules de conscience n’ont pas leur place ici. » La Loi provisoire de déportation du 27 mai 1915 achève les survivants. Femmes et enfants sont déportés à pied vers le sud et vers Alep, en Syrie ottomane. Le soleil d’été, l’absence de vivres et d’eau, la menace constante des montagnards kurdes causent évidemment de nombreux morts – sciemment voulus. Le gouvernement allemand, allié de la Turquie, censure les informations sur le génocide. Après guerre, c’est en Allemagne que se réfugient les responsables du génocide, y compris Talaat Pacha, mais il est assassiné à Berlin le 16 mars 1921 par un jeune Arménien.

Le traité de Sèvres du 10 août 1920 entre Alliés et empire ottoman prévoit la mise en jugement des responsables du génocide mais Mustafa Kemal décrète une amnistie générale, le 31 mars 1923. La même année, il achève la « purification ethnique » de la Turquie en expulsant les Grecs qui y vivaient depuis la haute Antiquité. Istanbul, ville aux deux tiers chrétienne en 1914, devient exclusivement turque et musulmane.

Donc ce qui fait débat n’est pas le fait du massacre des Arméniens par les Turcs.

Le débat porte, entre historiens spécialistes, sur la décision d’employer « le mot » génocide ou de parler seulement de massacres. C’est que le génocide implique une volonté raciste d’éradiquer une population du fait de son appartenance « nationale, ethnique, raciale ou religieuse » (Petit Larousse). Est-ce que l’esclavage est un « génocide » ? Est-ce que l’expulsion de qui ne croit pas comme vous est un génocide ? Est-ce que la seule déportation sans tuer, mais jusqu’à ce que mort s’ensuive, est un génocide ? Chacun peut se faire sa propre opinion, mais laissons les faits aux historiens… Si la loi actuellement en projet passe, le simple fait d’écrire ce paragraphe vous fera condamner !

Ce qui compte avant tout, en régime démocratique, est que le débat puisse exister, afin que les faits nouveaux soient intégrés au savoir et que chacun puisse affiner son opinion, voire en changer. Le « révisionnisme » est une démarche critique qui vise à réviser la lecture et l’interprétation historique d’un sujet en se fondant sur l’apport de nouvelles sources ou leur réexamen. Il faut le distinguer du « négationnisme » qui a pour but de nier la réalité d’un fait historique confirmé par les sources. Car il y a continuité entre la liberté et la découverte, entre la démocratie et la science. Réviser est une science, nier un dogme. C’est contre les dogmes, notamment religieux, contre les superstitions, les tabous et les interdits que la science s’est formée et qu’elle avance. Souvenez-vous de Galilée ! La limiter par une « loi » est aussi imbécile que décréter que la terre est le centre de l’univers ou que l’homme ne peut descendre d’un ancêtre primate comme les singes parce que c’est écrit dans la Bible. Dans ce cas, pourquoi ne pas qualifier la Bible et le Coran de « négationnistes » et de punir leur lecture d’un an de prison et 45 000 € d’amende ? N’est-ce pas une suite de croyances appelant à la haine et à l’exclusion ?

La France est fondée sur l’idée de société, pas sur le communautarisme. Les législateurs UMP et PS veulent-ils encourager cette dérive ethnocentrée ? Cette surenchère de « victimes » de n’importe quoi ?

  • La communauté est maternelle, enveloppante, affectivement et symboliquement satisfaisante – mais elle ne reconnaît que « les siens » : de sa chair et de son sang, de sa religion et de sa langue. Elle exige révérence de façon aussi absolue qu’une « mère juive ».
  • La société est plutôt paternelle ; elle se veut rationnelle, fondée sur le contrat avec droits et devoirs négociés. On n’y appartient pas ‘de sang’, mais par volonté. Qui veut y entrer est adopté sans problème dès lors qu’il adhère aux valeurs qui « font société ». Mais, fondée sur la liberté personnelle, la société demande la responsabilité. Chacun n’est pas ce qu’il « est » par naissance, mais ce qu’il « fait » ou réussit – d’où qu’il vienne.

Est-ce pour cela que la Turquie conteste désormais Darwin ? Lui préférerait-elle Lamarck ? Il n’y aurait pas « génocide » au sens du struggle for life, mais hérédité des caractères acquis qui ressort de la volonté ? Ou est-ce plutôt parce que l’islamisation de la société rend intolérant à toute autre forme de croyance ou d’appartenance ? Contester le terme « génocide » serait ainsi contester le pouvoir occidental de dire la morale commune et de se présenter en champion éclairé et avancé.

Ce pourquoi décréter ce qui doit être pensé en France sur le sujet est stupide.

Les enjeux nationalistes et religieux n’ont rien à voir avec la vérité mais tout avec l’appartenance. Le politiquement correct réduit l’être au paraître, le culturel au donné, la pensée aux mots-valises. N’importe quel professionnel du choqué va pouvoir traîner en justice n’importe quel historien qui n’aura pas utilisé les mots reconnus par les « victimes », les seuls « acceptables » par leur sensibilité hors société. C’est ce qui est arrivé à Olivier Pétré-Grenouilleau en raison de la loi Taubira, pour sa thèse sur les traites négrières. Heureusement que les juges sont moins godillots que les députés UMP ou PS et qu’ils jugent en fonction de l’honnêteté de l’information… Que la représentation nationale fasse respecter par la loi des valeurs inscrites dans la Constitution, tels les droits de l’homme, très bien. Mais qu’elle en fasse une arme de terrorisme intellectuel pour se mêler de la recherche scientifique, certainement pas ! Il faut garder la différence entre l’histoire qui explique et la mémoire qui juge, ne pas tout mélanger dans la confusion et l’amalgame : c’est cela la pédagogie citoyenne. Car qu’est-ce qu’une loi mémorielle ? C’est l’interdiction faite à quiconque de discuter un fait historique sous peine de poursuites. Une nouvelle religion, en somme…

En république, il ne saurait y avoir de « vérité officielle » : que ceux qui s’apprêtent à voter le sachent, ils seront virés par les citoyens libres et égaux en droits aux prochaines élections. Par moi en premier.

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