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Léon Tolstoï, Journal

Pourquoi écrire son journal ? « C’est une occupation, agréable, et il sera agréable de le relire », dit Tolstoï en 1850, à 22 ans (p.55 Pléiade).

  1. Première utilité ne pas oublier : « Je ne suis pas à court de pensées » dont certaines « sont pertinentes – c’est bien pour cela qu’il faut tenir un journal ». Pour  construire brique à brique sa pensée, pour s’habituer à écrire.
  2. Seconde utilité : se connaître. « D’après le journal, il est très aisé de se juger soi-même » p.55.
  3. Troisième utilité : « je trouve indispensable de fixer d’avance mes occupations (…) déterminer d’avance mon ordre de vie (…) pour la vie même » p.55.
  4. Quatrième utilité (très forte chez le chrétien coupable Tolstoï) : « rendre compte de chaque journée, du point de vue des faiblesses dont on veut se corriger » p.70. Ce qu’il appelle « un Journal à la Franklin » p.252.

Il insistera encore en 1854 : « Le plus important pour moi dans la vie est de me corriger de mes trois principaux vices : manque de caractère, irascibilité et paresse » p.282. Il le répétera comme un mantra une bonne douzaine de fois durant une courte période, reprenant la phrase chaque jour pour bien s’en pénétrer. Apparemment sans guère de succès. Se sentir coupable n’est pas se corriger ; c’est se dire qu’on devrait la faire, mais…

Car le jeune Léon se sait vaniteux, poussé à la baise et à la saoulerie comme au jeu. Il se répugne – et recommence. Aucune discipline. Le journal est là comme une conscience objectivée qui le regarde quand il se relit.

« Que suis-je ? Un des quatre fils d’un lieutenant-colonel en retraite, resté sept ans sans parents sous la tutelle de femmes et de tiers, qui n’a reçu ni éducation mondaine ni instruction, et lâché en liberté à dix-sept ans, sans grande fortune, sans la moindre situation sociale et surtout sans règles ; un homme qui a mis le désordre dans ses affaires au point le plus extrême, qui a passé sans but et sans plaisir les meilleures années de sa vie, qui s’est finalement exilé au Caucase pour fuir ses dettes et, surtout, ses habitudes, et qui de là, s’accrochant à on ne sait quelle relation qui existaient entre son père et le Commandant en chef des armées, s’est fait muter à l’armée du Danube à vingt-six ans comme aspirant, presque sans ressource autre que sa solde (car les ressources qu’il possède, il doit les employer au paiement des dettes qui lui restent), sans protecteurs, sans savoir-vivre dans le monde, sans connaissance du service, sans aptitudes pratiques ; mais – avec un immense amour-propre ! Oui, voilà ma position sociale. Voyons ce qu’est ma personnalité. Je suis laid, maladroit, malpropre et dépourvu d’éducation mondaine. – Je suis irritable, ennuyeux pour les autres, immodeste, impatient (intolérant) et honteux comme un enfant. – Je suis presque un ignorant. Ce que je sais, je l’ai appris n’importe comment, par bribes, sans liaison, sans méthode, et c’est tellement peu.  – Je suis incontinent, irrésolu, inconstant, sottement vaniteux et emporté comme tous les gens dépourvus de caractère. Je ne suis pas brave. Je suis négligent dans la vie et si paresseux que l’oisiveté est devenue pour moi une habitude presque insurmontable. – Je suis intelligent, mais mon intelligence n’a encore jamais été mise en rien à sérieuse épreuve. Je n’ai ni esprit pratique, ni esprit mondain, ni esprit agissant. – Je suis honnête, c’est-à-dire que j’aime le bien, et me suis fait une habitude de l’aimer ; et quand je m’en écarte, je suis mécontent de moi et j’y reviens avec plaisir ; mais il y a des choses que j’aime plus que le bien – la gloire » p.268.

Le portrait est implacable, et il faudra bien toute la discipline du journal pour se faire honte et tenter de s’en corriger. Notez que Tolstoï commence par les défauts – avant de se découvrir des qualités qui ne sont pas si faibles ! Intelligence, honnêteté, amour du bien. Le lecteur se demande si le miroir du journal n’est pas un peu retouché, la contrition de mise chez les chrétiens devant sa conscience (où Dieu surveille), doit être affichée haut et fort, bien que le cœur soit aveugle et la chair faible…

« Suis-je réellement devenu meilleur ? » s’interroge-t-il en 1852, après cinq ans de pratique du journal. « Ou bien n’est-ce encore une fois que cette prétentieuse certitude de mon amendement que j’ai toujours connue quand je déterminais à l’avance ma future manière de vivre ? » p.114.

Cette introspection même, écrite jour après jour (avec quelques éclipses), pousse à l’analyse de soi, mais aussi au regard critique général. Il s’agit de comparer ce qui est à ce qui devrait être, les actes à leur modèle, la conduite à la morale, les pensées au bien même. André Gide reprendra plus tard le procédé, écrire son journal aide à écrire des romans. Il fouille le caractère, évoque les autres et leur retentissement sur soi, les actions réussies ou ratées, les émotions face à la nature.

Tolstoï y fourre même un peu tout ce qui lui tombe sous la plume : des citations de livres qu’il lit, des emplois du temps, ses comptes en kopecks, des pensées qui lui viennent, des « règles » de conduite… Il n’est pas fort précis mais tient un livre d’heures dont l’accumulation éclaire sur sa personne.

La mode aujourd’hui n’est plus à l’écriture et encore moins au journal. Seules les très jeunes adolescentes, peut-être, sacrifient encore à cet intime – entremêlant force émoticons, dessins et photos. Avec ruban rose et cadenas pour bien marquer l’infantilisme du procédé.

La mode est aux interjections, lol et autres abréviations animales comme autant de rots de satisfaction ou grognements de colère. L’image remplace les mots, l’émotion la raison et l’impression l’analyse. Chacun imite le journaliste qui veut faire mousser son scoop, chacun se met en scène pour les autres. Twitter et Facebook, plus rarement les blogs (encore que…) rassemblent des citations, des reprises, des « partages » et des boutons « j’aime » plus que des pensées personnelles.

Certes, le christianisme a reculé, même chez les puritains évangélistes yankees – mais la conscience de soi ne s’en est pas améliorée pour autant. La culpabilité est rejetée sur les autres, sur un bouc émissaire ou un « complot ». Ce qui compte est moins ce que vous pouvez faire pour les autres que ce que les autres et l’Etat peuvent faire pour vous.

  1. Oublier est la règle, chacun se veut sans cesse différent, selon les moments, selon les autres gens.
  2. On ne « se connait » plus par l’introspection, mais par l’affichage : aux autres, à la communauté, de dire si ce que l’on présente de soi est acceptable socialement et aimable ou non.
  3. Faire un plan, se donner un but, fixer ses occupations sont aujourd’hui trop de contraintes. Vive le spontané, l’instantané, le décidé à la dernière minute – l’hédonisme du jouir de tout, tout de suite.
  4. On dénie ses faiblesses pour ne pas avoir à s’en préoccuper ; on passe vite à autre chose pour ne pas réfléchir à ses actes bons ou mauvais – seul le présent compte.

Des quatre utilités du journal selon Tolstoï, il n’en reste pas une. C’est dire si nous avons changé d’époque… Lire les Journaux et carnets de Tolstoï, ce Russe d’il y a un siècle et demi, semble même incongru. Et pourtant, ils existent – comme un exemple, comme un reproche ?

Léon Tolstoï, Journaux et carnets 1 – 1847-1889, Gallimard Pléiade 1979, édition Gustave Aucouturier, 1451 pages, €45.20

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Le prénom de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière

Nous sommes chez les bobos de gauche parisiens qui habitent le 19ème arrondissement. Lui (Charles Berling) est prof de fac en littérature française de la Renaissance, elle (Valérie Benguigui), surnommée « Babou », prof de collège à Vincennes et syndiquée FSU. Ils invitent pour une soirée le frère de Madame (Patrick Bruel) qui s’enrichit dans l’immobilier et son épouse dans la mode (Judith El Zein), ainsi que leur ami d’enfance Claude (Guillaume de Tonquédec), trombone dans l’orchestre de Radio-France.

L’épouse rapportée arrive en retard dans ce coin isolé de Paris et doit grimper les cinq étages sans ascenseur (le chic popu des bobos arrivés) tout en étant enceinte. Durant son absence, les autres demandent comment le bébé va s’appeler. « La bonne nouvelle », déclare le macho de père méditerranéen Bruel, « est que c’est un garçon » ; puis il annonce que « la mauvaise » est qu’il n’est pas vivant. Première blague qui jette un froid glacial. Bon, on passe à autre chose, tandis que le « buffet marocain » à la mode chez les bobos férus d’exotisme misérabiliste s’installe (une fois de plus, semble-t-il au vu des mines désolées des habitués).

Bon, « comment allez-vous l’appeler ? » C’est simple un prénom, privilège traditionnel du père pour les garçons dans les sociétés normales. Mais pas chez les bobos : tout doit être collectif, tout doit être politiquement correct, tout doit être « moral », affirmer la filiation génétique, familiale, historique et intellectuelle. Alors le Benguigui de déclarer sans rire, après avoir laissé deviner sans succès, qu’il compte appeler son fils Adolphe.

Parce qu’il a lu le roman de Benjamin Constant, offert par son beau-frère si lettré, et que sa femme et lui ont adoré ce romantisme. Rien que de très classique ? C’est sans compter sur l’idéologie et les tabous « de gauche » des bobos branchés ! « Comment ? Adolf ? Comme Hitler ! ». Le Berling, lèvres pincées, s’en étrangle. Et la discussion s’enflamme, tandis que Babou bobonne fait des allers-retours entre la salle et la cuisine où son « buffet froid » nécessite on ne sait quels longs réchauffages. Une manière de montrer combien la « simplicité » affichée n’est que de la com’ et que c’est surtout l’apparence qui compte chez ces bourgeois qui se disent « libérés ».

Ce qui implique une liste de prénoms « interdits » par la morale politiquement correcte des années de gauche : ni Adolphe à cause de Hitler, ni Joseph à cause de Staline, ni Philippe à cause de Pétain, ni Francis à cause de Franco mais aussi de Heaulme – tueur en série lui aussi -, ni Auguste à cause de Pinochet, ni Paul à cause de Pol Pot (« c’est le même son, hein, comme Adolphe et Adolf ») !… Toute la bêtise crasse de la morale dominante et des tabous idéologiques de ces bourgeois promus par la fonction publique s’étale, dans ses contradictions.

Puisque le prénom pose problème, parlons d’autre chose. Mais comme l’agressivité affleure toujours chez ces « pacifistes » affichés, ce sont aussitôt les querelles de personnes qui surgissent : l’épouse rapportée qui se rebiffe, elle pensait à un prénom symbolique « qui ferait plaisir à la famille » et jette à la tête des moralistes qui se mêlent de sa vie privée le ridicule des prénoms qu’ils ont eux-mêmes choisis pour leurs enfants afin de se distinguer de la masse, de « faire original », de « bien marquer la différence » : Myrtille et Apollin…

Suivent les accusations réciproques : égoïste, radin, pédé. Tout ceci parce que le prénom Adolphe était une blague, inspiré d’un roman qui traînait dans le vaste foutoir-bibliothèque de ces bobos couverts de livres – mais qui n’ont pas la télé. Le couple veut, en réalité, appeler traditionnellement le bébé du prénom du grand-père : Henri. La famille rabibochée (les deux Benguigui et leurs conjoints) ne trouve donc rien de mieux pour défouler leur colère (immorale) que de se tourner vers le seul bouc émissaire à leur disposition : Claude. Il est surnommé Reine-claude, donc « prune » par les deux mâles qui le soupçonnent d’être pédé. Et défile toute la litanie des « preuves » qui sont autant de clichés xénophobes contre cette minorité déviante pourtant adulée à gauche : « tu es célibataire, tu aimes la musique et faire la cuisine, tu ne parles jamais de tes amies… » Toute la bêtise du conformisme bourgeois, repris sans distance par les bobos branchés qui n’aiment rien tant que d’être au chaud dans leur bande – tout en affectant d’avoir la conscience morale et l’esprit critique !

Mais l’agressivité se retourne contre eux, en bonne dialectique rappelée pourtant par le prophète de la gauche, Marx : Claude avoue avoir une liaison – et avec une femme – dont tous sont « très proches, d’ailleurs ». Le silence se fait, les imaginations travaillent, l’ambiguïté s’installe : non, ce n’est quand même pas !…

Bruel soupçonne sa femme d’avoir couché avec Claude, Berling soupçonne la sienne d’avoir fait de même. C’est pire : Claude couche avec la mère des Benguigui frère et sœur. Impossible ! Odieux ! Ce ne sont que remarques scandalisées chez ces bourgeois soi-disant non-conformistes, affichés à la pointe de la gauche, soi-disant libérés après mai 68 et confits en gauchisme anti-autoritaire. D’autant que la sœur reproche à son frère de toujours avoir été privilégié par ses parents, et à son mari de l’avoir exploitée pour réussir sa thèse et avoir la paix avec les enfants.

Eh bien, cette fois, tout est vrai. Ce n’est pas une blague. Pas de quoi grimper aux rideaux puisque c’est parfaitement « moral », dans les nouvelles normes de gauche moderne des familles recomposées et du mariage pour tous, de coucher avec une femme de 26 ans plus âgée. Et qu’il est tout aussi « moral » qu’époux comme épouse doivent participer à égalité aux tâches du ménage et à l’élevage des enfants.

Plus tard… le bébé naîtra et réservera une surprise. Restera le prénom à lui donner in extremis. Et « la famille » rassemblée affirmera sa force face à la morale collectiviste à la mode. La gauche, au fond, quelle blague ! un simple affichage pour faire bien.

Tiré d’une pièce de théâtre du même nom, ce film très dense réunit des acteurs convaincants dans leur rôle et critique de façon acerbe et irrésistible cette caste de nouveaux curés socialistes qui se croient l’avant-garde de l’avenir humain et veulent imposer leur conception du monde seule vraie.

Le rire naît des contradictions permanentes entre leur Morale brandie avec force – et les tristes réalités de leur vie quotidienne ; entre leur communication tonitruante et les ridicules petits faits ; entre leur apparence sophistiquée et la simple vérité.

Imaginez, hors de France, la vanité de cette bande de nantis à la conscience tourmentée ? Encore faut-il aller visiter l’étranger, quand on est bobo branché ancré dans les bandes même après la frontière : ils « font » en groupe, en ligue, en procession, « la » Chine, « la » Russie, et ainsi de suite. Comment peut-on vouloir imposer au monde entier l’inanité de son petit ego ? Le coq flamboyant trompetant au soleil qui se lève combien il est son égal en injonctions morales, les deux pattes ancrées sur son fumier…

Un très bon film – désespérément actuel – qui vous tient en haleine jusqu’au bout !

DVD Le prénom de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière, 2012, avec Patrick Bruel, Valérie Benguigui, Charles Berling, Judith El Zein, Guillaume de Tonquédec, Pathé 2013, 1h40, édition simple €7.35, blu-ray €17.35

DVD 2 comédies : Quai d’Orsay + Le prénom, Pathé 2014, €19.00

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Courage Fil(l)on(s)

Le tropisme trop français à se mettre de l’argent public dans les poches en toute discrétion pour faire comme les autres (à droite depuis Giscard comme à gauche depuis Mitterrand) est rattrapé par la morale basique qui vient de l’Internet anglo-saxon. Ce que le catholicisme absout, les aménagements à la loi s’il y a repentir à la fin, le protestantisme le récuse : chacun se doit d’être vertueux et transparent – ou disparaître de la vue.

Les cinq « affaires » qui sont attachées à la queue du chien Fillon par des éléments mal intentionnés envers lui, envers son parti et envers le processus électoral ne sont peut-être pas condamnables par la justice. Mais la com’ remplace le droit, le jugement moral la raison des faits, l’affichage de la vertu la vertu elle-même.

D’où vient le coup nécessite d’analyser à qui profite le crime. Plusieurs hypothèses :

La gauche au gouvernement, bien-sûr, qui est annoncée perdante et veut faire chuter l’opposant. C’est assez crédible, ledit gouvernement ayant tous les moyens de savoir (Parlement, Bercy) et tout le temps de peaufiner la stratégie qui consiste à choisir précisément cette date pour embarrasser une droite triomphante. N’est-ce pas ce que le sarkozysme avait préparé à Strauss-Kahn (l’affaire de Lille) avant que la pulsion imprévue à New York ne fasse éclater de lui-même à gauche le « candidat idéal » adoubé par Libération ?

L’extrême-droite ensuite, qui joue sur le velours du « tous pourris » seriné depuis des années – ce qui fait tactiquement passer au second plan les « affaires » qui touchent la famille Le Pen en ce moment

Les sarkozystes haineux évincés de leur candidat comme des investitures aux législatives : Henri Guaino, Rachida Dati – et pourquoi pas Jean-François Copé, humilié jadis à la tête du parti, humilié récemment à la primaire de droite ? Mais ce serait éliminer leur parti du second tour, jeu dangereux, sauf des partisans LR d’une alliance avec le Front national.

Les macronistes qui voudraient casser la dynamique Fillon et récupérer les voix du centre (d’où l’appel tout récent à Bayrou) ? Ce pourrait être le dernier pied de nez de François Hollande à cette politique qui l’a fort malmené, et une façon d’adouber son dauphin sans le dire, ambiguïté qu’il affectionne. Mais Emmanuel Macron n’a pour l’instant aucun vrai programme…

L’extrême-gauche qui veut casser le système et en appelle rituellement au grand chambardement et à la VIe République ? Mais il vaudrait mieux impliquer Hamon puis Macron que Fillon.

Les hackers « russes » ou les pirates anarchistes du net ? Mais pour quoi faire ? Le chaos en Occident comme l’élection de Trump ? Pour qui favoriser ? L’émergence d’un parti des extrêmes, nouveau Mussolini ou éructant Chavez ? Le retour de l’URSS sur la scène internationale ?

Comment parer le carambolage du processus électoral ?

Le handicap des gens de droite est qu’ils aiment les bottes et qu’ils ont tendance à se tenir droit dedans. D’où leur rigidité à réagir aux sales coups politiques. François Fillon est doué d’une grande force de caractère et ne lâche jamais, dit-on. Ce pourquoi « on » implique sa famille, façon de le déstabiliser là où il est le plus vulnérable.

Mais sa première défense est archaïque, primaire et sans effet sur le sentiment. La page Fillon pourrait être tournée par l’opinion avant de l’être par la justice. Jouer l’outré n’avance à rien : est-ce vrai ou pas ? Si c’est vrai, pourquoi ne pas assumer ? Les pratiques étaient ainsi jadis (« on » remonte jusqu’en 1988 !), se défendre est dire oui et prouver qu’un travail a été effectivement accompli, puis déclarer lancer un débat public pour réformer le système. Rien de plus, rien de moins.

Surjouer le déni offensé pour accuser la misogynie et évoquer un Complot n’est pas décent. Tenter de gagner du temps va au revers de l’opinion qui exige le tout, tout de suite, d’Internet et des réseaux. La génération Fillon n’est pas à l’aise avec le nouveau monde du net. Emmanuel Macron se défend mieux de ce genre d’accusations.

François Fillon a pour lui son charisme. Mais il est fondé non seulement sur le caractère, mais sur ce qu’il montre : cohérence, équilibre des idées, clarté du message. Montrer qu’il fait autrement qu’il ne dit, qu’il manie le mensonge ou l’omission tout en s’affichant empli de rigueur morale, est saper son charisme. Et faire douter ses partisans.

Qui d’autre en cas d’empêchement ?

Les Français plébiscitent Alain Juppé ; il serait le moindre mal – assez légitime pour y aller, rassembleur au-delà des Républicains. Pour le moment, il ne veut pas, ayant assez d’être « joué » contre les uns et les autres sans qu’il soit reconnu pour lui-même.

Certains, surtout dans le parti, en restent bloqués à Nicolas Sarkozy. Ce serait la pire chose pour la droite que de revenir sur le passé en flouant les électeurs qui sont venus massivement exprimer son rejet à la primaire.

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Plus le temps passe et moins la situation est claire, plus les médias se focalisent sur l’écume des affaires au lieu de parler du fond : le chômage, la croissance, l’Europe, l’hostilité trumpienne, la menace poutinienne, la concurrence chinoise.

Assumer ou changer, c’est maintenant ! « Courage, Fillon ! » – ou « courage, filons… » ?

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Temple des Lamas et temple de Confucius

Nous visitons ce matin le temple des Lamas, une enclave bouddhiste tibétaine anachronique, aux limites de la ville de Pékin. Le soleil se montre, qui fait briller les couleurs et donne un éclat net à la neige accumulée depuis hier. La succession de pavillons décorés, construits en 1694, laisse une impression de grandeur. 1500 lamas y vivaient ; il n’en subsiste aujourd’hui qu’une cinquantaine, récemment autorisés. A l’intérieur des bâtiments, des statues nous regardent, placides, comme elles regardent le monde depuis des siècles. Quelques dévots viennent procéder aux inclinations rituelles devant le Principe (il n’existe pas vraiment de « dieux » au Tibet) puis ils vont allumer trois bâtonnets d’encens dans la cassolette en face du temple. Des chinois athées se moquent ouvertement de ces simagrées.

temple des lamas 1694

Dans le pavillon principal dite « la salle de l’éternelle harmonie » se déroule une cérémonie haute en couleurs et aux sons expressifs. Chants et gongs nous attirent. L’odeur rance de beurre de yack brûlé par les lampes nous repousse. Vêtements rouge sombre, couleur de sang séché, bonnets jaunes comme le soleil d’hiver, les lamas officient dans une atmosphère de Tibet.

temple des lamas pekin 1993

Les cours des pavillons s’ornent d’arbres centenaires, aux troncs torturés comme des bonsaïs géants. La neige qui les saupoudre leur donne un cachet d’éternité. Les parois des maisons sont peintes de couleurs gaies. Le Tibet n’est pas triste et sa religion est remplie de couleurs. L’austérité prolétarienne très terre à terre voit cela d’un mauvais œil, d’autant que les dieux ou les principes ne sont pas ceux du Parti unique, avant-garde du Prolétariat scientifiquement en marche vers l’avenir historique. Sentant leur force, les caciques du parti tolèrent ces déviances archaïques comme une « preuve » de démocratie, mais il ne s’agit que d’affichage politique vis-à-vis de l’extérieur, de ces pays capitalistes dont ils lorgnent les capitaux pour le développement de la Chine.

temple des lamas grand ding en cuivre 1747

La promenade dans les jardins du temple et parmi les pavillons est un plaisir dans le froid et la lumière qui donne au tout un air de Tibet. Le temple de Confucius n’est pas restauré en 1993. Il garde des couleurs ternes qui se fondent mieux dans le paysage naturel. A l’intérieur du pavillon principal, nous est offert un concert d’instruments traditionnels : une flûte multiple, un lithophone, un instrument à cordes, et cet os percé qui rend un son si triste.

lithophone Temple Confucius

Nous revenons à l’hôtel de Pékin en bus. L’après-midi sera libre et nous prenons bourgeoisement le déjeuner au restaurant traditionnel de l’hôtel, selon un menu déjà connu en Occident. Surtout, pas d’exotisme ! Tel semble le leitmotiv des femmes qui gouvernent notre exploration pékinoise. Elles ont si peur d’avaler du serpent sans le savoir ! Ce sont donc de très banales crevettes setchuanaises, des pattes de canard bien conventionnelles, du riz que l’on reconnaît sans conteste, mais méfiance sur les légumes : quels sont ces petits bouts d’aspect un peu caoutchouteux ? Ne serait-ce pas… Oh, les fantasmes ! Est-ce utile de voyager si l’on ne sait pas sortir de sa routine ? La Chine, cet endroit vilain où l’on mange de si dégoûtantes choses… Nous prenons le café dans la chambre partagée par deux d’entre d’elles. Elles ont apporté des sachets de café lyophilisé et c’est une bonne idée.

Nous allons en groupe (comme tout Chinois) au Magasin « de l’amitié », qui se situe dans la même avenue que l’Hôtel de Pékin, mais à trois kilomètres de là. L’amitié, c’est l’échange : ainsi traduit-on « commerce » dans l’idéologie maoïste, très égoïste et encore en vigueur malgré la mort du Timonier. Ce magasin, le plus ancien, reste le plus agréable et le plus complet de tous ceux dans lesquels on nous a traînés jusqu’ici. Est présenté tout ce qui peut être rapporté d’artisanat chinois. Des « papiers découpés » ont des couleurs vives et représentent des masques et des fleurs. Un chemisier de soie blanche brodé de bleu fait le bonheur d’un amie tandis qu’elle fait emplette de cerf-volant pour ses petits.

temple de confucius sous la neige

Nous revenons à pied, en flânant. Le froid est vif. Nous déambulons au milieu de Chinois à pied (par centaines), en vélo (par dizaines) et en bus (par milliers). Le long de l’avenue, entre les deux hôtels touristiques l’International et l’Hôtel de Pékin, nous observons en ce février 1993 les premiers symptômes de la « gangrène capitaliste » : des commerces individuels de bouffe. C’est ce qui est le plus facile à réaliser et à vendre ; le plus facile à autoriser aussi sans déstabiliser tout de suite l’idéologie. Se multiplient donc les marchands de brochettes en plein vent, les préparateurs de nouilles, les vendeurs de sandwiches, de brioches, de pains ronds au sésame. Petits pains en rang, morceaux de foie en vrac, rognons grillés, et même des enfilades d’oiseaux en brochettes… et autres cadavres « qui ressemblent à des rats » selon une amie, écœurée au bout de quelques dizaines de mètres. Et son mari qui déclare, innocemment : « on pourrait venir manger ici, un soir ; moi j’aimerais bien ».

pekin stands de bouffe

Je comprends enfin ce qui me gênait depuis le premier jour à Pékin : l’absence de chants d’oiseaux. Dans toutes les villes au monde, même à New-York, on peut entendre des chants d’oiseaux. Pas à Pékin. Et ce silence est étrange, mais l’explication réside sur les étals : les oiseaux existent, mais systématiquement chassés pour être cuits en brochettes !

Revenus à l’entrée de l’hôtel, nous bifurquons dans l’avenue qui part vers le nord pour voir quelques boutiques. L’un cherche des calligraphies et des dessins, les autres des soieries. La rue est très animée à cette heure, les commerces alimentaires qui se succèdent sont bien remplis. Les dessins que l’on trouve sont rarement de qualité (mais il y en a), souvent chargés ou vulgaires. Je note une différence extrême avec ce qui se fait au Japon. Je crois qu’il faut en incriminer la révolution et surtout le « mépris prolétarien » pour l’art, les lettres et les thèmes traditionnels. Résultat : au bout d’une génération, le peuple chinois a été ramené au niveau technique artistique de l’école primaire, sans goût ni technique et, qui plus est, content de sa médiocrité !

Pourtant, s’il méprise son histoire « féodale », le fond de sa philosophie n’a guère changé : Confucius paraît en filigrane sous Mao. Même « l’ouverture économique », comme nous l’expliquait ce matin le guide, est une campagne lancée d’en haut et réalisée collectivement. On a l’impression d’une histoire cyclique d’ailleurs : la fameuse impératrice Ci Xi (Tseu Hi), n’a-t-elle pas soutenu un temps, après la révolte des Taipings, le mouvement « Gestion à la mode occidentale » qui prônait l’auto-renforcement de la Chine par imitation des modèles étrangers, entre 1860 et 1885 ? Aujourd’hui, en art, tout raffinement a disparu. L’inspiration artistique reste pauvre, sans talent, sans histoire, sans émulation, en un mot maladroite. Les porcelaines, les calligraphies, les dessins sur rouleaux, les bronzes, tout cela est bien meilleur au Japon. Je peux y rajouter les femmes. Les Pékinoises 1993 ne se mettent pas en valeur ; elles sont mal habillées et apparaissent très quelconques. Et pourtant, à observer quelques jeunesses, il suffirait de peu de chose.

Par routine, et pour éviter les « rats cuits », nous dînons ce soir à l’hôtel, dans le même restaurant qu’à midi. Puis nous retrouvons nos chambres où la moquette usée reste couverte de poussière. Je crois que le service ne connait pas l’aspirateur et qu’ils se contentent de passer le balai. Pourquoi, dès lors, mettre de la moquette ? Un dallage ou un parquet suffirait pour le nettoyage, une moquette sans aspirateur est une infection. Mais telles sont les contradictions chinoises.

Toutes les notes de lecture et de voyage en Chine sur ce blog.

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Rousseau démonte l’affichage moraliste

Dans ‘La nouvelle Héloïse’, tragédie amoureuse en huit cents pages dont je reparlerai, Jean-Jacques Rousseau pèse les comportements en regard des vertus affichées. Et ce qu’il voit n’est pas beau. Tout dans les mots, rien dans les faits. Tout en affichage vertueux, rien dans la réalité des actes.

« Je n’entendis jamais tant dire : comptez sur moi dans l’occasion ; disposez de mon crédit, de ma bourse, de ma maison, de mon équipage. Si tout cela était sincère et pris au mot, il n’y aurait pas de peuple moins attaché à la propriété, la communauté des biens serait ici presque établie, le plus riche offrant sans cesse et le plus pauvre acceptant toujours, tout se mettrait naturellement de niveau, et Sparte même eût eu des partages moins égaux qu’ils ne le seraient à Paris.

« Au lieu de cela, c’est peut-être la ville du monde où les fortunes sont les plus inégales, et où règnent à la fois la plus somptueuse opulence et la plus déplorable misère. Il n’en faut pas davantage pour comprendre ce que signifie cette apparente commisération qui semble toujours aller au-devant des besoins d’autrui, et cette facile tendresse de cœur qui contracte en un moment des amitiés éternelles » p.232, 2-14.

Ce pourquoi les bobos – bourgeois bohèmes – affichent tant de « communisme » artiste à la Jules Vallès, encensent tant Mélenchon et la Commune… mais se gardent bien d’accueillir chez eux un sans-papiers immigré, ou d’emmener en vacances avec leurs enfants un petit gars des banlieues. Charité bien ordonnée se limite à soi-même. Donc tout exagérer, grimper aux rideaux dès qu’une polémique se déclenche, faire surenchère pour se poser en plus vertueux encore que le voisin. Le radicalisme est bien vu, bien porté… en paroles. Les révolutionnaires les plus avancés restent députés, sénateurs et cumulards, ou professeurs fonctionnaires dans les grandes écoles parisiennes où leur magistère confortable leur assure lit, couvert et notoriété à peu de frais. Très rares sont les Malraux, Debray ou Deniau qui vont sur le terrain. On a plutôt des Sartre, des Bourdieu, des Badiou, des Mélenchon : des causeurs.

Rousseau les a pointés: « Mais ici où toute la morale est un pur verbiage, on peut être austère sans conséquence, et l’on ne serait pas fâché, pour rabattre un peu l’orgueil philosophique, de mettre la vertu si haut que le sage même n’y peut atteindre. Au reste, hommes et femmes, tous, instruits par l’expérience du monde et surtout par leur conscience, se réunissent pour penser de leur espèce aussi mal qu’il est possible, toujours philosophant tristement, toujours dégradant par vanité la nature humaine, toujours cherchant dans quelque vice la cause de tout ce qui se fait de bien, toujours d’après leur propre cœur médisant du cœur de l’homme.

« Malgré cette avilissante doctrine, un des sujets favoris de ces paisibles entretiens, c’est le sentiment ; mot par lequel il ne faut pas entendre un épanchement affectueux dans le sein de l’amour ou de l’amitié ; ce serait d’une fadeur à mourir. C’est le sentiment mis en grandes maximes générales et quintessencié par tout ce que la métaphysique a de plus subtil. Je puis dire n’avoir de ma vie ouï tant parler du sentiment, ni si peu compris ce qu’on en disait. (…)

« Ils dépensent ainsi tout leur sentiment en esprit, et il s’en exhale tant dans le discours qu’il n’en reste plus pour la pratique. Heureusement, la bienséance y supplée, et l’on fait par usage à peu près les mêmes choses qu’on ferait par sensibilité ; du moins tant qu’il n’en coûte que des formules et quelques gênes passagères, qu’on s’impose pour faire bien parler de soi ; car quand les sacrifices vont jusqu’à gêner trop longtemps ou à coûter trop cher, adieu le sentiment ; la bienséance n’en exige pas jusque là. » 2-17 p.249-250

Rousseau, prophète de notre temps en observant le sien… La France d’Ancien régime continue de bien se porter dans les faits, malgré ses incantations perpétuelles à la révolution des jean-foutres d’estrades et de salons.

Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, 1761, Œuvres complètes t.2, Pléiade Gallimard 1964, 794 pages sur 2051, €61.75 ou Livre de poche 2002, 895 pages, €7.69 

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Paris plage 10ème

La plage à Paris ? Bof… Il y a les pour, trop souvent démagos, et les contre, trop souvent ronchons réacs. Comme c’est une initiative socialiste, la droite hurle à la vulgarité, au coût exorbitant, à l’écologie dénaturée. La gauche ne critique jamais les initiatives des camarades, même douteuses. Alors début août, a-t-elle du succès la plage à Paris ? Je suis allé y voir.

D’abord ce n’est pas inesthétique car les voies sur berge sont rendues aux piétons. Mais est-ce intéressant ?

  • Oui, comme lieu de promenade, mais il y a foule comme à Disney. Beaucoup d’étrangers qui regardent, quelques bobos en général jeunes et sans mômes qui lisent ou grillent tour à tour les deux faces.
  • Non comme plage, même si le sable est d’un beau jaune d’or propre et très fin. J’y ai vu très peu d’enfant y jouer comme là-bas. Probablement parce qu’il n’y a pas d’eau pour se rafraîchir de la réverbération ni pour faire pâtés et châteaux.

Il y a de pesantes « animations » de facture très scolaire et baladins intermittents. Cela crée quelques emplois saisonniers, mais c’est moins bien que la fête de la musique ou celle des voisins.

Les trois sites de Paris-Plages sont sur la voie Georges Pompidou, le bassin de la Villette et le Parvis de l’Hôtel de Ville. Ils sont ouverts du 21 juillet au 21 août tous les jours de 8 h à minuit.

La seule vraie « plage » est le bassin de baignade quai des Célestins où l’on peut se tremper et même nager. Sauf que tout est réglementé par quota, aquagym, adultes, ados, enfants… De 13 h 30 à 15 h réservé aux enfants de 10 à 15 ans seuls, de 15 h 30 à 18 h 30 aux enfants sous 10 ans, accompagnés  d’une personne majeure. On ne se mélange pas. Peut-être y aura-t-il bientôt une heure réservée aux femmes ? Et un quota par communauté religieuse ?

Pour le reste, Paris « plage » est de la grosse démagogie : le fait de se mettre en maillot de bain est simplement « toléré » parce que nous sommes en ville. Et de fait, seuls quelques enfants vont torse nu. Vous parlez d’une libération…

Parmi les adultes, je n’ai remarqué que les copains du même bord que le Maire, affichant musculature, tatouages, bronzage et piercing. Pas vraiment « populaire », la plage à Paris… Un affichage bobo, tout au plus.

Les vrais Parisiens, quand ils ne sont pas partis, vont au jardin du Luxembourg, délicieusement vide à cette époque de l’année. Une pelouse sur deux est accueillante au bronzage et farniente, dans le calme et la verdure. Le Marchand de masques veille sur eux, torse nu depuis toujours.

C’est là qu’un kid « adore Paris », mais il est obligé de garder son tee-shirt pour le montrer.

Site de la mairie de Paris

Site officiel Paris plage

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