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Gilets jaunes et grande peur

La mutation accélérée de la société après la révolution numérique et la crise de 2008 ressemble à la mutation accélérée de la société après l’essor des chars et des avions et de la guerre de 14. Mais la grande peur aujourd’hui se focalise à très court terme sur les taxes et le diesel, à moyen terme sur « l’invasion » arabe immigrée et à plus long terme sur le changement du monde (climat, numérisation, réduction des emplois, angoisse pour la retraite, raréfaction des matières premières, lutte pour la vie des nations pour l’accès aux ressources).

L’autre, et plus généralement le changement, font peur. Le mâle, Blanc, périphérique et peu lettré ne suit plus l’élite mixte, diversifiée, parisienne et diplômée, censée le conduire – sinon vers un vers un avenir radieux comme hier – du moins vers le progrès et la hausse du niveau de vie.

Les années 1920 aux Etats-Unis avaient fait naître les lois restrictives sur l’immigration tout comme aujourd’hui Trump menace les migrants massés aux frontières du Mexique de leur envoyer l’armée. Les années 2010 en Europe voient la montée des partis de droite extrême un peu partout, la parenthèse d’accueil massif Merkel se retournant très vite contre elle. Il n’est pas étonnant qu’Emmanuel Macron veuille se situer sur la ligne de crête, généreux en discours et frileux en accueil : la population ne veut pas d’immigration massive.

Il ne s’agit pas de « racisme » (ce gros mot galvaudé qui ne concerne que les Blancs mâles et bourgeois mais ne s’applique nullement aux colorés victimaires qui auraient tous les « droits », selon les experts sociologues, en raison du « contexte »). Les immigrés individuellement et les familles sont secourus et accueillis : ce qui fait peur est la masse. Surtout après les attentats racistes de 2015 qui ciblaient les journalistes libre-penseur, les Juifs, les policiers, avant de frapper indistinctement tous ceux qui ne pensaient et n’agissaient pas comme Allah le voudrait, écoutant de la musique, buvant de l’alcool, s’exhibant aux terrasses de la ville ou sur la promenade des Anglais en tenue très légère. Masse allogène plus religion sectaire forment la grande peur des gens « normaux ».

L’heure est donc à la « réaction ». Au retour sur le monde d’avant, réputé « paisible » parce qu’il est bien connu, donc apprivoisé. Les manifestations contre le mariage gai, l’avortement, le féminisme agressif, l’écologie punitive – et toujours les taxes – ne sont qu’un symptôme de ce grand frisson de la pensée face aux dangers de la mondialisation et du futur menaçant.

Isolationniste, protectionnisme et nationalisme font leur grand retour. On sait ce qu’il est advenu dans les années 1930, la décennie suivant les années folles : la crise boursière, financière et économique de 1929 a conduit à la crise sociale et aux révolutions politiques qui ont abouti à la guerre.

Aujourd’hui, la déréglementation qui se poursuit pour capter les nouveaux métiers numériques et mondialisés, la raréfaction des ressources publiques pour aider les éprouvés de la vie, et la guerre commerciale initiée par le paon yankee, aggravent les effets de cette désorientation sociale.

Un nouveau cycle politique commence. Il est initié en France par le grand refus 2017 des vieux caciques focalisés sur leurs petits jeux de pouvoir entre egos, sur le rejet des partis et syndicats traditionnels bloqués dans leur langue de bois et par leurs postures. Emmanuel Macron se posant comme « ni de droite ni de gauche » assure la transition nécessaire (et raisonnable). Mais il n’est qu’un pis-aller pour les gens, un recul réflexe face aux extrémismes, notamment celui de la droite Le Pen qui apparaît comme peu capable.

En revanche, l’étatisme centralisateur jacobin renouvelé – qui est le mal français déjà pointé par Alexis de Tocqueville et Alain Peyrefitte – attise le ressentiment entre ceux qui se sentent de plus en plus pressurés et exclus, et ceux qui vivant à l’aise dans l’inclusion. Les « gilets jaunes », dans leur anarchisme spontanéiste, révèlent cet écart grandissant. La technique permet de se sentir entre soi au-delà des affinités de quartier ou de village : Facebook est passé du fesses-book des débuts (où chacun exhibait son corps et ses états d’âme) en moulin à pétitions en tous genres. Avec cet égoïsme et cette niaiserie spontanée d’une population qui ne lit plus, ne réfléchit plus et se contente de « réagir » par l’émotion aux images dont elle est bombardée via les smartphones et les gazouillis. Aucune hauteur mais chacun dans sa bande, sa tribu ; tous ceux qui ne pensent pas comme le groupe sont exclus, surtout les journalistes qui « osent » publier les points de vue différents. L’intérêt personnel purement égoïste et le nombril tribal remplacent la citoyenneté.

La « démocratie » recommence à la base, comme à l’école maternelle. Comment s’étonner que « les pouvoirs » reprennent le rôle du maître d’école ou de la maîtresse ? Macron comme Trump (ou Poutine, Erdogan, Xi Jinping, Bolsonaro et d’autres) savent qu’il faut s’imposer face aux « enfants » – soit en gueulant plus fort qu’eux pour les entraîner à sa suite (modèle du fascisme), soit en restant ferme sur ses positions argumentées et se fondant sur la lassitude des violences et des casseurs qui dissout vite toutes les révoltes quand il faut chaque jour faire bouillir la marmite (modèle jacobin).

Mais cela n’a qu’un temps car la révolte est un symptôme : à ne pas traiter les causes de la grande peur, les politiciens risquent gros. Si une nouvelle crise financière (donc économique) devait survenir prochainement, nul doute que les jacqueries se transformeraient cette fois en révolte ouverte et que les partis les plus attrape-tout et tribuniciens l’emporteraient en raz de marée irrépressible. Avec les conséquences que l’on peut entrevoir au regard de l’histoire.

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La responsabilité de la gauche dans le racisme qui revient

On s’étonne, on pétitionne, on s’indigne ! Il est bien temps… L’antisémitisme revient et, avec lui, ce racisme honni que l’on croyait impossible après Auschwitz dans l’Europe développée.

Mais c’est moins la droite qui est responsable aujourd’hui que la gauche coupable de ce retour du refoulé. La droite a honte de s’être laissée aller à un certain compagnonnage avec le nazisme, même si la « solution finale » n’était pas anticipée (elle aurait dû). Le racisme de supériorité est aujourd’hui surtout aux Etats-Unis, en réaction au melting pot, où il sert de défouloir aux rancœurs des petits-blancs ; il est moins répandu en France où la citoyenneté rend égaux les individus. A condition qu’ils travaillent, qu’ils votent et payent l’impôt, la « différence » est un folklore. Mais c’est la gauche qui a réveillé la différence et rendus les gens inégaux par des « droits » particuliers ou un déni privilégié.

Tout commence après mai 68, que l’ensemble des « progressistes » ne cesse de vanter comme exemple de convergence des luttes, voire de nouvelle Commune de Paris. Sauf que les ouvriers, satisfaits des accords de Grenelle, n’ont pas méprisé la démocratie représentative ni boycotté les élections « piège à cons » comme les gauchistes enivrés de mots. La gauche de gouvernement s’était dite prête à gouverner mais « le peuple » en sa majorité en a eu assez de la chienlit et a voté gaulliste. La gauche radicale qui se croyait révolutionnaire a jugé dès lors le prolétariat indigne de sa mission historique et a lâché le peuple.

Une fois au pouvoir après 1981, la génération gauchiste a préféré les minorités ethniques et sexuelles aux ouvriers, comme l’a avoué cyniquement Terra Nova, ce tank de la pensée socialiste (Projet 2012, Gauche, quelle majorité électorale pour 2012 ? – curieusement retiré du site mais que je tiens à disposition de qui en fait la demande). Dans le même temps, pouvoir oblige, la gauche de gouvernement a laissé tomber le socialisme dans un seul pays pour rester dans l’Europe – et dans l’économie de marché. Ce fut le tournant de la rigueur, fin 1983, sous Mitterrand. Un geste de réalisme aussi stratégique qu’économique (après trois dévaluations du franc…) qui a permis à la France de conserver son rang de puissance. Car le PIB, qu’on le veuille ou non, reste la mesure de la puissance : pas de chars ni d’avions, donc d’indépendance nationale, sans une production industrielle robuste.

Mais, parce qu’il fallait masquer cet abandon de la doctrine socialiste et que Mitterrand a tué Rocard et sa social-démocratie à l’européenne, il a dû créer de toutes pièces l’antiracisme des « potes ». Cela alors même que l’époque n’était guère portée au chauvinisme mais plutôt aux inégalités. Cet affichage moral du Bien masquait la triste réalité de l’exclusion des plus pauvres – donc des « racisés », minorités visibles venues travailler en usine et dans les mines alors que la gabegie de la gauche au pouvoir a fermé des pans entiers de ces industries (les Charbonnages, la sidérurgie). La revendication « contre » le racisme n’a pu que raviver les braises mal éteintes de la différence. Accuser quelqu’un de racisme, c’est en effet établir une distinction entre « nous » et « eux », désignant ces groupes victimes comme possédant des caractéristiques autres que celles des citoyens normaux.

D’autant que, malice de la dialectique, lesdites victimes du racisme sont présentées comme « plus égales que les autres » selon le mot juste de Coluche. A-t-on jamais vu « la gauche » – celle de gouvernement comme la gauche radicale – accuser de « racisme » ces Arabes qui tuent des Français juifs ou autres – parce qu’ils ne sont pas comme eux ? Le déni est cette attitude psychologique grave qui enfouit la réalité sous l’idéologie : « cachez ce sein que je ne saurais voir ! »

Ces Tartuffe qui se disent « de gauche », avec les connotations d’universalisme, de justice sociale, de partage des richesses et d’égalité pour tous, se montrent tout l’inverse de ce qu’ils affichent. Universalistes ces défenseurs acharnés de la plus infime minorité sexuelle, ethnique ou religieuse ? Justes socialement ces partisans forcenés de l’impôt toujours plus fort pour des « services » de moins en moins réels ? Partageux des richesses, ces élitistes de l’entre-soi dont un ministre tonnait contre la fraude fiscale tout en ayant un compte en Suisse, jurant les yeux dans les yeux que ce n’était pas vrai ? Égalitaires ces méprisants énarques ou Normale supiens qui se renvoient la balle « entre amis », embauchent leurs copains et répugnent à remettre en cause les statuts et les zacquis ?

Voilà de quoi alimenter un « racisme » anti-élite qu’ils s’étonnent de voir surgir brutalement en 2002 puis en 2017 au premier tour ! La France périphérique ne pardonne pas à la gauche – au pouvoir durant 24 ans sur 36 ans depuis 1981 (soit 86 % du temps !) son abandon des ouvriers, des paysans, des villes moyennes, du monde rural, des gens qui travaillent et subissent les grèves à répétitions des professions protégées « à  statut », et payent tous les impôts en étant juste au-dessus des seuils de redistribution.

Mais pourquoi s’en étonner ?

Qui dit internationalisme, comme la gauche révolutionnaire, dit abandon des nations (Staline avait dû en rabattre, en 1941, et faire appel au nationalisme russe pour combattre les armées de Hitler) – donc immigration sans frontières et « droits » pour tous, y compris de vendre à bas prix des produits fabriqués en Asie, en Afrique ou ailleurs.

Qui dit mondialisme, comme la gauche de gouvernement, dit abandon de l’Etat-nation. Or seul le cadre national permet un Etat-providence car l’impôt est perçu seulement sur un sol précis pour être redistribué à ses habitants. L’abandon des frontières et la libre circulation ne peuvent fonctionner que dans une zone relativement homogène – ce pourquoi les « fonds structurels » européen sont conçus.

Si l’immigration devient de masse, la redistribution sociale devient injuste car les ayants-droits sont toujours plus nombreux pour des impôts déjà lourds payés par de moins en moins. Ce qui attise « le racisme », les ouvriers déjà oubliés ne voyant pas pourquoi l’immigré d’où qu’il vienne, « réfugié politique » ou miséreux économique, aurait plus de droit que lui à recevoir la manne publique. « On ne peut accueillir toute la misère du monde », disait Rocard, « même si l’on doit en prendre notre part ». Qu’on ne m’objecte pas qu’il « suffit de faire payer les riches » ! Comme le dit Piketty lui-même, les riches sont vraiment très peu nombreux et même les taxer à 90% produirait une faible imposition globale en supplément – sans parler de leurs réactions légitimes de fuite ou de renonciation aux revenus (comme le font déjà nombre de médecins, d’ophtalmologues et autres professions libérales qui ne travaillent plus que trois ou quatre jours par semaine pour éviter une fiscalité confiscatoire – pourquoi ne travailler plus de 35 h par semaine comme le citoyen moyen si c’est pour être spolié ?). Sans évoquer l’effarement des nations voisines qui s’empresseraient d’éviter tout investissement et toute localisation en France (qu’ai-je entendu sur la flemme des « 35 heures » lorsque j’ai travaillé en Suisse où la norme était de 43 h !). Si la croissance repart dans notre pays, Emmanuel Macron y est pour quelque chose : il a au moins su renverser le tropisme confiscatoire et réglementaire de François Hollande.

Si le racisme des autres est dénié, pourquoi le peuple et les petit-bourgeois – déjà stigmatisés d’être blancs, mâles et de plus de cinquante ans avides d’échapper au chômage – ne vivraient-ils pas une injustice en voyant les musulmans radicalisés ou « les Arabes » dispensés de se justifier de leurs propos et de leurs actes clairement racistes quand ils massacrent à la kalachnikov ou à la camionnette des rangs entiers de jeunes hédonistes à la terrasse des cafés, des familles se promenant à Nice, un curé durant sa messe ou des enfants juifs jusque dans leur école ! Au prétexte qu’ils ne sont pas musulmans rigoristes comme eux. Il y a certes un racisme de droite issu du siècle précédent, mais le néo-racisme de gauche n’est pas moindre quand il condamne Dieudonné mais pas l’imam de Brest.

Le chacun pour soi exige le chacun chez soi, ou bien le déni devient explosif. Les capitalistes mercantiles ont intérêt à favoriser les identités pour mieux segmenter leurs marchés et vendre encore plus par souci de se distinguer. La distinction, dont Bourdieu avait fait le ressort social bourgeois, est encouragée par « la gauche » qui tente de ramasser cet émiettement en le taxant de progressiste, suivant les bobos individualistes pour qui chacun a « le droit » le faire ce qu’il veut (à commencer par eux, les nantis). La mode entretient l’élitisme, qui permet le profit. Le prix du chic (en général américain…) est élevé : smartphone, montre, fringues, pompes, bagnoles à options inutiles comme le crossover en ville ou le 4×4 frimeur pour aller au supermarché. Et l’on note à l’envi combien les gauchistes et les Black Blocs consomment américain avec leurs jeans, leurs Apple dernier cri, leur réseau Twitter ou Facebook, leur Netflix, leurs chaussures Timberland ou Nike, leur hamburger et leur Coca.

Clan, tribu, nation, religion ou « sang » obligent plus que la raison citoyenne. Comment fonder une « politique » sur des identités figées contre lesquelles les individus ne peuvent presque rien ? Que reste-t-il en commun à ces communautés qui se diversifient et émiettent la nation ? Être ne se négocie pas. Les lois et le vivre ensemble se refusent au nom du plus archaïque : la religion, la race, le genre, les pratiques sexuelles.

C’est bien une certaine lâcheté de toute la gauche qui aboutit au « racisme » d’aujourd’hui : la gauche révolutionnaire qui nie la nation et rend les immigrés plus égaux que les autres en niant leur propre racisme lorsqu’il se manifeste ; la gauche de gouvernement qui nie le peuple et choisit comme base électorale les minorités et l’égoïsme furieux des bobos qui se croient dans le camp du Bien lorsqu’ils interdisent d’interdire et applaudissent à tous les nouveaux « droits » des minorités les plus infimes.

Macron apparaît comme un retour du raisonnable entre le danger du nationalisme chauvin et la niaiserie du tous ayants-droits. Ce pourquoi, peut-être, il garde un niveau d’approbation surprenant après tout ce qu’il a réformé.

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Laïque cité

La laïcité : tout le monde en parle et personne ne sait vraiment ce que c’est… notamment les textes officiels français ! Tous ignorent le terme « laïcité » et, quand ils emploient le mot « laïc », c’est dans des sens différents. « La République est laïque », affirme la Constitution de 1958, mais ce que cela signifie concrètement n’est écrit nulle part. Si l’on remonte aux débats parlementaires de la Constitution de 1946, on observe deux conceptions alors affrontées :

  1. La séparation militante des églises et de l’Etat, sur le modèle de la loi de 1905 ;
  2. La neutralité libérale de l’Etat à l’égard de toute religion, issue de la liberté de conscience définie par la Déclaration des Droits de l’homme de 1789 (art.10) et de la liberté de culte admise par la Constitution de 1791.

Le mot « laïcité » n’apparaît dans le dictionnaire du français qu’en 1871 – lorsque le Pape est enfermé au Vatican par les armées. Il n’est pas un concept universel, l’anglais ne retient par exemple que « secularism » qui signifie avant tout attachement au monde, au temporel, libre-pensée, doctrine des partisans de la laïcité, voire matérialisme. « Laical » et « laicize » ont été empruntés au français pour figurer ce terme abstrait du Grand Principe, qui n’a guère de signification pour les anglophones – d’où les incompréhensions anglaise et américaine. L’école « laïque » est ainsi pragmatiquement appelée « non-clerical » ou « undenominational » (sans appartenance revendiquée).

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La Convention Européenne des Droits de l’homme ne reconnaît qu’en négatif la liberté de conscience (art.9) et la non-discrimination (art.14) – pas « la laïcité » positive. Nombre d’Eglises sont officielles ou établies en Europe : au Royaume-Uni, au Danemark, en Finlande, en Suède jusqu’en 2000, en Grèce. Sans parler de la religiosité militante aux Etats-Unis où même le veau dollar se voit affublé de la devise « In God We Trust » !

En ces pays, la croyance a-t-elle pour cela plus de poids en politique ? Il est permis d’en douter. Au contraire, même : les gensdegôch n’ont pas à masquer leurs convictions tranquilles, élaborées en deux millénaires, sous des rodomontades en –isme et des appels aux barricades. La liberté, l’égalité, la fraternité, sont des valeurs issues des Evangiles ; elles ne sont pas nées toutes armées dans les cerveaux des bons sauvages révolutionnaires, même français…

Le dictionnaire Robert (éd. 1973) définit la laïcité comme « principe de séparation de la société civile et de la société religieuse, l’Etat n’exerçant aucun pouvoir religieux et les Eglises aucun pouvoir politique. » Force est donc de constater que la laïcité reste un concept négatif : on ne reconnaît pas, on ne finance pas (loi de 1905), on exclut de la sphère publique d’Etat (Constitution de 1958) – en contrepartie, les cultes n’ont pas à intervenir sur les institutions.

Cet aspect négatif a été transformé en argument de combat par les militants anticléricaux. L’histoire française a en effet été marquée – bien plus que d’autres ! – par la lutte entre les pouvoirs spirituels et temporels. Il faut dire que l’Eglise catholique, aveuglée d’orgueil, a exagéré : les pouvoirs de l’Inquisition se voulaient absolus, le Pape en ses Etats se voulait souverain et même « infaillible » ! Ils voulaient avoir le pas sur les rois et l’orthodoxie catholique condamnait par la mise à l’index – jusqu’en 1966 ! – tout écart aux textes (Copernic, Galilée, Montaigne, Descartes, Voltaire, Swift, La Fontaine, Fénelon, Diderot, La Mettrie, Pascal, Michelet, Baudelaire, Flaubert, Balzac, Stendhal, Lamartine, Hugo, Dumas, Kant, Zola, Gide, Beauvoir, Sartre, Kazantzakis…).

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Nombre de monarques ont pris du champ et secoué la tutelle : l’Angleterre où le roi s’est fait proclamer chef de l’Eglise par ses évêques, Philippe le Bel et le gallicanisme début 13ème siècle. Sous Louis XIV, monarque absolu adepte de « l’Etat c’est moi », l’évêque Bossuet défendra l’idée que le Pape et l’Eglise n’ont de pouvoir « que » spirituel. Les Lumières affirment avec raison le mouvement des idées et du libre-arbitre contre l’obscurantisme des croyances. L’éducation doit mettre en garde les petits d’hommes contre l’obéissance sans examen et contre le fanatisme. Mirabeau et Condorcet veulent arracher l’éducation aux prêtres pour former des citoyens. Rien d’étonnant à ce que le Pape ait condamné la Révolution et sa volonté de remplacer l’homme pécheur que seule la Grâce divine peut racheter (par l’intermédiaire de l’Eglise) en individu émancipé, fort de ses droits et de sa raison. La Restauration de 1814 va d’ailleurs faire de l’Eglise le soutien naturel aux forces conservatrices et ‘réactionnaires’ (ce qui veut dire désirant un retour de fait à l’Ancien Régime). Le Pape Grégoire XVI condamnera même le catholicisme « libéral ».

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Le conflit se focalisera sur l’enjeu scolaire : qui maîtrise l’enseignement maîtrise l’idéologie de l’avenir. L’Etat en France se veut justement interventionniste, porteur d’une idée contraignante du bien commun. Tout le militantisme ‘de gauche’ depuis deux siècles s’est investi pour garder la forteresse, ce pourquoi les « affaires » de foulard ou de maillot de bain (seins nus, torse nu, burkini) restent si sensibles. La loi Falloux (1850) libère l’enseignement scolaire, Jules Ferry expulse les Jésuites en 1880, l’enseignement primaire devient gratuit en 1881, les programmes non-confessionnels en 1882, le personnel doit être laïc en 1886. Le respect des différences et l’autonomie communautaire ne doit pas être poussée jusqu’à nier l’instance supérieure : la citoyenneté.

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Garantir à tous l’égalité devant la loi signifie contenir la guerre des tribus politiques, religieuses ou ethniques par une « volonté générale » supérieure. Clermont-Tonnerre en 1791 : « il faut tout refuser aux Juifs comme nation et accorder tout aux Juifs comme individus. » Deux siècles plus tard, la République dit (devrait dire) la même chose aux Musulmans.

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Mais la neutralité républicaine n’est pas la séparation radicale. Trois départements de l’Est, retournés à la France après la victoire de 1918, conservent leur régime de cultes reconnus à financement public… C’est donc que ce régime n’est pas contraire à la Constitution, puisque les deux suivantes de 1946 et 1958 ne l’ont nullement remis en cause ! En conséquence, la loi Debré de 1959 subventionne certains établissements confessionnels, sous condition contractuelle. Il s’agit donc d’impartialité plus que de séparation. La Décision du Conseil Constitutionnel du 19 novembre 2004 précise cette position moderne et de bon sens :

  • Elle interdit à quiconque de se prévaloir de ses croyances pour s’affranchir des règles communes.
  • Cette interdiction s’adresse aux individus dans leurs relations avec les collectivités publiques.
  • Elle ne limite la liberté religieuse que lorsqu’elle vise à nier l’Etat. Elle porte non sur la croyance (qui reste libre) mais sur son utilisation.
  • Elle rappelle que tout citoyen comme tout individu autorisé à demeurer sur le sol national doit respecter les règles communes définies par la loi.

Point d’ethnocentrisme jacobin visant à transformer l’homme – mais point non plus de laxisme laïc, ce qui favoriserait les radicaux intolérants. Le contrat social français sépare la justice du Bien. La première est du ressort de la loi, votée par les citoyens en société, et révisable. La seconde est du ressort des convictions de chacun, qui peuvent être religieuses et croire en une Vérité révélée, ou ressortir de l’usage humain de la raison.

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Une société sûre d’elle-même sait « jouer », elle sait prendre ses distances face aux valeurs, en évitant le pire qui est cet « esprit de sérieux » (Sartre) des militants de tous bords. Les Français aiment les guerres de religion pour un peu tout. Cela se traduit aujourd’hui par « des polémiques », et les médias en raffolent car elles font vendre. Mais le chiffre des ventes est-il le seul critère de la vérité ? A chacun de savoir raison garder et de privilégier toujours les procédures aux anathèmes : les règles et le droit sont des contraintes nécessaires de la vie en commun. Elles permettent de modérer et de socialiser.

La liberté de conscience est intérieure, la liberté d’exprimer et de manifester doit demeurer soumise à la loi.

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Anatole France, Monsieur Bergeret à Paris

Ce quatrième tome du roman d’histoire contemporaine publié par Anatole France est à mon avis le plus mauvais. Il est trop daté pour passer la postérité. L’auteur est en effet (comme le pays) envahi par l’Affaire Dreyfus et la guerre civile des intellectuels contre les cagots, des nationalistes catholiques contre les pacifistes cosmopolites. Le fil du roman s’en ressent, composé de bribes d’articles déjà parus dans les journaux, une  sélection de 35 sur 64. Si le roman est recomposé pour avoir l’air de se tenir, manque cependant l’action : durant ces centaines de pages, il ne se passe rien.

Nous suivons le prof de littérature en Sorbonne dans son emménagement à Paris, les déboires hilarants de son chien Riquet qui répugne à changer et a horreur des étrangers à la maison (comme les nationalistes). Nous errons d’appartement en appartement pour se loger, des taudis de la rue de Seine aux immeubles « neufs » au-dessus du Luxembourg, jusque dans l’appartement d’enfance du prof et de sa sœur.

femmes de Paris

Nous poursuivons les coucheries politiques de baronnes et autres grandes bourgeoises prétendant à l’aristocratie pour faire avancer leurs affaires. Nous écoutons bavasser la jeunesse catholique pour le retour du roi et les adultes politiciens qui savent que seuls les ralliés seront récompensés. Nous contemplons les forêts de toits divers de l’Exposition universelle 1900 au Trocadéro.

Nous subissons deux pastiches de Rabelais, écrits en langue XVIe siècle, contre les « Trublions » aussi violents qu’ignares.

Nous subissons la morale socialiste républicaine positiviste de l’auteur, obligé de quitter sa réserve sceptique pour « s’engager » dans l’arène du temps. La foi en l’Église, l’Armée ou la Royauté ne se débat pas, elle se combat par une autre foi en la Raison, la citoyenneté ou la République. Monsieur Bergeret à un aristo antidreyfusard : « Je puis me permettre de dire que vous avez une philosophie d’état-major. Mais puisque nous vivons sous le régime de la liberté, il serait peut-être bon d’en prendre les mœurs. Quand on vit avec des hommes qui ont l’usage de la parole, il faut s’habituer à tout entendre. N’espérez pas qu’en France aucun sujet désormais soit soustrait à la discussion » p.218. Vieux débat, usé.

Éternelle bêtise politique, illustrée de nos jours par le mensonge Cahuzac après le déni Strauss-Kahn, et par les comptes de campagne Sarkozy. « Si l’armée est atteinte dans la personne de quelques-uns de ses chefs, ce n’est point la faute de ceux qui ont demandé la justice, c’est la faute de ceux qui l’ont si longtemps refusée » p.220.

Éternelle stupidité fonctionnaire, illustrée de nos jours entre autres par les entraves à l’autoentreprise et par l’usine à gaz du crédit d’impôt compétitivité. « Toutes les pratiques auxquelles on eût recours pour celer l’erreur judiciaire de 1985, toute cette paperasserie infâme, toute cette chicane ignoble et scélérate, pue le bureau, le sale bureau. Tout ce que les quatre murs de papier vert, la table de chêne, l’encrier de porcelaine entouré d’éponge, le couteau de buis, la carafe sur la cheminée, le cartonnier, le rond de cuir peuvent suggérer d’imaginations saugrenues et de pensées mauvaises à ces sédentaires, à ces pauvres ‘assis’, qu’un poète a chanté, à des gratte-papier intrigants et paresseux, humbles et vaniteux, oisifs jusque dans l’accomplissement de leur besogne oiseuse, jaloux les uns des autres et fiers de leur bureau, tout ce qui se peut faire de louche, de faux, de perfide et de bête avec du papier, de l’encre, de la méchanceté et de la sottise… » p.267

Éternel histrionisme des comités nationalistes ou révolutionnaires à la Mélenchon ou Le Pen. « L’esprit en était violent. On y respirait un amour haineux de la France et un patriotisme exterminateur. On y organisait des manifestations assez farouches… » p.312.

Monsieur Bergeret à Paris (contrairement à L’anneau d’améthyste) est un exemple de plus que la littérature engagée est rarement de la bonne littérature. Nous avons déjà entendu tout cela et l’auteur n’ajoute rien à l’universel. Le moralisme guide trop l’esprit pour avoir envie de suivre, une fois l’époque passée.

La série romanesque se clôt sur un vide. La « trompe » remplace le récit, démonstration par l’absurde que le militantisme rend sourd et con. Il ne s’agit plus de débattre au Conseil municipal, mais de sonner la trompe pour couvrir toute objection. Il n’y a donc plus rien à dire et Anatole France, logiquement, s’arrête. Malgré quelques réjouissantes satires, le lecteur en est, au fond, soulagé.

Anatole France, Monsieur Bergeret à Paris – Histoire contemporaine IV, 1901, Œuvres tome 3, édition Marie-Claire Bancquart, Gallimard Pléiade 1991, 1527 pages, €61.75

Broché €10.49

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