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Laïque cité

La laïcité : tout le monde en parle et personne ne sait vraiment ce que c’est… notamment les textes officiels français ! Tous ignorent le terme « laïcité » et, quand ils emploient le mot « laïc », c’est dans des sens différents. « La République est laïque », affirme la Constitution de 1958, mais ce que cela signifie concrètement n’est écrit nulle part. Si l’on remonte aux débats parlementaires de la Constitution de 1946, on observe deux conceptions alors affrontées :

  1. La séparation militante des églises et de l’Etat, sur le modèle de la loi de 1905 ;
  2. La neutralité libérale de l’Etat à l’égard de toute religion, issue de la liberté de conscience définie par la Déclaration des Droits de l’homme de 1789 (art.10) et de la liberté de culte admise par la Constitution de 1791.

Le mot « laïcité » n’apparaît dans le dictionnaire du français qu’en 1871 – lorsque le Pape est enfermé au Vatican par les armées. Il n’est pas un concept universel, l’anglais ne retient par exemple que « secularism » qui signifie avant tout attachement au monde, au temporel, libre-pensée, doctrine des partisans de la laïcité, voire matérialisme. « Laical » et « laicize » ont été empruntés au français pour figurer ce terme abstrait du Grand Principe, qui n’a guère de signification pour les anglophones – d’où les incompréhensions anglaise et américaine. L’école « laïque » est ainsi pragmatiquement appelée « non-clerical » ou « undenominational » (sans appartenance revendiquée).

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La Convention Européenne des Droits de l’homme ne reconnaît qu’en négatif la liberté de conscience (art.9) et la non-discrimination (art.14) – pas « la laïcité » positive. Nombre d’Eglises sont officielles ou établies en Europe : au Royaume-Uni, au Danemark, en Finlande, en Suède jusqu’en 2000, en Grèce. Sans parler de la religiosité militante aux Etats-Unis où même le veau dollar se voit affublé de la devise « In God We Trust » !

En ces pays, la croyance a-t-elle pour cela plus de poids en politique ? Il est permis d’en douter. Au contraire, même : les gensdegôch n’ont pas à masquer leurs convictions tranquilles, élaborées en deux millénaires, sous des rodomontades en –isme et des appels aux barricades. La liberté, l’égalité, la fraternité, sont des valeurs issues des Evangiles ; elles ne sont pas nées toutes armées dans les cerveaux des bons sauvages révolutionnaires, même français…

Le dictionnaire Robert (éd. 1973) définit la laïcité comme « principe de séparation de la société civile et de la société religieuse, l’Etat n’exerçant aucun pouvoir religieux et les Eglises aucun pouvoir politique. » Force est donc de constater que la laïcité reste un concept négatif : on ne reconnaît pas, on ne finance pas (loi de 1905), on exclut de la sphère publique d’Etat (Constitution de 1958) – en contrepartie, les cultes n’ont pas à intervenir sur les institutions.

Cet aspect négatif a été transformé en argument de combat par les militants anticléricaux. L’histoire française a en effet été marquée – bien plus que d’autres ! – par la lutte entre les pouvoirs spirituels et temporels. Il faut dire que l’Eglise catholique, aveuglée d’orgueil, a exagéré : les pouvoirs de l’Inquisition se voulaient absolus, le Pape en ses Etats se voulait souverain et même « infaillible » ! Ils voulaient avoir le pas sur les rois et l’orthodoxie catholique condamnait par la mise à l’index – jusqu’en 1966 ! – tout écart aux textes (Copernic, Galilée, Montaigne, Descartes, Voltaire, Swift, La Fontaine, Fénelon, Diderot, La Mettrie, Pascal, Michelet, Baudelaire, Flaubert, Balzac, Stendhal, Lamartine, Hugo, Dumas, Kant, Zola, Gide, Beauvoir, Sartre, Kazantzakis…).

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Nombre de monarques ont pris du champ et secoué la tutelle : l’Angleterre où le roi s’est fait proclamer chef de l’Eglise par ses évêques, Philippe le Bel et le gallicanisme début 13ème siècle. Sous Louis XIV, monarque absolu adepte de « l’Etat c’est moi », l’évêque Bossuet défendra l’idée que le Pape et l’Eglise n’ont de pouvoir « que » spirituel. Les Lumières affirment avec raison le mouvement des idées et du libre-arbitre contre l’obscurantisme des croyances. L’éducation doit mettre en garde les petits d’hommes contre l’obéissance sans examen et contre le fanatisme. Mirabeau et Condorcet veulent arracher l’éducation aux prêtres pour former des citoyens. Rien d’étonnant à ce que le Pape ait condamné la Révolution et sa volonté de remplacer l’homme pécheur que seule la Grâce divine peut racheter (par l’intermédiaire de l’Eglise) en individu émancipé, fort de ses droits et de sa raison. La Restauration de 1814 va d’ailleurs faire de l’Eglise le soutien naturel aux forces conservatrices et ‘réactionnaires’ (ce qui veut dire désirant un retour de fait à l’Ancien Régime). Le Pape Grégoire XVI condamnera même le catholicisme « libéral ».

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Le conflit se focalisera sur l’enjeu scolaire : qui maîtrise l’enseignement maîtrise l’idéologie de l’avenir. L’Etat en France se veut justement interventionniste, porteur d’une idée contraignante du bien commun. Tout le militantisme ‘de gauche’ depuis deux siècles s’est investi pour garder la forteresse, ce pourquoi les « affaires » de foulard ou de maillot de bain (seins nus, torse nu, burkini) restent si sensibles. La loi Falloux (1850) libère l’enseignement scolaire, Jules Ferry expulse les Jésuites en 1880, l’enseignement primaire devient gratuit en 1881, les programmes non-confessionnels en 1882, le personnel doit être laïc en 1886. Le respect des différences et l’autonomie communautaire ne doit pas être poussée jusqu’à nier l’instance supérieure : la citoyenneté.

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Garantir à tous l’égalité devant la loi signifie contenir la guerre des tribus politiques, religieuses ou ethniques par une « volonté générale » supérieure. Clermont-Tonnerre en 1791 : « il faut tout refuser aux Juifs comme nation et accorder tout aux Juifs comme individus. » Deux siècles plus tard, la République dit (devrait dire) la même chose aux Musulmans.

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Mais la neutralité républicaine n’est pas la séparation radicale. Trois départements de l’Est, retournés à la France après la victoire de 1918, conservent leur régime de cultes reconnus à financement public… C’est donc que ce régime n’est pas contraire à la Constitution, puisque les deux suivantes de 1946 et 1958 ne l’ont nullement remis en cause ! En conséquence, la loi Debré de 1959 subventionne certains établissements confessionnels, sous condition contractuelle. Il s’agit donc d’impartialité plus que de séparation. La Décision du Conseil Constitutionnel du 19 novembre 2004 précise cette position moderne et de bon sens :

  • Elle interdit à quiconque de se prévaloir de ses croyances pour s’affranchir des règles communes.
  • Cette interdiction s’adresse aux individus dans leurs relations avec les collectivités publiques.
  • Elle ne limite la liberté religieuse que lorsqu’elle vise à nier l’Etat. Elle porte non sur la croyance (qui reste libre) mais sur son utilisation.
  • Elle rappelle que tout citoyen comme tout individu autorisé à demeurer sur le sol national doit respecter les règles communes définies par la loi.

Point d’ethnocentrisme jacobin visant à transformer l’homme – mais point non plus de laxisme laïc, ce qui favoriserait les radicaux intolérants. Le contrat social français sépare la justice du Bien. La première est du ressort de la loi, votée par les citoyens en société, et révisable. La seconde est du ressort des convictions de chacun, qui peuvent être religieuses et croire en une Vérité révélée, ou ressortir de l’usage humain de la raison.

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Une société sûre d’elle-même sait « jouer », elle sait prendre ses distances face aux valeurs, en évitant le pire qui est cet « esprit de sérieux » (Sartre) des militants de tous bords. Les Français aiment les guerres de religion pour un peu tout. Cela se traduit aujourd’hui par « des polémiques », et les médias en raffolent car elles font vendre. Mais le chiffre des ventes est-il le seul critère de la vérité ? A chacun de savoir raison garder et de privilégier toujours les procédures aux anathèmes : les règles et le droit sont des contraintes nécessaires de la vie en commun. Elles permettent de modérer et de socialiser.

La liberté de conscience est intérieure, la liberté d’exprimer et de manifester doit demeurer soumise à la loi.

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De l’Islam et de la politique

Dji souligne que le fondamentalisme n’est pas la religion populaire en Égypte. Il est vrai que les affrontements dits « confessionnels » sont souvent l’extension de conflits de voisinage ou de rivalités sociales (médecins et pharmaciens sont souvent coptes et non musulmans). Mais cette remarque rejoint ma réflexion sur l’islam et le développement. La diffusion de l’enseignement occidental par les missionnaires et leurs écoles a accru l’écart culturel entre les coptes, plus urbanisés, mieux engagés dans des activités économiques et intellectuelles – et les musulmans plus campagnards, en grande majorité analphabètes, se contentant d’entendre réciter le Coran. Pourtant, l’islam est un héritage commun de tous les Égyptiens ; on dit ici que « les coptes sont des musulmans qui vont à l’église le dimanche. » La vraie question, comme souvent, n’est pas confessionnelle mais politique.

bord du nil

Si les chrétiens ne menacent pas le pouvoir en place, ce n’est pas le cas des islamistes (ou musulmans intégristes), qui représentent la seule opposition au régime. La violence participe du jeu politique, elle justifie le pouvoir actuel et nie l’absence de représentation populaire. Si le parti unique a perdu sous Sadate son monopole juridique, il n’a pas abandonné ses autres privilèges, il verrouille l’accès au système. Un courant politique ne peut accéder au Parlement qu’après un filtrage du Tribunal des partis. Ce n’est qu’ensuite qu’il ira devant les électeurs. Les Frères musulmans n’ont pas d’habilitation – ce pour quoi ils remporteront la majorité lors des premières élections ouvertes à tous après la chute de Moubarak. Jusque là, moins de la moitié des électeurs vont voter puisque, de toute façon, cela ne change rien. Le Parti Démocratique national, au pouvoir depuis 1970, est de moins en moins légitime. D’où la démagogie dont a fait preuve le gouvernement envers les islamistes « modérés » pour s’assurer de leur bienveillance : on interdit des livres, on propose une loi exigeant des femmes l’autorisation de leur mari pour acquérir un passeport, on condamne pénalement les écrits athées, on arrête des Bahaïs sous prétexte « d’hérésie »…

felouque au bord du nil

Dji s’empresse d’éduquer nos esprits « déformés par la propagande médiatique occidentale » (dit-il) : « le foulard, ici, n’est pas un signe de militantisme religieux ; il sert surtout à protéger les cheveux longs de la poussière. » Dont acte. Mais il pourra faire tous ses efforts, nous ne pourrons pas croire que l’islam est une religion adaptée au siècle qui commence. Toutes les croyances ont eu leur phase d’intégrisme et de bêtise bornée, mais l’islam est encore en plein dedans : il suffit de voir comment les femmes musulmanes doivent s’habiller selon le rigorisme des pays.

femmes comment s habiller musulmane

L’Inquisition, la croisade, l’iconoclasme, la conversion forcée, le puritanisme – le christianisme a connu tout cela, la Révolution française et la soviétique aussi, sans parler de l’époque Mao… Mais on pouvait croire que l’humanité avait appris.

gamin musulman egypte

Las ! Il n’est est rien. La bêtise reste aussi universelle que l’amour : les talibans afghans ont détruit au canon les grands Bouddhas de Bamyan qui avaient défié les siècles. Au nom d’un Islam que l’on ne peut décidément pas trouver utile en politique pour le XXIème siècle – ou pour l’épanouissement de l’homme, tout simplement. L’islam aujourd’hui, version littérale, répond toujours à la définition que donnait Jacob Burckhardt du christianisme médiéval : « un tissu de foi et de préjugés, d’ignorance et d’illusions ».

nil au couchant

Nous nous couchons alors qu’il est à peine 21 heures. Chaque groupe est sur sa felouque. Le large pont a été couvert de matelas et entouré d’une bâche qui fait tente. La nuit est limpide, cloutée d’étoiles comme un voile transparent, de couleur inconnue sous nos climats.

La peur d’avoir froid cette nuit a fait trop s’habiller les inhabitués de l’aventure. Momie emmaillotée de bandelettes dans mon drap « sarcophage », j’ai reposé nu sur le Nil d’un sommeil immémorial, à la garde des étoiles qui sont les pharaons devenus dieux. Symboles. Notre barque est la dernière levée car la longueur du sommeil est une fonction de l’âge : dormir est un signe de jeunesse !

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Colique en randonnée berbère

Nous campons près du village d’Ighir n’Ighrazène. Les tentes sont installées au bord du torrent dont le bruit continu aide à s’endormir. Deux gamins poussiéreux mais amicaux nous observent. Nous leur donnons du chewing-gum et des stylos, ce qui devait être le but de leur présence après la curiosité. Même s’il fait chaud, nous dormons sous la tente. Mais la nuit a été dure, j’ai du me lever trois fois en catastrophe, à cause de la colique. Chier nu sous la lune, le nez dans la menthe, est de fait assez drôle. La température est heureusement douce, même à cette altitude. Hier midi, en effet, nous mettions soigneusement nos pastilles de purification dans l’eau des gourdes. Mais les cuisiniers berbères, s’ils se sont bien lavés les mains selon les instructions, ont pris de l’eau directement dans la rivière pour y nettoyer la salade et les tomates, que nous avons mangées cru.

Je me réveille déshydraté, ayant peu dormi, il paraît que je suis pâle et mou. Mais nous marchons doucement. Pascal, en blaguant, dit : « Alan, c’est une belle mécanique, mais il suffit d’un grain de sable. » Lorsque cela lui arrivera, un peu plus tard et pour plusieurs jours, il sera en pire état que moi. A un coude du torrent, près d’une source, Bernard arrive à ramasser dans une boite de conserve des paillettes argentées qui stagnent sur la rive. Elles brillent comme de l’argent, mais il s’agit peut-être seulement de plomb argentifère.

La montée est progressive. De petites filles d’une douzaine d’années avancent, courbées en deux sous d’énormes bottes de foin frais coupé. Elles se rendent au souk local d’Abachou. Elles ont le costume traditionnel de la région, une sorte de boubou très coloré, et portent un foulard sur la tête.

Les hommes et les garçons sont habillés le plus souvent à l’européenne, de pantalons de survêtements et de vieux tee-shirts. Certains portent, par-dessus, la djellaba ou la gandoura de laine. Il ne fait pas chaud ici, le soir venu.

A la pause de midi, au bord du torrent, au Vieux-Abachou, les Berbères installent le pique-nique, débâtent les mules, et préparent le repas. Tomates et concombres sont encore lavés directement dans l’eau du torrent ; la vaisselle y sera faite aussi. On peut toujours mettre des pastilles dans l’eau à boire ! Mais cette fois je suis prudent et j’évite les crudités. Réhydraté par le thé depuis ce matin, je revis.

Les villages succèdent aux champs en terrasse qui paraissent, de loin, des rubans accrochés aux flancs de la montagne. Le jeu des couleurs est fascinant en cette saison, du jeune au vert tendre, du gris à l’ocre rouge, tout cela sous le bleu pur du ciel. La Berbérie est un beau pays. Des gamins nous suivent toujours un moment lorsqu’ils nous voient ; ils nous sortent les seuls mots de français qu’ils aient aussitôt appris : « bonjour », « donne-moi un stylo », « un bonbon ». Au premier village après la halte de midi, un petit d’environ 7 ans au beau visage avait le vrai type berbère aux cheveux bruns, aux grands yeux. Ses dents de lait commençaient à tomber et son tee-shirt était déchiré sur la poitrine. Je lui ai donné mes derniers chewing-gums. Sa petite main était ridée par la terre.

Nous montons encore en altitude. Des troupeaux sont disséminés sur la montagne. Du haut, des gamins crient pour se faire remarquer. Nous atteignons 2200 m au col Tizi n’Tighist et faisons la pause vespérale sur un versant herbu, garni aussi de coussins épineux. De l’eau coule encore dans le coin. Il y en a partout.

Le soir, je suis fatigué mais moins qu’hier. Je commence à trouver le rythme. Pastis, puis Poire Williams apportés de France par les uns et les autres pour les fraîcheurs vespérales ; le repas ne peut ensuite qu’être joyeux. Nous faisons plus ample connaissance avec les Berbères qui nous accompagnent. Il y a deux Mohammed, le chef des muletiers et le cuistot ; il y a un Ahmet, et le benjamin, Mimoun qui déclare avoir 19 ans. Il en paraît 16 avec sa face ronde et son corps fluet. Le coucher du soleil envahit les montagnes de rose et de violet, en dégradé. La nuit est très étoilée, immense. Il ne fait pas si froid, bien que nous dormions à 2400 m.

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