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Yves Bréhèret, Les cosaques

Apparus vers l’an 800 sur les frontières sud de la Russie, les cosaques du Don et de la Volga sont devenus à la fois des révoltés perpétuels contre le pouvoir central, pionniers des confins et une cavalerie précieuse pour repousser les assauts des Mongols et les Turcs dans l’empire du tsar. Cavaliers émérites de la steppe, tout jeune homme s’entraîne au djiguite, la virtuosité à cheval qui permet non seulement de tenir en selle en tout temps, mais aussi d’éviter les lances ou les tirs, en restant toujours mobile.

« Ils ont surgi de rien, les vagabonds de la terre. Ils sont venus de la steppe balayée par les invasions » p.9. Le style est donné : lyrique. L’auteur conte une légende, moins historien que journaliste qui sait mettre en scène. Mais l’histoire populaire est un plaisir lorsqu’elle s’appuie sur des sources fiables ; l’étendue de la bibliographie en fin de volume rassure sur ce point.

Car les cosaques sont un peuple mythique. Petchenègues, Zaporogues, Ukrainiens, mêlés par les conquêtes et les viols d’indigènes, « ils ne forment pas une nation, ne sont pas issus d’une même race » p.10. Ce sont des pillards en liberté, mais chrétiens orthodoxes. De ces « bon sauvages », le grand Tolstoï en a fait un roman. Mais il se situe à son époque – romantique. Yves Bréhérèt se situe sur un autre plan ; il embrasse l’histoire pour chanter l’épopée des premières bandes qui s’établissent autour du Don et se terminent par la trahison anglaise en 1946, qui livre les derniers régiments cosaques « blancs » aux sbires de Staline.

Juste après 1968, qui méprisait l’armée et récusait toutes les formes d’autorité, l’éditeur Balland a composé une collection sur les « corps d’élite » des armées du monde. Dont, pour la Russie, les cosaques. Yves Bréhèret, grand reporter au Figaro est mort en 2016 ; il aimait l’armée et l’exaltation virile qu’elle procurait.

Les « oies sauvages » se trouvent des chefs successifs, les Atamans, Iermak Timotheievitch en marche vers l’est, Stienka Razine sur la Volga, Bogdan Khmelnitsky en Ukraine, Ivan Mazeppa dans la steppe, Emilian Pougatchev qui se dit tsar contre Catherine II, Matvei Ivanovitch Platov contre l’invasion de Napoléon, Iakov Pétrovitch Baklanov le diable du Caucase, Alexis Maximovitch Kalédine au sceptre brisé, Krasnov sous les Rouges, Boudionny pour la Révolution, Simon Petlioura pour l’indépendance de l’Ukraine contre Staline, enfin Helmut von Pannwitz le dernier Ataman des cosaques ralliés à Hitler.

La forme choisie, vivante, imagée, se lit avec bonheur. De nouveaux livres sont parus sur « les cosaques » depuis cette date, mais pas avec cette verve, ce plaisir de conter et d’embrasser la mentalité de ces guerriers qui commençaient à 15 ans, épris avant tout d’indépendance.

Yves Bréhèret, Les cosaques, Balland 1972, 366 pages et 68 photos noir et blanc, occasion €19.40

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Laïque cité

La laïcité : tout le monde en parle et personne ne sait vraiment ce que c’est… notamment les textes officiels français ! Tous ignorent le terme « laïcité » et, quand ils emploient le mot « laïc », c’est dans des sens différents. « La République est laïque », affirme la Constitution de 1958, mais ce que cela signifie concrètement n’est écrit nulle part. Si l’on remonte aux débats parlementaires de la Constitution de 1946, on observe deux conceptions alors affrontées :

  1. La séparation militante des églises et de l’Etat, sur le modèle de la loi de 1905 ;
  2. La neutralité libérale de l’Etat à l’égard de toute religion, issue de la liberté de conscience définie par la Déclaration des Droits de l’homme de 1789 (art.10) et de la liberté de culte admise par la Constitution de 1791.

Le mot « laïcité » n’apparaît dans le dictionnaire du français qu’en 1871 – lorsque le Pape est enfermé au Vatican par les armées. Il n’est pas un concept universel, l’anglais ne retient par exemple que « secularism » qui signifie avant tout attachement au monde, au temporel, libre-pensée, doctrine des partisans de la laïcité, voire matérialisme. « Laical » et « laicize » ont été empruntés au français pour figurer ce terme abstrait du Grand Principe, qui n’a guère de signification pour les anglophones – d’où les incompréhensions anglaise et américaine. L’école « laïque » est ainsi pragmatiquement appelée « non-clerical » ou « undenominational » (sans appartenance revendiquée).

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La Convention Européenne des Droits de l’homme ne reconnaît qu’en négatif la liberté de conscience (art.9) et la non-discrimination (art.14) – pas « la laïcité » positive. Nombre d’Eglises sont officielles ou établies en Europe : au Royaume-Uni, au Danemark, en Finlande, en Suède jusqu’en 2000, en Grèce. Sans parler de la religiosité militante aux Etats-Unis où même le veau dollar se voit affublé de la devise « In God We Trust » !

En ces pays, la croyance a-t-elle pour cela plus de poids en politique ? Il est permis d’en douter. Au contraire, même : les gensdegôch n’ont pas à masquer leurs convictions tranquilles, élaborées en deux millénaires, sous des rodomontades en –isme et des appels aux barricades. La liberté, l’égalité, la fraternité, sont des valeurs issues des Evangiles ; elles ne sont pas nées toutes armées dans les cerveaux des bons sauvages révolutionnaires, même français…

Le dictionnaire Robert (éd. 1973) définit la laïcité comme « principe de séparation de la société civile et de la société religieuse, l’Etat n’exerçant aucun pouvoir religieux et les Eglises aucun pouvoir politique. » Force est donc de constater que la laïcité reste un concept négatif : on ne reconnaît pas, on ne finance pas (loi de 1905), on exclut de la sphère publique d’Etat (Constitution de 1958) – en contrepartie, les cultes n’ont pas à intervenir sur les institutions.

Cet aspect négatif a été transformé en argument de combat par les militants anticléricaux. L’histoire française a en effet été marquée – bien plus que d’autres ! – par la lutte entre les pouvoirs spirituels et temporels. Il faut dire que l’Eglise catholique, aveuglée d’orgueil, a exagéré : les pouvoirs de l’Inquisition se voulaient absolus, le Pape en ses Etats se voulait souverain et même « infaillible » ! Ils voulaient avoir le pas sur les rois et l’orthodoxie catholique condamnait par la mise à l’index – jusqu’en 1966 ! – tout écart aux textes (Copernic, Galilée, Montaigne, Descartes, Voltaire, Swift, La Fontaine, Fénelon, Diderot, La Mettrie, Pascal, Michelet, Baudelaire, Flaubert, Balzac, Stendhal, Lamartine, Hugo, Dumas, Kant, Zola, Gide, Beauvoir, Sartre, Kazantzakis…).

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Nombre de monarques ont pris du champ et secoué la tutelle : l’Angleterre où le roi s’est fait proclamer chef de l’Eglise par ses évêques, Philippe le Bel et le gallicanisme début 13ème siècle. Sous Louis XIV, monarque absolu adepte de « l’Etat c’est moi », l’évêque Bossuet défendra l’idée que le Pape et l’Eglise n’ont de pouvoir « que » spirituel. Les Lumières affirment avec raison le mouvement des idées et du libre-arbitre contre l’obscurantisme des croyances. L’éducation doit mettre en garde les petits d’hommes contre l’obéissance sans examen et contre le fanatisme. Mirabeau et Condorcet veulent arracher l’éducation aux prêtres pour former des citoyens. Rien d’étonnant à ce que le Pape ait condamné la Révolution et sa volonté de remplacer l’homme pécheur que seule la Grâce divine peut racheter (par l’intermédiaire de l’Eglise) en individu émancipé, fort de ses droits et de sa raison. La Restauration de 1814 va d’ailleurs faire de l’Eglise le soutien naturel aux forces conservatrices et ‘réactionnaires’ (ce qui veut dire désirant un retour de fait à l’Ancien Régime). Le Pape Grégoire XVI condamnera même le catholicisme « libéral ».

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Le conflit se focalisera sur l’enjeu scolaire : qui maîtrise l’enseignement maîtrise l’idéologie de l’avenir. L’Etat en France se veut justement interventionniste, porteur d’une idée contraignante du bien commun. Tout le militantisme ‘de gauche’ depuis deux siècles s’est investi pour garder la forteresse, ce pourquoi les « affaires » de foulard ou de maillot de bain (seins nus, torse nu, burkini) restent si sensibles. La loi Falloux (1850) libère l’enseignement scolaire, Jules Ferry expulse les Jésuites en 1880, l’enseignement primaire devient gratuit en 1881, les programmes non-confessionnels en 1882, le personnel doit être laïc en 1886. Le respect des différences et l’autonomie communautaire ne doit pas être poussée jusqu’à nier l’instance supérieure : la citoyenneté.

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Garantir à tous l’égalité devant la loi signifie contenir la guerre des tribus politiques, religieuses ou ethniques par une « volonté générale » supérieure. Clermont-Tonnerre en 1791 : « il faut tout refuser aux Juifs comme nation et accorder tout aux Juifs comme individus. » Deux siècles plus tard, la République dit (devrait dire) la même chose aux Musulmans.

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Mais la neutralité républicaine n’est pas la séparation radicale. Trois départements de l’Est, retournés à la France après la victoire de 1918, conservent leur régime de cultes reconnus à financement public… C’est donc que ce régime n’est pas contraire à la Constitution, puisque les deux suivantes de 1946 et 1958 ne l’ont nullement remis en cause ! En conséquence, la loi Debré de 1959 subventionne certains établissements confessionnels, sous condition contractuelle. Il s’agit donc d’impartialité plus que de séparation. La Décision du Conseil Constitutionnel du 19 novembre 2004 précise cette position moderne et de bon sens :

  • Elle interdit à quiconque de se prévaloir de ses croyances pour s’affranchir des règles communes.
  • Cette interdiction s’adresse aux individus dans leurs relations avec les collectivités publiques.
  • Elle ne limite la liberté religieuse que lorsqu’elle vise à nier l’Etat. Elle porte non sur la croyance (qui reste libre) mais sur son utilisation.
  • Elle rappelle que tout citoyen comme tout individu autorisé à demeurer sur le sol national doit respecter les règles communes définies par la loi.

Point d’ethnocentrisme jacobin visant à transformer l’homme – mais point non plus de laxisme laïc, ce qui favoriserait les radicaux intolérants. Le contrat social français sépare la justice du Bien. La première est du ressort de la loi, votée par les citoyens en société, et révisable. La seconde est du ressort des convictions de chacun, qui peuvent être religieuses et croire en une Vérité révélée, ou ressortir de l’usage humain de la raison.

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Une société sûre d’elle-même sait « jouer », elle sait prendre ses distances face aux valeurs, en évitant le pire qui est cet « esprit de sérieux » (Sartre) des militants de tous bords. Les Français aiment les guerres de religion pour un peu tout. Cela se traduit aujourd’hui par « des polémiques », et les médias en raffolent car elles font vendre. Mais le chiffre des ventes est-il le seul critère de la vérité ? A chacun de savoir raison garder et de privilégier toujours les procédures aux anathèmes : les règles et le droit sont des contraintes nécessaires de la vie en commun. Elles permettent de modérer et de socialiser.

La liberté de conscience est intérieure, la liberté d’exprimer et de manifester doit demeurer soumise à la loi.

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Laïcité

Tout le monde en parle et personne ne sait vraiment ce que c’est… notamment les textes officiels français !

Tous ignorent le terme « laïcité » et, quand ils emploient le mot « laïc », c’est dans des sens différents. « La République est laïque », affirme la Constitution de 1958, mais la définition de ce que cela signifie n’est écrite nulle part. Si l’on remonte aux débats parlementaires de la Constitution de 1946, on observe deux conceptions alors affrontées :

  1. La séparation militante des églises et de l’État, sur le modèle de la loi de 1905 ;
  2. La neutralité de l’État à l’égard de toute religion, issue de la liberté de conscience définie par la Déclaration des Droits de l’homme de 1789 (art.10) et de la liberté de culte admise par la Constitution de 1791.

Le mot « laïcité » n’apparaît dans le dictionnaire du français qu’en 1871 – lorsque le Pape est enfermé au Vatican par les armées. Il n’est pas un concept universel, l’anglais ne retient par exemple que « secularism » qui signifie avant tout attachement au monde, au temporel, libre-pensée, doctrine des partisans de la laïcité, voire matérialisme. « Laical » et « laicize » ont été empruntés au français pour figurer ce terme abstrait du Grand Principe, qui n’a guère de signification pour les anglophones. L’école « laïque » est ainsi pragmatiquement appelée « non-clerical » ou « undenominational » (sans appartenance revendiquée).

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La Convention Européenne des Droits de l’homme ne reconnaît que la liberté de conscience (art.9) et la non-discrimination (art.14) – pas « la laïcité ». Nombre d’Églises sont officielles ou établies en Europe : au Royaume-Uni, au Danemark, en Finlande, en Suède jusqu’en 2000, en Grèce. La croyance y a-t-elle pour cela plus de poids en politique ? Il est permis d’en douter. Au contraire, même : les gens de gauche n’ont pas à masquer leurs convictions tranquilles, élaborées en deux millénaires, sous des rodomontades en –isme et des appels aux barricades. La liberté, l’égalité, la fraternité, sont des valeurs issues des Évangiles ; elles ne sont pas nées toutes armées dans les cerveaux pages blanches des Révolutionnaires, même français…

Le dictionnaire Robert (éd. 1973) définit la laïcité comme « principe de séparation de la société civile et de la société religieuse, l’État n’exerçant aucun pouvoir religieux et les Églises aucun pouvoir politique. » Force est donc de constater que la laïcité reste un concept négatif : on ne reconnaît pas, on ne finance pas (loi de 1905), on exclut de la sphère publique d’État (Constitution de 1958).

laicité ecole

Cet aspect négatif a été transformé en argument de combat par les militants anticléricaux.

L’histoire française a en effet été marquée – bien plus que d’autres ! – par la lutte entre les pouvoirs spirituels et temporels. Il faut dire que l’Église, aveuglée d’orgueil, a exagéré : les pouvoirs de l’Inquisition se voulaient absolus, le Pape en ses États se voulait souverain et ayant le pas sur les rois, l’orthodoxie catholique condamnait tout écart aux textes (Galilée, Voltaire, Diderot, La Mettrie…). Nombre de monarques ont pris du champ et secoué la tutelle : l’Angleterre où le roi s’est fait proclamer chef de l’Église par ses évêques, Philippe le Bel et le gallicanisme début 13ème siècle. Sous Louis XIV, monarque absolu adepte de « l’État c’est moi », l’évêque Bossuet défendra l’idée que le Pape et l’Église n’ont de pouvoir « que » spirituel.

Les Lumières affirment avec raison le mouvement des idées et du libre-arbitre contre l’obscurantisme des croyances. L’éducation doit mettre en garde les petits d’hommes contre l’obéissance sans examen et contre le fanatisme. Mirabeau et Condorcet veulent arracher l’éducation aux prêtres pour former des citoyens. Rien d’étonnant à ce que le Pape ait condamné la Révolution et sa volonté de remplacer l’homme pécheur que seule la Grâce divine peut racheter (par l’intermédiaire de l’Église) en individu émancipé, fort de ses droits et de sa raison. La Restauration de 1814 va d’ailleurs faire de l’Église le soutien naturel aux forces conservatrices et ‘réactionnaires’ (ce qui veut dire ‘désirant un retour de fait à l’Ancien Régime’). Le Pape Grégoire XVI condamnera même le catholicisme « libéral ».

Le conflit se focalisera sur l’enjeu scolaire : qui maîtrise l’enseignement maîtrise l’idéologie de l’avenir. L’État en France se veut interventionniste, porteur d’une idée du bien commun. Tout le militantisme ‘de gauche’ depuis deux siècles s’est investi pour garder la forteresse, ce pourquoi les « affaires » de voile restent si sensibles. La loi Falloux libère l’enseignement scolaire en 1850, Jules Ferry expulse les Jésuites en 1880, l’enseignement primaire devient gratuit en 1881, les programmes non-confessionnels en 1882, le personnel doit être laïc en 1886. Le respect des différences et l’autonomie communautaire ne doivent pas être poussés jusqu’à nier l’instance supérieure : la citoyenneté. Garantir à tous l’égalité devant la loi signifie contenir la guerre des tribus politiques, religieuses ou ethniques par la « volonté générale » – supérieure. Clermont-Tonnerre en 1791 : « il faut tout refuser aux Juifs comme nation et accorder tout aux Juifs comme individus. » Deux siècles plus tard, la République tente de dire la même chose aux Musulmans (dont les plus sectaires n’écoutent pas).

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Mais la neutralité républicaine n’est pas la séparation radicale.

Trois départements de l’Est, retournés à la France après la victoire de 1918, conservent leur régime de cultes reconnus à financement public… C’est donc que ce régime n’est pas contraire à la Constitution, puisque les deux Constitutions de 1946 et 1958 ne l’ont nullement remis en cause ! En conséquence, la loi Debré de 1959 subventionne certains établissements confessionnels, sous condition contractuelle. Il s’agit donc d’impartialité plus que de séparation. La Décision du Conseil Constitutionnel du 19 novembre 2004 précise cette position moderne et de bon sens :

  • Elle interdit à quiconque de se prévaloir de ses croyances pour s’affranchir des règles communes.
  • Cette interdiction s’adresse aux individus dans leurs relations avec les collectivités publiques.
  • Elle ne limite la liberté religieuse que lorsqu’elle vise à nier l’État. Elle porte non sur la croyance (qui reste libre) mais sur son utilisation.
  • Elle rappelle que tout citoyen comme tout individu autorisé à demeurer sur le sol national doit respecter les règles communes définies par la loi.

Point d’ethnocentrisme jacobin visant à transformer l’homme – mais point non plus de laxisme laïc, ce qui favoriserait les radicaux intolérants. Le contrat social français sépare la justice du Bien. La première est du ressort de la loi, votée par les citoyens en société, et révisable. La seconde est du ressort des convictions de chacun, qui peuvent être religieuses et croire en une Vérité révélée, ou ressortir de l’usage humain de la raison.

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Une société sûre d’elle-même sait « jouer », elle sait prendre ses distances face aux valeurs, en évitant le pire : cet « esprit de sérieux » (Sartre) des militants de tous bords.

Les Français aiment les guerres de religion pour un peu tout. Cela se traduit aujourd’hui par « des polémiques », et les média en raffolent car elles font vendre. Mais le chiffre des ventes est-il le seul critère de la vérité ? À chacun de savoir raison garder et de privilégier toujours les procédures aux anathèmes : les règles et le droit sont des contraintes nécessaires de la vie en commun. Elles permettent de modérer et de socialiser.

La liberté de conscience est intérieure, la liberté d’exprimer et de manifester doit demeurer soumise à la loi. Encore plus la liberté d’agir selon ses seules convictions intimes !

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Patti Smith, Just kids

patti smith just kids folio
La vie et l’œuvre de deux enfants du siècle (le précédent), nés sous les mœurs autoritaires de l’avant-68 et qui se sont cherchés longtemps après l’an 01. Née à Chicago en 1946 et ayant passé sa jeunesse dans le South Jersey, Patti, l’aînée de trois enfants, est le chef de la fratrie. Elle joue à la guerre avec les garçons, torse nu, jusqu’à ce que sa mère, vers ses 11 ans, lui enjoigne de mettre une chemise. Premier choc. Le second est lorsqu’elle « tombe » enceinte à 20 ans (tant était grande la naïveté sur le sexe, dans ces années post-guerre où le christianisme puritain mettait un voile sur tout ce qu’on ne doit ni dire ni savoir). Elle abandonnera le bébé à la naissance car – en bonne catholique – elle ne peut avorter. Sait-il aujourd’hui qui est sa célèbre de mère ?

Sans argent, en 1967, elle trouve 32 $ dans un sac à main oublié dans une cabine téléphonique, ce qui lui permet de prendre le bus pour New York afin de devenir artiste. Elle ne voit pas trop ce que c’est, mais elle veut. Elle a beaucoup lu enfant, Patti, elle dessine et écrit de la poésie inspirée par Arthur Rimbaud et Bob Dylan ; elle croit pouvoir vivre de ses talents. Génération gâtée d’après-guerre (malgré une relative austérité), tout lui semble possible. Elle est née au tout début du baby-boom et le monde recommence avec sa génération.

Dans la bohème de la fin des années 60, elle rencontre Robert Mapplethorpe, né la même année et qui squatte l’appartement d’un copain. Il est le troisième de six enfants d’une famille elle aussi catholique – mais lui tendance LSD. Gentil mais tourmenté, fantasmant sur le Christ nu torturé sur la croix, Robert se découvrira tard homo – tendance sado-maso. Les interdits et les affres de la pureté, dans le catholicisme comme dans l’islam, révèlent et suscitent plus qu’ailleurs l’homosexualité. Mais cela ne va pas empêcher le couple de vivre comme frère et sœur, baisant à l’occasion mais s’épaulant surtout l’un et l’autre, toujours présents à l’alter ego. Ils sont naïfs et idéalistes, pas du tout politiques, convaincus que l’art les possède et qu’ils vont émerger.

Ce sont juste des enfants… Patti fait de petits boulots en librairies ou magasins, Robert déménage ou vend ses charmes fous ; elle dessine et poétise, lui peint selon Andy Warhol, colle et bâtit des « installations » avant de découvrir le Polaroid, puis la photo. De 1967 à 1989, où il mourra du sida, Mapplethorpe ne quitte jamais Smith. Les deux vivent ensembles ou à quelques maisons, couchent souvent dans le même lit, connaissent leurs compagnons respectifs. Ils se voient tous les jours, se conseillent et se réconfortent mutuellement. La photo prise en 1967 à Coney Island par un photographe ambulant, qui orne la couverture, montre combien ils sont jeunes, beaux et sensuels – seulement des gamins.

Dans la société de consommation et de confort des années 60 et 70, ils pourront ignorer le mal et croire en leur « étoile bleue ». Ils sont pareils aux Enfants terribles de Cocteau, isolés dans leur monde, celui de la création comme jeu. Même les gratte-ciel de New York leur apparaissent splendides : « C’étaient des monuments à l’esprit arrogant mais philanthrope de l’Amérique » p.40. Lorsque que Patti rencontre pour la première fois Robert, il lui apparaît innocent, vulnérable, offert : « Sur un lit de métal très simple, un garçon était couché. Pâle et mince, avec des masses de boucles brunes, il dormait torse nu, des colliers de perles autour du cou » p.38. Description a minima, sentiment pudique, mais profondeur de l’empreinte.

L’argent ? Ils n’en ont pas et il est dur à gagner pour se loger et se nourrir. Mais la Beat generation est « trop jeune pour ce genre de soucis. La liberté suffisait à me satisfaire » p.63, déclare Patti Smith. Car tous les carcans religieux, moraux, sociaux, deviennent insupportables à la jeunesse en explosion démographique après deux guerres éprouvantes. On vit nu, on expose sa sexualité naturelle, on se met en couple pour se tenir chaud mais sans se lier, on s’envole avec haschisch, marijuana et LSD, on croit en son étoile… Les conventions sont laissées de côté, comme les slips et les soutiens-gorge, il n’y a rien entre les choses et soi, on s’offre, on se frotte, on expérimente. De vrais gosses. « Quand je mangeais avec les mains, il trouvait que ça attirait trop l’attention, alors qu’il était torse nu dans le bar, avec plusieurs colliers de petites perles et un gilet de peau de mouton brodée » p.82.

robert mapplethorpe

Le Chelsea Hotel et le Max’s Kansas City Restaurant étaient les lieux magique du Village où artistes, producteurs, acteurs, écrivains, chanteurs, se côtoient et se reconnaissent. Patti et Robert s’y coulent avec délice, y lient connaissance. Mais il faudra des années et des coaches pour qu’ils émergent. Ils doivent auparavant se trouver, ce qui veut dire découvrir leur talent particulier. Robert dans les affres de sa sexualité déviante (pour un catho) et Patti parce qu’elle ne poursuit rien jusqu’au bout. Même si elle a beaucoup lu, enfant et adolescente, elle reste d’une ingénuité confondante. Sur le sexe : « Je croyais qu’un homme devient homosexuel lorsqu’il ne trouve pas la femme qu’il fallait pour le sauver, conception fausse que m’avait inspirée l’union tragique de Rimbaud et Verlaine » p.97.

Allen Ginsberg le poète, puis Bobby Neuwirth l’alter ego de Bob Dylan, propulsent Patti Smith sur la scène, dès qu’elle a modernisé « à la Keith Robert » sa coiffure de bonne sœur. Ce sont John McKendry, responsable photo du MOMA, et Sam Wagstaff, mécène et amant de 25 ans plus vieux, qui propulseront Robert Mapplethorpe et feront reconnaître son talent. « L’artiste anime ses œuvres de la même façon qu’un enfant anime ses jouets. Que ce soit pour l’art ou pour la vie, Robert insufflait aux objets son élan créateur, sa puissance sexuelle sacrée » p.165.

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Pendant ces années disparaissent Brian Jones, Janis Joplin, Jimi Hendrix, Jim Morrison, tous à moins de 30 ans – un peu plus tard Andy Warhol. Difficile de se faire une place après ces géants. « Tu te piques pas et t’es pas lesbienne. Mais qu’est-ce que tu fabriques en réalité ? » (p.256) s’exclame devant Patti l’auteur de théâtre Tony Ingrassia. La provocation et la transgression sont en effet l’essence de l’art contemporain depuis Marcel Duchamp et les Surréalistes – et il faut toujours aller plus loin. Sauf quand on a du talent, ce qui est très rare.

Patti et Robert en ont, ils le cultivent l’un par l’autre, et c’est ce qui fait de ce livre non seulement un document sur cette époque farouchement contre-islamique (que des perversions et des abominations !) mais aussi un cri d’amour (tout aussi haram).

Patti Smith va se marier avec Fred Smith, sans changer de patronyme ; elle aura deux enfants de plus. Elle chantera ses poèmes avant de monter un groupe de rock, tout en poursuivant le dessin. Robert décédera su sida peu après son mentor amant Sam, à 44 ans.

Ils étaient jeunes, ils étaient beaux, ils étaient de la génération d’avant, portée par la vague d’optimisme d’après-guerre. Pour eux, le monde tout entier était un terrain de jeu magique et l’art tout simplement un mode de vie. Ce monde a disparu dans la permanente « crise » de l’économie, de la politique, des soubresauts du monde, des valeurs et des raisons de vivre. Les pisse-froid qui se raidissent à la seule vision d’un torse nu ne pourront jamais approcher l’art, ni sentir la texture même de la vie frémissante, ni s’élever même à une quelconque spiritualité – qui récuse la forme pour une sorte d’abandon émerveillé.

Patti Smith nous rappelle avec justesse, en hommage à son ami disparu, que seule la liberté est première – car elle permet tous les possibles.

Patti Smith, Just kids, 2010, Folio 2013, 416 pages, €8.00

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L’inculture française du droit

« France, mère des arts, des armes et des lois », chantait Joachim du Bellay dans cette récitation que l’on apprenait enfant. Plus maintenant : les lois, les politiciens ont tendance à s’asseoir dessus. Plus la gauche que la droite, notons-le, sous le prétexte datant que 1793 que « le peuple en armes » (aujourd’hui en parti constitué) est Souverain et fait ce qu’il veut. Ce qui s’est traduit par cette phrase célèbre du député socialiste André Laignel en 1981 : « être politiquement minoritaire rend la position (…) juridiquement erronée ». Autre version de « la force prime le droit » que l’on croyait pourtant… d’Ancien régime.

Ce fascisme des masses est le germe totalitaire du projet socialiste. Il ne reste germe que là où existent des contrepouvoirs ; il se réalise bien vite là où il n’en existe pas : on se souvient du « socialisme réalisé » sous Brejnev. Car pour le socialisme, héritier de la philosophie marxiste, le Bien ne se discute pas. Quiconque s’élève contre l’interprétation qu’en font les avant-gardes éclairées du parti progressiste est aussitôt suppôt du Mal. Le « peuple en armes », capté par les quelques-uns du parti, a toujours raison : le droit du plus fort est toujours le meilleur.

Heureusement, grâce au général de Gaulle (accusé de coup d’État permanent par un cacique de la démocratie « populaire »), la Constitution de la Vème République est un contrepouvoir puissant : elle dit le droit. Les règles du jeu entre partis sont clairement établies, ce qui n’empêche nullement à la politique de s’exercer – mais avec des garde-fous. Car des « fous », il y en a. A droite comme à gauche, mais plus à gauche, puisque la droite n’a jamais prétendu faire le Bien pour tous, seulement défendre des intérêts de catégorie.

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C’est bien la droite qui, sous le précédent gouvernement, militait avec ardeur pour augmenter le nombre des lois mémorielles. Dans un article du Débat de septembre 2012 (n°171), Robert Badinter expose dans un article éclairant la décision du Conseil constitutionnel du 28 février 2012. « Les lois ne sont pas des panneaux d’affichage électoraliste », écrit-il. Si le Parlement a le droit de commémorer ce qu’il veut, il ne peut déroger au droit. Or décider de l’histoire « juste » et qualifier juridiquement de « crimes » des faits qui se sont produits il y a un siècle ou plus (comme le génocide arménien, vendéen, ou la traite négrière) est « un errement » du droit. Un Parlement peut défendre des normes pour lutter contre le racisme ou la xénophobie, mais le constituant n’a pas reconnu au Parlement le pouvoir juridique de reconnaître un génocide. C’est là travail d’historien, pas de juriste. S’il le fait, le Parlement « s’arroge à lui-même le pouvoir de qualifier un fait de crime au mépris du principe de l’indépendance de l’autorité judiciaire et celui de la séparation des pouvoirs ». Le révisionnisme, qui nie la réalité de la Shoah, est différent : un tribunal a jugé après débats contradictoires et publics, celui de Nuremberg, et la France a ratifié ce jugement. Rien de tel pour la traite nègre ou l’extermination des Arméniens.

Le droit a triomphé de la démagogie en ramenant la raison où les passions se déchaînaient.

C’est bien la gauche qui, sous l’actuel gouvernement, a voulu instaurer une imposition extraordinaire du droit commun. La Constitution a repris en Préambule la Déclaration des droits de 1789. « La loi doit être la même pour tous » : c’est ainsi que l’assiette de l’impôt sur le revenu, fixée en France pour tous par foyer fiscal, ne peut s’appliquer par dérogation aux individus, même s’ils gagnent plus d’un million d’euros par an.

« Une contribution commune est indispensable. Elle doit être également répartie entre tous les Citoyens, en raison de leurs facultés ». Les facultés des citoyens ne sauraient être des revenus à venir ou hypothétiques, ils doivent être réels et réalisés.

Le préambule de la Constitution de 1946, repris lui aussi dans la Constitution de la Vème République, ne dit pas autre chose. « La Nation proclame la solidarité et l’égalité de tous les Français devant les charges qui résultent des calamités nationales. » Solidarité, donc pas d’exceptions (en ce cas, les niches fiscales pourraient être illégales), mais égalité (donc ni privilèges, ni confiscation). Dans la décision du 29 décembre 2012, le Conseil constitutionnel a jugé en droit :

  • Sur les niches fiscales, le plafond majoré de 18 000 € et 4 % du revenu imposable pour des réductions d’impôt accordées au titre d’investissement outre-mer ou pour le financement en capital d’œuvres filmiques « permettait à certains contribuables de limiter la progressivité de l’impôt sur le revenu dans des conditions qui entraînent une rupture caractérisée de l’égalité devant les charges publiques. » En conséquence, le 4% est censuré car plus avantageux pour les hauts revenus (4% de 10 000€ est un avantage moindre que 4% de 100 000€), mais les niches maintenues, car également accessibles à tous.
  • Sur l’exception corse, « sans motif légitime », le Conseil a jugé contraire à l’égalité de tous les Français le « régime fiscal dérogatoire applicable aux successions sur les immeubles situés dans les départements de Corse ». C’était un usage octroyé par Napoléon, c’est désormais jugé non démocratique.
  • Sur les retraites complémentaires chapeaux, « le Conseil a jugé ce nouveau niveau d’imposition, en ce qu’il fait peser sur les retraités concernés une charge excessive au regard de cette faculté contributive, contraire à l’égalité devant les charges publiques. » Même chose sur le taux d’imposition des bons anonymes à 90,5 % et sur les stock-options et actions gratuites dont l’impôt serait passé à 73 ou 77%.
  • En revanche, l’augmentation générale des prélèvements, l’imposition accentuée des gains du capital et l’augmentation des tranches IR et ISF ne sont pas contraires à la Constitution parce que du ressort des politiques.

Rappelons aussi qu’il est parfaitement légitime selon la Constitution d’exprimer son opinion librement, d’avoir une propriété privée, d’aller installer sa résidence à l’étranger en emportant ses biens. « Tout ce qui n’est pas défendu par la Loi ne peut être empêché ».

Les rappels au droit paraissent de bon sens. Mais s’ils manifestent la vigueur de la règle du jeu politique commune, décidée en 1958, ils disent aussi avec force la dérive sectaire des technocrates politiciens. Le droit ? – connais pas. Au pays de Bodin et Montesquieu, cette ignorance de la loi au profit de la force est une tentation totalitaire propre à la France (qui la rapproche de la Russie de Poutine) ; elle est inconnue aux États-Unis ou dans les pays européens. Le Président Obama doit discuter impôts en plus contre dépenses en moins, la Chancelière Merkel doit soumettre au jugement de la Loi fondamentale toute dépense pour l’Europe.

France terre du droit et des libertés ? C’était vrai en 1789 mais le monde entier ne nous reconnaît plus cette image aujourd’hui sous la présidence Hollande. Trop de « symboles » ont été manipulés sans précautions et amènent à constater que la liberté fait toujours problème au socialisme à la française.

Or la culture du droit est inhérente à la culture démocratique : il s’agit de la conscience d’une société commune par-delà les divisions de la politique, de règles du jeu admises par tous. Aubry/Royal, Copé/Fillon, mauvais riches/bons pauvres, syndiqués amis qu’on visite/masse des chômeurs qu’on ignore : la France est un terrain permanent de guerre civile, attisée par les partis. Il existe parfois des coalitions gouvernementales dans à peu près tous les pays européens alentour – jamais dans le nôtre. Cette incapacité démocratique pose question au siècle de l’information libre et instantanée dans lequel nous vivons. Et fait rire le monde entier.

Les politiciens amateurs, Français si volontiers prêts à faire la leçon aux autres, à entonner le grand air de la Morale, savent-ils que l’étranger se moque de nous ? La France politicienne apparaît bien comme ce coq vaniteux qui braille pour annoncer le soleil que tout le monde voit bien, les deux pattes dans la merde. Et ils sont contents d’eux, les politiciens, ils se pavanent dans les médias, ces incultes du droit, ces inaptes au débat démocratique. De quoi être fier d’être Français…

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Camus, marxisme et socialisme

Après le Congrès d’août 1946, Camus s’interroge sur le parti socialiste. La Section Française de l’Internationale Ouvrière (SFIO) garde allégeance au marxisme, « les uns parce qu’ils pensent qu’on ne peut être révolutionnaire sans être marxiste ; les autres par une fidélité respectable à l’histoire du parti ». C’est le duel Léon Blum-Guy Mollet, résolu par une « synthèse ».

Or cette synthèse est impossible car il y a contradiction entre l’allégeance et l’action.

« Si le marxisme est vrai, et qu’il y a une logique de l’histoire, le réalisme politique est légitime. » La fin justifie les moyens. La société sans classe de l’utopie future rend « justes » aujourd’hui tous les meurtres nécessaires. Au nom du Bien.

A l’inverse, « si les valeurs morales préconisées par le parti socialiste sont fondées en droit, alors le marxisme est faux absolument puisqu’il prétend être vrai absolument. » On ne dépasse pas le marxisme, on l’accepte ou on le rejette. Il n’y pas de milieu puisque le marxisme se veut une explication totale du monde et de l’histoire – comme la religion. « Marx ne peut être dépassé parce qu’il est allé jusqu’au bout de la conséquence. » Tout est alors bon pour accoucher de l’histoire : le mensonge, la violence, les tortures, les massacres de classe ou de « mécréants » (ceux qui n’y croient pas).

Pourquoi donc, s’interroge Albert Camus, les socialistes veulent-ils conserver la dialectique marxiste (Guy Mollet) s’ils réfutent ces extrémités (Léon Blum) ? « On ne peut concilier ce qui est inconciliable. »

Il se trouve que les socialistes français ne veulent pas choisir – pas plus en 2012 qu’en 1946… Eux seuls, puisque les socialistes allemands ont bel et bien choisi à Bad Godesberg. Les socialistes anglais avaient choisi depuis longtemps, selon leurs traditions, en préférant les syndicats au parti unique. Les socialistes nordiques, en particulier suédois, avaient aussi choisi la voie démocratique – fondée sur le droit librement négocié – pour faire avancer les revendications sociales. Albert Camus est pour un « socialisme libéral » qui est selon lui bien représentatif des mouvements de Résistance. Cette expression, figure dans un article de ‘Combat’ du 23 novembre 1944 ; elle a été reprise par Bertrand Delanoë en 2010 avec les cris d’orfraies « de gauche » qu’on connaît !

Il est étonnant que, plus de 60 ans après, le débat demeure. Camus est indulgent, plus que je ne le suis, parce que son époque était portée vers le marxisme à la suite de la victoire contre le nazisme à laquelle l’URSS avait fortement contribué. Mais l’URSS s’est écroulée, le mur qu’elle avait établi aussi, et les révélations sur les camps de travail, les dénonciations et le flicage serré de toute la population sont venues renverser ce que le socialisme « réel » pouvait avoir de tentant. C’est simple : les gens en socialisme ont voté massivement avec leurs pieds pour émigrer à l’ouest, cet « enfer du capitalisme ». Qu’on disait.

Pour Camus, « cette contradiction est commune à tous les hommes (…) qui désirent une société qui serait en même temps heureuse et digne, qui voudraient que les hommes soient libres dans une condition enfin juste, mais qui hésitent entre une liberté où ils savent bien que la justice est finalement dupée et une justice où ils voient bien que la liberté est au départ supprimée. » C’est probablement la grandeur des socialistes de ne pas être communistes jusqu’au bout, de ne pas être « ceux qui savent ce qu’il faut croire ou ce qu’il faut faire. »

Mais cette contradiction qui (en bonne dialectique marxiste) devrait tendre à être résolue par ceux qui en prennent conscience, subsiste deux générations plus tard ! Le parti socialiste français semble s’être figé à ce qu’il était au milieu du siècle dernier.

Camus reste donc fort actuel lorsqu’il dit (en 1947) : « Ou bien [les socialistes] admettront que la fin couvre les moyens, donc que le meurtre puisse être légitimé, ou bien ils renonceront au marxisme comme philosophie absolue, se bornant à en retenir l’aspect critique, souvent encore valable. »

Il leur « faudra choisir alors une autre utopie, plus modeste et moins ruineuse. » Cette utopie est la démocratie libérale, la seule fondée sur le droit… Elle préserve en effet la liberté sans laquelle, selon Camus dans un autre texte, « la puissance de protection contre l’injustice » ne serait pas. Choix qu’ont fait depuis fort longtemps les autres Européens.

Force est de constater que ce n’est pas vraiment le cas en France où « la droite » reste absolument illégitime au yeux des partisans socialistes, où la gauche radicale pousse à la roue en faisant honte au PS de « composer » avec le capitalisme, où un enseignant à Normale Sup (Alain Badiou) peut sans vergogne afficher sa haine du système démocratique, qu’il trouve illégitime, en étant fort adulé par les gendegôch qui se piquent de penser.

Lorsque les partis politiques ne joueront plus aux guerres de religion, qu’ils ne penseront plus au « Grand soir » comme à la victoire du Bien sur le Mal (ou de l’obscurité à la lumière pour parler comme Jack Lang), qu’ils laisseront s’exprimer leurs adversaires sans brailler d’office pour couvrir leur voix, et qu’ils accepteront de réfléchir à leurs arguments, le socialisme français sera (enfin !) devenu « normal ». Certains socialistes l’ont fait, mais ce n’est pas la majorité. Et ces Attali, Delors, Besson, Bocquel, Charasse, Frèche, Jouyet, Rocard, Valls, Gallois et d’autres – qui servent la République et la France avant tout – le parti les appelle, en bon réflexe stalinien, des « traîtres » ou des renégats !

François Hollande sera-t-il l’homme par qui le socialisme français devient « normal » ? Euro-compatible ? Le Front de gauche (aussi borné que celui du taureau) le craint, puisqu’il prône en bonne logique la sortie des traités européens, de l’euro et des contraintes financières (y compris la solidarité avec les Grecs… qui en découle logiquement). François Hollande choisit les moyens plutôt que la fin, en exigeant que le déficit rentre dans les clous, en s’arrimant à l’Allemagne sans qui l’Europe n’existe pas, en commandant des rapports qui permettent au débat de se tenir et aux réalistes à gauche de prendre enfin conscience que la posture critique (à la Montebourg) n’est qu’une bouffonnerie dès qu’on doit gouverner.

Bilan dans cinq ans, avec du temps au temps. Nous attendons la grande conversion laïque des croyants marxistes à la normalité de l’Europe réelle. Ce qui ouvrira au centre. Et pourrait permettre au PS de gouverner longtemps, en phase avec la majorité des Français.

Albert Camus, Le socialisme mystifié, Actuelles, Œuvres complètes tome 2, Pléiade Gallimard, 2006, p.441-443, €62.70

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