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Arto Paasilinna, Le bestial serviteur du pasteur Huuskonen

Comment a-t-on pu attendre 12 ans la traduction en français de ce petit chef d’œuvre d’humour finlandais ? Cela montre combien les éditeurs français sont inconséquents, nombrilistes et sans aucun souci du client. La dizaine d’opus publiés en Folio prouve que l’auteur rencontre un vrai succès au pays de Rabelais. Bûcheron poète, ouvrier agricole journaliste, ne voilà-t-il pas qu’Arto, qui avait la cinquantaine à l’écriture du livre, rencontre désormais l’aspiration des profondeurs françaises : la terre ne ment pas, les relations de village sont les seules à vivre, le sexe et les bêtes tout ce qui reste quand la religion à fui.

La lecture dans un train du Bestial serviteur du pasteur Huu est à déconseiller car elle vous fait souvent pouffer, ce qui n’est pas socialement correct. Le rire surgit au détour d’un paragraphe bien amené, la bouffonnerie éclate du sérieux apparent du développement. Paasilinna vous boute en train et vous mène en bateau, poussant chaque situation dans sa logique, les derniers retranchements étant ceux de l’absurde. C’est irrésistible ! Vous passez donc pour un demeuré face aux voyageurs à la mine grave et compassée de bons bourgeois soucieux du travail, de la famille et du pays. Mais n’en ayez nulle honte : ces mêmes faces de carême en TGV, ou de ramadan en RER, se mettent parfois à agir tout aussi bizarrement, bouche et oreille vissées au téléphone, à tchatcher leurs ordres à leur meuf, à demander la taille du tee-shirt du gamin pour passer à la supérette ou combien de baguettes ils doivent ramener à bobonne.

Arto Paasilinna nous emmène au nord de la Finlande, en péquenoterie atavique. Le pasteur, docteur en théologie sur l’apologétique, se trouve à l’étroit dans sa petite église. Il n’est entouré que de paysans et de leurs femmes, dont les plus jeunes ont été souvent ses maîtresses. On dit même qu’il a semé quelques bâtards ici ou là – vous savez ce qu’on dit dans les villages où chacun vit renfermé sur la localité, n’ayant pas autre chose à faire qu’à médire durant les six longs mois de l’hiver nordique. Justement, un hiver s’achève et, avec lui, l’hibernation des ours. Une oursonne et ses deux petits viennent semer le désordre dans le village en cherchant à se sustenter. Il faut dire que tous les habitants sont à l’église et que le buffet d’un futur mariage émet ses effluves depuis un hangar, il n’y a pas idée.

Une fois les trublions matés, les villageois décident de faire un cadeau à leur fougueux et rugueux pasteur pour ses cinquante ans : surprise ! ils lui offrent l’un des oursons… Les commères susurrent qu’il lui ressemble et que Dieu lui a donné là son vrai fils…

Dès lors, les vitesses s’enclenchent. La vie du pasteur va en être complètement transformée. Sa femme va le quitter, son évêque le chasser, Dieu l’abandonner. Il déraillera dans la chasse aux extraterrestres puis dans la vodka, espérant trouver sa voie au bout du voyage. Car il part en quête avec son ours ! Ours qui le sert bien quand il quête, le matériel n’étant jamais loin du spirituel avec les Finlandais. Le pasteur a appris à l’ours des tours, or « un ours a la force de neuf hommes et l’intelligence de deux femmes », nous dit-on page 258… Au détour du chemin et selon les conséquences, le lecteur est ainsi confronté à l’irrésistible sagesse des nations.

Le pasteur est comme ces princes de Sérendip, partis rencontrer la plus belle fille du monde mais s’arrêtant mille fois en chemin pour vivre diverses aventures. A croire que « la plus belle » fille du monde n’existe pas. D’où le terme « serendipity » né en anglais de cette légende indienne. « L’opératrice radio songea qu’elle s’était trouvé là un drôle d’amant, un homme comme on en fait peu : un prêtre finlandais défroqué, arrivé dans l’île avec un ours qui dansait et faisait des signes de croix dans la boite de nuit d’un paquebot… » p.237.

Nous faisons connaissance avec un lanceur de javelots à la verticale, une pastoresse irascible, une éthologue intéressée par l’exploration corporelle, un évêque chasseur d’élan, quelques fonctionnaires imbus, des religieux intolérants, un vendeur de sauna en Méditerranée et quelques autres spécimens observé in situ. Paasilinna a l’œil pour saisir d’un trait ce qui fait la bonté ou la bêtise humaine. Il en parle avec la crudité de Rabelais et la simplicité directe de la fin du XXe siècle.

Un vrai régal qui vous mettra en, joie !

Arto Paasilinna, Le bestial serviteur du pasteur Huuskonen, 1995, traduit du finlandais en 2007, Folio 2009, 367 pages, €8.20

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Conservatismes

Comme il existe des progressismes, il existe plusieurs conservatismes : subi, graduel, radical. Car même ceux qui se qualifient de progressistes persévèrent dans le conservatisme de leur courant. Ils ne changent pas, seule change l’époque.

Le progressisme subi est celui du libéralisme, qui accepte ce qui vient, d’où que vienne le changement (du climat, des mœurs, des techniques, du mouvement social), mais avec l’habitude. Le courant récent va des radicaux sous la IIIe République à Emmanuel Macron, en passant par Pierre Mendès-France, Michel Rocard, Jacques Delors, Manuel Valls (avant d’être ministre, pas après) et… François Hollande (une fois élu seulement). Les modèles : Bill Clinton, Tony Blair, Gerhard Schröder.

Le conservatisme subiest le même : accepter ce qui vient, faire corps avec le changement en adaptant les lois et les mœurs, mais lentement, à son heure. Ce qui distingue progressisme et conservatisme subis ? La « bonne conscience » sociale : se dire de gauche est mieux valorisé, se dire de droite est plus le fait des retraités.  Centre gauche et centre droit, Macron et Juppé ou Bayrou sont proches, au fond. Le courant va des Girondins à Alain Juppé, en passant par Louis-Philippe, Alexis de Tocqueville, Antoine Pinay, Jacques Chaban-Delmas, Valéry Giscard d’Estaing, Raymond Barre, Edouard Balladur, François Bayrou. Accepter une interprétation humaine différente des mêmes lois de nature ou divines. La conscience s’améliore, elle « découvre » du neuf comme on découvre un corps en ôtant peu à peu le drap qui le recouvre. Ainsi des mathématiques : elles existent de tout temps comme règles d’organisation de (notre) univers ; les humains ont mis des millénaires pour peu à peu les mettre au jour ; ils ne les inventent pas, ils les révèlent – croient-ils. Les modèles sont les mêmes que pour les progressistes, avec Jean Monnet en plus pour l’Europe.

Le progressisme graduel est le réformisme, qui ne remet pas en cause le système global mais l’aménage progressivement – par exemple le socialisme ou le radical-socialisme. Valls ou Peillon l’incarnent aujourd’hui, un peu moins Montebourg (plus interventionniste), encore moins Hamon. Le courant est issu de la scission en 1920 de l’Internationale socialiste entre communistes (inféodés  à Moscou) et le socialisme (qualifié de trahison par les staliniens). La vieille SFIO de Guy Mollet (qui envoya le contingent en Algérie pour 24 mois au lieu de 18 en proclamant urbi et orbi l’Algérie française), et le Parti socialiste refondé par Mitterrand et Chevènement en 1971 jouent cette carte : radicalité en paroles (pour être élu) puis pragmatisme réformiste en actes (une fois au pouvoir). Martin Aubry, Laurent Fabius et les « frondeurs » sont de ce jet. Le (seul) modèle franco-français : François Mitterrand – autoritaire et manœuvrier.

Le conservatisme graduel considère qu’il existe des lois immuables, issues de Dieu ou de la Nature (par exemple l’hérédité), et qu’il est vain de vouloir changer l’homme – sauf par le dressage éducatif et les lois répressives. On ne change alors pas l’être humain, mais seulement son comportement par des lois normatives. Qu’elle soit acceptée ou imposée, la règle s’impose. Fillon suit cette voie, après Chirac (créé par Marie-France Garaud et Pierre Juillet), la politique est l’art du possible. C’est donc se faire « réactionnaire » que de réagir négativement à ce qui change trop vite – à gauche aux réformes des zacquis sociaux (par exemple Hamon qui abandonne le travail pour garder la redistribution, et qui veut « revenir » à la gauche 1981 avec certaines nationalisations), à droite aux réformes du mariage (hier le PACS honni, aujourd’hui accepté…). Ils acceptent 1789, revenir à l’avant 1968 suffit généralement à ces conservateurs graduels. Les modèles : Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Jean-Pierre Chevènement.

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Le progressisme radical est celui qui veut renverser la table : changer le monde, changer l’homme, changer la nature ; donc le communisme, les divers gauchismes, et toutes les utopies d’avenir radieux. Mélenchon entre autres. Ce genre de courant utopique prolifère généralement en sectes et en sous-sectes selon les ego et les écarts théoriques : les innombrables ramifications écologistes, qui ont pris la suite des innombrables ramifications du gauchisme post-68, en sont l’illustration. L’écologie n’est pas chose sérieuse en France politique, juste un créneau où se faire mousser personnellement sans risques. Les modèles : Maximilien Robespierre, Mao Tsé-toung, Fidel Castro, Hugo Chavez.

Le conservatisme radical veut en revenir à l’avant 1789, avant les Lumières de la Raison dont l’orgueil trop humain bafoue les lois immuables établies par Dieu et par l’Ordre de l’univers. Ce courant s’est toujours révolté contre les changements trop brutaux : la Révolution (appelant à la Restauration), l’insurrection démocratique 1848 (appelant à l’empire Napoléon III), la Commune 1871 (appelant Thiers et la répression), la chienlit parlementaire 1934 (appelant les Anciens combattants), la défaite de 1940 (appelant la Révolution nationale), les accords d’Evian 1962 donnant son indépendance à l’Algérie de Belkacem (appelant à l’OAS), la chienlit sexuelle de mai 68 (appelant à l’Ordre nouveau), la loi Savary 1984 unifiant école publique et privée (appelant à la manifestation monstre), le mariage gai (appelant la Manif pour tous). Les lois sont des tables révélées qu’on ne peut contester : ainsi l’islam radical, le christianisme intégriste ou même l’athéisme souverainiste du Front national. C’est le seul conservatisme dont on peut dire qu’il est littéralement « révolutionnaire », dans le sens où il tente d’accomplir une révolution complète – comme les astres – ce qui veut dire un retour au point de départ… Faire l’Histoire pour établir la Perfection, disent les progressistes radicaux ; retrouver l’innocence parfaite par la rédemption, disent les conservateurs radicaux. Les modèles : Napoléon III, Mussolini, Poutine – voire Erdogan et même Trump (version souverainiste).

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Si les deux premiers conservatismes ne sont guère différents des deux premiers progressismes, le dernier est radicalement en miroir : l’un veut faire de l’humain un Dieu qui se crée par lui-même ; l’autre nie la liberté humaine pour se réfugier en Dieu et lui faire complète soumission. Les deux usent de la même méthode : la transparence. Il s’agit, pour la variante radicale des progressistes et des conservateurs, de l’utopie d’une nature et d’une humanité en parfaite concordance, d’un être humain en accord avec sa propre nature et avec la nature (ou la foi). La science positiviste du fait social pour les progressistes radicaux réactive – sans le voir – la théologie dogmatique des conservateurs radicaux. Les « progrès » du genre humain ne sont pas plus démontrables que les articles de la foi révélée (judaïque, chrétienne, islamique). Mussolini est à la fois le modèle autoritaire, souverainiste et populaire du courant Mélenchon (Mussolini activiste de l’aile maximaliste du parti socialiste italien) et du courant Le Pen (Mussolini des Faisceaux de combat et du parti national fasciste).

D’où la tentation du nihilisme de tous les radicaux. L’Histoire n’est Providence que si on le croit, donc le doute est ravageur… tout ne vaudrait-il au fond pas tout ? pourquoi ce choix plutôt qu’un autre ? La recherche du Génie « d’avant-garde » à gauche (Lénine, Staline, Mao…) et la quête du Sauveur à droite (Napoléon 1er et III, Pétain, de Gaulle…) sont l’aveu que ni l’Histoire, ni la Providence, ne sont évidentes à connaître. La soumission féodale à ceux qui affirment avoir des convictions ou l’attrait affectif de leur charisme suffisent à l’adhésion. Car spirituel et temporel sont ainsi mêlés, réconciliant avec soi-même. Comme si le monde n’était pas lui aussi mêlé et qu’il faille désirer le Bien en soi sur cette terre. Payer de sa vie est l’ultime « preuve » que l’on est dans la bonne voie car, de toute façon, la mort signe l’arrêt complet de toute voie pour la figer en éternité.

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Le tropisme radical de l’être humain, particulièrement fort à l’adolescence où l’envie d’action se conjugue aux idées courtes, n’a pas vraiment besoin de foi pour s’exacerber. Voter Le Pen ou Mélenchon, c’est tout un : peu importent les idées, ce qui compte est de foutre un coup de pied dans la fourmilière des nantis contents d’eux. D’où les Régionales, le Brexit, Trump, Juppé et Copé, Renzi… Mais quand la foi propose un cadre à la radicalité, le danger est immense de voir s’installer la Terreur : celle des jacobins en 1793, celle des bolcheviques en 1917, celle des gardes rouges en 1966, celle des gauchismes après 1968 avec les Brigades rouges, la Rote armee fraktion, Action directe, celle des salafistes aujourd’hui. La foi, qu’elle vienne de Dieu ou des hommes, fournit un justificatif aux pulsions violentes, sadiques et dominatrices, un cadre global au mal d’identité, un remède spirituel au mal être. Sans la foi, la radicalité n’est qu’un âge de la vie – avec la foi, elle est souvent la vie même… qui s’arrête par le sacrifice.

Comme si les radicaux ne pouvaient décidément pas accepter « ce » monde que les autres accompagnent ou font avec.

Les autres hésitent entre accepter le présent pour s’y adapter au mieux, ou « revenir » à l’avant : avant le tournant de la rigueur 1983 pour Benoit Hamon, avant la chienlit des mœurs de mai 68 pour François Fillon, avant la monarchie républicaine de la Ve République pour Jean-Luc Mélenchon, avant la constitution de 1946 et pour la Révolution nationale pour Marine Le Pen, avant 1789 pour les franges intégristes chrétiennes ou musulmanes (une foi, une loi, un roi).

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George L. Mosse, Les origines intellectuelles du Troisième Reich

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J’ai déjà parlé de cet ouvrage de l’historien juif américain, né en Allemagne, qui a pu fuir le nazisme à 15 ans à quelques heures de l’obligation de visa. Je voudrais y revenir aujourd’hui non pour analyser ce qui y est dit, mais pour sélectionner ce qui fut hier et se reproduit aujourd’hui. Car, si l’histoire ne se répète jamais, les êtres humains et les sociétés ont des réactions identiques aux événements qui les mettent en cause.

S’indigner contre le nazisme est stérile, comprendre les ressorts du nazisme est utile.

Ceux qui braillent dans la rue « contre le fascisme » (ou contre Trump) sont aussi vains que ceux qui pissent dans un violon en croyant jouer la musique. Le fascisme est un état réactif de toute société menacée. Il vaut mieux comprendre ce qui menace et les moyens d’y faire face – que de gueuler pour rien dans le désert. Et c’est bien la faute de la gauche minable des Indignés, Frondeurs, Atterrés, pseudo-ministres et autres impuissants, qui n’a plus aucune idée ni projet, si l’extrémisme monte en notre pays plus qu’ailleurs en Europe et dans le reste du monde.

« Chaque pays développe son propre fascisme, approprié à son propre nationalisme », écrit George Mosse p.33. Le nazisme allemand comme le fascisme italien sont nés des unités nationales, fragiles, qu’il fallait conforter par une langue et une culture commune. Le fascisme français n’a pour l’instant jamais pris, nous n’en avons eu qu’un ersatz sous Pétain, vieillard conservateur et surtout cacochyme, qui a laissé faire sous la botte les petits agitateurs intellos séduits par la communauté masculine nazie.

Ce que montre George Mosse, étayé par une vaste documentation, est que le nazisme n’est pas une aberration : il a été appelé par des électeurs normaux, adulés par des gens normaux et suivis par la majorité de la population – comme Trump. Pourquoi ? Non par une quelconque essence satanique, comme voudrait le faire croire la morale de la bonne conscience après Auschwitz ; non par un quelconque développement des forces productives ayant secrété leur antidote par réaction, comme a longtemps voulu le faire croire la propagande marxiste stalinienne au mépris des documents historiques. Mais selon Mosse par une véritable « religion civique ». La propagande n’a aucun effet si elle ne répond pas aux attentes de la société – tout comme la publicité ne vous fera jamais acheter si vous ne désiriez pas déjà le faire.

Robert Paxton, historien américain spécialiste de la France de Vichy récemment : « je crois que le fascisme c’est avant tout le pouvoir, la prise du pouvoir, l’exercice du pouvoir. Je pense que le fascisme est aussi animé par de forts préjugés et des sentiments profonds, des sentiments d’aliénation, un désir de revanche nationale, la colère contre ceux dont vous pensez qu’ils ont poignardé le pays dans le dos«  (sur Slate.fr).

Toute société nécessite une cohésion : le besoin d’une communauté organique, une continuité historique, une normalité bien établie.

Cette normalité évolue avec le temps, mais lentement. L’imprégnation des mœurs et de l’idéologie subsiste au-delà des générations. Ce pourquoi George Mosse ne condamne en rien les « traditions », au prétexte que les nazis les auraient utilisées à leur profit. La morale n’a jamais rien à faire avec la vérité, mais bien plutôt avec le confort de ceux qui la brandissent.

La cohésion sociale se manifeste dans les rituels collectifs, que préparent la famille, qu’encouragent l’école, que la communauté locale puis nationale font exister. Le sentiment de participer à la vie politique sous le nazisme était plus fort que sous la démocratie de Weimar, constate l’historien. La faute en est non pas au nazisme – qui a su séduire – mais à Weimar, dont l’indigence de gauche fut patente. Si nous pouvions en tirer une quelconque leçon sous le président Normal…

La dimension religieuse du politique est ignorée des positivistes et des marxistes, qui croient la « science » politique presqu’aussi exacte que la science économique ou physique. Or l’adhésion à la collectivité passe par l’esthétique, par l’émotion, par les rassemblements qui permettent d’agir ensemble. Encore une fois, l’élection de Trump nous le montre après le Brexit, la débâcle socialiste aux Européennes et ainsi de suite…

C’est ici que l’Allemagne et la France divergent.

La première croit à la culture, nous croyons à la civilisation. La culture est un enracinement dans le sang et le sol des valeurs ; la civilisation une adhésion volontaire et de raison à la vie en commun. Bien sûr, ces deux concepts ressortent de l’idéal-type, des caricatures de ce qui se passe en réalité. Aucun Français n’adhère seulement par raison, mais aussi par habitude, par ses ancêtres ou par volonté de s’approprier la culture francophone, de se joindre à cette lignée historique qui va « du sacre de Reims à la révolution française », selon les mots de Marc Bloch. Aucun Allemand ne croyait complètement au pur Aryen blond et athlétique, issu des forêts de Germanie depuis les temps les plus reculés ; l’Allemagne est resté un carrefour de peuples, venus de l’est et du sud, poussés par les encore plus à l’est, et accaparant les exilés de l’ouest ou du nord (les Huguenots, les commerçant hanséatiques, les Russes germanophiles…).

Il y avait en Allemagne, bien avant le nazisme, un courant Völkish issu du romantisme qui désignait non seulement le peuple, mais son « âme ». Celle-ci était réputé issue de la terre même, des atmosphères et paysages. D’où la célébration du sang et du sol, composantes indispensables au peuple sain ; d’où la méfiance envers les villes, qui déracinent, et envers l’industrie, qui désocialise. Ce courant, un brin ésotérique, a été chanté par les Wandervögel, ces jeunes gens itinérants, randonneurs du pré-scoutisme, qui vivaient quasi nus dans la nature et célébraient le soleil et l’eau. Il a été repris par les organisations nazies, qui ont vanté le stéréotype mâle au corps classique de la beauté grecque, sculpté par l’effort individuel et la volonté collective. L’attirance sexuelle de la camaraderie masculine devait être refoulée par sublimation pour créer le type du chevalier qui se contraint, héros et chef.

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C’est bien cette religion Völkish, en conjonction avec le nationalisme, puis avec les rancœurs de la défaite de 1918 et de la crise économique majeure des années 30, qui a fait émerger le nazisme. L’auteur précise, en historien : « Le nazisme n’était pas une aberration : pas plus qu’il n’était dénué de fondement historique. Il fut plutôt le produit de l’interaction de forces économiques, sociales et politiques, d’une part, et de perceptions, d’espérances et d’aspirations humaines à une vie meilleure, d’autre part » p.32.

Avons-nous aujourd’hui une telle conjonction ?

La religion écologique célébrant Gaïa la Terre-Mère que ses fils industrieux ne cessent de blesser malgré la grand-messe rituelle des COP numérotés, la défaite face au terrorisme islamique qui engendre une rancœur contre les « basanés » sans reconnaissance pour la France qui les accueille, la crise économique de la mondialisation mais surtout de l’essor technologique très rapide – cela peut-il faire conjonction comme dans les années 30 ?

La culture était alors réputée authentique, assurant l’accord de l’être humain avec les autres et avec la nature ; la civilisation était vue comme superficielle, adonnée à la simple satisfaction béate des besoins matériels, sans solidarité ni spiritualité. Ne voyez-vous rien de cet hier qui ne surgit aujourd’hui ?

Qu’en est-il de la haine envers « le capitalisme » des multinationales, contre l’avidité matérielle de « la finance » ou l’impérialisme économique, culturel et militaire des Yankees ? Le Juif a été remplacé par le Capitaliste (encore qu’on confonde volontiers les deux dans l’islamo-gauchisme à la mode). Mais le « retour à la terre », l’accord avec la nature, les aliments « bio », la vie saine détressée à la campagne, l’aspiration à la chaumière de la retraite paisible… tout cela a fait le lit des états d’âme Völkish, du nationalisme protectionniste – et du nazisme.

Si les écolos d’aujourd’hui sont aussi inaudibles (7000 militants et 17 000 sympathisant si l’on en croit leurs primaires… 0.03% du corps électoral de 47 millions !), c’est qu’ils mêlent l’eau et le feu en célébrant la nature ici et maintenant tout en prônant l’universalisme éternel et l’internationalisme hors sol.

Si les socialistes d’aujourd’hui sont devenus quasi inaudibles, c’est qu’ils restent attachés à cette chimère du « matérialisme scientifique » qui court après l’évolution du climat et l’accord écologique homme-nature sans les relier au présent des gens et des revendications de classe.

La petite-bourgeoisie allemande – qui a permis le nazisme – voyait en Hitler une « révolution de l’âme » qui ne menaçait en réalité aucun des intérêts économiques de sa classe moyenne. Le nazisme édifiait l’idéal, et désignait l’Ennemi de principe – le Juif apatride, cosmopolite et capitaliste. L’écologie d’aujourd’hui et son fade avatar déconsidéré, « le socialisme », proposent une même révolution de l’âme et son ennemi de principe – le Capitalisme industriel et financier. Mais cela ne séduit manifestement pas « la France périphérique »,  pas intello comme les bobos urbains, prête à voter – en réaliste – pour la famille Le Pen. Même s’il est à craindre que, comme sous le nazisme, la déception soit d’autant plus grande et rapide que les attentes auront été plus fortes.

Nous n’avons pas l’humiliante défaite de 1918 mais le terrorisme, issu d’une frange étroite de l’islam. La rancœur deviendra-t-elle de même ampleur pour qu’elle produise les mêmes effets ? Il suffirait selon certains d’un attentat ou deux de plus pour que… Un tiers des policiers et gendarmes seraient prêts à voter extrême-droite, si l’on en croit les médias.

Le nationalisme est-il assez puissant dans les profondeurs françaises pour emporter l’adhésion à un parti Völkish qui mêle sang et sol dans une célébration de destin ? Pour ma part, j’en doute, mais il en est qui y croient.

Reste qu’il vaut mieux comprendre par soi-même que suivre les hordes moutonnières. Afin d’avoir le choix de participer ou de se retirer, pour résister.

George L. Mosse, Les origines intellectuelles du Troisième Reich – La crise de l’idéologie allemande, 1964, Points Seuil 2006, préface de Stéphane Audouin-Rouzeau, 512 pages, €11.80

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Julien Green, Minuit

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Julien Green excelle à peindre une atmosphère, en touches égales ajoutées successivement, accumulation progressive qui capte l’attention et sollicite l’imagination.

Le début du roman suggère un univers à la Dickens : un suicide passionnel un jour de grand vent, des femmes avares, âgées et à moitié folles, un vieux gâteux bougon – et comme héroïne une petite fille, volontaire déjà, mais pour lors effrayée.

Les meilleures scènes se déroulent à Fontfroide, vaste bâtisse qui tient du couvent abandonné et de l’antique château fort. Les pièces, immenses, ouvrent sur des couloirs déserts ; elles sont glacées, lugubres, moisies, recèlent des recoins innombrables. Les personnages errent dans ce décor obscur ; ils apparaissent mystérieux, bouffons, énigmatiques. En ce lieu hors du monde, on ne vit que la nuit.

Fontfroide est l’antichambre de l’autre monde : celui des moines, des mystiques et des enfants. Cet ailleurs étrange est celui que les très jeunes connaissent en rêve et dont ils partent en quête lorsqu’ils sont plus grands. Le récit se situe à l’adolescence, âge balancé où l’imaginaire et le spirituel se confondent encore, sans que la raison ne bride ni ne canalise les éruptions fantasques dans l’esprit.

Élisabeth, la jeune héroïne, se trouve secrètement ravie, bien qu’effrayée au premier abord, par les énigmes et par les caractères. Mais elle pénètre bientôt au cœur du mystère par une initiation qui la fait passer de l’enfance à l’adulte. Elle rencontre Serge, puis Monsieur Edme. Serge est un magnifique garçon à peine plus âgé qu’elle dont elle entrevoit la vigueur hâlée par les déchirures de sa chemise et dont elle apprécie la sauvagerie des gestes et du regard. Monsieur Edme, dont on prononce le nom avec respect, règne sur le domaine en ruines. Élisabeth est sa fille adultérine et il veut l’appeler à une vie nocturne et recueillie. Le malheur a voulu que la jeune fille ait rencontré Serge avant lui. Le trouble né en elle l’empêche désormais de s’ouvrir aux injonctions spirituelles.

Meurtre du père et refus de Dieu, Élisabeth choisit la vie charnelle et l’avenir ici-bas avec Serge plutôt que la réclusion du cloître et le mysticisme tourné vers l’au-delà. Mais choisit-elle vraiment ? Son corps, son instinct, sa chair, choisissent pour elle. On peut presque parler de destin : elle est ce que veut son énergie vitale, expression jaillissante irrépressible de la vie, la volonté vers la puissance de Nietzsche.

Paradoxe tragique voulu par la culpabilité catholique de l’auteur : en choisissant la jeunesse, elle choisit la mort, puisque le maître de Fontfroide est si puissant en son domaine qu’il oblige les deux enfants à la violence. Acculé, Serge tire pour défendre Élisabeth ; en essayant de fuir par une fenêtre, il lâche prise et se tue. La jeune fille se penche au balcon et le regarde. Elle le suivra.

Roman symbolique de la chair contre l’esprit, où la lumière tente de combattre l’obscurité comme le bien combat le mal. Mais où est le bien ? Où est le mal ? Dans les commandements du Père ? Dans l’esprit guide ? Le roman est torturé comme une âme catholique. Un bonheur ne peut se vivre sans qu’un malheur ne vienne à le briser bientôt, comme par jalousie du Père éternel qui ne veut d’amour que pour lui. Blanche, Lerat, Agnel, Edme, Serge, Élisabeth, sont des êtres purs qui ne peuvent demeurer sur cette terre où ils se sentent étrangers. L’intensité de leur passion les détruit. Ils périssent tous de mort violente : par amour, par bonté, par innocence, par charité, ou par cet obscur instinct animal, admirable chez Serge, où la sensualité engendre le respect jusqu’au don de soi.

Élisabeth est traversée et séduite par ces passions incandescentes qu’elle voit surgir autour d’elle. Attirerait-elle les êtres qui en sont possédés ? Elle quitte ce monde au plus riche moment de l’existence – et au plus douloureux. Elle vit la fin de son enfance et ses premières émotions de femme.

Julien Green n’a voulu retenir que l’enfance. Sa faculté d’émerveillement transmute toute ombre en fantôme et peuple l’obscurité de présences. Sa pureté qui fait tout accepter du bien, comme par instinct. Contre l’intégrisme de la religion et le dogmatisme des Commandements.

Julien Green, Minuit, 1936, Livre de poche 1996, 276 pages, €4.99

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Jules Verne, Autour de la lune

jules verne autour de la lune livre de poche

Ce tome des Voyages extraordinaires est aussi passionnant qu’une expédition lointaine, même si la fantastique avancée de cet exploit en 1869 est aujourd’hui éclipsée par la réalité de l’exploit en 1969. Il peut se lire indépendamment du premier tome, De la terre à la lune ; il a d’ailleurs été écrit avant, l’auteur cherchant à justifier ensuite comment aller sur l’astre des nuits.

Le lecteur se souvient peut-être que les artilleurs du Gun-Club, au chômage après la guerre de Sécession, avaient imaginé un canon de 68 040 tonnes, long de 900 pieds, appelé Columbiad sur le principe inventé en 1811 aux Etats-Unis par George Bomford. Ce canon, fondu par 1200 fours dans la terre de Floride, avait propulsé par 400 000 livres de fulmicoton un obus d’aluminium de 19 250 livres à 11 000 yards par seconde, habité par trois hommes : Barbicane président du Gun-Club, Nicholl challenger irascible et Ardan, Français imaginatif.

A noter que, deux générations après la Révolution qui a imposé le système métrique, Jules Verne comme ses lecteurs continuaient à parler en pieds, lieues et livres… tout comme nos vieux avec les « anciens » francs. Mais cet aspect archaïque ajoute aujourd’hui au charme de la lecture.

Voilà donc nos compères, deux chiens, quelques poules et un coq voguant dans l’espace. Ils n’ont pas été écrasés par la poussée, ni grillés vifs par l’explosion, ni ne connaissent l’apesanteur, ni ne voient leur air expulsé lorsqu’ils ouvrent le hublot. Ce sont quelques-unes des neuf erreurs de Jules Verne (voir la référence plus bas), conscientes ou non, pour assurer une base réelle à son bond dans l’anticipation. Les trois compères vivent comme en chemin de fer Pullman dans leur obus-wagon, ils ont de l’eau, des aliments, du gaz d’éclairage et de chauffage, un appareil régénérateur d’air – et du vin de qualité ; ils peuvent observer l’espace au travers de quatre hublots, munis de lunettes de marine puissantes pour rapprocher la surface lunaire.

cratere de tycho sur la lune

Mais le voyage en huis-clos serait monotone si ne survenaient quelques péripéties telles que bolides enflammés, chien tué, excès d’oxygène, froid sidéral et autres erreurs de trajectoire. En maître du théâtre, Jules Verne campe trois caractères qui se répondent et font le mouvement.

Barbicane est un pragmatique calculateur, au nom de meurtrière – ouverture étroite et verticale en défense – ce qui rend bien son aspect froid et prudent ; mais son nom est aussi celui d’un fameux théâtre de Londres, ce qui ouvre à une certaine hauteur de vue qui va jusqu’à la religion.

Nicholl, qui l’a défié et parié sur ses échecs avant de perdre avec panache, est à l’inverse le scientiste pur qui ne croit qu’à la matière et à ce qu’il voit, un vrai « chronomètre (…) à huit trous », dit l’auteur.

Ardan, anagramme de Nadar l’aérostier photographe cher à Jules Verne, est « le Français » bon vivant et enjoué, candide en maths et poète à ses heures. Là où Barbicane ne voit que des étendues volcaniques sans vie, lui voit des traces d’un empire écroulé. « Cet amoncellement de pierres assez régulièrement disposées, figuraient une vaste forteresse, dominant une de ces longues rainures qui jadis servaient de lit aux fleuves des temps antéhistoriques. (…) il apercevait les remparts démantelés d’une ville ; ici, la voussure encore intacte d’un portique ; là, deux ou trois colonnes couchées sous leur soubassement ; plus loin, une succession de cintres qui avaient dû supporter les conduites d’un aqueduc ; ailleurs, les piliers effondrés d’un gigantesque pont, engagé dans l’épaisseur de la rainure. Il distinguait tout cela, mais avec tant d’imagination dans le regard, à travers une si fantaisiste lunette, qu’il faut se défier de son observation » (chap. XVII). Il suffit de chercher images de la face de la lune dans un moteur de recherches pour constater aujourd’hui que certains continuent à voir « des extraterrestres » dans les circonvolutions lunaires.

face cachee de la lune

Les astronautes passent assez loin de la surface de l’astre, ce qui ne leur permet que des hypothèses sur ce qu’ils observent – et la face cachée est entièrement dans l’obscurité, si bien qu’ils n’y voient pas plus que les astronomes terrestres. Tout cela est bien commode pour ne pas trop s’avancer. Si Jules Verne étaye ses chapitres de descriptions précises puisées chez Arago, ou de formules algébriques inouïe dans la littérature populaire pour la jeunesse, ce n’est qu’un trompe-l’œil. Il saute les erreurs et approximations scientifiques par convention romanesque.

La quête de la lune promise est cependant une offense au divin, la preuve d’un orgueil humain presque démesuré, malgré la précision des calculs et la prudence des affirmations. La référence à Dieu n’est pas absente, les fois où les choses n’ont pas été prévues. Et nos modernes Moïse (cité chap. XIX), s’ils voient de près la terre promise, ne l’atteindront jamais. Tenter d’égaler Dieu fait l’objet d’un châtiment, ici bénin, mais qui montre combien le spirituel est loin d’être absent de cette aventure de science pure. L’arbre de la Connaissance n’a-t-il pas été interdit à Adam par le Créateur ? Même s’il l’a obligé à travailler ensuite pour gagner sa vie – donc à découvrir les techniques de maîtrise de la nature.

C’est pourquoi Jules Verne maintient l’ambivalence : la science est aussi poésie, la quête du savoir un voyage touristique. L’offrande à la beauté de l’univers est faite sans vergogne, au-delà de l’aridité des chiffres : « C’était un spectacle sans égal que celui de ces longues traînées lumineuses, si éblouissantes dans la Pleine-Lune, et qui dépassant au nord les chaînes limitrophes, vont s’éteindre jusque dans la mer des Pluies » (chap. XII).

jules verne voyages extraordinaires pleiade

Jules Verne, Autour de la lune, 1869, Livre de poche 2003, 255 pages, €4.60

e-book format Kindle, €4.49

Jules Verne, De la terre à la lune, suivi de Autour de la lune, Archipoche 2015, 496 pages, €12.00  

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Voyage au centre de la terre, De la terre à la lune, Autour de la Lune, Le testament d’un excentrique, Gallimard Pléiade 2016, 1346 pages, €50.00 

Jules Verne, Œuvres complètes entièrement illustrées (160 titres, 5400 gravures), Arvensa éditions 2016, format Kindle, €1.79 

Charles-Noël Martin, Les 9 erreurs de Jules Verne sur les jeux de la mécanique céleste, Science et Vie n°618, mars 1969, €3.00 occasion

Les romans de Jules Verne chroniqués sur ce blog

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Laïcité

Tout le monde en parle et personne ne sait vraiment ce que c’est… notamment les textes officiels français !

Tous ignorent le terme « laïcité » et, quand ils emploient le mot « laïc », c’est dans des sens différents. « La République est laïque », affirme la Constitution de 1958, mais la définition de ce que cela signifie n’est écrite nulle part. Si l’on remonte aux débats parlementaires de la Constitution de 1946, on observe deux conceptions alors affrontées :

  1. La séparation militante des églises et de l’État, sur le modèle de la loi de 1905 ;
  2. La neutralité de l’État à l’égard de toute religion, issue de la liberté de conscience définie par la Déclaration des Droits de l’homme de 1789 (art.10) et de la liberté de culte admise par la Constitution de 1791.

Le mot « laïcité » n’apparaît dans le dictionnaire du français qu’en 1871 – lorsque le Pape est enfermé au Vatican par les armées. Il n’est pas un concept universel, l’anglais ne retient par exemple que « secularism » qui signifie avant tout attachement au monde, au temporel, libre-pensée, doctrine des partisans de la laïcité, voire matérialisme. « Laical » et « laicize » ont été empruntés au français pour figurer ce terme abstrait du Grand Principe, qui n’a guère de signification pour les anglophones. L’école « laïque » est ainsi pragmatiquement appelée « non-clerical » ou « undenominational » (sans appartenance revendiquée).

laicite a l ecole

La Convention Européenne des Droits de l’homme ne reconnaît que la liberté de conscience (art.9) et la non-discrimination (art.14) – pas « la laïcité ». Nombre d’Églises sont officielles ou établies en Europe : au Royaume-Uni, au Danemark, en Finlande, en Suède jusqu’en 2000, en Grèce. La croyance y a-t-elle pour cela plus de poids en politique ? Il est permis d’en douter. Au contraire, même : les gens de gauche n’ont pas à masquer leurs convictions tranquilles, élaborées en deux millénaires, sous des rodomontades en –isme et des appels aux barricades. La liberté, l’égalité, la fraternité, sont des valeurs issues des Évangiles ; elles ne sont pas nées toutes armées dans les cerveaux pages blanches des Révolutionnaires, même français…

Le dictionnaire Robert (éd. 1973) définit la laïcité comme « principe de séparation de la société civile et de la société religieuse, l’État n’exerçant aucun pouvoir religieux et les Églises aucun pouvoir politique. » Force est donc de constater que la laïcité reste un concept négatif : on ne reconnaît pas, on ne finance pas (loi de 1905), on exclut de la sphère publique d’État (Constitution de 1958).

laicité ecole

Cet aspect négatif a été transformé en argument de combat par les militants anticléricaux.

L’histoire française a en effet été marquée – bien plus que d’autres ! – par la lutte entre les pouvoirs spirituels et temporels. Il faut dire que l’Église, aveuglée d’orgueil, a exagéré : les pouvoirs de l’Inquisition se voulaient absolus, le Pape en ses États se voulait souverain et ayant le pas sur les rois, l’orthodoxie catholique condamnait tout écart aux textes (Galilée, Voltaire, Diderot, La Mettrie…). Nombre de monarques ont pris du champ et secoué la tutelle : l’Angleterre où le roi s’est fait proclamer chef de l’Église par ses évêques, Philippe le Bel et le gallicanisme début 13ème siècle. Sous Louis XIV, monarque absolu adepte de « l’État c’est moi », l’évêque Bossuet défendra l’idée que le Pape et l’Église n’ont de pouvoir « que » spirituel.

Les Lumières affirment avec raison le mouvement des idées et du libre-arbitre contre l’obscurantisme des croyances. L’éducation doit mettre en garde les petits d’hommes contre l’obéissance sans examen et contre le fanatisme. Mirabeau et Condorcet veulent arracher l’éducation aux prêtres pour former des citoyens. Rien d’étonnant à ce que le Pape ait condamné la Révolution et sa volonté de remplacer l’homme pécheur que seule la Grâce divine peut racheter (par l’intermédiaire de l’Église) en individu émancipé, fort de ses droits et de sa raison. La Restauration de 1814 va d’ailleurs faire de l’Église le soutien naturel aux forces conservatrices et ‘réactionnaires’ (ce qui veut dire ‘désirant un retour de fait à l’Ancien Régime’). Le Pape Grégoire XVI condamnera même le catholicisme « libéral ».

Le conflit se focalisera sur l’enjeu scolaire : qui maîtrise l’enseignement maîtrise l’idéologie de l’avenir. L’État en France se veut interventionniste, porteur d’une idée du bien commun. Tout le militantisme ‘de gauche’ depuis deux siècles s’est investi pour garder la forteresse, ce pourquoi les « affaires » de voile restent si sensibles. La loi Falloux libère l’enseignement scolaire en 1850, Jules Ferry expulse les Jésuites en 1880, l’enseignement primaire devient gratuit en 1881, les programmes non-confessionnels en 1882, le personnel doit être laïc en 1886. Le respect des différences et l’autonomie communautaire ne doivent pas être poussés jusqu’à nier l’instance supérieure : la citoyenneté. Garantir à tous l’égalité devant la loi signifie contenir la guerre des tribus politiques, religieuses ou ethniques par la « volonté générale » – supérieure. Clermont-Tonnerre en 1791 : « il faut tout refuser aux Juifs comme nation et accorder tout aux Juifs comme individus. » Deux siècles plus tard, la République tente de dire la même chose aux Musulmans (dont les plus sectaires n’écoutent pas).

laicite degage

Mais la neutralité républicaine n’est pas la séparation radicale.

Trois départements de l’Est, retournés à la France après la victoire de 1918, conservent leur régime de cultes reconnus à financement public… C’est donc que ce régime n’est pas contraire à la Constitution, puisque les deux Constitutions de 1946 et 1958 ne l’ont nullement remis en cause ! En conséquence, la loi Debré de 1959 subventionne certains établissements confessionnels, sous condition contractuelle. Il s’agit donc d’impartialité plus que de séparation. La Décision du Conseil Constitutionnel du 19 novembre 2004 précise cette position moderne et de bon sens :

  • Elle interdit à quiconque de se prévaloir de ses croyances pour s’affranchir des règles communes.
  • Cette interdiction s’adresse aux individus dans leurs relations avec les collectivités publiques.
  • Elle ne limite la liberté religieuse que lorsqu’elle vise à nier l’État. Elle porte non sur la croyance (qui reste libre) mais sur son utilisation.
  • Elle rappelle que tout citoyen comme tout individu autorisé à demeurer sur le sol national doit respecter les règles communes définies par la loi.

Point d’ethnocentrisme jacobin visant à transformer l’homme – mais point non plus de laxisme laïc, ce qui favoriserait les radicaux intolérants. Le contrat social français sépare la justice du Bien. La première est du ressort de la loi, votée par les citoyens en société, et révisable. La seconde est du ressort des convictions de chacun, qui peuvent être religieuses et croire en une Vérité révélée, ou ressortir de l’usage humain de la raison.

laicite ecole publique

Une société sûre d’elle-même sait « jouer », elle sait prendre ses distances face aux valeurs, en évitant le pire : cet « esprit de sérieux » (Sartre) des militants de tous bords.

Les Français aiment les guerres de religion pour un peu tout. Cela se traduit aujourd’hui par « des polémiques », et les média en raffolent car elles font vendre. Mais le chiffre des ventes est-il le seul critère de la vérité ? À chacun de savoir raison garder et de privilégier toujours les procédures aux anathèmes : les règles et le droit sont des contraintes nécessaires de la vie en commun. Elles permettent de modérer et de socialiser.

La liberté de conscience est intérieure, la liberté d’exprimer et de manifester doit demeurer soumise à la loi. Encore plus la liberté d’agir selon ses seules convictions intimes !

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Des enfants aux citoyens

Ce texte est déjà paru dans un précédent blog en 2006, sous Chirac. Sarkozy et Hollande sont passés – et RIEN n’a changé. De quoi mieux comprendre pourquoi le PS perd systématiquement toutes les élections et que l’abstention monte à un niveau record, faisant le lit de l’extrémisme de droite.

Élever des enfants consiste à leur assurer protection, à entretenir leur santé, puis à les instruire. Dans cet ordre sans doute, puisque la faim n’est plus, dans nos sociétés, le mal le plus urgent. Avoir régulièrement cette tâche oblige à réfléchir. Ce qui est routine le plus souvent, s’avère « vital » lorsque des circonstances surgissent, qui bouleversent l’existence. Les fondamentaux de la famille et de la société prennent alors tout leur sens.

Rassurer et encadrer l’existence de l’enfant, vous l’aurez noté, est du domaine de l’affectif, de l’émotion, des passions.

Nourrir et exercer est du domaine du ventre, des jambes, des tripes.
Instruire, ouvrir l’esprit aux logiques à l’œuvre dans l’univers, mais aussi l’âme à la nature, aux bêtes, aux plantes et aux gens, appartient au domaine du rationnel et du spirituel.

Rien ne réussit sans être au calme, dans la paix intérieure qui permet l’exploration extérieure sans danger. La quiétude d’esprit qui naît de se savoir reconnu, entouré, est la condition nécessaire pour sortir du cocon, donc de soi, afin de se tester, de se découvrir et de devenir soi-même.

La faim et l’envie de bouger sont « naturelles », elles n’ont besoin d’aucun effort, dans les jeunes années, pour s’assouvir et s’exercer. Il faut voir dévorer les petits au goûter, ou les adolescents au dîner, pour prendre plaisir à leur cuisiner ce qu’ils aiment, tout en variant les menus et la palette des goûts pour l’équilibre alimentaire. Il suffit d’ouvrir la porte et de lâcher la bride pour qu’ils courent tout seul, luttent entre eux et se dépensent derrière une raquette ou un ballon, sur la pelouse, le court ou dans la boue.

Une fois tout ceci accompli, mais peut-être pas avant, l’être jeune est disponible pour le reste. Il est curieux des choses, savoir comment ça marche, comprendre d’où ça vient ; il est soucieux des gens, pourquoi ils font ceci, dans quel but ils disent cela ; il se prend d’engouement pour sa bande, une équipe, son pays. Il veut qu’on lui explique, il analyse les gestes, repasse la stratégie. Il veut comprendre. Il est mûr pour apprendre.

grimaces frere et soeur

Dépensé, rassasié, il faut lui imposer le calme des devoirs, sans les sollicitations de la télé, des jeux vidéo ou des messageries chats. Il a besoin qu’on le contraigne. C’est le signe qu’on s’intéresse à lui, à son futur proche (le DST*) comme à sa destinée (son « plus tard »). Ne le libérer qu’à certains moments est le signe qu’on l’aime. La liberté, comme tout ce qui est humain, s’apprend. Elle n’est pas laisser-faire spontané mais une maîtrise qui s’apprivoise.

Le spirituel viendra en sus, et sans qu’on le convoque. L’être humain est religieux de nature, allant par raison vers les causes dernières, par passion vers ce qui le dépasse ou par ses tripes vers ceux qui lui sont proches. Même les parents qui ne pratiquent rien ont cette dimension spirituelle ; elle peut se manifester devant la lune qui se lève dans le ciel, devant les images insoutenables des orphelins du tsunami à la télé ou devant « la fête » d’une coupe du monde presque gagnée. La religiosité est avant toute religion ; elle est ce qui relie, surtout communion.

Et quand vous aurez saisi tout cela, qui concerne les enfants, vous comprendrez la politique un peu mieux, qui concerne les citoyens. Vous vous direz qu’on ne peut rien entreprendre sans sécurité civile, sans liberté d’aller et venir sans danger dans la rue, le quartier ou les transports. Et qu’être rassuré prime sur tout le reste dans nos sociétés où la faim n’est plus le premier des maux. Mais, au-delà de la nourriture de base, vous aurez besoin de savoir manger équilibré, de trouver des produits sains et d’avoir quelques moyens et loisirs pour les cuisiner à plaisir.

Mere et fille

Vous ne pourrez que vous intéresser à l’économie, cette nourriture des nations, aux mécanismes qui produisent des biens que chacun consomme, et pourquoi nous sommes trop chers ou plus habiles, pourquoi il est nécessaire de vendre ce que nous savons faire pour acheter ce qui nous manque, pourquoi sans liberté d’entreprendre on ne peut que subir. Et vous aurez compris très vite la raison qui pousse à s’intéresser au travail, à l’industrie, aux services, avant (bien avant) de se préoccuper de la guerre au loin ou du « prestige » diplomatique. Un Président qui n’agit qu’à l’extérieur est comme un père qui court les cafés ou les réunions, délaissant ses enfants.

Vous aurez alors souci d’éducation et de savoir, vous récriminerez contre les criminels qui, au prétexte de « pédagogie », tentent d’imposer leur idéologie de classe, nivelant tout pour apparaître comme « spécialistes » et prendre ainsi le pouvoir.

Vous n’aurez que mépris pour ces faux savants qui écrivent des manuels abscons où, en trois chapitres, vous n’aurez toujours rien compris vous, adulte, à la fécondation et au patrimoine génétique – alors qu’une série de définitions de base auraient largement suffi pour saisir.

Vous trouverez inepte qu’on oblige les gamins à user de linguistique universitaire en cours de français pour décortiquer un texte, sans aucun souci de la beauté des mots en phrases judicieusement assemblées.
Vous regarderez, ébahis, les exercices de math où l’élève doit trouver « la largeur d’un ruisseau » alors que la réponse juste est au-delà de 50 mètres – soit en bon français « un fleuve » ! Le cloisonnement des disciplines, l’illettrisme des rédacteurs, l’indigence des méthodes pédagogo, tout cela vous sautera aux yeux – pour peu que vous vous intéressiez à ce que font vos enfants.

Vous aurez l’intuition du pourquoi les crédits de recherche sont si faibles et le train de vie de l’Élysée si dispendieux, pourquoi les chars et les avions apparaissent prioritaires pour aller frimer au Liban, en Bosnie, en Côte d’Ivoire, en Afghanistan, au Tchad, au Gabon, au Congo, Bosnie, en Syrie et dans toutes ces contrées bien loin, où rien n’est contrôlable par le citoyen, et alors qu’existent des organismes internationaux comme l’ONU ou des forces locales aptes à remplir les missions sans que les « missiés » s’en mêlent.

Et vous comprendrez alors mieux la politique : l’école « à la française » ressemble à la politique « à la française » – élitiste, hiérarchique, clanique.

  • S’asseyant sur toute tradition s’il s’agit de capter le pouvoir.
  • Déclarant n’importe quoi pourvu que ce soit médiatique.
  • Se moquant surtout du monde : des enfants, des gens, de vous.

La famille n’est pas la société, mais élever des petits d’hommes vous rend plus « politique » que ceux dont c’est l’avide métier.

* Un DST est un devoir sur table dans le jargon enfeignant

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Yasunari Kawabata, Le maître ou le tournoi de go

yasunari kawabata le maitre ou le tournoi de go

Le go est un jeu stratégique qui oppose deux adversaires sur un damier de 361 cases. Plus simple mais plus subtil que les échecs, il est venu de Chine mais s’est pleinement épanoui au Japon, pays à mentalité bien moins commerçante et bien plus guerrière. Comme tout ce que font les Japonais, la discipline est poussée aux extrêmes : par méticulosité (versant positif) ou maniaquerie (versant négatif). « Le jeu dépasse le jeu » p.104. Toute pratique devient une « voie », autrement dit un entraînement spirituel à la maîtrise de soi pour entrer en harmonie avec les forces de l’univers. Le zen n’est pas un vain mot, même dans l’art non martial du jeu.

Le Maître Shusai, la fin de soixantaine frêle et malade du cœur, est la référence incontestée du go jusqu’ici. D’où l’intérêt, pour la presse spécialisée, de susciter des tournois visant moins à remettre en cause sa maîtrise qu’à montrer l’étendue de son art. Le go est, comme le judo, l’aïkido ou le karaté, divisé en grades, des kyu aux dan. « On prétend que le don du Go se manifeste vers dix ans, et qu’il n’y a pas d’espoir pour un enfant qui n’en commence pas l’étude à cet âge » p.16.

Le roman a ceci de particulier qu’il met en scène un récit réel, que Kawabata a chroniqué comme journaliste en 1938. Les faits sont vrais, seuls les noms sont changés, et les transitions entre les parties sont tirées de la vie de l’auteur. Puisqu’il est écrivain, la position des pions ne lui suffit pas et c’est tout l’environnement, les êtres, les fleurs, les météores, qui entrent dans le roman. « La mer luisait d’une lueur si terne qu’on n’en pouvait deviner la source » p.13. État de l’eau prémonitoire de la vieillesse ? A l’inverse, la vie renaît, robuste et les yeux profonds : « M. Otaké junior, un superbe jeune homme qui entre dans son huitième mois, tellement superbe… » p.27. Les sons et les parfums tournent dans l’air des parties de go, assourdis et évanescents, comme si les joueurs mettaient le réel à l’écart. « Excepté le son d’une chute d’eau dans le jardin et le bruit des rapides de la Hayagawa, on n’entendait que le bruit lointain d’un tailleur de pierre. Le parfum des lis tigrés arrivait par bouffées » p.56. La nature participe en son entier à ce qui se déroule dans les âmes. « Sous le camélia qui poussait, au-dessous de la chambre d’Otaké, une fleur unique, aux pétales froissés, s’ouvrait. Le Maître la contemplait » p.118. Plus que la compétition entre maîtres, cette fusion de l’esprit et du monde donne toute sa saveur au roman.

Le temps qui passe est ce qui retient le plus Kawabata. Le temps des parties, chaque joueur pouvant mettre plusieurs heures à placer seulement un pion ; le temps imparti à la vie, le Maître malade n’en ayant plus pour longtemps et son adversaire Otaké, septième dan et jeune papa de 30 ans, connaissant déjà les premières fatigues de la vieillesse ; le temps qu’il fait aussi, les saisons bien marquées qui mettent leur empreinte sur la psychologie des joueurs ; enfin l’époque, le temps calendaire qui voit la modernité trépidante envahir un Japon encore ancré dans la tradition. Le tournoi de go est un combat, à la fois une discipline et un objectif, un moyen et une fin. C’est en fait un destin.

Après sa défaite – de 5 points – après le dernier pion Noir 237, le Maître de go va mourir.

Un roman grave sur l’existence et le monde, que chacun peut lire sans rien connaître au jeu de go.

Yasunari Kawabata, Le maître ou le tournoi de go, 1954, traduit du japonais par Sylvie Regnault-Gatier, Livre de poche 1988, 158 pages, €4.20

Tous les romans de Yasunari Kawabata chroniqués sur ce blog.

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Junichiro Tanizaki, La confession impudique (ou La clé)

Ce court roman de Tanizaki (décédé en 1965), est à la fois sociologique, pornographique et policier. Il a été traduit en Folio par Gaston Renondeau sous le titre ‘La confession impudique’ pour faire vendre, puis par Anne Bayard-Sakai en Pléiade sous son titre japonais : ’La clé’. Obscénité ou littérature ? La polémique fait rage dans le Japon du milieu des années 1950… Mais c’est un tour de force ! L’auteur décrit les relations entre une femme de la bonne société de Kyoto, élevée à la traditionnelle et fidèle à son mari, de ce dernier, professeur d’université mais excité de ne plus être à la hauteur à 56 ans, et de l’amant, un étudiant vigoureux d’une vingtaine d’année, officiellement fiancé à la fille du couple. Sexe, mensonge et photo, tel pourrait être le sous-titre.

Surenchère du désir chez un couple passé la cinquantaine. La femme Ikuko est insatiable, elle en veut encore et épuise son mari ; elle aurait été « une bonne pute sur le marché », selon lui. Mais il l’aime, adore son corps d’albâtre et voudrait le voir entièrement nu. Elle ne veut pas, pudique par éducation. Donc il l’enivre, chaque soir, de cognac Courvoisier et elle aime ça. Il en profite pour la déshabiller, la caresser, la lécher, fétichiste du pied, la photographier sous toutes les coutures, puis accomplir son « devoir conjugal » avec la vigueur de sa jeunesse. Elle est reste toute surprise, dans la brume de l’ivresse.

Mais cela ne suffit pas. Chacun écrit son journal, version antique du Fesses-book. Chacun le cache mais sait que l’autre le lit en cachette, ce qui ajoute du piment. Lui colle les photos Polaroïd de sa femme entièrement nue ; elle fait semblant d’être émoustillée par ce qu’il lui fait, mais pense au jeune homme qui aide parfois son mari à la porter dans sa chambre. Surtout lorsqu’elle tombe dans les pommes, déshabillée, dans la salle de bain !

C’est que le mari utilise son étudiant pour bluffer sa femme ; il se rend jaloux lui-même pour être à la hauteur. Cela avec la complicité de sa fille, officiellement fiancée ! Vous le voyez, rien n’est simple en ce roman gigogne, et tout se complique par les mensonges croisés, avoués à la fin.

Car il y a meurtre. Fin de vie pour l’un des partenaires, au-delà de ses limites sexuelles. Petits arrangements entre amants pour la suite.

Cette intrigue des années 50 pourrait apparaitre bien surannée aujourd’hui où chacun baise comme il sent, corps offert à qui le voit, complaisamment étalé sur les réseaux sociaux… C’était une révolution à l’époque ! Le désir reconnu, l’amour malgré le corps, les excitants visuels et alcooliques, l’intensité du désir accentuée par le respect des convenances. Mais cela reste fort aujourd’hui, charnel, spirituel, profondément humain. Les liaisons dangereuses du jeu du désir et de l’amour, la guerre des sexes en famille. Les vieux s’amusent mais les jeunes n’en sont pas moins manipulateurs sous leurs dehors naïfs, ils profitent de la moindre faille pour s’accoupler librement tandis que le huis clos du couple est un combat de chaque jour.

Ce roman aigu met en scène un libertinage qui reconnait sa pleine place au désir, lequel sourd du carcan des conventions. Ou comment réinventer le piquant de l’érotisme pour aviver l’amour qui s’assoupit. Tout lecteur d’aujourd’hui en sent encore la puissance.

Junichiro Tanizaki, La confession impudique (Kagi), 1956, traduit du japonais par G. Renondeau, Gallimard Folio, 2003, 195 pages, €5.65

Junichiro Tanizaki, La Clef (Kagi), 1956, traduit du japonais par Anne Bayard-Sakai, Œuvres tome 2, Gallimard Pléiade 1998, 104 pages sur 1625 pages, €72.20

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L’homme et la technique

Oswald Spengler fut célèbre en son temps. Notamment parce qu’il a publié une vaste fresque du destin humain intitulée ‘Le déclin de l’Occident’ en 1918. Presqu’un siècle plus tard, il reste d’actualité ! En 2018 (dans 7 ans), la Chine sera le premier exportateur mondial, le premier prédateur mondial de matières premières, le premier néocolonialiste économique mondial. Elle défendra aussi âprement ses intérêts que l’Angleterre de la reine Victoria ou les États-Unis de George W. Bush. Car, analyse Oswald Spengler, ce sont l’essor de la technique et de la population qui ont bouleversé le monde.

‘L’homme et la technique’ est un opuscule qui devrait ravir les écolos et les économistes de la décroissance ; il devrait stimuler les souverainistes et les partisans d’une Europe puissance ; il décrit parfaitement le mental américain face aux défis chinois. Paru en 1931, après la crise financière de 1929 et avant les cataclysmes nationalistes, racistes et guerriers des années 1940, il en a le vocabulaire daté. Mais Spengler livre une intuition, pas un système dogmatique. Il ne prône aucune révolution qui passerait une quelconque catégorie sociale ou raciale par les armes, il analyse la longue histoire. Il dit une manière d’être, la nôtre, ce qu’il appelle « la culture faustienne ».

Pour Oswald Spengler, la culture est le devenir, le mouvement ; la civilisation est le devenu, l’aboutissement historique. Or, dit-il, notre culture faustienne, alimentée par le désir et l’incessante exploration curieuse des choses, se meurt. Elle est désormais ‘civilisation’ : matérielle, matérialiste, comptable. La vie quotidienne, la famille, la morale, les croyances, les espoirs – tout est façonné par la technique, dit Oswald Spengler (y compris la procréation). Qui lui donnerait tort ?

Or la technique est la meilleure et la pire des choses, comme la langue d’Ésope. Elle est tactique pour survivre dans la nature. Le singe nu a utilisé ses mains, libérées par la station debout, pour prendre les armes et se défendre ou faire levier. La première dialectique de la main et de l’outil a fait de l’homme un animal de proie pour son environnement qui le libère de ses déterminants génétiques. L’être humain n’est pas une fourmi, il devient intelligent. Tout ce qu’il crée est « artificiel », non naturel. Première tragédie : la nature sera toujours la plus forte, elle a les millions d’années pour elle, mais l’homme ne sait pas faire autrement que l’artifice. Jusqu’à lever la main contre sa mère, en rebelle, et peut-être détruire le climat, la faune ou la planète…

Vient la seconde dialectique entre le langage et l’entreprise. Car l’être humain n’est pas seul : il vit en famille, en horde, en clan, plus tard en village, en ville, en société. Animal politique, l’homme s’entend par le langage pour un projet commun : projet de la cité pour organiser les hommes, projet de l’entreprise pour utiliser la matière et produire des biens. Le langage ne sert pas à comprendre le monde, écrit Spengler, mais à la conversation pour agir. Seconde tragédie : toute organisation prend sur la liberté humaine. L’entreprise oblige à commander ou à exécuter, à laisser une part de son travail pour le bénéfice et l’investissement, en bref à être plus ou moins exploité ; la cité elle-même contraint par ses lois, sa morale, ses obligations physiques comme le service militaire. L’homme s’aliène en s’organisant en groupes humains.

L’Occident – ce qui est à la fois sa grandeur et sa tragédie – incarne au plus haut point l’insatiable curiosité de savoir, l’exploration ultime des secrets de la nature, la volonté de maîtrise et de création. De la culture technique est née la civilisation matérielle que nous connaissons. Cet « ensemble de modes de vie artificiels, personnels, autogènes, se transforme en une cage aux barreaux serrés pour les âmes rebelles à tout frein » (p.124). L’accroissement de la population, grâce à la technique (alimentation, confort, hygiène, médecine), noie l’individu et lui fait perdre toute importance. Les nations, organisées en États (« L’État est l’ordre intérieur d’un peuple en vue de ses objectifs extérieurs » p.120), instaurent des frontières pour se préserver (accès aux ressources, emplois, style de vie, croyances) et entrent en rivalité entre elles. « La frontière, de quelque nature qu’elle soit, ne serait-ce qu’intellectuelle, est l’ennemi mortel de la volonté de puissance », écrit l’auteur dans un cri libertaire.

Car Oswald Spengler est analyste, pas politicien ni philosophe. Il dit que l’Occident court à sa perte mais qu’il n’y peut rien. Toute civilisation est mortelle. Il prédit dès 1931 les rébellions : hippie contre la vie bourgeoise, révolutionnaire contre l’accaparement de la rente pétrolière, écologiste contre le mode de vie consumériste industriel. « Il n’est pas vrai que la technique humaine économise du travail », écrit Spengler. « Chaque découverte contient la virtualité et la nécessité de découvertes nouvelles, tout désir satisfait en éveille des milliers d’autres, chaque triomphe sur la nature en appelle d’autres encore » (p.125).

D’où « le dernier acte » qui fait l’objet du chapitre 5 : l’avènement et la dissolution de la culture machiniste.

  • Par le mouvement social : La technique appelle la société pour organiser son règne. Toute société crée des classes sociales pour la division nécessaire du travail. « Avec la croissance des agglomérations urbaines, la technique prit un caractère bourgeois » (p.148). Naît le luxe, « la culture dans sa forme la plus poussée » (p.134), donc l’envie sociale et la contestation.
  • Par le divorce de la vérité et des faits : Se séparent le prêtre, le savant et le philosophe qui vivent dans le monde des vérités – et le noble, le guerrier et l’aventurier (l’entrepreneur), qui vivent dans le monde des faits. « Le successeur de ces moines gothiques fut l’inventeur laïque cultivé, le prêtre-expert de la machine. Enfin, avec l’avènement du rationalisme, la croyance à la technique tend presque à devenir une religion matérialiste » (p.148). Éternelle, immortelle, elle apporte le salut à l’humanité. La découverte est jouissance pour soi, sans aucun souci des conséquences, parfois immenses pour le genre humain. Les découvertes se multiplient mais la peine de l’homme n’est pas réduite, il faut toujours plus de mains pour alimenter la machine. Pour quel but ?
  • Par la lutte des États : Seul l’État a un but qui est d’accroître sa puissance politique en accroissant sa richesse, donc son industrie. D’où les guerres pour l’accès aux ressources, qui exploitent ou achètent les pays miniers ou pétroliers dans une sorte de néocolonialisme, la guerre des monnaies qui déstabilise l’épargne, l’emploi et la redistribution sociale. Malgré la tendance européenne à se vouloir hors de l’histoire, jouissant bourgeoisement de ses richesses acquises, Spengler nous rappelle que vivre est lutter. La Chine nous le montre à l’envi, mais aussi le Brésil (qui va choisir le F18 plutôt que le Rafale) ou la Turquie (qui négocie avec l’Iran contre l’Occident) ou le Mexique (qui se fout des intellos médiatiques français). Or « au lieu de garder jalousement pour eux-mêmes le savoir technique qui constituait leur meilleur atout, les peuples ‘blancs’ l’offrirent avec complaisance au tout-venant dans le monde entier » (p.174). Ceux qui « grâce au bas niveau des salaires, vont nous mettre en face d’une concurrence mortelle » (p.175). C’est exactement ce qui se passe : notre fameux TGV est copié par les Chinois, ils préparent leur Airbus pour 2014, les Coréens ont des centrales nucléaires moins sophistiquées que nous (et moins chères) à exporter, les Iraniens usent d’un logiciel allemand Siemens pour leurs centrifugeuses destinées à la bombe nucléaire.
  • Par les menaces sur le climat et la planète : « La mécanisation du monde est entrée dans une phase d’hypertension périlleuse à l’extrême. La face même de la terre, avec ses plantes, ses animaux et ses hommes, n’est plus la même. (…) Un monde artificiel pénètre le monde naturel et l’empoisonne. La civilisation est elle-même devenue une machine faisant ou essayant de tout faire mécaniquement » (p161).
  • Par la perte de sens : L’âme se dilue dans le calcul, la computation et la mathématisation froide du monde : « notre propre culture faustienne représente pour sa part le triomphe de la pensée technique pure sur les grands problèmes » (p.135). On l’a vu avec le krach de la raison pure dans la finance, les échecs humains de la rationalisation du personnel chez France Télécom. A trop rationaliser l’humain perd son âme. « La culture faustienne, celle de l’ouest européen, n’est probablement pas la dernière mais elle est certainement la plus puissante, la plus véhémente et, conséquence du conflit intérieur entre son intellectualité compréhensive et son manque d’harmonie spirituelle, de toutes la plus tragique » (p.136). « Être donc soi-même Dieu, c’est bien cela le rêve du chercheur faustien » (p.146) – mais être Dieu, en ce monde-ci, est-ce possible ou même raisonnable ? « La pensée faustienne commence à ressentir la nausée des machines. Une lassitude se propage, une sorte de pacifisme dans la lutte contre la nature » (p.167).

Ce qui nous fait être, notre culture faustienne, est attaqué de toute part. Or, si les autres cultures usent de la technique comme d’un outil, nous seuls en faisons un but spirituel, la quête incessante pour savoir et pour explorer la nature. D’où notre condamnation à terme, de l’intérieur par l’écologie, de l’extérieur par l’émergence des pays tiers. Entre Montaigne et Nietzsche, un petit livre à méditer ! Il a inspiré Heidegger.

Oswald Spengler, l’Homme et la technique, 1931, Gallimard Idées, 1969, 181 pages. Difficile à trouver, mais occasion possible.

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