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George L. Mosse, Les origines intellectuelles du Troisième Reich

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J’ai déjà parlé de cet ouvrage de l’historien juif américain, né en Allemagne, qui a pu fuir le nazisme à 15 ans à quelques heures de l’obligation de visa. Je voudrais y revenir aujourd’hui non pour analyser ce qui y est dit, mais pour sélectionner ce qui fut hier et se reproduit aujourd’hui. Car, si l’histoire ne se répète jamais, les êtres humains et les sociétés ont des réactions identiques aux événements qui les mettent en cause.

S’indigner contre le nazisme est stérile, comprendre les ressorts du nazisme est utile.

Ceux qui braillent dans la rue « contre le fascisme » (ou contre Trump) sont aussi vains que ceux qui pissent dans un violon en croyant jouer la musique. Le fascisme est un état réactif de toute société menacée. Il vaut mieux comprendre ce qui menace et les moyens d’y faire face – que de gueuler pour rien dans le désert. Et c’est bien la faute de la gauche minable des Indignés, Frondeurs, Atterrés, pseudo-ministres et autres impuissants, qui n’a plus aucune idée ni projet, si l’extrémisme monte en notre pays plus qu’ailleurs en Europe et dans le reste du monde.

« Chaque pays développe son propre fascisme, approprié à son propre nationalisme », écrit George Mosse p.33. Le nazisme allemand comme le fascisme italien sont nés des unités nationales, fragiles, qu’il fallait conforter par une langue et une culture commune. Le fascisme français n’a pour l’instant jamais pris, nous n’en avons eu qu’un ersatz sous Pétain, vieillard conservateur et surtout cacochyme, qui a laissé faire sous la botte les petits agitateurs intellos séduits par la communauté masculine nazie.

Ce que montre George Mosse, étayé par une vaste documentation, est que le nazisme n’est pas une aberration : il a été appelé par des électeurs normaux, adulés par des gens normaux et suivis par la majorité de la population – comme Trump. Pourquoi ? Non par une quelconque essence satanique, comme voudrait le faire croire la morale de la bonne conscience après Auschwitz ; non par un quelconque développement des forces productives ayant secrété leur antidote par réaction, comme a longtemps voulu le faire croire la propagande marxiste stalinienne au mépris des documents historiques. Mais selon Mosse par une véritable « religion civique ». La propagande n’a aucun effet si elle ne répond pas aux attentes de la société – tout comme la publicité ne vous fera jamais acheter si vous ne désiriez pas déjà le faire.

Robert Paxton, historien américain spécialiste de la France de Vichy récemment : « je crois que le fascisme c’est avant tout le pouvoir, la prise du pouvoir, l’exercice du pouvoir. Je pense que le fascisme est aussi animé par de forts préjugés et des sentiments profonds, des sentiments d’aliénation, un désir de revanche nationale, la colère contre ceux dont vous pensez qu’ils ont poignardé le pays dans le dos«  (sur Slate.fr).

Toute société nécessite une cohésion : le besoin d’une communauté organique, une continuité historique, une normalité bien établie.

Cette normalité évolue avec le temps, mais lentement. L’imprégnation des mœurs et de l’idéologie subsiste au-delà des générations. Ce pourquoi George Mosse ne condamne en rien les « traditions », au prétexte que les nazis les auraient utilisées à leur profit. La morale n’a jamais rien à faire avec la vérité, mais bien plutôt avec le confort de ceux qui la brandissent.

La cohésion sociale se manifeste dans les rituels collectifs, que préparent la famille, qu’encouragent l’école, que la communauté locale puis nationale font exister. Le sentiment de participer à la vie politique sous le nazisme était plus fort que sous la démocratie de Weimar, constate l’historien. La faute en est non pas au nazisme – qui a su séduire – mais à Weimar, dont l’indigence de gauche fut patente. Si nous pouvions en tirer une quelconque leçon sous le président Normal…

La dimension religieuse du politique est ignorée des positivistes et des marxistes, qui croient la « science » politique presqu’aussi exacte que la science économique ou physique. Or l’adhésion à la collectivité passe par l’esthétique, par l’émotion, par les rassemblements qui permettent d’agir ensemble. Encore une fois, l’élection de Trump nous le montre après le Brexit, la débâcle socialiste aux Européennes et ainsi de suite…

C’est ici que l’Allemagne et la France divergent.

La première croit à la culture, nous croyons à la civilisation. La culture est un enracinement dans le sang et le sol des valeurs ; la civilisation une adhésion volontaire et de raison à la vie en commun. Bien sûr, ces deux concepts ressortent de l’idéal-type, des caricatures de ce qui se passe en réalité. Aucun Français n’adhère seulement par raison, mais aussi par habitude, par ses ancêtres ou par volonté de s’approprier la culture francophone, de se joindre à cette lignée historique qui va « du sacre de Reims à la révolution française », selon les mots de Marc Bloch. Aucun Allemand ne croyait complètement au pur Aryen blond et athlétique, issu des forêts de Germanie depuis les temps les plus reculés ; l’Allemagne est resté un carrefour de peuples, venus de l’est et du sud, poussés par les encore plus à l’est, et accaparant les exilés de l’ouest ou du nord (les Huguenots, les commerçant hanséatiques, les Russes germanophiles…).

Il y avait en Allemagne, bien avant le nazisme, un courant Völkish issu du romantisme qui désignait non seulement le peuple, mais son « âme ». Celle-ci était réputé issue de la terre même, des atmosphères et paysages. D’où la célébration du sang et du sol, composantes indispensables au peuple sain ; d’où la méfiance envers les villes, qui déracinent, et envers l’industrie, qui désocialise. Ce courant, un brin ésotérique, a été chanté par les Wandervögel, ces jeunes gens itinérants, randonneurs du pré-scoutisme, qui vivaient quasi nus dans la nature et célébraient le soleil et l’eau. Il a été repris par les organisations nazies, qui ont vanté le stéréotype mâle au corps classique de la beauté grecque, sculpté par l’effort individuel et la volonté collective. L’attirance sexuelle de la camaraderie masculine devait être refoulée par sublimation pour créer le type du chevalier qui se contraint, héros et chef.

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C’est bien cette religion Völkish, en conjonction avec le nationalisme, puis avec les rancœurs de la défaite de 1918 et de la crise économique majeure des années 30, qui a fait émerger le nazisme. L’auteur précise, en historien : « Le nazisme n’était pas une aberration : pas plus qu’il n’était dénué de fondement historique. Il fut plutôt le produit de l’interaction de forces économiques, sociales et politiques, d’une part, et de perceptions, d’espérances et d’aspirations humaines à une vie meilleure, d’autre part » p.32.

Avons-nous aujourd’hui une telle conjonction ?

La religion écologique célébrant Gaïa la Terre-Mère que ses fils industrieux ne cessent de blesser malgré la grand-messe rituelle des COP numérotés, la défaite face au terrorisme islamique qui engendre une rancœur contre les « basanés » sans reconnaissance pour la France qui les accueille, la crise économique de la mondialisation mais surtout de l’essor technologique très rapide – cela peut-il faire conjonction comme dans les années 30 ?

La culture était alors réputée authentique, assurant l’accord de l’être humain avec les autres et avec la nature ; la civilisation était vue comme superficielle, adonnée à la simple satisfaction béate des besoins matériels, sans solidarité ni spiritualité. Ne voyez-vous rien de cet hier qui ne surgit aujourd’hui ?

Qu’en est-il de la haine envers « le capitalisme » des multinationales, contre l’avidité matérielle de « la finance » ou l’impérialisme économique, culturel et militaire des Yankees ? Le Juif a été remplacé par le Capitaliste (encore qu’on confonde volontiers les deux dans l’islamo-gauchisme à la mode). Mais le « retour à la terre », l’accord avec la nature, les aliments « bio », la vie saine détressée à la campagne, l’aspiration à la chaumière de la retraite paisible… tout cela a fait le lit des états d’âme Völkish, du nationalisme protectionniste – et du nazisme.

Si les écolos d’aujourd’hui sont aussi inaudibles (7000 militants et 17 000 sympathisant si l’on en croit leurs primaires… 0.03% du corps électoral de 47 millions !), c’est qu’ils mêlent l’eau et le feu en célébrant la nature ici et maintenant tout en prônant l’universalisme éternel et l’internationalisme hors sol.

Si les socialistes d’aujourd’hui sont devenus quasi inaudibles, c’est qu’ils restent attachés à cette chimère du « matérialisme scientifique » qui court après l’évolution du climat et l’accord écologique homme-nature sans les relier au présent des gens et des revendications de classe.

La petite-bourgeoisie allemande – qui a permis le nazisme – voyait en Hitler une « révolution de l’âme » qui ne menaçait en réalité aucun des intérêts économiques de sa classe moyenne. Le nazisme édifiait l’idéal, et désignait l’Ennemi de principe – le Juif apatride, cosmopolite et capitaliste. L’écologie d’aujourd’hui et son fade avatar déconsidéré, « le socialisme », proposent une même révolution de l’âme et son ennemi de principe – le Capitalisme industriel et financier. Mais cela ne séduit manifestement pas « la France périphérique »,  pas intello comme les bobos urbains, prête à voter – en réaliste – pour la famille Le Pen. Même s’il est à craindre que, comme sous le nazisme, la déception soit d’autant plus grande et rapide que les attentes auront été plus fortes.

Nous n’avons pas l’humiliante défaite de 1918 mais le terrorisme, issu d’une frange étroite de l’islam. La rancœur deviendra-t-elle de même ampleur pour qu’elle produise les mêmes effets ? Il suffirait selon certains d’un attentat ou deux de plus pour que… Un tiers des policiers et gendarmes seraient prêts à voter extrême-droite, si l’on en croit les médias.

Le nationalisme est-il assez puissant dans les profondeurs françaises pour emporter l’adhésion à un parti Völkish qui mêle sang et sol dans une célébration de destin ? Pour ma part, j’en doute, mais il en est qui y croient.

Reste qu’il vaut mieux comprendre par soi-même que suivre les hordes moutonnières. Afin d’avoir le choix de participer ou de se retirer, pour résister.

George L. Mosse, Les origines intellectuelles du Troisième Reich – La crise de l’idéologie allemande, 1964, Points Seuil 2006, préface de Stéphane Audouin-Rouzeau, 512 pages, €11.80

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Tropisme

En rajouter nuit à sa cause : trop de pub tue la pub, trop d’impôt tue l’impôt, trop de morale tue la morale.

Le coup d’arrêt à la pub de Free a moins fait chanceler Google que les publivores, dont le délire finit par lasser sur les écrans du net. Il n’y a plus de travail dans l’industrie et tous les étudiants veulent être soit fonctionnaires, soit « dans le marketing ». Mais trop d’encarts sur les ordinateurs finissent par agacer sérieusement. Ils vous barrent l’accès au texte, ils clignotent sans vergogne pour vous empêcher de lire autre chose qu’eux, ils s’imposent soi-disant pour vous « servir ». Rien de plus importun au restaurant qu’un serveur qui n’arrête pas de tourner autour de vous : pareil sur écran. Altavista et Lycos ont disparu parce qu’ils avaient forcé sur la pub. Mais c’est qu’il est « tendance » de renier la radio et la presse au profit de la télé et du net. Toute la publicité se recentre sur le nouvel outil de communication car les magasins coûtent trop cher en loyer et frais de personnel, surtout les charges sociales empilées sur l’entreprise et jamais remises à plat par les technocrates de Bercy et les députés confortablement installés dans le fromage public. Virgin et Surcouf disparaissent, la Fnac bat de l’aile… Mais croyez-vous que le « trop » recule ? Chacun garde sa courte vue, comme ces ouvriers du Livre surpayés pour les rares heures travaillées qui, à force de grèves et d’avantages zacquis, ont scié la branche sur laquelle ils étaient assis. Plus de presse à imprimer, plus d’emplois.

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L’impôt, c’est bien, mais trop d’impôt tue l’impôt. Vous pensez ce que vous voulez de Gérard Depardieu. Je le trouve moi-même gonflé, enflé, démesuré. Il fut un beau Danton, un risible Obélix. Mais quand le symbole du révolutionnaire et du Français moyen filent à l’étranger parce qu’ils ont l’impression de payer pour les autres – ceux qui sont incapables de gérer avec raison, rigueur et économie l’argent public – il y a question. Depardieu est un boulimique agaçant, certes, mais il a tourné dans 200 films et en a produit 5, il a créé plusieurs entreprises. Qu’il parte avec pertes et fracas n’est pas bon pour la France. Pour son image. Pour la soi-disant justice que voudrait faire régner François Hollande. Un président « normal » commence par imposer tous les citoyens (et pas seulement ceux qui ne votent pas socialiste) ; par les imposer « normalement » (la norme en Europe est de 50%, pas de 75%), avec un discours « normal » (qui n’accuse pas une catégorie entière, « les riches » ou « les patrons », comme s’ils étaient une « race » à part) et une action « normale » qui inclut les entreprises dans la lutte pour l’emploi (et pas les exclut à coup de mépris et de vengeance fiscale).

Si « normal » voulait dire « mesuré » dans la bouche du candidat… Car rien n’est moins sûr ! La normalité était ce que réclamaient les gouvernements du socialisme réel, dans ces pays de l’Est où le formatage des esprits était la vertu des ingénieurs des âmes au service de l’État-parti. « Moi, président de la République »… on verrait ce qu’on allait voir ! Et on voit, jour après jour, que la morale bat la campagne, mais s’ignore dans les ors. Elle est pour les autres, rarement pour soi. Pourquoi nommer un militant socialiste à la tête du CSA ? Pour « normaliser » l’information ? La « moraliser » pour faire du « service public » le serviteur des gens au pouvoir ? Mitterrand l’avait fait et Edwy Plenel justement dénoncé. Hollande, qui veut faire du Mitterrand, le fera-t-il jusque dans ses mauvais côtés ?

Trop de pub, trop d’impôts (car trop d’étatisme), trop de morale. L’excès était, selon Roland Barthes, la particularité du « petit-bourgeois ». Il voyait dans le catch, sport tout entier pour la galerie, où les prises sont d’autant plus spectaculaires qu’elles ne font pas mal, la quintessence du mythe petit-bourgeois. L’esbroufe, la société du spectacle, la mise en scène narcissique de soi. « Ceux qui ont la plus grosse », disaient alors les gens. Les « trop », disaient il y a peu les ados. Les petit-bourgeois au pouvoir, dira-t-on aujourd’hui.

Nous sommes gouvernés par des « trop » : ne pas s’étonner de la « réaction » qui monte – dans le peuple. Les riches ont le moyen d’aller ailleurs, pas ceux en-dessous du revenu médian. Pourquoi est-ce toujours la gauche qui fait monter le Front national ? Ne serait-ce pas l’expression aujourd’hui de la « lutte des classes » où le petit-bourgeois ne veut renverser le grand bourgeois que pour s’imposer au prolétaire ? Sauf que le prolétaire n’a plus d’emploi et bientôt moins de prestations sociales.

Attention, le cave se rebiffe !

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