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George L. Mosse, Les origines intellectuelles du Troisième Reich

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J’ai déjà parlé de cet ouvrage de l’historien juif américain, né en Allemagne, qui a pu fuir le nazisme à 15 ans à quelques heures de l’obligation de visa. Je voudrais y revenir aujourd’hui non pour analyser ce qui y est dit, mais pour sélectionner ce qui fut hier et se reproduit aujourd’hui. Car, si l’histoire ne se répète jamais, les êtres humains et les sociétés ont des réactions identiques aux événements qui les mettent en cause.

S’indigner contre le nazisme est stérile, comprendre les ressorts du nazisme est utile.

Ceux qui braillent dans la rue « contre le fascisme » (ou contre Trump) sont aussi vains que ceux qui pissent dans un violon en croyant jouer la musique. Le fascisme est un état réactif de toute société menacée. Il vaut mieux comprendre ce qui menace et les moyens d’y faire face – que de gueuler pour rien dans le désert. Et c’est bien la faute de la gauche minable des Indignés, Frondeurs, Atterrés, pseudo-ministres et autres impuissants, qui n’a plus aucune idée ni projet, si l’extrémisme monte en notre pays plus qu’ailleurs en Europe et dans le reste du monde.

« Chaque pays développe son propre fascisme, approprié à son propre nationalisme », écrit George Mosse p.33. Le nazisme allemand comme le fascisme italien sont nés des unités nationales, fragiles, qu’il fallait conforter par une langue et une culture commune. Le fascisme français n’a pour l’instant jamais pris, nous n’en avons eu qu’un ersatz sous Pétain, vieillard conservateur et surtout cacochyme, qui a laissé faire sous la botte les petits agitateurs intellos séduits par la communauté masculine nazie.

Ce que montre George Mosse, étayé par une vaste documentation, est que le nazisme n’est pas une aberration : il a été appelé par des électeurs normaux, adulés par des gens normaux et suivis par la majorité de la population – comme Trump. Pourquoi ? Non par une quelconque essence satanique, comme voudrait le faire croire la morale de la bonne conscience après Auschwitz ; non par un quelconque développement des forces productives ayant secrété leur antidote par réaction, comme a longtemps voulu le faire croire la propagande marxiste stalinienne au mépris des documents historiques. Mais selon Mosse par une véritable « religion civique ». La propagande n’a aucun effet si elle ne répond pas aux attentes de la société – tout comme la publicité ne vous fera jamais acheter si vous ne désiriez pas déjà le faire.

Robert Paxton, historien américain spécialiste de la France de Vichy récemment : « je crois que le fascisme c’est avant tout le pouvoir, la prise du pouvoir, l’exercice du pouvoir. Je pense que le fascisme est aussi animé par de forts préjugés et des sentiments profonds, des sentiments d’aliénation, un désir de revanche nationale, la colère contre ceux dont vous pensez qu’ils ont poignardé le pays dans le dos«  (sur Slate.fr).

Toute société nécessite une cohésion : le besoin d’une communauté organique, une continuité historique, une normalité bien établie.

Cette normalité évolue avec le temps, mais lentement. L’imprégnation des mœurs et de l’idéologie subsiste au-delà des générations. Ce pourquoi George Mosse ne condamne en rien les « traditions », au prétexte que les nazis les auraient utilisées à leur profit. La morale n’a jamais rien à faire avec la vérité, mais bien plutôt avec le confort de ceux qui la brandissent.

La cohésion sociale se manifeste dans les rituels collectifs, que préparent la famille, qu’encouragent l’école, que la communauté locale puis nationale font exister. Le sentiment de participer à la vie politique sous le nazisme était plus fort que sous la démocratie de Weimar, constate l’historien. La faute en est non pas au nazisme – qui a su séduire – mais à Weimar, dont l’indigence de gauche fut patente. Si nous pouvions en tirer une quelconque leçon sous le président Normal…

La dimension religieuse du politique est ignorée des positivistes et des marxistes, qui croient la « science » politique presqu’aussi exacte que la science économique ou physique. Or l’adhésion à la collectivité passe par l’esthétique, par l’émotion, par les rassemblements qui permettent d’agir ensemble. Encore une fois, l’élection de Trump nous le montre après le Brexit, la débâcle socialiste aux Européennes et ainsi de suite…

C’est ici que l’Allemagne et la France divergent.

La première croit à la culture, nous croyons à la civilisation. La culture est un enracinement dans le sang et le sol des valeurs ; la civilisation une adhésion volontaire et de raison à la vie en commun. Bien sûr, ces deux concepts ressortent de l’idéal-type, des caricatures de ce qui se passe en réalité. Aucun Français n’adhère seulement par raison, mais aussi par habitude, par ses ancêtres ou par volonté de s’approprier la culture francophone, de se joindre à cette lignée historique qui va « du sacre de Reims à la révolution française », selon les mots de Marc Bloch. Aucun Allemand ne croyait complètement au pur Aryen blond et athlétique, issu des forêts de Germanie depuis les temps les plus reculés ; l’Allemagne est resté un carrefour de peuples, venus de l’est et du sud, poussés par les encore plus à l’est, et accaparant les exilés de l’ouest ou du nord (les Huguenots, les commerçant hanséatiques, les Russes germanophiles…).

Il y avait en Allemagne, bien avant le nazisme, un courant Völkish issu du romantisme qui désignait non seulement le peuple, mais son « âme ». Celle-ci était réputé issue de la terre même, des atmosphères et paysages. D’où la célébration du sang et du sol, composantes indispensables au peuple sain ; d’où la méfiance envers les villes, qui déracinent, et envers l’industrie, qui désocialise. Ce courant, un brin ésotérique, a été chanté par les Wandervögel, ces jeunes gens itinérants, randonneurs du pré-scoutisme, qui vivaient quasi nus dans la nature et célébraient le soleil et l’eau. Il a été repris par les organisations nazies, qui ont vanté le stéréotype mâle au corps classique de la beauté grecque, sculpté par l’effort individuel et la volonté collective. L’attirance sexuelle de la camaraderie masculine devait être refoulée par sublimation pour créer le type du chevalier qui se contraint, héros et chef.

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C’est bien cette religion Völkish, en conjonction avec le nationalisme, puis avec les rancœurs de la défaite de 1918 et de la crise économique majeure des années 30, qui a fait émerger le nazisme. L’auteur précise, en historien : « Le nazisme n’était pas une aberration : pas plus qu’il n’était dénué de fondement historique. Il fut plutôt le produit de l’interaction de forces économiques, sociales et politiques, d’une part, et de perceptions, d’espérances et d’aspirations humaines à une vie meilleure, d’autre part » p.32.

Avons-nous aujourd’hui une telle conjonction ?

La religion écologique célébrant Gaïa la Terre-Mère que ses fils industrieux ne cessent de blesser malgré la grand-messe rituelle des COP numérotés, la défaite face au terrorisme islamique qui engendre une rancœur contre les « basanés » sans reconnaissance pour la France qui les accueille, la crise économique de la mondialisation mais surtout de l’essor technologique très rapide – cela peut-il faire conjonction comme dans les années 30 ?

La culture était alors réputée authentique, assurant l’accord de l’être humain avec les autres et avec la nature ; la civilisation était vue comme superficielle, adonnée à la simple satisfaction béate des besoins matériels, sans solidarité ni spiritualité. Ne voyez-vous rien de cet hier qui ne surgit aujourd’hui ?

Qu’en est-il de la haine envers « le capitalisme » des multinationales, contre l’avidité matérielle de « la finance » ou l’impérialisme économique, culturel et militaire des Yankees ? Le Juif a été remplacé par le Capitaliste (encore qu’on confonde volontiers les deux dans l’islamo-gauchisme à la mode). Mais le « retour à la terre », l’accord avec la nature, les aliments « bio », la vie saine détressée à la campagne, l’aspiration à la chaumière de la retraite paisible… tout cela a fait le lit des états d’âme Völkish, du nationalisme protectionniste – et du nazisme.

Si les écolos d’aujourd’hui sont aussi inaudibles (7000 militants et 17 000 sympathisant si l’on en croit leurs primaires… 0.03% du corps électoral de 47 millions !), c’est qu’ils mêlent l’eau et le feu en célébrant la nature ici et maintenant tout en prônant l’universalisme éternel et l’internationalisme hors sol.

Si les socialistes d’aujourd’hui sont devenus quasi inaudibles, c’est qu’ils restent attachés à cette chimère du « matérialisme scientifique » qui court après l’évolution du climat et l’accord écologique homme-nature sans les relier au présent des gens et des revendications de classe.

La petite-bourgeoisie allemande – qui a permis le nazisme – voyait en Hitler une « révolution de l’âme » qui ne menaçait en réalité aucun des intérêts économiques de sa classe moyenne. Le nazisme édifiait l’idéal, et désignait l’Ennemi de principe – le Juif apatride, cosmopolite et capitaliste. L’écologie d’aujourd’hui et son fade avatar déconsidéré, « le socialisme », proposent une même révolution de l’âme et son ennemi de principe – le Capitalisme industriel et financier. Mais cela ne séduit manifestement pas « la France périphérique »,  pas intello comme les bobos urbains, prête à voter – en réaliste – pour la famille Le Pen. Même s’il est à craindre que, comme sous le nazisme, la déception soit d’autant plus grande et rapide que les attentes auront été plus fortes.

Nous n’avons pas l’humiliante défaite de 1918 mais le terrorisme, issu d’une frange étroite de l’islam. La rancœur deviendra-t-elle de même ampleur pour qu’elle produise les mêmes effets ? Il suffirait selon certains d’un attentat ou deux de plus pour que… Un tiers des policiers et gendarmes seraient prêts à voter extrême-droite, si l’on en croit les médias.

Le nationalisme est-il assez puissant dans les profondeurs françaises pour emporter l’adhésion à un parti Völkish qui mêle sang et sol dans une célébration de destin ? Pour ma part, j’en doute, mais il en est qui y croient.

Reste qu’il vaut mieux comprendre par soi-même que suivre les hordes moutonnières. Afin d’avoir le choix de participer ou de se retirer, pour résister.

George L. Mosse, Les origines intellectuelles du Troisième Reich – La crise de l’idéologie allemande, 1964, Points Seuil 2006, préface de Stéphane Audouin-Rouzeau, 512 pages, €11.80

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Musée du loup au Cloître Saint-Thégonnec

Sous la IIIème République fut tué le dernier loup breton. Pierre Berrehar, du Cloître Saint-Thégonnec, en a touché la prime le 6 octobre 1884. Nous sommes à l’entrée des monts d’Arrée et ce territoire encore sauvage reste alors le dernier refuge des loups. Ceux-ci ont en effet besoin d’espace et de halliers où mettre bas. Le recul du bocage et l’extension des forestiers et des agriculteurs a chassé le loup peu à peu. Il a aujourd’hui disparu.

Le Cloître Saint-Thégonnec est le nom d’une commune qui n’a rien à voir avec celle de Saint-Thégonnec, à 25 km de là, célèbre pour son enclos paroissial. Isolée des circuits touristiques et de la voie rapide Rennes-Brest, le Cloître – 12 km au sud de Morlaix – a eu l’heureuse idée de consacrer au loup un musée.

Le prétexte en est que le dernier loup de Bretagne a fini là. La publicité de ce nouvel établissement est habilement faite, par des panneaux de signalisation sur le circuit des enclos et par des dépliants dans les offices de tourisme. Le musée est surtout conçu pour les enfants, mais les adultes apprendront beaucoup de choses, de quoi alimenter les veillées et les histoires raides, juste avant de dormir.

Tout commence avant l’entrée par des hurlements à vous donner froid dans le dos. Vous sentez vos poils se hérisser alors que les petits vous prennent la main.

Courageusement, vous vous avancez, jusqu’à rencontrer une toute jeune fille au fond d’un couloir sombre. Elle a les joues roses et le chaperon tiroir-caisse puisqu’elle vous soutire 3,50€ par tête. D’un ton ingénu, elle vous prévient qu’elle va bientôt passer « un film pour adulte » dans la salle du fond…Vous vous demandez si l’interprétation psychanalytique des contes de fée a quelque consistance, notamment le petit chaperon prépubère mais déjà rouge qui rencontre au lit le viril loup poilu « déguisé en grand-mère » – lorsque vous voilà poussés derrière un rideau noir.

A peine la suggestion vous vient-elle que, décidément, c’est le bordel, voilà la nuit profonde qui vous happe. Venus du dehors, où règne le grand soleil de la transparence démocratique, vous êtes plongés ensemble dans l’obscurité propre à tous les fantasmes et à toutes les suggestions. Inutile de dire que les petits ne vous lâchent pas. Malgré les 25° ambiants, les frêles épaules frissonnent au-dessus des débardeurs. Monte un hurlement alors que vous vous heurtez à un coude du couloir, tandis qu’apparaissent de petites paires d’yeux fendus qui luisent fixement dans la pénombre. Vous voilà mis dans l’ambiance.

Lorsque vous émergez de la chicane, un loup blanc fort connu projette une ombre gigantesque sur le mur. Il vous attend tranquillement, assis sur son train. Il a aiguisé ses crocs et ses griffes sont prêtes.

Un autre vous guette au tournant, babines ouvertes et crocs menaçants à votre hauteur, les oreilles en arrière comme font les carnivores quand ils vont vous sauter dessus. Les mômes seraient impressionnés si vous n’étiez pas là – mais seraient-ils venus d’eux-mêmes se fourrer dans la gueule du loup ?

Vous leur montrez que la bête ne bouge pas, qu’elle est froide et même empaillée ; vous leur faites toucher la fourrure rêche. Vous leur faites remarquer que les yeux fixes sont de verre, ils ne vous regardent plus quand vous n’êtes plus dans l’axe. Adulte, vous pensez quand même que voilà une parfaite machine à tuer, 50 kg de muscles velus entraînés au marathon, enrichis d’une mâchoire à fracasser un fémur et qui a faim de viande saignante à raison de 10 kg par jour. Un panneau explicatif vous fournit obligeamment ces quelques renseignements.

Il ajoute, on le saurait depuis La Fontaine si l’E.NAtionale faisait encore réciter quoi que ce soit, que le cerveau du loup est d’un tiers plus gros que celui d’un chien. Nettement plus rusé, chassant en meute, obéissant à sa hiérarchie, le loup est proche de la bête humaine : ne dit-on pas que l’homme est un loup pour l’homme ? C’est un samouraï, un commando, un fasciste, pas comme ce con de chien démocratique qui geint dès qu’on le regarde fixement et recule cauteleusement, la queue entre les jambes, avant de vous aboyer après, mais de loin et quand vous êtes passés.

Le loup vous reconnaît pour dangereux même à dix ans et, avec raison, se méfie des hommes. Un panneau raconte l’histoire de ce petit berger qui en fit fuir un. L’animal préfère se cacher et ce n’est que dans les grandes étendues, lorsque le froid a chassé toute proie vivante, qu’il s’attaque aux troïkas russes ou aux petites filles des histoires de notre enfance. La « bête » du Gévaudan elle-même serait peut-être moins un loup qu’un homme, tueur en série avide de viols et de sang des très jeunes gens. Mais à toujours crier au loup… qui vous croira ?

Les salles se succèdent, éclairées de façon théâtrale du plus sombre au plus clair à mesure que vous avancez. L’irrationnel d’abord, le rationnel à la fin, la progression est savamment menée. Vous passez du physique de la bête aux mœurs évoluées du loup, de ses prédations aux légendes des hommes – déformées et amplifiées. On le dit issu du Diable, évidemment, alors que Dieu, sensé être à l’origine de toute la Création, n’aurait fait que le chien… S’il est diabolique, alors il tente l’homme, surtout le mâle, l’incitant à se transformer en garou (sexuel et violent, au contraire des Commandements d’église). Le garou serait la prononciation gauloise de vere ou vir, l’homme, dans l’expression germanique ‘verewolf’, homme-loup.

Ce n’est pas très difficile de sombrer, à lire un « avis » placardé ici : « Si vous vous sentez tout drôle un soir de pleine lune ; si vous êtes restés sept ans sans vous confesser ou mettre les doigts dans un bénitier ; si vous êtes épuisé le matin… Vous êtes probablement un loup-garou ! » Le film pour adulte vous donne plus de détails. Un ethnologue insiste : pour devenir garou, semblable au loup, il fallait se dé-civiliser, se dépouiller de son humanité en enlevant ses vêtements pour se rouler tout nu, la nuit, au bord de certaines mares ou dans des feuilles mortes. Cela vous lavait de l’homme et faisait resurgir vos instincts profonds de bête, de prédateur carnassier que notre espèce a été durant des centaines de milliers d’années. A voir jouer et se battre les petits enfants l’été, presque nus dans le sable ou la boue, heureux sous la pluie ou le ventre dans l’herbe, vous vous dites que peut-être le mythe du loup-garou n’est pas si bête. Il ne serait que la tentation qui vient de balancer toute raison…

Le musée expose des images, mais use de beaucoup de mots pour apprivoiser le loup. Lorsqu’on en rencontrait un, il fallait citer de mémoire l’invocation à un saint – manière de faire entrer dans les crânes obtus les bienfaits de l’éducation. Saint Hervé était réputé pour avoir apaisé le loup – manière pour l’Eglise de profiter de la peur pour assurer son emprise. On parle aussi de saint Ronan, mais en rapport avec la lune du loup qui vient des légendes celtes (il la bouffait au 372ème mois pour que le cycle soit pur). Cependant, les paysans madrés savaient que la « danse des sabots » était plus efficace que les incantations : enlever ses sabots et les frapper l’un contre l’autre rendait prudent le loup, de même que brandir un bâton ou une fourche.

Vous avancez dans le musée, voici la cheminée sous laquelle vous pouvez entendre l’histoire du petit chaperon rouge, lue par un adulte ou en bande dessinée sous le manteau.

La salle suivante, bien éclairée, fait jouer avec le loup petits et moyens par des objets à soulever, des trous où mettre l’œil, des vitrines de peluches. Les parents iront voir, pendant ce temps, la salle attenante consacrée aux peintures et sculptures temporaires en rapport avec le loup. Un dernier endroit, peint en sombre pour lâcher l’imagination, laisse des livres d’images à portée des loupiots. Vous êtes juste avant la boutique, tenue par la même jeune fille aux joues roses, qui vous vend les désirs repérés : les livres d’enfants y tiennent la meilleure place.

Comptez-les biens, vos petits, peut-être le loup vous en a-t-il pris un ? Qui le saura avant de revoir le soleil ?

Un manque choquant dans ce musée : les louveteaux, ci-dessous croqués par Pierre Joubert. Si l’on peut laisser de côté loubards de banlieue et Loups gris turcs, la laïcité n’exige pas d’ignorer de façon aussi flagrante un fait social aussi important que le scoutisme, fût-il à l’origine religieux. Alors que toutes les marchandises de la religion Disney sont en vitrine et dans les livres proposés.

Musée du loup, 1, rue du calvaire, 29410 Le Cloître Saint-Thégonnec, 02 98 79 73 45

Ouvert tous les jours de 14 heures à 18 heures en juillet et août et toute l’année sur réservation pour les groupes (20 personnes). Tarifs : adultes : 3,50€, enfants 7 à 12 ans : 2,50€, enfants – de 7 ans : gratuit.

Site : http://www.museeduloup.fr/

Animations estivales 2012 :

  • Exposition Le petit conte rouge, du 1er juillet au 31 Octobre
  • Loup gris et paysage en Monts d’Arrée, les vendredi 6, 13, 20 et 27 juillet : Après une visite guidée au musée du loup le matin, un guide nature de Bretagne Vivante-SEPNB, vous fera découvrir les landes du Cragou l’après-midi, réserve naturelle régionale entre steppe et savane, riche d’une flore et d’une faune exceptionnelles et ensorcelantes…. Réservation obligatoire : 02.98.79.73.45
  • Les nuits du Loup, les 18 juillet et 8 août : Partez sur les traces du loup… visite libre du musée à partir de 21h, puis balade nocturne dans la réserve naturelle régionale des Landes du Cragou en compagnie d’un guide nature. A partir de 6 ans. Réservation obligatoire : 02.98.79.73.45
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Didier Lett, Frères et sœurs

Ce livre est la version poche et sans images de la précédente édition, publiée à La Martinière en 2004 sous le titre Histoire des frères et sœurs. Didier Lett n’est pas psy mais historien, ce qui rend son livre beaucoup plus digeste et moins sectaire. Professeur d’histoire médiévale à Paris VII, il a beaucoup étudié la famille, l’enfance, la parenté dans les siècles européens. Il décline en sept chapitres l’histoire du lien fraternel (qu’il appelle adelphique – de même matrice – pour éviter la suprématie mâle). Il égrène la fascination des jumeaux (frères ou sœurs « parfaits ») jusqu’aux demi des familles recomposées d’aujourd’hui et d’hier.

Le lien de même génération est précieux, mais il peut être la meilleure ou la pire des choses. Rien de mieux qu’un frère, dit-on, ce pourquoi les amis les plus chers sont des « frères » ; mais rien de pire que la haine entre frères (ou sœurs), elle est la plus implacable et la plus féroce. Hier existaient les larges fratries, la conception maternelle ayant lieu tous les 18 mois environ ; mais la mortalité infantile était forte et les écarts entre frères et sœurs pouvaient être grands, transformant souvent les aînés en parents de substitution. La fratrie diminue nettement aux XIXe et XXe siècles, mais les écarts se normalisent, entre 2 et 7 ans. Les adelphes sont ainsi plus proches. Se pose alors pour eux la question de se construire dans la fratrie. Ce n’est pas la même chose d’être aîné, cadet ou benjamin, voire enfant unique ! Souvent relai des parents, l’aîné peut être plus conservateur tandis que le cadet, protégé du premier qui essuie les plâtres, est plus curieux et ose plus. Mais c’est encore le benjamin qui s’exprime le mieux, le plus longtemps choyé par le plus de monde, petit dernier rusé comme le Petit Poucet.

Dans l’histoire, le partage de l’héritage a bien changé. Relativement égalitaire dans le haut Moyen Âge – ou les sœurs pouvaient hériter, et complètement en l’absence de garçons – tout change au XIe siècle où triomphe l’aîné. Le fils prend la succession du père dans ses biens, son nom et ses armes. Les cadets doivent trouver fortune ailleurs, dans les arts, les armes et les lois – ou les ordres. Quant aux sœurs, elles sont dotées et basta. La Révolution française établit l’égalité entre descendants, qu’ils soient filles ou garçons. Mais il faut attendre les années 1970 pour que les « bâtards » aient les mêmes droits.

Dans la culture sociale, la « fraternité » est ce lien issu du christianisme où tous les hommes sont frères dans le Christ. La Révolution a repris le terme pour l’appliquer aux citoyens (donc pas aux non-citoyens…). Le culte de l’amitié s’est développé à l’époque romantique pour renouveler la chevalerie où l’on était uni par les liens de lignage et d’hommage. Un compère devient un frère par le lien de parrainage d’un enfant. Les jeux depuis l’enfance rendent la complicité d’autant plus forte, ce pourquoi des mouvements comme le scoutisme ou le club de voile ou d’arts martiaux sont si importants dans la construction de la personne. Entre amis, mais aussi avec des amies. Trouver l’âme sœur est l’expression qui traduit le mieux cette propension à chercher un lien fraternel avec qui deviendra sa femme (ou un frère pour une fille). Parfois jusqu’à l’inceste, comme ces Enfants terribles de Cocteau.

Ce pourquoi le conjoint doit toujours comprendre le lien avec les autres frères et sœur ; sa jalousie est mal placée ; sa curiosité importune. Se marier n’est pas fusionner : il y avait une vie avant la vie de couple et les frères et sœurs étaient les liens les plus forts. La vaste recomposition des familles aujourd’hui n’enlève rien au lien adelphique ; elle l’enrichit, le transforme – mais il est toujours là, car inscrit dans les très jeunes années, les plus fortes pour la personne.

Un beau livre sur un lien émouvant, qui brasse les siècles et fait appel aux contes et aux mythologies autant qu’aux romans, lettres, récits et au droit. Un travail d’historien court et agréable à lire sur un sujet vital.

Didier Lett, Frères et sœurs – histoire d’un lien, 2004, Petite bibliothèque Payot 2009, 238 pages, €7.60

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Alix orphelin du 21 janvier

Le 21 janvier sont morts nombre d’illustres : Louis XVI a perdu la tête en 1793, Lénine la vie en 1924 (il avait perdu la raison avant), Méliès a cessé son film en 1938, Orwell de hanter les dictatures en 1950. Et puis il y a Jacques Martin. Il a quitté le soleil et ses héros le 21 janvier 2010.

Le père d’Alix le gaulois est mort à un âge canonique, mais son œuvre demeure. La joie du créateur est de donner naissance aux dieux. Alix et Enak, héros devenus romains, ont des dieux l’absence d’ombre, la pureté des principes et l’éternelle jeunesse ; ils rayonnent. Le dessin est classique, la plastique antique et les histoires typiques. Jacques Martin obéit aux canons de l’éducation modèle du jeune garçon dans la seconde moitié du XXe siècle.

Il faut remettre les aventures d’Alix dans leur contexte. Il est celui d’une bande dessinée à épisodes, publiée chaque semaine dans le ‘Journal de Tintin’ et destinée aux 7 à 17 ans (les 77 ans ne le liront qu’à la retraite). Il est nécessaire à tout auteur pour ce public de captiver, de faire s’identifier et d’édifier. D’où l’origine diverse des personnages, Alix le Gaulois et Enak l’Egyptien, flanqué plus tard d’Héraklion le Grec. Les aventures à répétition exigent que chacun soit indépendant, donc orphelin et adopté, nantis d’une certaine fortune pour ne pas avoir à travailler. L’éthique boy-scout issue du catholicisme belge, est diffusée en même temps qu’un goût pour la morale romaine antique en usage dans les pensionnats chrétiens que Jacques Martin a fréquentés.

L’époque de cette BD (née en 1948) est à l’éducation spécialisée des jeunes garçons et Alix s’adresse moins aux filles bien qu’il ait beaucoup de lectrices ! L’amour existe, filial envers les adoptants ou les parrains, sexué à peine lorsque des filles tombent amoureuses d’Alix (Héra, Ariela, Sabina, Lydia, Samthô, Malua, Saïs). Il est amical principalement.

C’était dans les mœurs romaines, mais aussi dans l’éducation masculine des Frères des collèges chrétiens que d’exalter l’amitié. Certains y ont vu une homosexualité, pourquoi pas ? Parlons plutôt d’homo-érotisme, ce n’est pas la même chose, n’en déplaise aux con(cul)pissant en freudisme obsédé. Les psychologues modernes nous apprennent combien chaque adolescent est ambigu et préfère un temps ses pairs au sexe opposé. D’autant que les bien-pensants ont poussés de hauts cris lorsque Malua a été dessinée seins nus. Mais le concept même d’homosexualité n’existait pas dans l’antiquité (relire ‘Le Banquet’ de Platon). Les amitiés d’Alix sont sublimées et admises ; elles élèvent l’âme, comme chez Platon, Montherlant et Yourcenar.

Enak est le petit protégé d’Alix et le duo, auquel se rajoutera l’enfant grec Héraklion lorsqu’Enak grandira, est le ressort de maintes situations dramatiques. C’est parce qu’il l’aime qu’Alix se compromet pour Enak, c’est par fidélité qu’il lui pardonne sa trahison, c’est par reconnaissance qu’Enak mûri sauve Alix à son tour… L’intérêt des histoires est que les héros grandissent, comme dans la vie. Alix a environ 15 ans lorsqu’il est esclave des Parthes et dans les 20 ans au bout des vingt albums dessinés par Jacques Martin. Enak a autour de 10 ans lorsqu’il fait connaissance d’Alix dès le second album ; il aura dans les 15 ans à la fin. D’où le surgissement d’Héraklion, 12 ans, pour réinitialiser l’identification des jeunes lecteurs.

La suite post-Martin verra se figer les âges et se dégrader le dessin, les personnages passant parfois entre plusieurs mains dans le même album et la morale se faisant nettement moins vertueuse, souvent vautrée sans recul dans la complaisance d’époque. Nous voulons garder quant à nous l’image d’Alix en sa splendeur, jusqu’à ‘Ô Alexandrie’. Le reste ne vaut pas grand chose, il tombe dans la marchandisation démagogique de la série culte.

Dans les albums écrits et dessinés par Jacques Martin lui-même, chacun trouve son bonheur selon son âge : fierté d’avoir un protecteur, une sorte de grand frère sans les jalousies de famille pour Enak et Héraklion ; plaisir de protéger et d’initier les plus jeunes pour l’aîné. Le modèle est celui des pensions et du scoutisme originel où chaque âge est responsable de la formation du suivant. Il correspond assez à la psychologie enfantine qui ne prend jamais pour modèle que l’immédiatement plus âgé.

L’éducation sentimentale des amours et amitiés se double d’une éducation physique due aux aventures. Elles exigent de courir, monter à cheval, nager, pagayer, tirer à l’arc ou tirer l’épée, escalader, ramper, prendre de l’initiative. D’autant que nos héros sont volontiers frappés, assommés, enchaînés, fouettés, menacés, empoisonnés, leurs vêtements déchirés. L’âge fait préférer aux lecteurs l’action virile aux badinages avec les filles ; ils frémissent volontiers aux corps dénudés tourmentés par les pierres ou les méchants qui défoulent leurs fantasmes.

L’éducation civique est celle de Rome, civilisation contre barbarie. Certes, Rome opprime les peuples de ses marges, mais elle donne un ordre au monde et permet la culture. L’alternative à la Rome de César est l’Égypte pharaonique, dessinée en une sorte d’Allemagne tentée par le nazisme avec restauration envisagée de l’ancien régime ethniquement pur et clérical. Ou bien la Chine totalitaire, où les individus sont des pions pris dans la tradition et le bon-vouloir impérial.

Alix, enlevé tout petit à ses parents, s’est trouvé un protecteur avec le musculeux Toraya, puis un père adoptif avec le bon Graccus, enfin un modèle civique avec César. Esclave, il a été délivré par l’armée romaine. Il n’aura de cesse de devenir protecteur à son tour et chantre de la civilisation romaine. On peut y voir la métaphore de l’Europe d’après-guerre, délivrée des nazis par l’armée américaine et protégée de la barbarie soviétique par l’OTAN. On peut y voir aussi un écho de la déclaration de Philadelphie – en 1948, date du premier Alix – où l’Organisation Internationale du Travail déclare que l’être humain a une dignité intrinsèque, qu’il ne peut être traité ni comme bête, ni comme marchandise.

Mais Alix traverse les époques parce qu’il met en scène des personnages complets, des modèles d’identification pour gamins d’Occident. Il vieillit moins vite que Guy Lefranc dessiné aussi par Jacques Martin. Ce journaliste, parrain de l’orphelin Jeanjean qui fut scout à ses débuts, est bien daté.

Jacques Martin chez Castermann (mes albums préférés sont marqués de trois étoiles ***) :

1 Alix l’intrépide
2 Le sphinx d’or ***
3 L’île maudite ***
4 La tiare d’Oribal
5 La griffe noire ***
6 Les légions perdues
7 Le dernier spartiate ***
8 Le tombeau étrusque ***
9 Le dieu sauvage
10 Iorix le grand
11 Le prince du Nil ***
12 Le fils de Spartacus ***
13 Le spectre de Carthage ***
14 Les proies du volcan ***
15 L’enfant grec ***
16 La tour de Babel
17 L’empereur de Chine ***
18 Vercingétorix
19 Le cheval de Troie
20 Ô Alexandrie

Avec Alix, l’univers de Jacques Martin, Castermann, 288 pages, 2002, €33.25
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