Articles tagués : bocage

Havre de Regnéville

Le guide a acheté le pique-nique et nous prenons deux taxis pour 9 km jusqu’à Urville, entrée du havre où se jette la Sienne et qui se termine à Regnéville, face à la pointe d’Agon. La Normandie est remplie d’eau souterraine et des puits condamnés le marquent encore, ce qui explique la multiplication des villages et hameaux un peu partout. Il était facile de trouver de l’eau. Nous allons suivre sa rive sud à pied, dans un paysage façonné par les marées où nichent de nombreuses espèces d’oiseaux.

Nous commençons par profiter du soleil revenu pour un temps, malgré le vent force 7, pour pique-niquer sur l’herbe derrière la petite église, face au havre où les prés salés excitent quelques moutons. La mer recouvre l’herbe aux grandes marées trois ou quatre fois l’an. Le guide a apporté de Bretagne de la terrine de cousin (le sien) et de la tomme de brebis bretonne bio de gens qu’il connait. Pour lui, la Bretagne imite beaucoup ses voisins pour promouvoir son image : elle crée son whisky, sa bière, son fromage, ses terrines de campagne, ses biscuits – tout ce qui n’existait pas il y a encore un siècle pour cause de pauvreté. Nous avons en outre par personne, du pain, deux tomates et deux abricots, un yaourt, du café en thermos et un carré de chocolat Lindt à la fleur de sel. Il commet cependant une petite erreur à propos du vin. Il a apporté – sur le budget – une bouteille de Chinon rouge mais annonce tout d’abord avec forces excuses que c’est pour sa consommation personnelle et qu’il ne force personne à boire du vin… avant d’en proposer à chacun. Ceux qui hésitaient un peu pour cause de chaleur et de marche ont décliné, alors qu’ils en auraient peut-être pris une lichette avec le fromage.

Le vent qui s’est levé très fort en début d’après-midi apporte des grains successifs entrecoupés de soleil. Nous devons mettre et enlever les vestes goretex constamment. Les chapeaux sont soumis à rude épreuve par les rafales. Nous longeons le havre sur l’herbe rase, ce que les gens du coin appellent « le marais ». Y pousse le chiendent de mer parmi mouettes, goélands, fous de bassan et cormorans qui se reposent près du filet d’eau qui rejoint l’estuaire. Des crottes de mouton des prés salés ont séché entre deux grandes marées. Les prés sont parsemés de bois flotté et de coquilles de bulots apportés par le flux. Sur les bords poussent des mauves, des roseaux, de la salicorne près des bermes. La « tengue », ce lœss fertilisant apporté par le vent et qui servait d’engrais jusque dans les années 1930, farine les herbes d’une fine pellicule de poussière qui reste sur les doigts.

Plus à l’intérieur, nous pouvons observer des restes du bocage traditionnel : des prés plantés de pommiers et entourés d’une haie, dans lesquels les vaches allaient pâturer. Depuis le remembrement des années 1960, les vaches restent à l’étable et sont nourries par ensilage, les prés transformés en champs de maïs qui, une fois mûr, est fauché à la racine, broyé et mis à fermenter sous bâche. L’agriculture industrielle a remplacé l’agriculture traditionnelle en une seule génération. Mais, avec les préoccupations écologiques, les urbains et les touristes engueulent désormais les paysans en Bretagne lorsqu’ils les voient traiter les champs. Ils doivent le faire de nuit… La reconversion est inévitable, vu l’opinion et la pression croissante, mais la reconversion en bio est dure à cause des investissements élevés et des dettes déjà consenties pour le matériel et les semences, et il faut plusieurs années pour obtenir le label bio. Le tournant semble pris depuis quelques années et ira en s’accentuant.

Nous suivons les bords de l’estuaire. Au loin des bateaux de plaisance sont échoués sur la grève ; ils ne seront libérés que par la mer qui remonte. Nous pouvons apercevoir le liseré blanc de la vague frontale sur l’horizon lorsque le soleil luit. Nous franchissons un échelage contre les moutons, trois marches de bois au-dessus d’une clôture en fil de fer. Il s’agit de ne pas se déséquilibrer en l’enjambant, conseil pour troisième âge mais bienvenu au vu du groupe…

A Regnéville, petite cité devenue balnéaire, un grain nous invite à entrer dans la salle des mariages qui fait office de salle d’exposition pour nous protéger du vent et de la pluie qui cingle. Une vraie « vouéchie » comme on dit ici ! Emmanuelle Delaby présente trente de ses photos du coin, portées surtout vers la lumière. Outre les couchers et levers de soleil colorés habituels, nous pouvons observer les nuances du ciel et de l’eau, la mer de nuages, les oiseaux. Je suis en admiration devant le vert glauque d’une houle au large ; elle me rappelle la mer dessinée par Hergé dans Le crabe aux pinces d’or et cela me ravit. Cette photographe amateure a du talent. Regnéville s’ensable et son port, autrefois actif pour Coutances, n’est plus que de plaisance. Le camping municipal, au ras de la mer lorsqu’elle est haute, pourtant bien garni de campeurs, est peu engageant avec ce vent : il n’est aucunement protégé, pas un arbre ni un clos. Les toiles des tentes battent et une femme s’est même réfugiée dans sa voiture.

Dans les rues perpendiculaires à la mer les maisons sont protégées du vent d’ouest et parfois de ravissants cottages en grès du Cotentin s’y élèvent, précédées d’un jardinet, dont une aux fenêtres blanches garnies de rideaux de dentelle derrière lesquels nous regarde passer, ébahie on ne sait pourquoi, une petite fille.

Un autre grain vient et nous nous réfugions dans l’église où pend, au centre de la nef, la maquette ex-voto d’un bateau de guerre à voiles et où trône, à la droite du chœur, une statue de sainte Barbe, patronne des artificiers, canonniers et mineurs de fond. Princesse devenue chrétienne et refusant d’abjurer, Barbe aurait vue, au moment d’être décapitée, ses deux bourreaux la hache déjà levée, être brutalement frappés par la foudre – évidemment divine. Face à elle, à gauche du chœur, dans une niche contenant d’autres restes, a été remisé un buste de saint Sébastien fléché un peu partout sur le torse ; seuls subsistent les trous dans la pierre, curieusement sadiques.

Lorsque nous ressortons de l’obscurantisme fervent, le soleil est revenu et nous pouvons faire le tour du château mi-XIVe en ruines, résidence royale de Charles le Mauvais. Il a été construit non pas en hauteur mais sur la rive gauche de la Sienne pour protéger le port d’échouage et le bourg de Regnéville. L’importance de son trafic était dû à la foire de Montmartin. Nous visitons les salles restaurées sur la mer qui servent aux expositions concernant le « lait et cidre » (instruments paysans) et la peinture d’un « archiculteur » (architecte qui se pique de peindre abstrait en acrylique et dont le nom ne mérite pas d’être retenu). Le château, pris plusieurs fois par les Anglais, défendait l’accès à Coutances lorsque les bateaux pouvaient y accéder avant l’ensablement. La garnison ne se composait que d’une douzaine de soldats seulement. Le bâtiment a été détruit en 1637 sur ordre de Louis XIII au moment du siège de La Rochelle lors de la révolte des Protestants ; le seigneur de Regnéville conspirait en effet avec les parpaillots, ce qui constituait un crime de haute trahison. Il ne reste du donjon qu’un chicot révélant un escalier à vis à l’intérieur.

Vers 17 h, deux taxis nous ramènent à Coutances, à l’hôtel où nous pouvons prendre une douche et nous reposer. Nous dînons une fois de plus à l’hôtel, à 19h30, et nous sommes curieux de voir si le menu a changé. Il l’est en partie. Je prends un tartare de Saint-Jacques au basilic très goûteux, du saumon malheureusement à la « sauce provençale » et malheureusement trop cuit et donc sec comme souvent dans les restaurants, et un nougat glacé.

Catégories : normandie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Musée du loup au Cloître Saint-Thégonnec

Sous la IIIème République fut tué le dernier loup breton. Pierre Berrehar, du Cloître Saint-Thégonnec, en a touché la prime le 6 octobre 1884. Nous sommes à l’entrée des monts d’Arrée et ce territoire encore sauvage reste alors le dernier refuge des loups. Ceux-ci ont en effet besoin d’espace et de halliers où mettre bas. Le recul du bocage et l’extension des forestiers et des agriculteurs a chassé le loup peu à peu. Il a aujourd’hui disparu.

Le Cloître Saint-Thégonnec est le nom d’une commune qui n’a rien à voir avec celle de Saint-Thégonnec, à 25 km de là, célèbre pour son enclos paroissial. Isolée des circuits touristiques et de la voie rapide Rennes-Brest, le Cloître – 12 km au sud de Morlaix – a eu l’heureuse idée de consacrer au loup un musée.

Le prétexte en est que le dernier loup de Bretagne a fini là. La publicité de ce nouvel établissement est habilement faite, par des panneaux de signalisation sur le circuit des enclos et par des dépliants dans les offices de tourisme. Le musée est surtout conçu pour les enfants, mais les adultes apprendront beaucoup de choses, de quoi alimenter les veillées et les histoires raides, juste avant de dormir.

Tout commence avant l’entrée par des hurlements à vous donner froid dans le dos. Vous sentez vos poils se hérisser alors que les petits vous prennent la main.

Courageusement, vous vous avancez, jusqu’à rencontrer une toute jeune fille au fond d’un couloir sombre. Elle a les joues roses et le chaperon tiroir-caisse puisqu’elle vous soutire 3,50€ par tête. D’un ton ingénu, elle vous prévient qu’elle va bientôt passer « un film pour adulte » dans la salle du fond…Vous vous demandez si l’interprétation psychanalytique des contes de fée a quelque consistance, notamment le petit chaperon prépubère mais déjà rouge qui rencontre au lit le viril loup poilu « déguisé en grand-mère » – lorsque vous voilà poussés derrière un rideau noir.

A peine la suggestion vous vient-elle que, décidément, c’est le bordel, voilà la nuit profonde qui vous happe. Venus du dehors, où règne le grand soleil de la transparence démocratique, vous êtes plongés ensemble dans l’obscurité propre à tous les fantasmes et à toutes les suggestions. Inutile de dire que les petits ne vous lâchent pas. Malgré les 25° ambiants, les frêles épaules frissonnent au-dessus des débardeurs. Monte un hurlement alors que vous vous heurtez à un coude du couloir, tandis qu’apparaissent de petites paires d’yeux fendus qui luisent fixement dans la pénombre. Vous voilà mis dans l’ambiance.

Lorsque vous émergez de la chicane, un loup blanc fort connu projette une ombre gigantesque sur le mur. Il vous attend tranquillement, assis sur son train. Il a aiguisé ses crocs et ses griffes sont prêtes.

Un autre vous guette au tournant, babines ouvertes et crocs menaçants à votre hauteur, les oreilles en arrière comme font les carnivores quand ils vont vous sauter dessus. Les mômes seraient impressionnés si vous n’étiez pas là – mais seraient-ils venus d’eux-mêmes se fourrer dans la gueule du loup ?

Vous leur montrez que la bête ne bouge pas, qu’elle est froide et même empaillée ; vous leur faites toucher la fourrure rêche. Vous leur faites remarquer que les yeux fixes sont de verre, ils ne vous regardent plus quand vous n’êtes plus dans l’axe. Adulte, vous pensez quand même que voilà une parfaite machine à tuer, 50 kg de muscles velus entraînés au marathon, enrichis d’une mâchoire à fracasser un fémur et qui a faim de viande saignante à raison de 10 kg par jour. Un panneau explicatif vous fournit obligeamment ces quelques renseignements.

Il ajoute, on le saurait depuis La Fontaine si l’E.NAtionale faisait encore réciter quoi que ce soit, que le cerveau du loup est d’un tiers plus gros que celui d’un chien. Nettement plus rusé, chassant en meute, obéissant à sa hiérarchie, le loup est proche de la bête humaine : ne dit-on pas que l’homme est un loup pour l’homme ? C’est un samouraï, un commando, un fasciste, pas comme ce con de chien démocratique qui geint dès qu’on le regarde fixement et recule cauteleusement, la queue entre les jambes, avant de vous aboyer après, mais de loin et quand vous êtes passés.

Le loup vous reconnaît pour dangereux même à dix ans et, avec raison, se méfie des hommes. Un panneau raconte l’histoire de ce petit berger qui en fit fuir un. L’animal préfère se cacher et ce n’est que dans les grandes étendues, lorsque le froid a chassé toute proie vivante, qu’il s’attaque aux troïkas russes ou aux petites filles des histoires de notre enfance. La « bête » du Gévaudan elle-même serait peut-être moins un loup qu’un homme, tueur en série avide de viols et de sang des très jeunes gens. Mais à toujours crier au loup… qui vous croira ?

Les salles se succèdent, éclairées de façon théâtrale du plus sombre au plus clair à mesure que vous avancez. L’irrationnel d’abord, le rationnel à la fin, la progression est savamment menée. Vous passez du physique de la bête aux mœurs évoluées du loup, de ses prédations aux légendes des hommes – déformées et amplifiées. On le dit issu du Diable, évidemment, alors que Dieu, sensé être à l’origine de toute la Création, n’aurait fait que le chien… S’il est diabolique, alors il tente l’homme, surtout le mâle, l’incitant à se transformer en garou (sexuel et violent, au contraire des Commandements d’église). Le garou serait la prononciation gauloise de vere ou vir, l’homme, dans l’expression germanique ‘verewolf’, homme-loup.

Ce n’est pas très difficile de sombrer, à lire un « avis » placardé ici : « Si vous vous sentez tout drôle un soir de pleine lune ; si vous êtes restés sept ans sans vous confesser ou mettre les doigts dans un bénitier ; si vous êtes épuisé le matin… Vous êtes probablement un loup-garou ! » Le film pour adulte vous donne plus de détails. Un ethnologue insiste : pour devenir garou, semblable au loup, il fallait se dé-civiliser, se dépouiller de son humanité en enlevant ses vêtements pour se rouler tout nu, la nuit, au bord de certaines mares ou dans des feuilles mortes. Cela vous lavait de l’homme et faisait resurgir vos instincts profonds de bête, de prédateur carnassier que notre espèce a été durant des centaines de milliers d’années. A voir jouer et se battre les petits enfants l’été, presque nus dans le sable ou la boue, heureux sous la pluie ou le ventre dans l’herbe, vous vous dites que peut-être le mythe du loup-garou n’est pas si bête. Il ne serait que la tentation qui vient de balancer toute raison…

Le musée expose des images, mais use de beaucoup de mots pour apprivoiser le loup. Lorsqu’on en rencontrait un, il fallait citer de mémoire l’invocation à un saint – manière de faire entrer dans les crânes obtus les bienfaits de l’éducation. Saint Hervé était réputé pour avoir apaisé le loup – manière pour l’Eglise de profiter de la peur pour assurer son emprise. On parle aussi de saint Ronan, mais en rapport avec la lune du loup qui vient des légendes celtes (il la bouffait au 372ème mois pour que le cycle soit pur). Cependant, les paysans madrés savaient que la « danse des sabots » était plus efficace que les incantations : enlever ses sabots et les frapper l’un contre l’autre rendait prudent le loup, de même que brandir un bâton ou une fourche.

Vous avancez dans le musée, voici la cheminée sous laquelle vous pouvez entendre l’histoire du petit chaperon rouge, lue par un adulte ou en bande dessinée sous le manteau.

La salle suivante, bien éclairée, fait jouer avec le loup petits et moyens par des objets à soulever, des trous où mettre l’œil, des vitrines de peluches. Les parents iront voir, pendant ce temps, la salle attenante consacrée aux peintures et sculptures temporaires en rapport avec le loup. Un dernier endroit, peint en sombre pour lâcher l’imagination, laisse des livres d’images à portée des loupiots. Vous êtes juste avant la boutique, tenue par la même jeune fille aux joues roses, qui vous vend les désirs repérés : les livres d’enfants y tiennent la meilleure place.

Comptez-les biens, vos petits, peut-être le loup vous en a-t-il pris un ? Qui le saura avant de revoir le soleil ?

Un manque choquant dans ce musée : les louveteaux, ci-dessous croqués par Pierre Joubert. Si l’on peut laisser de côté loubards de banlieue et Loups gris turcs, la laïcité n’exige pas d’ignorer de façon aussi flagrante un fait social aussi important que le scoutisme, fût-il à l’origine religieux. Alors que toutes les marchandises de la religion Disney sont en vitrine et dans les livres proposés.

Musée du loup, 1, rue du calvaire, 29410 Le Cloître Saint-Thégonnec, 02 98 79 73 45

Ouvert tous les jours de 14 heures à 18 heures en juillet et août et toute l’année sur réservation pour les groupes (20 personnes). Tarifs : adultes : 3,50€, enfants 7 à 12 ans : 2,50€, enfants – de 7 ans : gratuit.

Site : http://www.museeduloup.fr/

Animations estivales 2012 :

  • Exposition Le petit conte rouge, du 1er juillet au 31 Octobre
  • Loup gris et paysage en Monts d’Arrée, les vendredi 6, 13, 20 et 27 juillet : Après une visite guidée au musée du loup le matin, un guide nature de Bretagne Vivante-SEPNB, vous fera découvrir les landes du Cragou l’après-midi, réserve naturelle régionale entre steppe et savane, riche d’une flore et d’une faune exceptionnelles et ensorcelantes…. Réservation obligatoire : 02.98.79.73.45
  • Les nuits du Loup, les 18 juillet et 8 août : Partez sur les traces du loup… visite libre du musée à partir de 21h, puis balade nocturne dans la réserve naturelle régionale des Landes du Cragou en compagnie d’un guide nature. A partir de 6 ans. Réservation obligatoire : 02.98.79.73.45
Catégories : Bretagne, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,