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Jan de Hollande

Lorsque j’eu 8 ans, j’ai reçu en cadeau un livre qui parlait d’un enfant un peu plus grand : Jan. J’ignorais alors qu’il se prononçait Yann, comme le copain que j’aurai plus tard au lycée Jean-Baptiste Corot de Savigny-sur-Orge, vers le milieu des années soixante ; bien que de nom de famille alsacien, ses parents lui avaient donné un prénom breton, prémices de la mode nostalgique provinciale qui allait envahir le pays dans les années 1970.

Jan de Hollande est un beau garçon de 10 ans blond et sportif, le plus souvent le col ouvert et pieds nus dans des sandales. Il est frais et sain, curieux et joyeux. Un vrai scout des années cinquante. Son existence de second dans une famille de quatre enfants dont deux filles est un bonheur : maman à la maison, papa travaillant dans l’industrie navale, grands-parents à la ferme qui élèvent des vaches et font du fromage.

Toute l’existence de Jan et de ses cousins est encore traditionnelle, ce qu’on appellerait aujourd’hui « écologique » : cultiver ses légumes, circuler à vélo, acheter aux charrettes ambulantes tirées par un cheval de l’alimentation locale, explorer la nature, jouer avec un voilier en bois, se coucher et se lever tôt avec le soleil, parler et faire des jeux de société le samedi soir avec les parents, se baigner en été et patiner en hiver, ramer dans les roseaux, actionner le moulin à vent, faire la fête à la saint Nicolas, à Noël, pour l’arrivée des jeunes harengs, pour la sortie des tulipes, pour l’anniversaire de la reine…

Ce livre m’apprend pourquoi j’ai toujours considéré l’écologie à la française des bourgeois urbains comme une utopie d’essence religieuse. Ils veulent réaliser la Cité de Nature comme jadis les clercs du Moyen-Âge voulaient réaliser la Cité de Dieu hors les villes, en monastères isolés. L’écologie est trop importante à la planète pour la laisser aux écologistes idéologues et « politiciens » – surtout français !

Jan nous parle de son pays, la Hollande, très différent du nôtre. Mais il va justement découvrir la Savoie en été, contraste absolu avec ses montagnes et sa quasi absence de bateaux et de vélo (ça grimpe !). J’ai rencontré nombre de jeunes Hollandais à peu près de mon âge dans les campings des années 1960 et 1970. Grâce à Jan, j’ai toujours eu un préjugé favorable à leur égard et je n’ai jamais été déçu. Je ne parlais évidemment pas un mot de néerlandais, eux à peine quelques mots de français, mais que de complicité, de fou-rires, de jeux avec eux ! Ils ne gardaient jamais un vêtement de trop, habitués à un climat plus frais et par économie de lessive ; ils étaient bien bâtis, d’humeur égale, toujours prêts. Un idéal de copains !

J’ai depuis travaillé avec des Hollandais dans la finance et certains ont des liens semi-familiaux avec moi. J’apprécie leur ouverture sur le monde, leur pratique de plusieurs langues (la leur n’étant parlée que chez eux), leur sens du commerce et du savoir-compter. Ils aiment la famille puisqu’ils en ont été aimés. Leur écologie moderne est moins théorique et plus pratique que celle des Français puisqu’ils sont confrontés quotidiennement à la montée de la mer et à l’entretien des polders qui constituent 17% de leur territoire. Ils ont fait à l’aide de moulins à vent d’un golfe marin un lac d’eau douce, le lac d’Yssel, ainsi qu’il est conté par Jan.

Jan de Hollande reste l’un de mes compagnons d’enfance favori, avec le prince Erik et Briand de Jules Verne. Ecrit en 1954, il montre aussi comment notre société est taraudée de nostalgie et de conservatisme, un demi-siècle plus tard. La modernité technologique effraie, le grand large fait peur, les monstres chinois et américain deviennent de grands méchants loups marchés. Le Poutine, le Johnson et le Salvini, à côté, font figures d’ours empaillés ou de tigres de papier comme on disait en 68. L’existence de Jan et de sa famille stable fait rêver : c’était comme ça chez nous dans les années d’après-guerre, juste avant l’essor économique et technique opéré par de Gaulle, juste avant 1968. En sourd une vieille tentation de retrouver l’Âge d’or. Mais a-t-il vraiment existé ou n’est-il que de la littérature pour enfants comme La vie fraîche et joyeuse des scouts du chocolat Poulain, distribuée ces années-là ?

F. François et J-M Guilcher, Jan de Hollande, illustrations de Gerda, 1954, Flammarion Les albums du Père Castor, occasion €28.80

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Yukio Mishima, La musique

yukio mishima la musiqueMishima s’amuse, il mène le lecteur en bateau, il joue l’acteur d’un ton sérieux, mimant le psychanalyste. Ce roman étrange de sa dernière période, 1965, est en décalage avec tous ceux jusqu’ici traduits en français. Mais l’auteur était caméléon, capable d’écrire à toute vitesse des romans à l’eau de rose. Celui-ci est une satire, d’un ton badin, de cette invention juive européenne qui connaît dans les années 1960 un grand engouement aux États-Unis et aborde le Japon où elle est considérée avec intérêt par les intellectuels snobs : la psychanalyse.

Une jeune femme, Reiko, vient se faire analyser au cabinet du docteur Shiomi, elle est atteinte d’hystérie. En fait, elle est frigide et le lecteur, après des récits embrouillés où le mensonge, la manipulation et les impasses pullulent, comprend qu’un inceste a eu lieu avec son frère et que le désir du pénis comme le complexe de castration ont poussé la jeune fille à ne plus entendre « la musique ». Cette musique est la métaphore de la jouissance sexuelle.

Il y a, comme dans tous les romans de Mishima, le beau jeune homme vigoureux (Ryûichi amoureux de Reiko), l’adolescent transi qui poursuit des idées de suicide par impuissance sexuelle (Hanai), le frère vieux beau tombé entre les griffes des yakuzas – et des maitresses femmes : Reiko en premier, manipulatrice et fabulatrice, Akemi en second, assistante du docteur, qui le mène par son intuition.

Mais, à l’inverse des autres romans classiques de Mishima, la nature est fort peu présente et le style volontairement neutre, en apparence objectif, tourné vers la dérision. La « science » occidentale est surtout un discours ; le psychanalyste enfile les mots-clés d’une abstraction et croit avoir sondé les reins et les cœurs. Reiko la femelle, sinueuse comme une renarde, déjoue tous les pièges. Et, vers le milieu du livre, Mishima avoue : « la psychanalyse, c’est la destruction de la culture japonaise traditionnelle » p.172. Certes, cette charge est faite sous le couvert d’une carte anonyme écrite par le rageur Hanai sur le ton de l’extrême-droite nationaliste pour se venger du docteur de Reiko. Mais il y a un cri du cœur que l’auteur reprendra avec ampleur dans sa tétralogie de La mer de la fertilité.

Il tourne ses obsessions intimes en ressentiment contre la psychanalyse occidentale : « la névrose obsessionnelle observée chez les hommes [dont lui, Kimitake Hiraoka, dit Yukio Mishima] a pour principal symptôme les souffrances mentales. C’est donc – et l’on remarquera l’aspect éminemment ironique d’une telle situation – grâce à la névrose que les jeunes d’aujourd’hui, dans ce monde où personne ne lit plus, et eux moins que quiconque, sont amenés à connaître directement les tourments de ces souffrances » p.179. Le sexe, intellectualisé, donne ces tordus névrosés dont les romans de Mishima sont remplis – et dont les victimes se font romanciers.

Ce n’est pas le meilleur roman de l’auteur et l’on comprend qu’il ait fallu attendre l’an 2000 pour qu’il soit enfin traduit en France – et directement du japonais cette fois, sans passer par l’anglais. Mais le ton de raillerie, l’enquête quasi policière, les fabulations d’une hystérique attachante rappellent en moins fort et en très japonais la Lisbeth de Stig Larsson.

Yukio Mishima, La musique, 1965, traduit du japonais par Dominique Palmé, Folio 2012, 320 pages, €7.03

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Yukio Mishima, Après le banquet

yukio mishima apres le banquet

Mishima dresse ici le beau portrait d’une femme, Kazu (prononcer Kazou). Dans une société machiste et restée traditionnelle telle que le Japon des années 1950, Kazu, née avec le siècle, est indépendante. Elle gère son auberge de main de maître et fait elle-même sa fortune. Dommage que, la vieillesse venant, elle songe à s’allier à une famille pour l’éternité dans un tombeau collectif, celui d’une lignée. Ce sentiment d’appartenance est très japonais ; cette frayeur de la solitude – même dans la mort – en dit beaucoup sur l’exigence de liens humains dans cette société très codifiée où l’individualisme moderne a peine à se frayer un chemin.

S’allier veut dire se marier, se soumettre au clan familial de la belle-famille. Noguchi, vieux diplomate posé et ancien ministre, est l’homme qu’il lui faut. Mais la nature de Kazu reprend le pas sur sa raison ; elle ne peut être autrement qu’elle-même. Mishima introduit l’individualisme moderne, à l’occidentale, dans la société japonaise début 1960. Kazu est douée d’une vitalité nietzschéenne, elle est une force qui va et n’y peut rien. « Elle était appelée par une vie active, par des journées occupées à fond, par des allées et venues de personnes nombreuses, par quelque chose de semblable à un feu brûlant perpétuellement » p.265.

Quoi de mieux, donc, que la politique ? Kazu intrigue pour que son nouvel époux se lance, qu’il se porte candidat aux élections de gouverneur. Son conseiller, Yamazaki, est un expert en la matière, animé d’une véritable passion pour cette violence humaine, cet art secondaire de la guerre qu’est la politique. « Il aimait les violents remous causés par les conflits d’intérêts dans le monde qui gravitait autour de la politique. Il aimait ces forces imprévisibles qui portent les hommes bon gré mal gré aux passions d’une violence exagérée. Quelles que fussent les machinations cachées à l’arrière-plan, il aimait cette fièvre particulière à la politique, la fièvre brûlante qui est le propre d’une élection » p.208. Mishima a-t-il été tenté lui-même d’entrer en politique ? Malgré son mépris pour l’argent, nerf de la guerre des candidats, et son dégoût affiché des bassesses pour déconsidérer les adversaires, la vitalité du combat ne lui est pas indifférente.

Kazu donc se lance, aux côtés de son mari. Mais celui-ci s’en effraie car elle agit sans tout lui dire, le poussant plus loin qu’il ne voudrait aller. Noguchi a gardé de son passé de diplomate l’art des échecs et la courtoisie policée qui l’empêche de se battre sans règles. Ce pourquoi il est au parti démocrate, de gauche et minoritaire au Japon, démuni de moyens. Le candidat conservateur va donc l’écraser sans merci, aidé du bulldozer de l’argent. Kazu a hypothéqué son auberge pour payer les frais de campagne. Les élections passées, la défaite consommée, que va-t-elle faire ? Vendre et se retirer avec son vieux mari – ou rouvrir ?

Elle est comme Achille à qui le destin a promis au choix une vie longue et paisible, ou une vie courte et flamboyante. D’un côté la place dans une famille centenaire, le repos éternel dans la tombe collective honorée par tous les descendants ; de l’autre le divorce et le retour à la solitude, la solitude dans l’éternité sans que personne ne vienne l’honorer. Le choix est vite fait… « Rien, Kazu elle-même, ne pouvait s’opposer aux ordres de sa vitalité » p.265.

La guerre et la défaite ont appris aux Japonais avancés dans la réflexion, comme Yukio Mishima, que seule compte l’énergie individuelle ; que la tradition est un poids qui enserre et inhibe alors qu’il faut se redresser, combattre, aller toujours de l’avant. Jouer Achille, dont on se souvient 2500 ans après, et non un roitelet obscur parce que trop obéissant et fade.

Kazu a une énergie d’homme, traitée d’ailleurs en égale par les vieux routards de la politique et des affaires. « Ce n’est pas une dame, c’est une vieille connaissance » p.251. Ce propos d’un ponte du parti conservateur pourrait sembler méprisable, niant à Kazu la dignité de dame ; mais c’est tout le contraire. Refuser le statut de dame selon la tradition, est faire honneur à l’énergie individuelle de cette femme qui n’est ni une épouse (soumise) ni une poupée (apprêtée, engoncée, décorative). Ne pas être une dame, c’est aussi, en un sens, être pareille à un homme, respectée pour cela. Conception d’avant-garde en 1960 au Japon, dont il n’est pas sûr que le pays l’ait encore aujourd’hui assimilée.

Mishima, une fois de plus, se pose en original dans son propre pays ; il voit plus loin.

Yukio Mishima, Après le banquet, 1960, traduit du japonais par G. Renondeau, Folio Gallimard, 1989, 279 pages, €5.70

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Junichiro Tanizaki, La confession impudique (ou La clé)

Ce court roman de Tanizaki (décédé en 1965), est à la fois sociologique, pornographique et policier. Il a été traduit en Folio par Gaston Renondeau sous le titre ‘La confession impudique’ pour faire vendre, puis par Anne Bayard-Sakai en Pléiade sous son titre japonais : ’La clé’. Obscénité ou littérature ? La polémique fait rage dans le Japon du milieu des années 1950… Mais c’est un tour de force ! L’auteur décrit les relations entre une femme de la bonne société de Kyoto, élevée à la traditionnelle et fidèle à son mari, de ce dernier, professeur d’université mais excité de ne plus être à la hauteur à 56 ans, et de l’amant, un étudiant vigoureux d’une vingtaine d’année, officiellement fiancé à la fille du couple. Sexe, mensonge et photo, tel pourrait être le sous-titre.

Surenchère du désir chez un couple passé la cinquantaine. La femme Ikuko est insatiable, elle en veut encore et épuise son mari ; elle aurait été « une bonne pute sur le marché », selon lui. Mais il l’aime, adore son corps d’albâtre et voudrait le voir entièrement nu. Elle ne veut pas, pudique par éducation. Donc il l’enivre, chaque soir, de cognac Courvoisier et elle aime ça. Il en profite pour la déshabiller, la caresser, la lécher, fétichiste du pied, la photographier sous toutes les coutures, puis accomplir son « devoir conjugal » avec la vigueur de sa jeunesse. Elle est reste toute surprise, dans la brume de l’ivresse.

Mais cela ne suffit pas. Chacun écrit son journal, version antique du Fesses-book. Chacun le cache mais sait que l’autre le lit en cachette, ce qui ajoute du piment. Lui colle les photos Polaroïd de sa femme entièrement nue ; elle fait semblant d’être émoustillée par ce qu’il lui fait, mais pense au jeune homme qui aide parfois son mari à la porter dans sa chambre. Surtout lorsqu’elle tombe dans les pommes, déshabillée, dans la salle de bain !

C’est que le mari utilise son étudiant pour bluffer sa femme ; il se rend jaloux lui-même pour être à la hauteur. Cela avec la complicité de sa fille, officiellement fiancée ! Vous le voyez, rien n’est simple en ce roman gigogne, et tout se complique par les mensonges croisés, avoués à la fin.

Car il y a meurtre. Fin de vie pour l’un des partenaires, au-delà de ses limites sexuelles. Petits arrangements entre amants pour la suite.

Cette intrigue des années 50 pourrait apparaitre bien surannée aujourd’hui où chacun baise comme il sent, corps offert à qui le voit, complaisamment étalé sur les réseaux sociaux… C’était une révolution à l’époque ! Le désir reconnu, l’amour malgré le corps, les excitants visuels et alcooliques, l’intensité du désir accentuée par le respect des convenances. Mais cela reste fort aujourd’hui, charnel, spirituel, profondément humain. Les liaisons dangereuses du jeu du désir et de l’amour, la guerre des sexes en famille. Les vieux s’amusent mais les jeunes n’en sont pas moins manipulateurs sous leurs dehors naïfs, ils profitent de la moindre faille pour s’accoupler librement tandis que le huis clos du couple est un combat de chaque jour.

Ce roman aigu met en scène un libertinage qui reconnait sa pleine place au désir, lequel sourd du carcan des conventions. Ou comment réinventer le piquant de l’érotisme pour aviver l’amour qui s’assoupit. Tout lecteur d’aujourd’hui en sent encore la puissance.

Junichiro Tanizaki, La confession impudique (Kagi), 1956, traduit du japonais par G. Renondeau, Gallimard Folio, 2003, 195 pages, €5.65

Junichiro Tanizaki, La Clef (Kagi), 1956, traduit du japonais par Anne Bayard-Sakai, Œuvres tome 2, Gallimard Pléiade 1998, 104 pages sur 1625 pages, €72.20

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Les îles du troisième sexe

A Papeete, les ‘rae rae’ (dire réré) ou encore les ‘mahu’ (dire mahou) sont des travestis. La taille, la voix, la corpulence et surtout la démarche permettent de les repérer. Selon une légende, on éduquait en fille le troisième enfant de la famille, qu’il soit physiquement fille ou garçon. Auparavant cela se passait bien, jusqu’au jour où l’homophobie est apparue (avec le puritanisme chrétien). Aujourd’hui, ils/elles se battent pour faire reconnaître leurs droits de personnes, comme partout dans les pays occidentaux. Dans la vie de tous les jours, le mot ‘mahu’ désigne les efféminés, les travestis, tandis que les ‘rae rae’ sont plutôt ceux/celles qui se prostituent. Le quartier ? Pont de l’Est et Commerce à Papeete.

Les ‘mahu’ sont souvent d’excellents animateurs, cuisiniers, graveurs, etc. Ils vivent en couple avec un tane (un homme, un vrai), ils ont souvent un enfant ‘faamu’ (adopté) et vivent sans complexes. Ils ne sont pas opérés mais restent physiquement masculins. Les Occidentaux, à leur arrivée dans les îles, découvrirent que l’adoption était très répandue. Il s’agissait d’un don, non d’un abandon. L’enfant se partageait entre sa famille d’origine et sa famille adoptive (comme les fils des vassaux confiés à un seigneur féodal). L’enfant ‘faamu’ (qui signifie « faire manger ») était considéré comme membre à part entière de la famille. Il avait les mêmes droits que ses frères et sœurs adoptifs, en particulier sur le patrimoine familial (là, grosse différence avec nos seigneurs féodaux !). Cette adoption plénière aujourd’hui se heurte à l’absence d’actes légaux conformes au droit civil applicable en Polynésie. Mais la pratique subsiste. Hier, sur les annonces affichées dans le petit centre commercial, j’ai lu : « maman popaa, deux enfants, cherche à adopter un enfant faamu, merci de téléphoner au numéro… »

Mahu, voici la définition trouvée dans le « Dictionnaire illustré de la Polynésie » : homme travesti qui, dans l’ancienne société tahitienne, vivait à la manière des femmes et en leur compagnie. Certains étaient homosexuels mais ce n’était pas une caractéristique essentielle, contrairement aux ‘rae rae’ modernes. D’après les observations faites par les premiers navigateurs, les ‘mahu’ existaient à l’époque des Grandes Découvertes. Il ressort donc que le phénomène ‘mahu’ ne s’inscrit pas dans le cadre d’une décadence générale mais est (était ?) au contraire une institution sociale ancienne et bien réglée. L’explication sociologique la plus plausible de cette coutume pourrait être formulée de la manière suivante : il s’agit d’une « image négative ». Ces images sont aussi courantes dans certaines sociétés que les « images positives » exaltées aujourd’hui par les médias telles que les héros de la guerre ou du sport, les vedettes de film ou les célébrités de la politique. En d’autres mots, les ‘mahu’ étaient autrefois des antihéros qui montraient à la jeunesse le chemin qu’il ne fallait pas emprunter (comme les hilotes ivres montrés aux très jeunes Spartiates). On ne doit pas cependant en conclure que les ‘mahu’ étaient des parias. Ils étaient toujours bien traités et très recherchés comme domestiques à cause de leurs connaissances parfaites des travaux féminins, la force mâle en plus… Il existait des ‘mahu’ dans les autres îles de la Polynésie, en plus de Tahiti ; le terme qui les désigne varie d’un lieu à l’autre.

Les ‘rae rae’ ont une vie beaucoup plus difficile. Ils sont plus « déguisés » qu’habillés en femmes et reconnaissables aisément : talons de 20 cm de haut et démarche provocante. Ils usent et abusent d’alcool et des drogues, se shootent aux hormones. Pour avoir l’argent nécessaire, ils se prostituent le plus souvent. Ils peuvent être opérés, ou pas selon leurs moyens et leur désir. Ils ont souvent des problèmes psychologiques, écartelés entre deux genres et mal vus par la société, vivant aux limites de la légalité.

Mes Polynésiens de m’affirmer : « bien sûr, ce n’est pas la faute de ces enfants mais c’est parce que leurs parents regardaient des films porno pendant la grossesse de la mère, qu’ils sont devenus ‘mahu’ ou ‘rae rae’ ! » No comment : l’éducation sexuelle est bien pauvre en Polynésie… Les familles sont ignorantes et l’école se garde bien de sortir de la neutralité scientiste qui réduit le baiser au vol des abeilles et l’acte sexuel à la pollinisation.

Hiata de Tahiti

Note d’Argoul :

Dans toute civilisation court le mythe de l’Androgyne. La division du monde en deux sexes apparait trop restreinte. Le pouvoir de créer un humain est une puissance que les hommes jalousent. En Polynésie, la confrérie des Arioï, réunissait des mâles qui visaient à capter et à contrôler les pouvoirs surnaturels féminins en étant éduqués comme des filles, en jouant le rôle de conteurs, de danseurs et de bouffons, et en ayant des relations sexuelles consenties avec des adolescents mâles dès la puberté. Les Arioï peuvent se frotter le ventre avec qui ils veulent mais ils n´ont pas le droit d´enfanter.

La théorie de l’« image négative » me paraît être liée aux catégories du Bien-et-du-Mal apportées par les missionnaires, donc pas très « traditionnelle ».

En revanche, le choix du « troisième enfant » pour être éduqué en fille pourrait fort bien avoir eu une fonction démographique. Les îles ne sont pas extensibles et la place comme la nourriture ne s’y multiplient pas au gré des naissances. L’encouragement à l’homosexualité – ou à l’a-sexualité – est une coutume culturelle attestée ailleurs, qui permet de réguler les naissances. Notre élite de l’ancienne France ne destinait-elle pas le troisième fils à entrer dans les Ordres ou à se faire curé ? Une autre hypothèse, toujours démographique, laisse entendre que les tribus protégeaient ainsi quelques hommes des guerres incessantes et des sacrifices humains qui décimaient les mâles.

Il va de soi que ces coutumes sociales équilibrées se sont trouvées bouleversées par l’irruption de l’idéologie chrétienne dans les îles, tout comme par les libertés acquises grâce à la modernité (contrôle des naissances, choix volontaire du plaisir sans conséquences, images médiatiques pro-hétéro ou focalisées sur l’argent). Le mal-être contemporain des « déviants » est dû à l’inutilité sociale d’une coutume devenue désuète. Ce mal-être engendre des comportements affectifs de compensation et d’oubli tels qu’alcool et drogue. Le coût de tels substituts conduit à la prostitution, donc au mépris social. On tourne en rond. Seule une nouvelle tolérance par la société de comportements sexuels différents de l’hétérosexualité ‘biblique’ obligatoire rompra le cercle vicieux. Gauguin a peint « Le sorcier d’Hiva Oa » en 1902, qui pourrait bien figurer un prêtre ‘mahu’.

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