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Ernest Renan, Souvenirs d’enfance et de jeunesse

La lecture assidue des romans de Joris-Karl Huysmans ces dernières semaines, à l’occasion de la parution en fin d’année dernière de ses œuvres romanesques en Pléiade, m’a incité à relire les Souvenirs de Renan, abordés une première fois lorsque j’avais 16 ou 17 ans. Je n’avais lu de Huysmans que Là-bas, roman plutôt cocasse sur la démonologie fin de siècle alors à la mode ; l’itinéraire global de l’auteur, du naturalisme ouvrier à l’obsession sexuelle et à la conversion au mysticisme catholique sur la fin de son existence, appelait un antidote : qui de mieux que Renan ? Il est en son siècle l’anti-Huysmans, le contrepied parfait. Lui n’a pas été obsédé de sexe mais soumis aux bons pères dont les sermons « sur ce sujet, me faisaient une impression profonde qui a suffi à me rendre chaste durant toute ma jeunesse » I.

Devenu vieux pour son temps – 60 ans ! – Ernest Renan, philologue et historien, rassemble en livre les articles qu’il publia sur son itinéraire intellectuel principalement dans la Revue des Deux Mondes (fondée en 1829 et plus ancienne revue européenne encore en activité). Il mourra neuf ans plus tard sans passer le siècle, en 1892. Le lecteur n’y trouvera aucun souvenir intime car l’éducation catholique traditionnelle fait une honte de parler de soi. Il n’évoque ses maîtres que pour les trouver tous admirables, enrobant ses éventuelles remarques critiques d’un sucre exquis.

Il naît à Tréguier, ville de curés, restant breton par la foi naïve de son enfance. Son père, pêcheur (de poissons et non d’âmes) meurt lorsqu’il a 5 ans et le voilà élevé par sa mère et sa grande sœur de douze ans plus âgée, Henriette. Tout le destinait à devenir prêtre : il est studieux, consciencieux, sage – et plutôt souffreteux. Ce pourquoi il est envoyé au petit séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet à Paris sur recommandation de sa sœur institutrice auprès de l’abbé Dupanloup, puis au grand séminaire de Saint-Sulpice. Mais à 24 ans il le quitte sans entrer dans les ordres. Sa foi n’a pas résisté à la raison.

Car le catholicisme est « une barre de fer » : il est infaillible – si vous doutez d’un dogme, vous doutez de tout. Tout entier formé en doctrine au XIIIe siècle, crispé après la Révolution, réactionnaire après la chute des monarchies et des deux empires, le Dogme catholique français ne souffre d’aucune critique, d’aucune nuance. Le concept d’infaillibilité pontificale, tiré des Pères de l’Eglise, est réaffirmé solennellement en 1870 lors du premier concile œcuménique du Vatican – mais Renan est déjà parti, en 1845, à 22 ans, pour devenir répétiteur au pair (sans solde) à la pension prive de M. Crouzet. Il y rencontre Marcellin Berthelot, 18 ans, futur chimiste célèbre. C’est une amitié intellectuelle, pas de cœur, Renan se refusera toujours, par éducation puritaine de séminaire, à toute « amitié particulière », au prétexte que privilégier quelques élus c’est enlever sa bienveillance à tous les autres… sans parler du désir de la chair qui éloigne de l’amour divin !

Il montre par ses souvenirs combien l’éducation chrétienne ne visait qu’à sortir du terrestre pour aspirer à un autre monde promis : chasteté absolue, sentiment du devoir, fonctionnement exclusif du spirituel. « Mes maîtres me rendirent tellement impropre à toute besogne temporelle, que je fus frappé d’une marque irrévocable pour la vie spirituelle. Cette vie m’apparaissait comme la seule noble… » III. L’idéal terrestre, pour M. Olier, mystique et auteur d’un Catéchisme chrétien lu et cité par Renan, est « l’état de mort (…) qui demeure sans mouvement et sans désirs, insensible à tout ce qui se présente » IV.1 De son maître en mathématique à Saint-Sulpice, M. Gottofrey, il parle même de « suicide par orthodoxie mystique (…) On eût dit qu’il voyait Satan dans les grâces dont Dieu avait été pour lui si prodigue » IV.2 Se nier et s’humilier sur terre pour gagner le ciel ? Comment une civilisation peut-elle durer en se niant ainsi ?

Heureusement que le paganisme est revenu avec la fuite des érudits de Byzance sous l’avancée des musulmans, emportant avec eux les précieux manuscrits grecs ; heureusement que le XIXe siècle a découvert l’archéologie et ancré dans l’histoire la littérature et la philosophie grecque et romaine. Ernest Renan est l’auteur d’une célèbre Prière sur l’Acropole, qu’il reproduit dans cet ouvrage. « Ô noblesse ! ô beauté simple et vraie ! déesse dont le culte signifie raison et sagesse, toi dont le temple est une leçon éternelle de conscience et de sincérité, j’arrive tard au seuil de tes mystères ; j’apporte à ton autel beaucoup de remords. Pour te trouver, il m’a fallu des recherches infinies. L’initiation que tu conférais à l’Athénien naissant par un sourire, je l’ai conquise à force de réflexions, au prix de longs efforts » II.1

Renan reprend volontiers la théorie des races et des climats de son temps pour se dire écartelé entre le breton paternel et le gascon maternel. Ces deux tempéraments chez lui luttent comme la foi et la raison, la poésie et le rationnel, les brumes romantiques et la clarté scientifique. Il n’a pas quitté la foi par métaphysique ou philosophie mais par critique scolastique des textes. Il reste « idéaliste » d’intellect mais pragmatique de tous les jours

De nature douce, d’affections maîtrisées, d’esprit libéral conservateur, Ernest ne devient pas anticlérical mais historien. Il étudie l’hébreu, le syriaque, l’histoire de la Bible. Pour lui, le livre « sacré » est un livre comme les autres sur lequel la critique philologique doit s’appliquer comme les autres, sans « croire » au littéral. Pour lui, Jésus est un homme, qui doit être étudié comme les autres, en historien. Ce qui ne l’empêche nullement de garder « un goût vif pour l’idéal évangélique et pour le caractère du fondateur du christianisme » V.5. Il hérite de son éducation catholique « jusqu’à l’âge de 23 ans », surtout par l’exemple de ses maîtres, « quatre vertus (…) : le désintéressement ou la pauvreté, la modestie, la politesse et la règle des mœurs » VI.4. « Mon cœur a besoin du christianisme ; l’Evangile sera toujours ma porale ; l’Eglise a fait mon éducation, je l’aime (…) mais je ne puis être orthodoxe » V.5

Renan se mariera à 33 ans et aura deux enfants, Ary (dont il ne parle curieusement pas dans ces Souvenirs) et Noémi, qu’il évoque comme le prénom de sa première bonne amie du primaire – morte vieille fille parce que trop belle (un ravage chrétien de plus). Il entre à l’Académie française en 1878 et sera grand officier de la Légion d’honneur en 1888 à la veille de sa mort. La hargne papale et l’ire catholique pour avoir « osé » publier une Vie de Jésus non dogmatique l’empêchent probablement d’être édité en Pléiade depuis lors, bien qu’il fut un grand Français intellectuel du XIXe siècle. En revanche, Gallimard publie avidement la Duras : ça se vend bien chez les bobos intellos friqués.

Relire les anciens permet d’observer la comédie humaine de notre temps avec le recul nécessaire. L’itinéraire d’un catholique devenu savant montre combien les qualités humaines dépassent – et de loin ! – la naissance, le milieu et les relations. Combien l’honnêteté intellectuelle et le savoir-vivre forment un savoir-être venu des millénaires en Occident. Et combien l’écume des livres qui paraissent en flot chaque année demeure rare à traverser les ans.

Ernest Renan, Souvenirs d’enfance et de jeunesse, 1883, Folio 1983, 416 pages, €10.90

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