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Stendhal parlait de Naples avec admiration

Dans ses Voyages en Italie, Henri Beyle dit Stendhal admirait son terroir et son paysage : n’était-ce pas déjà « la ville à la campagne » dont rêvait un humoriste ? Combien sont-ils à avoir vanté la région de Naples et l’île de Capri, Sorrente et Pompéi ? Je voulais aller y voir, poussé par la curiosité pour tout ce qui est soleil et sauce tomate, sensualité et art de vivre.

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Une fois débarqués, nous prenons un bus jusqu’à la Piazza Garibaldi où se trouve l’hôtel où, depuis Paris, nous avons réservé les chambres. Notre bus se bourre d’un coup de scolaires lors d’une station sur le trajet. Les mômes sont très habillés alors que nous sommes presque en été. Il fait soleil mais une brise humide vient de la mer. Nous avons la surprise de passer dans une rue que surplombe, très haut sur ses piliers de béton, une voie rapide. Des immeubles de plusieurs étages sont bâtis au-dessous ! Est-ce l’autoroute qui les a allègrement enjambés, au mépris des éventuels règlements d’urbanisme ? Ou, à l’inverse, les terrains étant dévalorisés par l’ombre de la route, a-t-on spéculé sur la construction de ces immeubles populaires ? Difficile de le savoir, dans une ville où le passe-droit et les arrangements entre complices sont fréquents. Naples est la ville de la Camorra, nous ne l’oublions pas.

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Nous allons déjeuner à 14 h, bien qu’ayant bénéficié d’une collation froide dans l’avion. Près de l’hôtel s’ouvre une pizzeria conseillée par Jean-Noël Schifano.  Nous voulons y goûter puisque la pizza de Naples n’a paraît-il rien à voir avec le caoutchouc au ketchup que l’on vous sert partout ailleurs. Et c’est vrai ! Voici de la véritable pâte à pain levée, croustillante, cuite à la braise de bois sous nos yeux, odorante, pleine de saveur. Avec de vraies tomates mijotées jusqu’à la purée et du basilic fraîchement cueilli. Le décor est populaire, le lieu voit défiler les gens du quartier, ce qui est bon signe, preuve d’authenticité. Des ouvriers à une table voisine prennent une pizza normale à six (trente centimètres de diamètre) et la partagent en guise d’entrée, puis ils en prennent une autre, individuelle, en plat de résistance. Leur repas est fait ; il est équilibré, comprenant du pain, de la tomate cuite, du fromage et même du basilic. La pizza napolitaine est aux couleurs de l’Italie, vert-blanc-rouge. Nous prenons l’une de ces Marghereta, du nom de la reine venue à Naples en 1889 à qui un cuisinier napolitain avait préparé, selon la légende, une telle pizza aux couleurs nationales : vert basilic, blanc mozzarella et rouge tomate. Nous goûtons également au prosciutto, ce jambon cru séché. Nous arrosons le tout de deux bières italiennes pour nous désaltérer, 50 cl à 5,4° d’alcool.

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Nous allons digérer vers le Corso Umberto, la place du marché, le port, le Palais Royal et le Castel Ovo. La ville est remplie de gosses (ils n’ont pas classe l’après-midi), de peuple, de marchands de gadgets, de rues infernales à traverser, de bus bourrés à craquer.

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Le soleil se voile, la brise de mer se fait plus insistante et plus humide. Au loin, sur la mer, passent des paquebots blancs, au-dessus, des avions qui décollent ou atterrissent, symboles de cet ailleurs plus riche et plus exotique pour les gens d’ici. Quelques pigeons vont et viennent parmi les gamins qui jouent au ballon, les jeunes chevauchant leur scooter et les vieux qui discutent.

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Dans la ville où nous débarquons, les appareils photo font sensation, comme si nous étions des journalistes ou de grands voyageurs. Cette réaction est plutôt positive, je dois le dire. Des gamins me demanderont de les prendre avec leur ballon – une coupe a lieu à Naples prochainement, me dit-on. Un jeune me sollicitera pour que je le photographie personnellement un peu plus tard (je ne sais pourquoi, j’ai refusé). Il engagera la conversation en italien pour savoir d’où je viens ; à mon accent, il me prenait pour un Romain.

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Photographier une bambine derrière un étal de gadgets à la gloire du foot ravira sa mamma qui la fera mettre debout sur le siège, tourner pour se montrer, et posera auprès d’elle pour « la » photo comme au siècle dernier. Je comprends mieux Sandro Penna écrivant : « quando la luce piange sulle strade, vorrei in silencio un fanciullo abbracciare » – quand la lumière pleure sur les rues, je voudrais en silence un enfant embrasser.

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En bref, nous avons l’impression d’une ville sympathique au premier abord, où les étrangers sont rares dans les rues et où la population semble presque reconnaissante de rencontrer ceux qui s’y hasardent. J’ai plaisir à comprendre et à parler l’italien. Le contact passe ici par la parole ; s’y ajoute le toucher lorsque l’on se connaît mieux. Je note le beau physique des filles jeunes, des vieux en général, et de tous les enfants. Les adolescents en fleur des deux sexes sont parfois étonnants de fraîcheur et d’harmonie dans les traits. Je les préfère aux Florentins sans aucun doute, bien qu’ils soient vêtus sans leur recherche – sauf la jeunesse branchée déjà adulte qui dispose de revenus.

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On sent la pauvreté ambiante par rapport aux autres villes italiennes du nord, malgré le faste de la chaîne de cou, parfois d’or mais souvent de laiton ou même de plastique. Elle est cependant obligatoire au col de tout garçon pubère, parure indispensable à son identité de groupe et à son apparence personnelle.

Recettes de pizza en vidéo

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La Dépêche de Tahiti

L’observation d’un journal papier instruit souvent sur le pays qui le publie et sur les lecteurs qui le lisent. En ce sens, La Dépêche de Tahiti, seul grand quotidien payant de la Polynésie française (Tahiti infos est un gratuit), nous en apprend un peu sur Tahiti et son public. Le journal n’est ni Le Monde, ni Le Figaro, ni Libération, ni même Le Parisien, dont il se rapproche un peu mais sans en avoir ni la richesse ni les enquêtes. La Dépêche, possédée depuis 2014 par l’homme d’affaires Dominique Auroy, reste très factuelle, très locale, et l’on se demande si elle pourrait conserver des lecteurs si les deux chaînes de TV polynésiennes faisaient vraiment leur travail d’information…

la depeche de tahiti couv

Les 48 pages du journal se présentent en séquences de 8 pages successives. La page de titre ne comprend que les surtitres et des photos couleur. Il n’y a aucun éditorial, l’événement étant le gros titre, par exemple le 11 août la Rentrée des collèges (qui venait d’avoir lieu).

Suivent aussitôt les « Annonces efficaces de La Dépêche », qui ne sont que la recension (payante) des offres d’emploi, d’immobilier, de véhicules, de « bonnes affaires », d’appels d’offre et du carnet. On sent là le cœur de la rentabilité du journal avec les encarts de pub, l’information étant un ornement coûteux en plus, délaissé manifestement par la direction. Le lecteur soupçonne que la population lit peu, s’intéresse peu à l’écrit en manière générale, et que ce qui semble lui plaire est le côté pratique. La Dépêche revendique environ 15 000 lecteurs sur 285 000 habitants (soit 5.3%) contre 7.8 millions sur 65 millions en Métropole (soit 12%).

Huit pages sur le fenua (le Pays) mettent en scène les promesses de la page de titres (un baleineau secouru par la population, ce qu’il faut savoir avant d’acheter un deux-roues à son ado). Nous avons ensuite huit pages sur Tahiti (l’île), la rentrée à Mahina, la rentrée à Faa’a et Papara, les uniformes scolaires dans la presqu’île, des loges pour les artistes à To’ata, le projet de référendum rejeté à Taiarapu-est. Deux pages seulement sur les (autres) îles – qui doivent lire encore moins et n’avoir le journal qu’avec des jours de retard… Enfin huit pages de sports, dont les projets du directeur de l’Union du sport scolaire polynésien, montrent l’horizon ultime qui semble intéresser les lecteurs au café ou ailleurs.

la depeche de tahiti voyageurs

Seules trois pages sont consacrées au reste du monde… C’est montrer combien Tahiti se voit isolé et combien « la presse » reste centrée sur l’île principale. Le monde se décline en une page sur le Pacifique (levier de croissance en Nouvelle-Calédonie, abus d’enfants migrants en Australie, suspension d’un projet nucléaire franco-chinois en Chine), une autre sur la Métropole (affaire Morandini sur la corruption de mineurs, les incendies de Vitrolles, le père Hamel égorgé par un islamiste), une dernière sur le reste (pourtant 90% des actualités !) – et seulement via les anecdotes : arrestation d’un escaladeur de la tour Trump, arrestation d’un suspect terroriste au Canada, épidémie de choléra en Centrafrique… Toutes ces « nouvelles » sont en miroir de ce qui se passe à Tahiti : l’économie maritime, les viols d’enfants, le nucléaire français, le terrorisme. Ce qui se passe en Syrie, la campagne électorale américaine, les gros yeux de Poutine, les prétentions de la Chine, hop ! aux oubliettes.

Les huit dernières pages sont une fois encore pratiques, véritable almanach du Tahitien de l’île : l’agenda des sorties, les arrivées et départ (en photos de famille), les horaires des avions et bateaux, les inévitables horoscopes (occidental et chinois), les mots croisés, fléchés, sudoku, le programme télé du jour, la météo.

Avec l’essor de l’Internet sur téléphone mobile, on se demande si un tel format journalistique a encore de l’avenir. Probablement très peu, surtout si la télévision devient plus professionnelle et réalise de véritables enquêtes plutôt que l’hagiographie des puissants qui semble être de mise sur les deux chaînes.

La mise en scène de l’information sur La Dépêche de Tahiti montre combien le pratico-pratique (comme disent les psy) l’emporte sur tout le reste, combien le payant rafle la mise, laissant de côté toute préoccupation d’informer, d’éduquer et de montrer. Personne ne parle, aucun point de vue n’émerge : nous sommes dans le « on » anonyme du chien écrasé et de la citation des édiles. Aucune enquête, aucune investigation, aucune histoire : nous sommes dans l’éternel présent dont chaque jour chasse l’autre, sans perspectives ni projet.

L’ensemble expose une relative pauvreté de pensée, une inertie politique, une léthargie de la curiosité – tous traits qui me paraissent dommageables à un journal dont le devoir serait (en théorie) d’informer et de faire réfléchir.

Le site officiel de La Dépêche de Tahiti

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Une pensée pour Katmandou

La destination jadis des routards occidentaux est atteinte au cœur. Le tremblement de terre dû à l’emboutissage de la plaque asiatique par la plaque africaine (ce qui crée l’Himalaya) a fait plus de 5500 morts et des centaines de destructions irréparables de bâtiments.

nepal pasupatinat

Je suis allé au Népal dès 1987, et plusieurs fois depuis. Ce pays enclavé entre l’Inde et la Chine est un carrefour d’ethnies, de langues, de religions et de commerce. Les gens y sont mêlés, astucieux, vigoureux. Si la ville de Katmandou est sale et odorante, sans ramassage d’ordures autre que par les chiens et les cochons, si ses bâtiments sont de briques et de bois, elle possède un charme indéniable.

Nepal Sakhu

Les arbres n’hésitent pas à pousser entre les pierres et les fontaines voient chaque fin de jour les femmes et les enfants se laver en public. Et les temples hindouistes montrent cet érotisme naturel et joyeux qui déplaît tant aux quakers anglo-saxons et aux intégristes musulmans – bien loin des religions du Livre.

nepal bois erotiques Bhaktapur

Les temples fument d’encens et de lampes à graisse. La pauvreté est rarement misérable, sauf handicap ou maladie; je n’ai jamais rencontré d’enfants aussi heureux de vivre, même en loques et pieds nus, qui parlent plusieurs langues avant dix ans. Et les merles du Népal pépient sur les fils.

nepal gamin bhaktapur

La campagne est montagnarde, entre 1500 et 3500 m, et les hautes vallées sont riantes, très vertes parce que très arrosées par la mousson (qui commence dans quelques semaines). Mais les rhododendrons sont là-bas des arbres et les singes se nichent entre les branches. Il n’est pas rare de croiser une trace de guépard dans la boue d’un sentier.

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Si l’Everest est la destination des bobos à la mode sports-extrêmes et des executive qui veulent vaincre tout ce qui leur résiste, il est là-bas le grand-père. Celui qui fume éternellement au-dessus des hommes et gronde de temps à autre, repaire du yéti (nombre de sherpas m’ont assuré l’avoir vu) et des eaux bienfaisantes.

Nepal Bhaktapur

J’ai une pensée pour Katmandou, pour le Népal et pour ses gens – que j’ai beaucoup aimés fréquenter.

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La vie d’Odessa

Nous descendons l’escalier Potemkine où nombre de touristes russes ou ukrainiens se font photographier, occasion de faire de même pour nous avec des sujets qui ne bougent pas. Au bas, via un souterrain qui traverse sans danger le flot de voitures du boulevard, s’élève la gare maritime, avancée sur la mer. Un pont de fer traverse les voies de chemin de fer dont les innombrables wagons attendent les produits importés.

odessa sculpture port embarquement

La gare maritime est toute neuve et permet, par de vastes esplanades, d’en faire le tour jusqu’au port de plaisance où les yachts, revenus depuis la fin de l’URSS, se balancent aux pontons. Les grues de décharge surplombent les bateaux comme des têtes d’insectes. Il est d’usage de grimper dans la sculpture de gros bébé nu, éclos d’une coque végétale, monument en bronze d’un artiste contemporain.

odessa statue au revoir

Une autre statue de bronze fait recette, celle d’un couple du temps des tsars disant adieu aux voyageurs. La femme en crinoline et chapeau est tournée vers le large, elle tient debout sur le parapet l’enfant qui tend le bras droit vers la mer et le ciel, tout comme le jeune Tadzio dans la dernière séquence du film de Visconti, Mort à Venise. Adieu au père parti au loin, geste d’orphelin ou d’espoir, c’est selon. Nombre de touristes locaux viennent se faire photographier devant ce symbole mitigé, dont un couple avec un enfant, justement ! Tandis que la femme prend son mari et le petit, je prends la même photo, demandant par gestes au gamin de lever le bras comme la statue. Il s’exécute avec grâce, comprenant vite et heureux de cette suggestion.

odessa pouchkine primorski

Nous remontons les escaliers longs de 142 m pour suivre le boulevard Primorski (qui signifie maritime en russe), arboré de platanes. Et ce jusqu’à la statue de Pouchkine qui élève son esprit poétique, en bronze, au-dessus des manants, bien qu’orné d’une étoile rouge de fâcheux souvenirs. Les Ukrainiens aiment beaucoup cette statue, nous apprend Natacha. De 1823 à 1824, le grand poète russe y fut envoyé en exil. Dans ses lettres, il écrivit qu’Odessa était une ville où « on peut sentir l’Europe. On y parle français et il y a des journaux et des magazines européens à lire ». Dans les années récentes, l’écrivain Isaac Babel et la poétesse Anna Akhmatova ont habité Odessa. Jeans moulants, tops collants, maquillages alambiqués, la mode se porte serrée à Odessa, joliment érotique aux regards mâles.

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Le fondateur de l’esperanto a son buste en bronze qui trône dans un jardinet d’arrière-cour, à Odessa. Moustachu, barbichu et à lunettes, le Polonais juif Zamenhof (1859-1917) a publié à 28 ans son premier essai, Langue internationale, sous le pseudonyme de « docteur Esperanto », celui qui espère. Sa judéité n’est pas étrangère à son aspiration à sortir de son enfance dans le ghetto où, situé à un carrefour d’ethnies, on parlait plus d’une dizaine de langues sans arriver à comprendre ses copains.

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Son buste veille sur les vieilles qui commèrent et sur une punk locale, percée de partout, qui fume une clope tout en buvant une bière comme une No future berlinoise.

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Un roux matou, perché sur un auvent, somnole au soleil. Un peu plus loin, à un carrefour, un panneau indicateur incongru sollicite le regard. Il rappelle, en cyrillique et en latin, le cosmopolitisme d’Odessa par les distances des principales villes du globe : Saint-Pétersbourg 1493 km, Liverpool 2496 km et Marseille 2014 km.

odessa panneaux indicateurs

Les plages sont accessibles au-delà d’un parc et il est amusant d’emprunter un téléphérique de taille jouet, aux cabines ouvertes en plein air à partir de la taille. Chacune est d’une couleur différente et l’on y tient à deux. Le mien est vert pré, d’autres sont jaune d’œuf, rouge vermillon ou bleu azur. Il est conseillé de ne pas avoir trop le vertige, bien que l’on puisse s’asseoir, ce qui limite la danse de l’horizon. Mais les passages sur les pylônes font balancer quelque peu la cabine, même si elle va lentement. Un arrêt sur les câbles, pour quelque maladroit qui n’a pas su sortir à temps à l’arrivée, fait frémir les estomacs sensibles tandis que les jeunes garçons qui remontent de la plage en slip nous envoient signes et saluts moqueurs, trente mètres plus bas.

odessa telepherique vers la plage

Les plages sont noires de monde juste avant midi mais la mer est bleue comme la Méditerranée. Elle est ici qualifiée de « Noire » en raison des faibles différences de température entre les courants du fond et ceux de surface. Ces brassages ne suffisent pas à alimenter un plancton suffisant pour que les poissons puissent vivre. Des gamins brunis viennent se baigner directement depuis leur appartement du centre ville, empruntant les rues en vélo presque nus. Cafés et bars de la plage sont chers et leur rentabilité est augmentée par la location très « bourgeoise » de transats ou de matelas, ou par les services proposés de massage en plein air. C’est toute une industrie, développée à l’ère soviétique, que nous ne connaissons pas sur nos plages.

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Deux gamins en short de bain de 8 et 10 ans viennent mendier sans vergogne auprès des touristes, entre les tables des bars. Ils sont directs mais pas collants. Certains leur donnent 10 hrv, de quoi s’acheter un beignet chacun et un Coca pour deux ailleurs. On estime à 30% les Ukrainiens vivant sous le niveau de pauvreté. Le PIB par tête est de 7400 $ (estimation 2012), mais la richesse est très mal répartie, les 10% les plus riches comptant pour 22.5% de la consommation du pays en 2011 (un tiers de plus qu’aux États-Unis) alors que les 10% les plus pauvres comptent pour 3.8% seulement. Le taux de chômage officiel est à peine au-dessus de 8% (2013) mais si le travail au noir est très répandu, le comptage des vrais chômeurs est un leurre statistique. Au début des années 2000, des enquêtes estiment à près de la moitié du PIB officiel l’économie « informelle », l’État archaïque et clanique peinant à mesurer par son appareillage statistique le dynamisme réel d’une population qui aspire aux richesses et au bonheur pour ses enfants, et qui se « débrouille ».

odessa gamin mendiant torse nu

Le pays reste agricole, y employant 10% de sa population active pour produire du blé, de la betterave à sucre, de l’huile de tournesol, des légumes, de la viande de bœuf et du lait. L’industrie (29% de la population active) est principalement concentrée sur l’extraction du charbon, la production électrique, les métaux, les machines-outils et les véhicules de gros transport, la chimie et l’agroalimentaire. Il s’agit d’une économie productiviste du style d’après guerre, très marquée par la répartition des tâches entre « pays socialistes », ni autonome, ni moderne. S’il y a 59 millions de téléphones mobiles, c’est surtout en raison de l’état déplorable du réseau fixe, hérité de feue l’URSS. Il n’y a encore que 2.1 millions de postes Internet. La Russie représente 26% des exportations ukrainiennes, la Turquie 5% et l’Égypte 4%. L’Ukraine dépend encore étroitement de son grand voisin russe pour le pétrole et le gaz.

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Traditionnel lieu de villégiature de l’élite russe au 19ème siècle, puis de la nomenklatura soviétique (Staline y avait sa datcha), ainsi que des « bons de repos » pour un choix de la masse méritante jusqu’en 1991, les rives de la mer Noire sont aujourd’hui moins prisée par les touristes de la CEI. Après la chute de l’URSS en 1991, les dirigeants russes ont “déménagé” sur les rives du Caucase russe, à Sotchi. Les directions touristiques populaires sont devenues la Turquie et l’Égypte, moins chères et plus exotiques pour des habitants de l’Est, privés depuis des générations de voyages à l’étranger.

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Aron Gourevitch, La naissance de l’individu dans l’Europe médiévale

aron gourevitch la naissance de l individu dans l europe medievale

La collection Faire l’Europe, publiée dans cinq pays, a demandé en 1997 à un historien russe d’analyser de l’extérieur la naissance de l’individu. Une vision slave d’un grand empire ne pouvait que renouveler la vision latine et chrétienne de l’histoire à l’œuvre dans nos pays trop étroitement traditionnels. Et, de fait, Aron Gourevitch réintroduit une dimension – oubliée mais réelle – après l’usage politique qui en a été fait entre 1920 et 1945 : la dimension germanique.

Cette réévaluation n’est pas inutile à qui veut comprendre. C’est ainsi que Gourevitch évoque le héros des sagas scandinaves. Il est un individu mais n’est pas libre de choisir son destin. Celui-ci est programmé et lui est prédit, mais chacun a à l’assumer pleinement. Les préceptes de l’Edda sont destinés à un homme « qui doit se frayer seul un chemin dans un univers hostile, dangereux, en ne comptant que sur sa débrouillardise et ses propres forces » p.46. Tout à fait l’univers des paysans germaniques vivant en famille dans des fermes isolées et, pour cela, soucieux de relations sociales. L’individu naît de la « réputation » qu’il a. Mais « sa conscience n’est pas encore individualiste (…) ses catégories mentales sont celles de la totalité qu’est son groupe » p.72.

Le registre personnel des scaldes, ces poètes scandinaves qui chantent les hauts faits des puissants, s’affaiblit avec le temps. C’est l’influence chrétienne. « L’exigence d’humilité personnelle a entravé l’expression du principe individuel » p.85. Car, seul dans son époque, saint Augustin apparaît comme un individu dans ses « Confessions ». Ce genre littéraire qui s’épanouit au 12ème et 13ème siècle décrit surtout les écarts par rapport à LA norme religieuse à atteindre. « L’éthique chrétienne condamne l’individu à des luttes intérieures dont il ne peut sortir vainqueur » p.96. Saint Augustin opère seul une « vraie percée (…) vers l’introspection psychologique » p.117 Pour lui, la conscience de soi mène à la connaissance de Dieu, les errances pécheresses mènent à la sagesse.

En 1215, le 4ème concile de Latran ordonne à chaque Chrétien de se confesser une fois l’an à son curé. Ceci nécessite une introspection. Dans le même temps, le développement de l’artisanat et du commerce exigent plus d’initiatives individuelles et de rationalité que les travaux des champs. Les villes multiplient les rencontres et stimulent les potentialités. Dès le 13ème siècle, les auteurs commencent à se soucier du nombre et de la mesure précise du temps dans leurs récits. Guibert de Nogent expose ses visions personnelles, Pierre Abélard le conflit entre l’individu et le monde, disant sa foi en la puissance de la raison. Il marque la naissance d’une nouvelle couche sociale : celle des individus qui ont pour talent l’intelligence plutôt que la naissance. L’homme simple approche les statues et les vitraux des cathédrales et, dès cette époque, les visages ne sont plus sur le même modèle intemporel abstrait mais prennent vie, ils s’individualisent, sont expressifs. Dans les sermons de Berthold, chacun a sa place dans la société. Le chevalier lui-même, homme de guerre rustre, apprend à la cour du duc ou du roi « à se contrôler et à brider l’expression de ses sentiments » p.221. L’économie se développant, « le caractère rationnel du marchand s’oppose à l’impulsivité irrationnelle du chevalier » p.228. Cet antagonisme a trouvé son expression dans les fabliaux et le Roman de Renart où le noble est le loup Ysengrin, fort mais nigaud, alors que le marchand a l’intelligence et sa ruse du renard.

« Certes, à l’aube du Moyen-âge, il existait déjà de riches villes marchandes dans l’empire byzantin, telles Constantinople ou Thessalonique, avec lesquelles les cités de l’Occident ne pouvaient prétendre rivaliser. Mais le contrôle tatillon et absolu du pouvoir central bureaucratique empêche l’épanouissement de ces villes byzantines, les condamnant au déclin » p.231. Les villes occidentales surent protéger leur autonomie politique et économique en s’opposant aux évêques et autres seigneurs grâce au pouvoir du roi. Une leçon que la France jacobine d’aujourd’hui, de gauche comme de droite, devrait méditer longuement. Il suffit de remplacer les « seigneurs » par les divers corporatismes syndicaux et administratifs et les « villes » par les entreprises qui semblent avoir, seules aujourd’hui, le pouvoir d’initiative. Le « roi », ce pourrait être l’État s’il jouait son rôle de seul arbitre ; ce serait plutôt « l’Europe », voire « les marchés ».

jeune homme arbre

L’initiative économique et l’essor de l’épanouissement individuel se sont produits malgré la Croyance. Au nom du Dogme, l’Église condamnait le prêt à intérêt, le réservant aux parias, tels les Juifs. Les sermons regorgeaient d’analogies aussi douteuses que celles qui ont cours aujourd’hui parmi les antilibéraux, tel ce fameux – et inepte – « renard libre dans un poulailler libre ». En régime de liberté, les poules prennent le maquis, elles ne restent pas dans une prison d’État volontairement, à attendre le bourreau. L’Église médiévale usait de semblables ficelles, imagées mais fausses. Même les assassins et les débauchés ne pèchent pas constamment, disait-elle, ils dorment au moins la nuit ; au contraire, les usuriers pèchent 24 h sur 24 car les intérêts continuent à s’accumuler en dormant. On le voit, cette parabole populiste mitterrandienne vient du plus obscur de la catholicité médiévale… Les « anecdotes rapportées par les prédicateurs à leurs paroissiens façonnaient une opinion publique hostile aux riches et aux hommes d’argent. Elles valaient aux usuriers et aux marchands d’endurer de véritables tortures morales et leur suscitaient de nombreuses difficultés dans leur vie professionnelle » p.234. C’est un marchand, Pierre Valdo de Lyon, qui fonda la secte de pauvreté évangélique des Vaudois. C’est le fils d’un riche marchand d’Assise, Giovanni Bernardone, qui fonda l’ordre des Franciscains. Le mouvement post-68 vers les chèvres, l’engouement pour ATTAC et pour la décroissance procèdent de la même culpabilité d’exister et de faire.

Ce n’est pas par hasard que la contestation millénariste trouve son terreau dans les pays catholiques, surtout en France, cette « fille aînée de l’Église ». Aron Gourevitch avance « l’hypothèse suivante : l’une des raisons pour lesquelles la Réforme – avec son insistance à présenter la chance et le succès dans les affaires terrestres comme un signe de l’élection de l’individu par Dieu, a triomphé essentiellement dans les pays germaniques et a été mise en échec dans les pays de culture romaine – tient à la présence du concept actif du destin dans les « replis » de la conscience sociale » p.239. Où l’on retrouve l’individu des sagas et des scaldes, tard christianisé, bien mieux adapté à la modernité que les vieux pays d’autorité romaine soumis à la hiérarchie infantilisante du césaro-papisme. D’où sans doute, aujourd’hui, l’illusion que se prépare la France en pensant adapter les « modèles » suédois ou danois à la résorption du chômage, faute d’une mentalité de la société qui va avec. La technocratie se contente toujours de mesures techniques, à la portée de ses raisonnements et de sa formation – mais on ne gouverne pas un peuple par la technique ; il faut son adhésion.

Conclusion de l’historien russe : « L’individualité s’épanche donc spontanément aux marges de la culture chrétienne médiévale et non en son centre, là où le contrôle éthique, exprimé dans l’exigence de retenue et d’humilité, n’avait pas encore pris la forme d’un impératif » p.301. A l’aube de la modernité, les pays latins formaient déjà des individus peu sûrs d’eux-mêmes, culpabilisés par l’Autorité morale et par les dogmes intangibles de la Croyance. Je ne suis pas sûr que certains hommes politiques ne rêvent pas en France de conforter un tel système, bénéfique aux seuls « évêques » ou « seigneurs » régnant sur la masse infantile des ouailles.

Aron Gourevitch, La naissance de l’individu dans l’Europe médiévale, Seuil 1997, 321 pages, €23.56

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Maxence Van der Meersch, Gens du nord

maxence van der meersch gens du nord

Le lecteur curieux des humains se plongera avec délices dans cette anthologie de romans chtis des années 30. Maxence Van Der Meersch, fils de comptable né à Roubaix et devenu avocat et écrivain, est né en 1907 et mort en 1951. Il est tombé dans l’oubli, malgré son prix Goncourt 1936 pour L’empreinte du dieu, une histoire de mariage, d’amour et de jalousie. Nous sommes dans le populaire, un Zola qui ne serait pas entomologiste mais plein d’empathie, un style littéraire repris depuis par Gilbert Cesbron, Louis Guilloux, Bernard Clavel et d’autres. Du réalisme pour l’édification, le vrai au travers de la réalité.

Les cinq romans ici repris parlent de contrebande de tabac dans ces confins de Flandres, entre la France et la Belgique ; des conséquences d’une grève ouvrière décidée par les syndicats sur les ménages ouvriers partagés entre la volonté de se battre et la misère de ne plus toucher de sous ; de la hantise du mariage socialement requis, de la jalousie et de l’amour ; de la pauvreté depuis l’enfance qui marque à jamais dans sa chair et ses mœurs. La hantise est le sexe, découvert très tôt brutalement, filles comme garçons troussés dès 12 ou 13 ans par les contremaîtres ; l’angoisse de « tomber » enceinte, d’être abandonnée à sa misère avec le bimbin à nourrir sans pouvoir travailler, de ne jamais pour voir « se ranger » dans le mariage pour avoir « fauté ». Les hommes ne pensant qu’à cauchier pour queutcher, coucher pour copuler comme on dit là-haut. L’autre hantise est l’argent qui peut tout, qui sait tout, pour qui on se compromet sans vergogne. La bourgeoisie, aux yeux de Van der Meersch, est coupable d’abandon, de rejeter pour se hausser du col, d’exploiter et de se croire tout permis. Tous les patrons ne sont pas pourris, il en existe de paternalistes, catholiques et traditionnels, mais souvent bien mal récompensés.

La fille pauvre, dernier roman en trilogie de l’auteur et largement autobiographique, comprend bien des longueurs et était déjà archaïque lors de sa parution, l’État-providence ayant pris la place du destin depuis la guerre, mais il ne sombre jamais dans le misérabilisme, malgré les tentations. Denise, c’est Gavroche femelle, dévouée aux autres, tout amour, une réincarnation du Christ sans le savoir. L’auteur a la morale teintée de christianisme, très fort dans le Nord. Adhérent aux idées de la gauche socialiste sur la misère ouvrière, rêvant d’utopie sociale, il n’est militant dans ses romans que par la réalité crue qu’il présente, pour laisser le lecteur juge.

Le plus intéressant pour nous, aujourd’hui, est sans conteste Invasion 14, qui conte Lille et sa région occupée par les Allemands de 1914 à 1918. L’année 2014 va probablement nous bassiner au travers des médias et des fonctionnaires de la culture pour « commémorer » la boucherie industrielle chauvine de 1914. C’est une autre vision, à ras de peuple, que nous offre Van der Meersch. Les vainqueurs sont arrivés fringants dans le Nord, ont pillé et réquisitionné sans vergogne, ont maté toute velléité de résistance. Et puis la guerre s’est installée, le front à une dizaine de kilomètres. Les soldats allemands revenaient à l’arrière s’y refaire, assommés d’obus, blessés, des horreurs plein les yeux. A la fin du conflit, d’autres, très jeunes allemands de 16 à 18 ans, montaient au front dans la terreur, blonds et roses, encore tendres et épris d’affection. Les Français ont agi selon leur tempérament, rendu célèbre par la guerre suivante : l’égoïsme, la délation, le trafic, la putasserie, la trahison. Il y eût, comme d’habitude, très peu de « résistants » – et souvent ignorés, anonymes.

maxence_van_der_meersch photo

Nous rencontrons les habituels fonctionnaires stupides, envoyant l’ordre d’évacuation par la poste et non par télégraphe, alors que l’armée ennemie est en marche forcée ; les sempiternels « élus » démagogues qui veulent se faire bien voir de tout le monde, surtout des plus forts ; les patrons réalistes donc collabos, d’autres arcboutés sur l’honneur et la résistance ; les ralliés de la dernière heure, collaborateurs et traîtres qui postulent à la Légion d’honneur dès la guerre terminée ; les ménagères de 50 ans qui font l’opinion, tour à tour hostiles aux Boches, puis coulantes avec les filles qui fraient, avant de se rengorger dans leur honneur sexuel quand tout est fini – et de tondre les filles ayant fauté, haïssant l’enfant né de l’ennemi.

L’auteur pointe le racisme déjà présent en 1914 parmi les Allemands : « il y mettait une sorte de chauvinisme, cet orgueil de race, cette fierté d’appartenir au sang germanique qu’on leur inculquait à tous depuis si longtemps » p.518. Ceux qui ont « découvert » l’obsession raciale nazie 30 ans plus tard sont vraiment des naïfs ! Ils avaient la volonté de ne surtout pas voir, le culte ancré du déni.

Il montre aussi la brutalisation engendrée par la guerre et les conditions d’existence occupée. « Il était d’ailleurs profondément changé depuis son retour ici. Il avait trop souffert. Il était aigri, amer. Il ne parlait guère, n’avait pas d’ami, n’aidait personne et ne demandait l’aide de personne (…) Il avait rejeté avec une espèce de fureur tout ce à quoi il avait cru. Il en était venu à un désespoir tranquille et muet. Il avait trop vu la réalité de l’existence, les forts opprimant les faibles, les injustes triomphant, une universelle férocité chez les Français comme chez l’ennemi, l’envie, les haines, les égoïsmes d’un troupeau de misérables qui n’arrivaient pas même à s’aimer, à se secourir l’un l’autre » p.548.

Une suite datée, située, mais bien écrite, dans un français très pur. Qui s’intéresse aux autres et pas à son nombril comme les parutions d’aujourd’hui.

Maxence Van der Meersch, Gens du nord (La maison dans la dune 1932, Quand les sirènes se taisent 1933, Invasion 14 1935, L’empreinte du dieu 1936, La fille pauvre 1934-1955), édition et préface Jacques Duquesne, Omnibus 2010, 1221 pages, €24.70

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Heureux les pauvres dit Camus

La pauvreté, nous devrions nous faire à cette idée… En ce jour de l’automne, prenons conscience que nos beaux jours de richesse sont derrière nous. Entre stagnation économique et hausse massive des impôts, finis les temps bénis où tout montait avec les années : la croissance, les salaires, le niveau de vie. Les écolos nous prédisent une énergie bien plus chère et une décroissance forcée ; les gens-de-gauche détestent « les riches » – qu’un ancien Secrétaire du parti socialiste situait au-delà de 3000€ par mois il y a peu… Les Allemands nous accusent d’être cigale plutôt que fourmi alors que la bise bientôt sera venue ; les Chinois, les Indiens, les Brésiliens, les Nigérians et d’autres qui émergent encore, se gaussent de notre « modèle » obsolète qui nous fait régresser dans la réglementation dantesque, l’étatisme obèse, le chômage de masse et le repli identitaire…

Car la pauvreté n’est pas que matérielle, elle est aussi en esprit.

Il y a quelque chose d’un chrétien laïc chez Camus. Il ne croit pas aux fins dernières mais admire fort la morale chrétienne qu’il tient pour la suite (certes gauchie) des morales antiques. Il admire ainsi la pauvreté.

Diogène a vanté le détachement de tous les biens terrestres pour atteindre la liberté de penser. Platon a glorifié la tempérance et la frugalité pour savoir raison garder. Son Socrate mouche le trop bel Alcibiade pour lui proposer un libertinage qui corromprait sa faculté de penser. Jésus, de même, vante les pauvres. Ceux en esprit qui auront plus de chance d’accéder au paradis que les chameaux de passer par le chas d’une aiguille. Ceux en biens qui devront tout lâcher pour suivre la voie du Christ.

Camus se met dans la lignée. « Qu’est-ce qu’un homme peut souhaiter de mieux que la pauvreté ? »

Oh, certes, il y a pauvreté et misère, qu’il ne faut pas confonde !

La misère aliène parce qu’elle empêche de penser à autre chose qu’au présent obsédant : manger ou dormir. Camus : « Je n’ai pas dit la misère et non plus le travail sans espoir du prolétaire moderne. »

La pauvreté libère, au contraire de la misère, parce qu’elle exclut le superflu, le luxe, la parade. Elle permet de ne pas s’attacher à l’argent ni aux biens matériels. Camus en fait presque un idéal de vie, frugale et dense : « Mais je ne vois pas ce qu’on peut désirer de plus que la pauvreté liée à un loisir actif. »

Mon propre cas est un exemple, auquel je me réfère à la lecture de Camus. Chômeur car senior et trop diplômé par rapport aux exigences du jour qui permettent de choisir les esclaves qu’on veut, réduit à la pauvreté relative du minimum social en fonction des heures travaillées, en même temps que les années de temps plein m’ont permis d’être dégagé du souci du logement – je suis libre. Libre d’exercer – non un travail, on n’en trouve pas – mais quelques heures ici ou là. Libre de penser à autre chose, de lire, d’écrire, de rencontrer. Notamment de tenir ce blog qui est pour moi « un loisir actif ».

Nul doute que si un travail pouvait se trouver, je le prendrai. Car les relations humaines qu’ils donnent récompensent l’effort d’une vie pleinement active. Je pourrais ainsi reprendre les séjours lointains dans le monde, ce qui me manque le plus. Mais pauvreté n’est pas misère et je fais l’expérience qu’on peut bien vivre de peu. Camus, en ce sens, à la suite des Antiques et après Rousseau, en avait l’intuition juste. Si nous l’avions-nous oublié, « la crise » qui perdure et va perdurer, est là, bien présente, pour nous le rappeler. Malgré toutes les promesses électoralistes.

Albert Camus, Carnets 1935-48, Carnet IV, Gallimard Pléiade tome 2, 2006, p.990, €62.70 

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Quand le Mali était visitable…

On ne peut plus aller au Mali. Les 4 463 Français inscrits au consulat au 31 janvier 2011 sont désormais beaucoup moins. Selon le site du Ministère des Affaires étrangères, « Compte tenu de l’instabilité de la situation sécuritaire qui prévaut actuellement dans le pays et notamment à Bamako, il est conseillé à nos compatriotes dont la présence n’est pas indispensable, de quitter provisoirement le pays. »

Même dans la capitale, où sévissent de faux policiers ou des vrais corrompus : « A Bamako, la plus grande prudence est recommandée tard la nuit et à proximité des bars et discothèques, en particulier à l’égard des chauffeurs de taxi. »

Car le pays est sous-développé, pauvre et corrompu. Il est pays source, pays de transit et destination de trafic humain. Femmes et enfants sont soumis à la prostitution pour les deux sexes, ou à l’exploitation : domestique pour les filles, mines pour les garçons. Les mines de sel de Taoudenni sont particulièrement redoutables aux adolescents de l’ethnie Songhaï, dit-on. Selon la CIA, le gouvernement malien a identifié 198 victimes sur ces dernières années, dont 152 enfants obligés à se prostituer… mais il n’a mis en cause que 3 flagrants délits et emprisonné seulement 2 trafiquants !

Le coup d’État militaire d’officiers subalternes, il y a quelques semaines, n’a fait que précipiter la déliquescence de cet État pourtant indépendant depuis le 22 septembre 1960. Sa devise : « un peuple, un but, une foi », n’a pas grand sens et tout d’un vœu pieu. Le Mali est en effet écartelé entre les Maures, les Kountas et les Touaregs au nord et les ethnies du sud. Les coutumes et modes de vie des nomades du désert sahélien (10% de la population) et des agriculteurs des bords du fleuve Niger, dont les Bambaras, Malinkés, Soninkés, Peuls et Dogons entre autres (80% de la population), sont peu compatibles.

Le pays produit surtout du coton et des fruits pour exporter (bananes, mangues et oranges), et des céréales diverses pour sa consommation, mil, sorgho, riz, maïs, fonio et blé. Les habitants font beaucoup d’enfants, leur taux de fécondité est l’un des plus élevé au monde (6.54 enfants par femme). Cet état de fait entretient la pauvreté et l’émigration, empêchant tout développement. L’alphabétisation reste faible (26% en 2010 selon l’UNESCO) surtout chez les femmes, réduites à la cuisine, aux gosses et à satisfaire le mari. Seuls les naïfs s’en étonneront : l’islam garde 90% de la population sous son emprise. Évidemment, le taux de participation aux élections ne rassemble qu’à peine un tiers des électeurs, puisque le Coran est la seule Constitution. Même si le Premier ministre était une femme, jusqu’au récent coup d’État…

Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) sévit dans le nord. Issu de l’ex-Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) algérien, il n’est qu’à peine combattu par l’Algérie, probablement pour que l’armée, en agitant la menace d’un retour à la guerre civile, conserve son emprise sur le pouvoir civil à Alger. AQMI voit dans ce Mali faible et divisé un terrain d’action favorable à sa croisade religieuse. Le Mali se situe en effet dans l’entre-deux géographique et stratégique, espace sahélo-saharien et Afrique subsaharienne. Il est en outre entouré de sept voisins. Toute avancée de l’islam radical en ce pays agirait comme un coin pour fendre le continent et inoculer l’agitation islamiste au cœur des pays noirs, chrétiens ou animistes.

Les Occidentaux qui se hasardent dans la région payent un lourd tribut, la liste des assassinats et enlèvements s’allonge de mois en mois :

  1. assassinat de quatre touristes français à Aleg (Mauritanie) le 24 décembre 2007
  2. enlèvement de deux diplomates canadiens à 40 km de Niamey le 14 décembre 2008
  3. enlèvement de 4 touristes européens aux confins malo-nigériens le 22 janvier 2009 et assassinat de l’un d’entre eux le 31 mai
  4. assassinat d’un ressortissant américain le 23 juin à Nouakchott
  5. attentat suicide contre l’ambassade de France en Mauritanie le 8 août
  6. enlèvement d’un ressortissant français dans les environs de Ménaka (est du Mali) dans la nuit du 25 au 26 novembre (libéré le 23 février)
  7. enlèvement de 3 ressortissants espagnols puis de 2 Italiens en Mauritanie fin 2009
  8. enlèvement d’un ressortissant français au Niger le 20 avril 2010, exécuté par ses ravisseurs dans le nord du Mali
  9. enlèvement de 5 ressortissants français, un ressortissant togolais et un ressortissant malgache dans la nuit du 15 au 16 septembre 2010 à Arlit au Niger (une ressortissante française, le ressortissant togolais et le ressortissant malgache ont été libérés le 25 janvier 2011, les autres étant toujours retenus au nord du Mali)
  10. explosion devant l’ambassade de France à Bamako le 5 janvier 2011
  11. enlèvement Le 7 janvier 2011 de deux ressortissants français à Niamey exécutés le lendemain…

L’ancien empire du Mali, fondé par le légendaire Soundiata Keïta au XIIIe siècle, est bien loin. Depuis, les empires éphémères n’ont cessé de se succéder : empire du Ghana, empire du Mali, empire songhaï, royaume bambara de Ségou et empire peul du Macina, jusqu’à la fédération coloniale appelée « Soudan » français. Les coups d’État militaires sont monnaie courante, le premier président républicain a été renversé en 1968 par les officiers conduits par Moussa Traoré qui s’est empressé d’instaurer une dictature. Il est à son tour renversé par le général Amadou Toumani Touré, dernier président élu en 2002 (après avoir quitté l’armée).

C’est ce dernier qui vient d’être renversé à son tour début 2012 par un quarteron de lieutenants… La « démocratie » civile aura duré vingt ans, courte période durant laquelle il était possible de visiter ce pays africain attachant. Hiata de Tahiti, lorsqu’elle n’était pas encore à Tahiti, l’a fait, principalement au sud. Elle va vous livrer ses impressions en quelques notes vivantes, colorées de photos dont ce billet vous présente l’avant-goût.

[Argoul]

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Sont-elles devant nous les Trente glorieuses ?

Article repris par Medium4You.

Oui ! répondent en chœur deux économistes. Ce sont deux femmes, ce pourquoi elles portent un regard différent des hommes sur la matière ; elles sont passées par la fonction publique, ce qui leur a permis de mesurer la dégradation politique du système social ; elles ne sont pas politiques, ce qui leur laisse un regard de technicien sur l’avenir. Ce qu’elles proposent est donc une richesse et un handicap. La chance à saisir pour un pays qui se pose des questions sur son avenir et donc sur son identité ; l’infirmité de la courte vue, du déficit abyssal et de la ponction fiscale déjà au sommet des pays comparables. Quel politicien pourra reprendre cette utopie pour sa campagne 2012 ? On se demande – d’où l’intérêt de lire ce livre.

Foin de la crise économique, disent les auteurs, ce n’est qu’actualité immédiate. Projetons-nous de suite dans l’utopie : cet an 40 où tout ira bien, 2040 en inverse de 1940. La France y sera le pays d’Europe le plus prospère et le plus peuplé, avec pas moins de 80 millions d’habitants, plus que l’Allemagne. Mais il n’est pas dit de quelle culture : le melting-pot français, appelé hier « intégration » aura-t-il fonctionné ? L’Éducation nationale aura-t-elle réussi à redresser la barre de l’échec à lire-écrire-compter pour les sortants sans qualification du collège ? La recherche aura-t-elle ses bataillons d’ingénieurs motivés dès l’enfance, et de techniciens bien formés nécessaires à son expansion ? Rassurons-nous, on nous assure que tout cela n’a pas d’intérêt car le taux de chômage est retombé à 5,5 %, ce qui rassure les classes sociales en déclin et leur permet d’accepter les autres, tous ceux qui ne sont pas comme eux.

Comment cela a-t-il été possible ? C’est très simple, les idées étaient dans l’air dès 2007 avec la commission Attali. Il s’est agi de faire émerger de façon volontariste des champions nationaux dans l’industrie, surtout énergie (avec un mixte de solaire et de nucléaire) et chemin de fer, vieux tropisme centraliste d’État. On peut se demander si cette palette industrielle n’est pas un peu courte… Le nouveau cycle fait la part belle aux technologies de l’information et l’on ne voit guère où elles peuvent se nicher dans le train et l’énergie. Évidemment il a fallu lancer un « grand » plan d’investissement auprès duquel celui de la commission Attali a fait pâle figure. Mais il fallait rattraper toute une génération perdue sous Mitterrand et Chirac. Il a donc été nécessaire de négocier âprement avec les Allemands qui ont horreur de la dépense non financée dans un système monétaire commun. A été mise en œuvre une enveloppe fiscale européenne analogue à feu le serpent monétaire, un couloir limité dans lequel se tiennent tous les pays afin de limiter le dumping.

Ah oui, petit détail : la relance de l’immigration. Elle était indispensable pour servir l’ambition industrielle, nécessitant des bras jeunes et des cerveaux neufs. Il n’est pas dit d’où elle vient, mais l’on peut supputer qu’il s’agit de pays francophones, plus quelques centaines de milliers de Chinois parce qu’ils sont trop nombreux en Chine et qu’ils y manquent de femmes.

S’agit-il de méthode Coué ? D’optimisme systématique pour se poser contre le pessimisme ambiant ? La Société de confiance’, dont parlait Alain Peyrefitte dans sa thèse, peut-elle se régénérer simplement par volontarisme d’État ? Pour ces auteurs femmes, « le modèle social français » si archaïque, si rigide, si décrié, n’est pas le problème mais la solution. Il ne marche plus si l’on ne considère que la dépense obligatoire, la protection sociale. Mais il fonctionne très bien si on le met en regard de la quantité de biens produits pour un même montant de ressources. En rationalisant, on consomme moins d’énergie et moins de matières premières importées, ce qui augmente d’autant le pouvoir d’achat des Français. Il suffisait d’y penser.

A condition de respecter la devise liberté, égalité, fraternité.

Liberté ? Elle ne naît pas toute armée dans les cerveaux français, plus tentés par la fonction publique protégée que par l’entreprise : 77% des jeunes rêvent d’être fonctionnaires… La France reste sous-investie car le privé se développe ailleurs, là où les marchés s’ouvrent et offrent une population jeune avide de produits de qualité française. Il faut donc que l’État retrouve son rôle d’incitateur et d’encadrement par ses commandes publiques. Le budget, en déficit permanent depuis 1974, ne le permet plus, d’où le grand plan volontariste. S’enclencherait alors un cercle vertueux, là aussi fort libéral, où le fait d’investir redonne le goût du risque d’entreprise, ce qui favorise en retour l’investissement… donc l’emploi. Et tout le monde est content.

Égalité ? Pour les auteurs, il faut que chaque citoyen participe au progrès – c’est là une conception libérale au sens noble où la solidarité est une convergence d’intérêts. L’augmentation des salaires (donc des cotisations) permet la protection sociale et celle-ci participe à la productivité des Français ; elle n’est pas un boulet qui coûte mais un investissement rentable qui fait que chacun travaille mieux et avec moins de craintes pour l’avenir.

Fraternité ? Il réside dans ce mélange unique de service public à la française, d’ouverture européenne âprement négociée, et d’immigration ouverte pour augmenter la richesse du pays.

L’intérêt du livre en 2011 est que les auteurs tiennent à chiffrer leur plan, ce qui est assez rare dans l’intellocratie française pour le souligner. Ils retiennent 5 indicateurs clés : le taux de croissance, la productivité des ressources, le taux de pauvreté après transferts sociaux, le nombre d’années de vie en bonne santé, et la consommation d’énergie renouvelable.

En fait rien de bien neuf, mais remis en perspective. Cette analyse montre qu’un certain avenir est possible, il suffit de le vouloir. Pour cela, quitter ces minables querelles d’ego, attisées par des médias avides de faire du fric avec les scoops des petites phrases assassines. Quand Nicolas Sarkozy suit le rapport de la commission Attali, il est dans le vrai : pourquoi ne pas le dire ? Quand François Hollande réclame une réforme fiscale d’ampleur qui rétablisse l’égalité des citoyens devant la ponction publique, il est loin d’avoir tort : pourquoi ne pas l’avouer ? Quand Jean-Pierre Raffarin fait la bronca sur une hausse du taux de TVA sur les parcs d’attraction, il est politiquement minable au regard des enjeux : pourquoi faire semblant de comprendre ce petit intérêt catégoriel régional ? Sur la convergence économique européenne, la protection contre le dumping social chinois ou les errements de la finance, chacun a des idées qui devraient être mises en œuvre plutôt que jetées à la tête de ses adversaires.

C’est la limite du livre : l’utopie est belle et bonne, mais sa réalisation ne peut passer que par la politique – et là, tout se gâte immédiatement !

Karine Berger et Valérie Rabault, Les Trente Glorieuses sont devant nous, mars 2011, éditions Rue Fromentin, 204 pages, €19

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Nietzsche, Prologue de Zarathoustra

Nous sommes en 1883. Le Prologue en dix paragraphes présente l’œuvre, faite de quatre parties. Zarathoustra est parti sur la montagne à 30 ans, âge où la fougue juvénile commence à se calmer et qui éprouve le besoin de méditer. A 40 ans, il redescend, homme mûr, au midi de son âge et de sa pensée. Il ressent le besoin de donner comme « une coupe qui veut déborder ».

Ce n’est pas un hasard, le bouddhisme commençait d’être connu et ses textes traduits en allemand vers le milieu du 19ème siècle : Zarathoustra agit comme Bouddha – être humain qui s’est changé lui-même et non pas « dieu » advenu tout armé pour commander aux hommes. Il revient vers ses frères comme un bodhisattva – un saint homme qui préfère donner aux autres par générosité plutôt qu’entrer de suite dans le nirvana, ce grand Tout où l’individualité s’abolit. Dès lors, Zarathoustra commence son « déclin ». Car tout ce qui n’avance plus recule, tout ce qui donne se retranche.

Mais tel est le destin de l’homme : d’être détruit pour être surmonté. Ainsi les enfants poussent les parents dans la tombe – et c’est bien ainsi. C’est le tragique de l’existence que le « sur » homme doit accepter plutôt que de se consoler dans les illusions religieuses. Ce oui à la vie née d’eux, les parents s’en font joie ; leur mort inéluctable pour laisser la place, ils la désirent parce que, sans elle, les enfants ne seraient pas. Et leur amour est assez grand pour s’effacer devant ceux qui leur succèdent.

Tout, dans l’univers, a sa place et sa fonction. Celle du soleil est d’éclairer, indifférent au sort des êtres ; celle de Zarathoustra est d’éclairer les hommes, en prophète, parce qu’il « aime les hommes ». Oui, « Il s’est transformé, Zarathoustra. Il s’est fait enfant, il s’est éveillé » – Bouddha fut lui-même appelé l’Eveillé. L’enfant de Nietzsche est celui qui, adulte, a retrouvé les grâces et l’énergie vitale de l’âge tendre : la curiosité, le désir, l’innocence du devenir. L’univers est une harmonie dont l’homme est une partie. Il est fait d’interrelations (tout est lié) et d’interactions (tout agit sur tout) – on le voit bien avec le climat qui lie les économies du monde, ou les sociétés qui lient les individus entre eux.

L’idée de Nietzsche est que le mouvement même est positif et que « le bonheur », cet état de satisfaction béate et immobile du « dernier homme » (en France, la période Chirac), est négatif. Le « bonheur » – ce Paradis retrouvé – signifie l’arrêt du désir, l’arrêt du travail, l’arrêt de la création (donc du sexe). « Amour ? Création ? Désir ? Etoile ? Qu’est cela ? – Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’œil. (…) On ne devient plus ni pauvre ni riche : c’est trop pénible. Qui voudrait encore gouverner ? Qui voudrait encore obéir ? C’est trop pénible. Point de berger et un seul troupeau ! Chacun veut la même chose, tous sont égaux : quiconque est d’un autre sentiment va de son plein gré dans la maison des fous. ‘Autrefois, tout le monde était fou’, disent les plus fins, et ils clignent de l’œil. On est prudent et l’on sait tout ce qui est arrivé. » On reconnaît là le « principe de précaution ». N’a-t-il pas été introduit par Chirac dans la Constitution, ce contrat social des Français ?

Cet exemple trivial pour montrer comment Nietzsche peut être « inactuel » ou « intempestif ». Il est universel parce qu’hors de son temps ; les idées qu’il a émises sont toujours d’actualité. Ainsi, « l’homme doit être surmonté ».

Il ne faut pas se méprendre sur « le surhomme » : il ne s’agit pas d’un raidissement de morgue à la prussienne, ni d’un néo-racisme biologique que le nazisme a tenté de faire advenir. L’homme a évolué depuis l’Australopithèque des savanes africaines ; il continue son évolution, même si elle est peu perceptible sur une génération. Mais ce qui forçait l’évolution humaine étaient les conditions de survie, les changements climatiques, la nourriture à trouver, les prédateurs auxquels échapper. Aujourd’hui, sous la civilisation, ces vertus de survie ne suscitent plus aussi fortement le désir. Les uns se réfugient dans les illusions supraterrestres de la religion au lieu de se préoccuper de ce qui arrive sur cette terre ; d’autres méprisent leur corps, mais « votre corps, qu’annonce-t-il de votre âme ? » ; d’autres laissent en friche leur raison alors que, demande Nietzsche, « est-elle avide de savoir, comme le lion de nourriture ? »

De même pour Nietzsche, la justice devrait être « ardeur », la vertu faire « délirer » et la pitié « la croix où l’on cloue celui qui aime les hommes ». Or, rien de tout cela n’advient dans la société de son temps, la civilisation bourgeoise, allemande, bien-pensante, de la fin 19ème. « Suffisance » et « avarice » sont les deux défauts de cette population là. A-t-on vraiment évolué depuis ? La finance 2008 n’a-t-elle pas montré combien suffisance scientiste et avarice égoïste mènent encore la société.

« L’homme est une corde tendue entre la bête et le surhomme – une corde au-dessus d’un abîme. Danger de le franchir, danger de rester en route, danger de regarder en arrière – frisson et arrêt dangereux. Ce qu’il y a de grand en l’homme est qu’il est un pont et non un but. » Des trois dangers, Nietzsche ne choisit pas le conservatisme (regarder en arrière), ni l’immobilisme àlachiraque (rester en route) : il est pénétré du désir d’aller de l’avant (franchir). « J’aime ceux qui ne cherchent pas par-delà les étoiles, une raison de périr ou de se sacrifier, qui au contraire se sacrifient à la terre, pour qu’un jour vienne le règne du surhomme. J’aime celui qui vit pour connaître (…) celui qui travaille et invente (…) celui dont l’âme se dépense (…) qui tient toujours plus qu’il ne promet (…) celui qui justifie ceux de l’avenir et qui délivre ceux du passé… » Et, concernant la vertu : « Qui donne à manger aux affamés réconforte sa propre âme : ainsi parle la sagesse. » Nietzsche est donc très loin de la caricature qui lui est souvent faite.

Mais son message n’est sans doute pas fait pour le grand nombre car ce qui dérange les habitudes, ce que le médiocre nomme « la folie » parce qu’il ne le comprend pas, fait peur. Or elle est bien souvent ce qui dépasse le commun – la frontière est si ténue qui sépare la folie du génie ou de la grandeur. Quant à la pauvreté, elle est sociale et non personnelle ; elle résulte de conséquences économiques et non d’une « nature » héréditaire. On ne naît pas pauvre, on le devient par son milieu ou sa déchéance sociale. La « richesse » est un jugement de valeur, un ensemble de biens et de qualités reconnus par la partie puissante de la société. Le vieux Diogène en haillons dans son tonneau était plus « riche » aux yeux des Grecs qu’Alexandre, le jeune et brillant roi de Macédoine, conquérant de la Perse.

C’est la raison pour laquelle Nietzsche, dans ce Prologue, dit pourquoi il ne s’adresse pas en prophète à la foule. « Des compagnons, voilà ce que cherche le créateur, et non des cadavres, des troupeaux ou des croyants. Des créateurs comme lui (…) de ceux qui inscrivent des valeurs nouvelles sur des tables nouvelles. » Ainsi firent tous les philosophes avec leurs disciples.

Au contraire des politiciens et des gourous qui veulent embrigader et asservir !

Frédéric Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, Livre de Poche, 4.27€ 

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Réussir sa vie

Lorsque j’appris à jouer au tennis, dans un mien village où je passais l’adolescence, j’avais un partenaire plus jeune de quelques années. Il avait comme condisciple un garçon qu’il n’aimait guère, le trouvant un peu pédant. Comme je ne veux pas le blesser et que j’aimais bien ces enfants, je le nommerai Guy. Les années qui sont un fossé durant l’enfance réduisent à proportion qu’on avance dans l’existence et, aujourd’hui, son âge et le mien ne sont pas si éloignés que nous nous trouvions quasi de la même génération. Je l’ai vu sur un réseau social où il affiche publiquement sa position.

Dans l’école de ce village plutôt populaire, il se sentait égaré. Ses deux parents enseignaient dans le supérieur après agrégation et thèse. La famille respirait cet ascenseur social républicain dû à la méritocratie. Guy avait une sœur aînée obstinée et entièrement vouée aux études ce qui fait que, seul garçon et petit dernier, il en rajoutait pour s’affirmer. Je me souviens de lui fringant, vers ses douze ans, dribblant son ballon dans la rue, en face de chez lui, en short blanc et lunettes noires. Solitaire – au grand jamais il n’aurait joué au foot avec les autres. Il était mince et musclé, le teint ivoire, avec la touchante fierté du petit mâle.

Il a désormais quarante ans et expose sur le réseau le bilan de sa vie. Contrairement à beaucoup de cette génération, il donne de nombreux détails, somme toute assez content de lui. Comme ses parents il est professeur, comme ses parents il a deux enfants aujourd’hui prime adolescents, et dans le même ordre, une fille et un garçon. Mais à la différence de ses parents, il n’est ni agrégé ni n’a fait de thèse, passant directement de l’université à l’IUFM. A la différence de ses parents, il a divorcé et habite un appartement en ville plutôt qu’une villa en banlieue verte.

Le parcours professionnel qu’il détaille montre qu’il a changé d’établissement chaque année sauf les dernières, incapable de rester deux rentrées de suite dans le même. A cause d’élèves difficiles pour sa matière peut-être, ou parce qu’il lui est malaisé de s’entendre avec ses collègues et de s’intégrer à une équipe pédagogique. En primaire déjà, il ne voulait pas frayer avec le commun des élèves ; il a changé de collège et de lycée tous les deux ans, redoublant une fois. Je vois dans cette instabilité une conséquence de son milieu familial, involontaire car il était aimé. Moi-même je l’aimais bien, même si nos relations sont restées distantes parce que nous n’avons jamais joué au tennis ni pagayé sur la rivière, ni fait du ski, tout ce que j’ai fait avec l’autre garçon. Mais l’on garde un faible pour qui l’on a connu en ses enfances, vulnérable et en devenir.

Guy me semble être resté de ces albatros baudelairiens, vastes oiseaux des mers que ses ailes de géant empêchent de marcher. Ces ailes sont l’illusion qui lui était donnée de faire encore mieux que ses parents, de réussir une carrière. Père et mère imposants, sœur trop brillante, le garçon a tenté d’exister autrement. Délaissant l’école ado pour qu’on s’intéresse à lui, il a opté pour la voie des lettres qui était celle de sa mère plutôt que pour la voie des sciences qui était celle de son père et de sa sœur. Son statut social actuel ne correspond pas à celui rêvé en son enfance, ce pourquoi on le sent déclassé. Devant se loger et payer une pension alimentaire, il lui reste peu de moyens d’un salaire de professeur déjà maigre ; il vend sur e-Bay ses raquettes de tennis et ses enceintes hifi. Ses loisirs ressortent alors de cette distinction sociale analysée par Bourdieu : la lecture alors que de moins en moins de gens lisent, la musique classique alors que la majorité aime la chanson ou le rock, voire le rap. Il a peu d’amis sur le réseau, dispersés dans toute la France. Les sports qu’il pratique sont ou individualiste, l’escalade où l’on se prouve tout seul sa puissance, ou élitiste, le ski où il emmène ses enfants – probablement dans le chalet de ses parents. Il n’a surtout pas la télé, « beurk ! » commente-t-il.

S’il sacrifie à la doxa prof « contre » le capitalisme (sans savoir ce que c’est), c’est parce ce tropisme de caste protégée rencontre les valeurs catholiques et universitaires familiales. « J’aime le Maroc, d’où je reviens, l’envers du capitalisme… » Sait-il que le Maroc est une monarchie féodale qui se revendique de droit divin et n’a rien d’une oligarchie fondée sur le capital ? Sait-il que le capitalisme est une technique d’efficacité économique née à la Renaissance dans les villes italiennes commerçantes, et pas une loi sociale de l’Histoire selon saint Marx ? « Beaucoup de gens pauvres, beaucoup de sourires », remarque-t-il à la Victor Hugo. Peut-être lui faudrait-il quitter le XIXème siècle où la bourgeoisie ne jurait que par le service d’État pour s’élever, en regardant avec un attendrissement romantique tout ce qui était social. Mais ne parle-t-il pas surtout de lui dans ces analyses ? Certes, l’argent ne fait pas le bonheur, mais la « pauvreté » heureuse est une consolation lorsqu’on a peu de moyens soi-même.

Cette insistance à affirmer, à écrire et à montrer qu’il est heureux dans son existence présente a quelque chose qui sonne faux à mes oreilles. Il affiche sur le réseau une trentaine de photos mettant en scène ses enfants, le ski, et lui-même en situation. Pas de groupe ni d’amis hors du noyau familial alors qu’il est dans le staff d’un groupe d’escalade. Il se présente en photo de tête torse nu dans l’effort, accroché à une aiguille terminale en plein ciel. Deux photos prises par lui à bout de bras au téléphone mobile le montrent au ski, torse nu encore, dans la neige.

Malgré ses quarante ans, l’acmé d’une vie, Guy affiche ce côté adolescent qu’on trouve sur les Skyblogs. Un tantinet narcissique et perpétuellement instable, il semble comparer toujours le réel à l’idéal, en lutte pour exister. Pourquoi donc s’afficher ainsi ? L’ayant connu petit, je trouve qu’il n’a pas si mal réussi sa vie durant l’époque de bouleversements que nous avons vécue. Mieux que son condisciple qui fut mon partenaire de tennis par exemple. Les idéaux de ses parents n’ont pas à être les siens, il devrait l’accepter, car le monde actuel n’est plus le monde où eux-mêmes ont grandi.

Cette fiche d’informations sur le réseau social, et son appel à « retrouver » des gens connus hier sans qu’il ait réussi à se les attacher m’ont touché. Mais que peut-on contre la psyché de chacun ?

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