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Peter Tremayne, Les mystères de la lune

Le titre anglais – La lune du blaireau – n’a pas de sens pour qui ignore les légendes celtes et l’éditeur a bien fait pour une fois de modifier le titre. La lune du blaireau est la pleine lune où il fait si clair que lesdits blaireaux, dit-on, sèchent l’herbe qui tapissera leur nid !

Sœur Fidelma et frère Eadulf sont en effet plongés dans l’épaisseur du passé druidique au royaume de Muman, la province sud-ouest de l’Irlande. Trois jeunes filles sont découvertes éventrées sauvagement un jour de lune du blaireau, sur les rochers calcaires qui s’élèvent sur la forêt en une forteresse naturelle. Tout près de l’endroit où Laig, vieux druide vivant en ermite, enseigne encore aux jeunes gens les légendes du paganisme et les initie à la puissance des astres.

Nous sommes en 667 et le pays n’est christianisé que depuis une trentaine d’années, un peu plus d’une génération en ces temps où l’on faisait des enfants tôt. Les femmes atteignent en effet « l’âge du choix » à 14 ans, cet âge où la puberté leur permet d’enfanter donc de choisir un compagnon. Nul besoin de s’engager devant Dieu pour l’éternité, comme cela se fera plus tard. Le droit irlandais permet de s’engager à l’essai pour un an et un jour, et de se quitter bons amis sans rien se devoir à l’issue de la période. C’est d’ailleurs le contrat qu’a choisi Fidelma pour se lier à Eadulf. Bien que frères en religion, l’Église de Rome n’interdisait pas encore le mariage des religieux. Cela se fera vers 1050, époque de grande intolérance chrétienne, époque des croisades, où le pape Léon IX ordonna même que toutes les femmes de prêtres soient envoyées comme esclaves à Rome pour le servir… (p.18) Inutile de se demander d’où viennent l’autoritarisme moral, le césarisme politique et le machisme hiérarchique en Europe continentale ! – Très clairement de l’Église de Rome.

Fidelma, à la suite de ses aventures précédentes avec son compagnon, vient d’accoucher d’un fils, le petit Alchù. Mais elle a changé. Ce bébé ne la lie-t-elle pas à la maternité et au ménage, elle qui aime tant l’aventure et la réflexion ?

L’Irlande est à cette charnière entre un monde qui n’est plus barbare depuis des siècles, mais pas encore féodal. Les familles se regroupent en clans autour de chefs qui commencent à faire allégeance à des rois de provinces. Tout ce petit monde guerroie entre soi mais recourt volontiers à l’arbitrage du haut roi. Ces relations personnelles, qui donneront la féodalité classique, sont encore tempérées par le droit irlandais. Très ancien, il est très respecté et introduit des compensations selon le rang de la personne lésée. Il prononce l’égalité des femmes et des hommes en droit. Une femme peut demander le divorce, tout comme un homme ; s’il est fondé, elle récupère sa dot et la moitié des biens acquis durant la vie commune. Nous n’avons pas fait mieux à l’époque contemporaine. Nul ne doit se faire vengeance soi-même, sauf légitime défense. Toute calomnie est jugée sévèrement par un tribunal composé du chef, du supérieur religieux et du brehon – juriste versé en droit et coutumes. Ce roman aux péripéties très réussies, insiste légitimement sur ces aspects ignorés de l’époque.

Fidelma, en tant que dalaigh des cours de justice (une sorte de procureur fort érudit en droit), se verra confier la mission de faire la lumière sur ces meurtres qui commencent à agiter la province. N’a-t-on pas vu trois « étrangers » – noirs de surcroît ! – rôder dans les parages ? L’Église ne les protège-t-elle pas parce qu’ils sont religieux eux aussi ?

Qui s’exalte à la nuit face à la lune ronde dans le ciel ? Quelles sont ces passions diverses et rivalités amoureuses entre beaux jeunes hommes, l’un injustement accusé, l’autre inquiet et le dernier bouillant héritier présomptif du chef ? Comment se fait-il qu’un gamin de 12 ans découvre une pépite au pied d’un rocher qui pourrait être de l’or ? Dans cet excellent opus Tremayne, les nœuds de l’intrigue s’emmêlent et nous égarent. Mais la froide logique d’Aristote permettra à Fidelma de réussir en virtuose. Entre histoire, superstitions et passions, vous ne vous ennuierez pas.

Jusqu’à l’ultime page de l’épilogue où un rebond inattendu prépare déjà l’aventure suivante !

Peter Tremayne, Les mystères de la lune (Badger’s Moon), 2003, 10/18 janvier 2009, occasion €1.40 e-book format Kindle €10.99

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Peter Tremayne, Les disparus de Dyfed

Après avoir été pendu à Fearna (voir La Dame des ténèbres), frère Eadulf de Seaxmund’s Ham embarque avec sœur Fidelma de Cashel pour Cantorbéry, accomplir sa mission auprès de l’archevêque. Mais le destin en décide autrement (ou le doigt de Dieu puisque l’Irlande du 7ème siècle est quasi christianisée). Poussés par la tempête sur les côtes du royaume breton de Dyfed, au pays de Galles, ils se réfugient en une abbaye. Là, comme rien ne se perd, ils y sont reconnus comme enquêteurs hors pair et juristes habiles. Le roi Gwlyddien leur confie une étrange mission.

Il s’agit de savoir pourquoi une abbaye d’une trentaine de moines, dont le fils du roi devenu frère, s’est vidée de tous ses habitants sans que rien ne soit dérangé ni qu’aucune violence ne signale un quelconque forfait. Serait-ce le diable ? Fidelma l’irlandaise, comme Eadulf le saxon sont positifs : ils réservent cette hypothèse audacieuse au cas où rien ne viendrait la démentir. En attendant, ils ne renoncent pas et se mettent en piste.

Ils arrivent à proximité des lieux alors qu’une foule villageoise en colère s’apprête à pendre un jeune berger, trouvé à proximité du cadavre de son amie de 16 ans étranglée et couverte de sang sur le sexe. Pour les simples, manipulés à merci par les haineux, la cause est entendue : les jeunes gens se sont disputés, il l’a violée, puis étranglée, qu’on le pende ! Ainsi vont les mœurs médiatiques de ce temps. Le nôtre n’a guère changé, même si la pendaison s’effectue plutôt par polémiques médiatiques et petites phrases venimeuses…

Un seigneur local étrangement laxiste, un forgeron qui joue les gros bras, des femmes battues ou délaissées, des jeunes trop soumis, des pirates saxons qui rôdent au bord des côtes, sur leur esnèque rapide, un royaume voisin envieux, de louches brigands dont le chef cite les classiques latins… Voilà tout le décor de ce pays sauvage où les passions humaines tournent autour du sexe et du pouvoir comme il se doit – et comme partout ailleurs.

L’enquête sera difficile, les pistes embrouillées, les dangers réels. Les 350 pages sont bien conduites jusqu’au théâtre final. Règne sur la contrée une atmosphère de maléfices et les deux amis se querellent à tout propos. Jusqu’à ce que l’un trouve dans son gâteau de Samain (la Toussaint préchrétienne) un anneau d’acier, tandis que sa promise trouvera une noisette… Devinez à qui cela arrive ? Dès lors, ne sont-ils pas voués l’un à l’autre ?

Peter Tremayne, Les disparus de Dyfed (Smoke in the wind), 2001, 10/18 Grands Détectives, 2008, 348 pages, occasion €1.99 e-book format Kindle €10.99

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Peter Tremayne, Les cinq royaumes

Connaissez-vous sœur Fidelma de Kildare, dont le frère est roi de Cashel en Irlande, et qui est dàlaigh ou avocat des cours de justice au 7ème siècle ? Cette jeune femme, parlant plusieurs langues dont le grec et le latin, a reçu le degré juste au-dessous du plus haut en matières juridiques celtes. Et c’est le grand mérite de la série que de nous faire découvrir la richesse préchrétienne de ces royaumes du bout des îles. En Irlande, par exemple, la femme était l’égale de l’homme pour maintes choses, le divorce était possible et les prêtres chrétiens pouvaient encore s’y marier. Rome n’avait pas encore étendu sa loi et ses mœurs méditerranéennes jusque là.

Peter Tremayne est le pseudonyme de l’érudit anglais Peter Berresford Ellis. Ses origines sont pleinement celtes mais éminemment mélangées entre bretons, irlandais, écossais et gallois, ce qui explique sa passion pour ce monde d’avant Rome. Il a créé le personnage de sœur Fidelma pour le faire connaître, sous la forme pratique et stimulante du ‘whodunit’ (who done it ? ou « qui l’a fait ? »), cet art du roman d’enquête où les Anglais sont passés maîtres depuis Agatha Christie au moins. Sœur Fidelma n’a pas froid aux yeux. Outre son érudition et sa foi chrétienne, elle a grand sens de la justice et elle sait se défendre. Elle pratique assidûment ces disciplines druidiques qui disparaîtront bientôt sous la férule catholique et romaine : la méditation et le combat à mains nues. Mais c’est bel et bien ses « petites cellules grises » qui sont son maître atout.

Absolution par le meurtre avait l’unité de lieu et de temps classique d’une abbaye où un synode religieux allait décider du ralliement à la règle de Rome de communautés ecclésiastiques irlandaises et saxonnes. Le suaire de l’archevêque se passait à Rome, dans les palais du Pape, alors Valérien. Cette troisième enquête sur une série provisoire de quinze, se passe au sud-ouest de l’Irlande, dans cette partie sauvage qui a conservé encore de nos jours les traditions historiques les plus anciennes. Les îles Skellig, escarpées, sauvages, occupées par des moines qui fuient le monde et les femmes sont au large, la côte est découpée par la mer, le roc creusé de caves, la terre verte de prés à moutons.

C’est en cet endroit sauvage, tenu par des clans qui font allégeance à cinq rois, que des monastères maintiennent le savoir et la discipline. L’abbaye de Ros Ailithir est mixte et riche. Elle possède surtout une vaste bibliothèque où les manuscrits de parchemin côtoient encore ces baguettes de coudrier gravées de signes en écriture ancestrale, l’ogham, que quelques-uns savent encore lire. Le vénérable Dàcan, irascible mais de grand savoir, y est venu passer deux mois pour étudier l’ancienne histoire des royaumes. Mais ne voilà-t-il pas qu’il est assassiné ? Et que ce meurtre déclenche une querelle politique pour savoir qui est coupable ? Au cas où le meurtrier ne serait point découvert, l’abbé responsable devrait réparation : pas moins que la cession d’un petit royaume ! Sœur Fidelma se met à l’œuvre sur ordre de son roi – qui est aussi son frère.

Ni l’action, ni la réflexion, ni les usages du temps, ni la psychologie humaine, ne sont oubliés. Cette enquête est l’une des meilleures de la série et tient en haleine avec art. Au fond, ce haut moyen-âge de l’année 665 après notre ère, en Irlande, n’était point si farouche.

Peter Tremayne, Les cinq royaumes, 1995, 10/18 2004, 363 pages, €11.72, e-book format Kindle €10.99

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