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David Mitchell, Ecrits fantômes

Un étrange roman, né pour le millénaire, qui a l’apparence d’un recueil de nouvelles alors que toutes sont liées. Le lecteur astucieux pourra remarquer que l’histoire commence au pays du soleil levant pour s’achever à New York, ville qui se voudrait lumière universelle. En passant par Hongkong, la Chine, la Mongolie, Saint-Pétersbourg, Londres, une île irlandaise. Jusqu’à l’éternel retour à Tokyo, dans le métro où le gaz sarin va se répandre… Un périple qui rappelle celui de l’auteur, né en 1969, en son existence réelle, d’Hiroshima à l’Irlande. 1969 marquait l’an 01 de la nouvelle ère de libération post-68 ; 1999 marque l’an 01 de la nouvelle ère technologique depuis le pire (le terrorisme, l’espionnage, la mainmise de force sur les savants) jusqu’au meilleur (communiquer avec les entités spirituelles, détourner une comète de la Terre).

Le sectaire japonais ouvre le roman, réfugié sur une île où il se cache après avoir répandu le gaz sarin dans le métro de la capitale sur ordre de son gourou. Chacun peut mesurer l’emprise mentale de « la croyance » sur un être faible qui aime à se soumettre ; comment l’idéologie force à regarder une « vérité alternative » (autrement dit un mensonge) comme seul vrai. Non sans une touche d’ironie à l’anglaise, plus acide que l’humour, dans la description des mœurs du Visionnaire : « il n’y a pas de filles ! Le Visionnaire s’est défait des mailles gluantes du sexe. La femme du Visionnaire a été choisie par unique souci de procréation. Seuls les plus jeunes fils des membres du Conseil ainsi que les disciples favoris ont le droit d’assister le Gourou dans ses modestes besoins quotidiens. Ceux qui ont cette chance ne portent qu’un pagne de méditation ; ainsi ils peuvent s’asseoir en zazen à chaque fois que le Maître consent à les bénir » p.25.

Suit un jeune vendeur de disques à Tokyo qui rencontre une fille de Hongkong et va donc la rejoindre. Là où un avocat d’affaires retors gère les comptes d’un mafieux russe de Saint-Pétersbourg avant de crever brutalement d’un diabète mal diagnostiqué. Lequel mafieux détourne des œuvres d’art au musée de l’Ermitage pour les remplacer par des copies peintes par un pédé anglais qui a espionné pour l’URSS, aidé d’un officier du KGB nommé en Mongolie qui est sans pitié pour tous ceux qui se mettent en travers de son chemin. Sauf une femme, tenancière d’une maison de thé au pied de la Montagne sacrée en Chine, qui converse couramment avec une entité non-humaine. Qui serait peut-être issue de la technologie la plus avancée des satellites d’espionnage qu’un Gardien révèle sur l’antenne d’une radio branchée de la côte Est des Etats-Unis, la nuit. Technologie qui serait le fruit des recherches d’une physicienne irlandaise qui a œuvré pour une société privée de communications avant de s’apercevoir que ses découvertes quantiques servaient au guidage des missiles tirés sur les Arabes dans tout le Moyen-Orient.

Le fantastique et les superstitions mènent à la science jusqu’à la fiction, donc à l’espionnage pour garder le contrôle, jusqu’à ce que l’outil s’échappe des mains des apprentis sorciers et batte sa sarabande pour lui seul. Le monde naturel est surnaturel, le rationnel se nourrit de l’irrationnel, l’Orient et l’Occident sont les deux faces de la même humanité condamnée par le jeu des causalités à vivre ensemble par la mondialisation des échanges, mais inaptes encore à le reconnaître. Une mission pour le nouveau millénaire qui commence juste après la parution du roman ?

David Mitchell, Ecrits fantômes (Ghostwritten), 1999, Points Seuil 2017, 528 pages, €8.30

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Joseph Kessel, Mary de Cork

Une fatalité qui va, du crépuscule à la nuit, telle est l’atmosphère de la nouvelle écrite sur la guerre civile irlandaise par un Kessel qui fut en reportage l’année 1920. Il en fait un roman, c’est-à-dire une tragédie cornélienne dans le style sec de Mérimée.

Mary est mariée à Art depuis onze ans ; ils ont un fils de 10 ans en commun, Gerald. Mais ils sont chacun d’un côté de la barrière : Art autonomiste modéré qui accepte l’offre de dominion faite par l’Angleterre, Mary républicaine fanatique qui veut continuer la lutte jusqu’à l’indépendance finale. Ils se sont séparés depuis neuf mois (le temps d’une gestation), Mary suivant dans les montagnes le parti de Valera tandis qu’Art devient le policier de Collins. Le fossé entre les deux est devenu infranchissable, la mort plus forte que l’amour.

Ils se rencontrent dans le réduit d’un pub obscur du quartier du port avant d’aller retrouver à l’appartement commun le fils rentré de l’école. Gerald est ébloui par les aventures de sa mère, qu’il voit comme héroïques, lorsqu’il apprend enfin ce qu’elle fait et pourquoi elle est absente depuis si longtemps. Art observe avec amertume que son gamin a déjà choisi entre eux.

C’est alors que le chef du service de renseignements du parti de l’Etat libre de Collins toque à la porte. Mary se cache dans la chambre de Gerald mais elle entend tout : les rebelles sont repérés, une embuscade va leur être tendue, Art est requis pour s’y rendre. Dès lors, son choix cornélien est fait : entre son honneur et son amour, elle choisit son honneur. Elle va faire prévenir son camp par Gerald, un enfant « innocent » comme un ange messager du dessein divin, afin non seulement de déjouer l’embuscade mais d’en tendre une autre aux assaillants – dont son mari, qui sera probablement tué.

Car Mary est « un cœur pur », ce qui signifie une fanatique prête à tous les moyens pour atteindre son but, sans souci d’humanité ni de sentiments. Par hubris, cet orgueil insensé, elle retourne les valeurs : de l’honneur elle fait un déshonneur en trahissant son amour et son couple ; de son humanité elle fait une barbarie en incitant son fils à devenir parricide ; de la solidarité elle fait une guerre civile entre frères qui va déchirer l’Irlande durant des années. Qui veut faire l’ange fait la bête, résumait Pascal, et c’est bien de cela qu’il s’agit : la pureté poussée à l’absolue devient le Mal. L’enfer est toujours pavé de bonnes intentions. Liberté mesurée ou absolue franchise ? Le moyen terme ne convient jamais à la foi fanatique – la liberté ou la mort. « Partisans de l’Etat libre et partisans de la République irlandaise s’entretuèrent », dit sobrement Kessel, p.178 Pléiade.

Cette nouvelle est un témoin du temps, l’époque des absolus à principes du XXe siècle en son entier, de Lénine à Pol Pot. Avec ses tyrannies et ses massacres induits, comme si l’aspiration au mieux n’aboutissait qu’au pire, bien loin de la juste harmonie raisonnable que les Grecs avaient découverte. Cette époque a réhabilité les instincts contre la raison « et, un instinct, s’il est net de tout alliage, a toujours quelque chose de fort, de vierge, qui force l’admiration. Il y a en lui cette pureté des animaux et des plantes que ne peuvent acquérir nos sentiments les plus raffinés » p.181, Avant-propos de 1927 au recueil Les cœurs purs qui comprend Mary de Cork, Makhno et sa juive, Le thé du capitaine Sogoub.

Joseph Kessel, Mary de Cork, 1925, dans Les cœurs purs, Folio 1988, 192 pages, €6.90 e-book Kindle €6.49

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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Pierre Bauduin, Histoire des Vikings

Enfin une synthèse contemporaine de spécialiste sur ce peuple nordique fascinant qui a essaimé depuis la Scandinavie jusqu’à Byzance et Terre-Neuve, en passant par le Groenland, l’Islande, l’Irlande, l’Angleterre, la Normandie et les fleuves russes. Pierre Bauduin est professeur d’histoire médiévale à l’université de Caen. En cinq parties et vingt-six chapitres, il arpente les thèmes suivants : la construction du mythe, la façon de « faire l’histoire » des vikings, les sources, les sociétés, les croyances, les liens sociaux, les ressources et activités, les navires et les migrations, la violence et la paix, les transferts culturels et la christianisation.

Les vikings sont issus des peuples du nord. Prédateurs et guerriers, ils suscitent des chroniques horrifiées et une image négative auprès des clercs qui écrivent l’histoire. Mais ils sont aussi commerçants et n’hésitent pas à traiter pour des échanges mutuellement avantageux : fourrures contre objets en stéatite sur les fleuves russes, domaine contre défense du territoire pour la Normandie. Un viking est celui qui fréquente les baies (vik) et monte des navires racés en bois assemblé souplement afin de pouvoir chevaucher les vagues de haute mer. Il existe des navires de guerriers et des navires de transport, le monde viking est spécialiste de la mer, donc des migrations et des réseaux.

« La motivation principale des entreprises vikings demeure l’acquisition de richesses butin et captifs, vendus comme esclaves ou rançonnés » p.83. L’implantation durable ne se fait que sur les territoires déserts (Islande, Groenland) ou les îles à portée de navire (Hébrides, Orcades, Irlande, Ecosse, Angleterre de l’est) ; peu à peu, les intermariages et l’acculturation croisée mais surtout la christianisation (qui apporte du prestige) dilueront l’ethnique dans le social et « le viking » disparaîtra pour devenir roi anglais ou irlandais, duc normand, chef mercenaire varègue. Malgré les études sanguines, génétiques, toponymiques ou juridiques, il n’existe pas « un peuple » viking qui aurait essaimé pour former une diaspora homogène en gardant une culture originelle, mais une progressive intégration dans les royaumes abordés.

Le viking est donc devenu un mythe, entretenu par les nationalismes au XIXe siècle et vivifié par le romantisme. Pierre Bauduin se veut scientifique, donc se méfie du mythe. Mais chacun peut prendre un modèle humain idéal comme guide et faire de cette construction (artificielle) une image dynamique qui l’aide à vivre. L’historien agit en critique qui déconstruit les sources ; l’anthropologue constate la construction des images-forces qui ont été créés. Les deux ne sont pas contradictoires, même s’il s’agit d’une autre étude.

L’entreprise viking a duré en gros trois siècles, depuis un peu avant l’an 800 jusqu’un peu avant l’an 1100. Ce qui ne veut pas dire que « les vikings » ont fait irruption à partir de rien ni de nulle part. Ils sont le produit de l’évolution des sociétés danoise, suédoise et norvégienne de l’âge du fer. Leur essaimage, suscité en partie par l’expansion du monde franc vers le nord, a profité des désordres des royaumes féodaux germaniques, francs et celtes après la chute de l’empire romain. S’ils ont eu tant de succès dans le pillage, c’est certes grâce à leurs qualités guerrières et à leur ruse de commandos tout comme à la qualité de leurs navires à faible tirant d’eau aptes à remonter très loin les fleuves, mais surtout aux désunions des princes et rois locaux qui se faisaient la guerre sans jamais pouvoir offrir un front uni contre l’envahisseur. « La cible principale des vikings fut (…) l’Angleterre » p.93.

Toutes les sociétés sont en mouvement, les sociétés nordiques comme les autres. C’est de ce vaste brassage post-romain qu’est né l’expansion viking, sachant que « le » viking-type n’a jamais existé. Il n’était pas le même en 1066 qu’en 780 : ni de même origine, ni de mêmes mœurs, ni de mêmes croyances, ni avec les mêmes armes. Car les sociétés s’interpénètrent et les armes franques sont devenues fort appréciées des hommes du nord, tout comme l’ivoire de morse par les chrétiens. Le sentiment de violence viking, qui a tant saisi les moines et les clercs copistes, était dû principalement à l’incompréhension des coutumes non-chrétiennes de ces païens vus (vers l’an mille) comme une punition divine pour les péchés. Les Francs pouvaient tuer et piller tout autant, et avec autant de cruauté envers les femmes et les enfants, mais « le viking » n’entrait pas dans les cadres reconnus, ni ne respectait les principes admis. D’où la « terreur » qu’ils inspiraient. L’apaisement aura lieu avec les conversions, progressives, partielles, plus politiques que spirituelles le plus souvent, mais qui ont suffi à « intégrer » les barbares dans le monde « civilisé ».

La dernière partie intitulée « Contacts, transferts culturels et identités » permet à l’auteur de chroniquer le passage au christianisme grâce aux textes, aux pierres runiques et à l’archéologie des objets et des églises. Il conte la progressive formation chrétienne des monarchies nordiques, l’organisation des nouvelles sociétés de l’Atlantique nord (dont l’Islande, originale), l’entre-deux violent et commerçant des fleuves d’Europe centrale, et les implantations différentes en Irlande, en Angleterre, en Normandie. Il est édifiant de constater que le mot « russe » vient de la désignation des Suédois sur le fleuve : Rous signifiait « ramer ». Et que les mots courants en anglais que sont husband, fellow, knife ou window (mari, copain, couteau ou fenêtre) viennent du norrois.

Voulant tout embrasser en un volume, le texte est assez dense, truffé de références et de noms, avec des phrases souvent trop longues qui comprennent maint jargon d’initié, comme si l’auteur voulait se garder à droite et se garder à gauche. Dont l’insupportable et éminemment snob « et/ou », venu du codage informatique et qui n’a absolument aucun sens dans la langue*.

Néanmoins, chacun pourra trouver provende en cette synthèse bienvenue, du spécialiste à l’étudiant, du curieux au Normand. De multiples pages de notes, références, bibliographie et cartes complètent le manuel.

Pierre Bauduin, Histoire des vikings, 2019, Tallandier, 666 pages, €27.90 e-book Kindle €19.99 

* NOTE sur le « et/ou » :

Celui qui parle n’est pas un codeur et celui qui écoute pas un programme informatique. Le « et/ou » informatique se traduit très précisément par « ou » dans la langue. Prenons un exemple : « ils portent des vêtements bleu ou jaune ». L’ensemble « vêtements » est bien qualifié de bleu ET de jaune. Mais l’ensemble sujet des « ils » signifie que chacun porte des vêtements OU bleu OU jaune. Dire « ils portent des vêtements et/ou jaunes » est donc sans aucune signification car ils ne peuvent à la fois en porter des bleus et des jaunes en même temps. Cet insupportable snobisme de branché moderniste, qui date des premiers temps du numérique il y a une vingtaine d’années, produit parfois des incompréhensions cocasses : « envoyez-moi un CV et/ou votre carte de visite » m’avait dit une secrétaire qui se voulait « attachée de direction ». J’avais le choix du et ou celui du ou : que faire ? Interrogée, la pimbêche me dit que c’était « évidemment » ET. Mon cerveau n’avait pas dégénéré en programmation Basic et le bio était en mode bug…

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Guyonvarc’h et Le Roux, La civilisation celtique

La civilisation celtique a disparu et n’en subsistent que des traces archéologiques ou dans le folklore. Tous les classiques grecs ou romains qui ont écrit sur eux – qui n’écrivaient rien – les ont assimilés à des non-grecs et à des non-romains, autrement dit à des « barbares ». Ce manuel, médité longtemps par un professeur de gaulois et de vieil irlandais et son épouse Françoise Le Roux, offre un panorama complet et actuel, débarrassé des scories « celtisantes » du folklore régional ou des sectes « druidiques » issues dès la fin du XVIIIe siècle de la franc-maçonnerie.

La première partie situe les Celtes dans le temps et l’espace. Leur origine est indo-européenne (concept linguistique et non ethnique), cristallisée dans les cultures archéologiques d’Hallstatt (vers 1200 avant) et de La Tène (dès 500 avant), jusqu’à la conquête romaine de la Gaule (en 52 avant) et les migrations germaniques pour les îles d’Angleterre et d’Irlande. Leur expansion a couvert toute l’Europe hors les marges méditerranéennes et scandinaves. Ils ont été poussés vers l’ouest par les Germains et les Slaves.

La seconde partie décrit l’organisation du monde celtique. Les Celtes avaient des rois conjointement avec des druides, les deux se partageaient la première des trois fonctions, la sacerdotale. Le druide du grade le plus élevé était le Sage et le Juriste, exerçant l’autorité spirituelle, tandis que le roi était le Distributeur de richesses et le Gestionnaire de l’harmonie sociale, exerçant le pouvoir temporel. La religion primait la politique, un peu comme sous Louis XIII et Richelieu ou sous de Gaulle et Pompidou. La base de la société était la famille, puis le clan. Les relations d’homme à homme primaient et les faibles demandaient la protection des puissants autour de leur ferme ou de leur oppidum, en contrepartie de leurs services. Le travail du métal, du bois, du cuir et du textile était très développé. Cette organisation sociale était une conception du monde et elle a disparu avec l’imposition de la romanité : la république, l’impérium, les marchands, la transmission du savoir par l’écriture. Elle a ressurgi sous la féodalité médiévale mais s’est perdue à la Renaissance avant les révolutions qui voulaient en revenir à Rome.

La troisième partie aborde le monde spirituel des Celtes. Il étaient plutôt monothéiste, ce pourquoi le christianisme réussira si vite en Irlande, dernier bastion celte jamais romanisé. L’administration du sacré est le fait d’une hiérarchie de druides, de bardes et de devins, où les femmes ont un rôle. L’âme est considérée comme immortelle et l’écriture sert à la magie : ce qui est écrit est figé, donc éternel, notamment la satire et les incantations. Pour le reste, le chant et les poèmes sont modifiés selon les circonstances et les personnages.

Une quatrième partie aborde la christianisation, donc la fin de la tradition celtique. « Romanisée, la Gaule a perdu sa religion et sa langue, toutes ses structures politiques. (…) Christianisée mais non romanisée, l’Irlande a gardé sa langue et ses structures sociales et politiques : elle a seulement renoncé à une tradition orale pour adopter une tradition écrite. Mais quand est arrivée l’heure des grands bouleversements du haut Moyen Âge » p.279, « les Celtes ont fini par perdre leur identité » p.278. Ne restent que les contes du folklore et les mythes de la geste d’Arthur, très christianisés.

Ce panorama historique d’une civilisation passée est attirant car il marque la rupture romaine, chrétienne puis des Lumières. Autrement dit l’histoire, la raison et l’écrit sur le mythe, l’émotion et le poème chanté. Rome a désintégré la Gaule, le christianisme a fait exploser la religion celtique, l’écriture a dévalorisé l’enseignement oral des druides et acculturé la langue, et c’est dans le statut égalitaire du christianisme qu’est né la revendication de la raison individuelle, ferment du penser par soi-même donc de l’adhésion à la chose publique. D’où les révolutions – que les fascismes ont tenté d’effacer en réaction.

Aujourd’hui renaît la tentation d’une société organique à pouvoir spirituel : l’Iran khomeyniste est de ce type avec l’islam comme solution, mais aussi la Chine de Xi Jinping idéologiquement restée communiste, la Turquie d’Erdogan soutenu par les mosquées, la Russie de Poutine qui s’appuie sur la religion – et probablement aussi les Etats-Unis de Trump avec son droit du plus fort, revival du mythe pionnier de l’America first. Les gilets jaunes en France contestent la raison gouvernementale et tiennent le président pour responsable de ne pas assurer l’harmonie sociale dans l’abondance et la redistribution. Jusqu’au repli sur la famille et sur le clan, amplifié par les réseaux sociaux qui agrègent des tribus hors sol qui sentent la même chose à défaut de le penser. Car l’écrit recule avec la communication immédiate offerte par la technologie. La raison et l’analyse sont méprisées au profit des sentiments et du groupisme. Le balancier millénaire retourne alors dans l’autre sens : vers la celtitude contre la romanité, les relations féodales du copinage et des protections contre la méritocratie des diplômes et concours, les affinités ethniques contre le plébiscite de tous les jours.

Se décaler vers la civilisation celte permet de mieux mesurer la nôtre et ses bouleversements en cours.

Qui voudra aller au cœur du sujet sautera la première partie jusqu’à la page 103 ; elle effectue une critique scientifique des sources qui peut ennuyer le néophyte. Mais tout le reste fera réfléchir !

Christian-Joseph Guyonvarc’h et Françoise Le Roux, La civilisation celtique, nouvelle édition revue 2018, Petit bibliothèque Payot, 326 pages, €8.80

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Tomas O’Crohan, L’homme des îles

Les îles Blasket, au large de Dingle en Irlande, sont le morceau d’Europe le plus proche de l’Amérique. Désertes depuis 1953 sur ordre du gouvernement qui ne pouvait plus assurer la sécurité sanitaire, elles ont été habitées par une centaine de personnes jusqu’au début du XXe siècle. J’y suis allé.

Ce sont des îles rocheuses couvertes d’herbe grasse où paissent encore les moutons, où les côtes sont découpées et où, dans leurs baies profondes, viennent se chauffer au soleil les phoques. Il y a des touristes qui campent dans les maisons en ruine ; des continentaux qui viennent en pique-nique le dimanche ; des pêcheurs. L’été, chacun se baigne dans les eaux froides puis court se réchauffer en jouant nu au ballon sur la seule plage de sable. Il fait bon au soleil, on respire l’air du large. La nuit est humide mais l’astre chasse la fraîcheur. Et l’on se dit qu’en hiver la vie doit être rude.

Tomas est un fils des Blasket, né en 1856, dernier de la nichée. Durant son existence, il a fait dix enfants. Son fils aîné s’est tué en tombant du haut de la falaise, à 10 ans. Quatre enfants lui sont restés, dont deux filles, émigrées loin de l’île. Il raconte la vie des Blasket, faite de labeur et de joie, de solidarité et de peine, de promiscuité mais de liberté.

Manger, dormir, travailler la terre ou pêcher, chanter, lutiner les filles du coin et faire des petits : c’est à cela que se résume la vie dans l’île. Et ce n’est pas différent ailleurs, après tout. J’imagine la jouissance qui existe à vivre sur une île, dans cet univers fermé comme un cocon où l’on se sent si bien. Pas la peine d’explorer au-delà. Le continent est déjà une expédition d’une journée, ou de plusieurs si le temps empêche de revenir. La misère pousse certains à partir pour l’Amérique. Ils reviennent presque toujours quelques années plus tard pour ne plus bouger.

Jouissance de l’accumulation, du bétail paissant en liberté, rentré la nuit dans les maisons contre le froid, de la terre fumée aux algues où l’on fait venir avoine et pommes de terre, de la mer alentour où sont les maquereaux, les colins, les langoustes, les phoques, toutes bêtes que l’on pêche et attrape pour améliorer l’ordinaire.

Jouissance de la famille et de la parenté proche, des oncles et des fils, du chagrin lorsqu’ils partent pour l’au-delà et du sentiment très fort, alors, de la destinée. L’un chute d’une falaise, l’une est emportée par la rougeole, l’autre perd la tête, un autre encore veut sauver une nageuse du courant et se noie avec elle…

Malgré cela, on vit. Si l’on pleure, on va à l’église en barque, sinon on se rend à l’école les matins de semaine, ou dénicher les mouettes dans les creux de la falaise avec les copains. On est jeune pour boire et pour chanter, pour rire avec les filles – qui veulent quelquefois du mâle comme des sauvages. Un coup de queue entraîne un coup de main, on se marie et l’on travaille, mûri d’un coup, pour nourrir la nichée qui vient. Et lentement arrivent les deuils, l’effort physique qui n’est plus le même, la vieillesse.

Alors, on raconte sa vie, toute simple. Et c’est la première fois.

Tomas O’Crohan, L’homme des îles, 1926, Payot petite bibliothèque voyageurs 2003, 353 pages, €9.90

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Peter Tremayne, Les mystères de la lune

Le titre anglais – La lune du blaireau – n’a pas de sens pour qui ignore les légendes celtes et l’éditeur a bien fait pour une fois de modifier le titre. La lune du blaireau est la pleine lune où il fait si clair que lesdits blaireaux, dit-on, sèchent l’herbe qui tapissera leur nid !

Sœur Fidelma et frère Eadulf sont en effet plongés dans l’épaisseur du passé druidique au royaume de Muman, la province sud-ouest de l’Irlande. Trois jeunes filles sont découvertes éventrées sauvagement un jour de lune du blaireau, sur les rochers calcaires qui s’élèvent sur la forêt en une forteresse naturelle. Tout près de l’endroit où Laig, vieux druide vivant en ermite, enseigne encore aux jeunes gens les légendes du paganisme et les initie à la puissance des astres.

Nous sommes en 667 et le pays n’est christianisé que depuis une trentaine d’années, un peu plus d’une génération en ces temps où l’on faisait des enfants tôt. Les femmes atteignent en effet « l’âge du choix » à 14 ans, cet âge où la puberté leur permet d’enfanter donc de choisir un compagnon. Nul besoin de s’engager devant Dieu pour l’éternité, comme cela se fera plus tard. Le droit irlandais permet de s’engager à l’essai pour un an et un jour, et de se quitter bons amis sans rien se devoir à l’issue de la période. C’est d’ailleurs le contrat qu’a choisi Fidelma pour se lier à Eadulf. Bien que frères en religion, l’Église de Rome n’interdisait pas encore le mariage des religieux. Cela se fera vers 1050, époque de grande intolérance chrétienne, époque des croisades, où le pape Léon IX ordonna même que toutes les femmes de prêtres soient envoyées comme esclaves à Rome pour le servir… (p.18) Inutile de se demander d’où viennent l’autoritarisme moral, le césarisme politique et le machisme hiérarchique en Europe continentale ! – Très clairement de l’Église de Rome.

Fidelma, à la suite de ses aventures précédentes avec son compagnon, vient d’accoucher d’un fils, le petit Alchù. Mais elle a changé. Ce bébé ne la lie-t-elle pas à la maternité et au ménage, elle qui aime tant l’aventure et la réflexion ?

L’Irlande est à cette charnière entre un monde qui n’est plus barbare depuis des siècles, mais pas encore féodal. Les familles se regroupent en clans autour de chefs qui commencent à faire allégeance à des rois de provinces. Tout ce petit monde guerroie entre soi mais recourt volontiers à l’arbitrage du haut roi. Ces relations personnelles, qui donneront la féodalité classique, sont encore tempérées par le droit irlandais. Très ancien, il est très respecté et introduit des compensations selon le rang de la personne lésée. Il prononce l’égalité des femmes et des hommes en droit. Une femme peut demander le divorce, tout comme un homme ; s’il est fondé, elle récupère sa dot et la moitié des biens acquis durant la vie commune. Nous n’avons pas fait mieux à l’époque contemporaine. Nul ne doit se faire vengeance soi-même, sauf légitime défense. Toute calomnie est jugée sévèrement par un tribunal composé du chef, du supérieur religieux et du brehon – juriste versé en droit et coutumes. Ce roman aux péripéties très réussies, insiste légitimement sur ces aspects ignorés de l’époque.

Fidelma, en tant que dalaigh des cours de justice (une sorte de procureur fort érudit en droit), se verra confier la mission de faire la lumière sur ces meurtres qui commencent à agiter la province. N’a-t-on pas vu trois « étrangers » – noirs de surcroît ! – rôder dans les parages ? L’Église ne les protège-t-elle pas parce qu’ils sont religieux eux aussi ?

Qui s’exalte à la nuit face à la lune ronde dans le ciel ? Quelles sont ces passions diverses et rivalités amoureuses entre beaux jeunes hommes, l’un injustement accusé, l’autre inquiet et le dernier bouillant héritier présomptif du chef ? Comment se fait-il qu’un gamin de 12 ans découvre une pépite au pied d’un rocher qui pourrait être de l’or ? Dans cet excellent opus Tremayne, les nœuds de l’intrigue s’emmêlent et nous égarent. Mais la froide logique d’Aristote permettra à Fidelma de réussir en virtuose. Entre histoire, superstitions et passions, vous ne vous ennuierez pas.

Jusqu’à l’ultime page de l’épilogue où un rebond inattendu prépare déjà l’aventure suivante !

Peter Tremayne, Les mystères de la lune (Badger’s Moon), 2003, 10/18 janvier 2009, occasion €1.40 e-book format Kindle €10.99

Les romans policiers historiques de Peter Tremayne chroniqués sur ce blog

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Peter Tremayne, Les disparus de Dyfed

Après avoir été pendu à Fearna (voir La Dame des ténèbres), frère Eadulf de Seaxmund’s Ham embarque avec sœur Fidelma de Cashel pour Cantorbéry, accomplir sa mission auprès de l’archevêque. Mais le destin en décide autrement (ou le doigt de Dieu puisque l’Irlande du 7ème siècle est quasi christianisée). Poussés par la tempête sur les côtes du royaume breton de Dyfed, au pays de Galles, ils se réfugient en une abbaye. Là, comme rien ne se perd, ils y sont reconnus comme enquêteurs hors pair et juristes habiles. Le roi Gwlyddien leur confie une étrange mission.

Il s’agit de savoir pourquoi une abbaye d’une trentaine de moines, dont le fils du roi devenu frère, s’est vidée de tous ses habitants sans que rien ne soit dérangé ni qu’aucune violence ne signale un quelconque forfait. Serait-ce le diable ? Fidelma l’irlandaise, comme Eadulf le saxon sont positifs : ils réservent cette hypothèse audacieuse au cas où rien ne viendrait la démentir. En attendant, ils ne renoncent pas et se mettent en piste.

Ils arrivent à proximité des lieux alors qu’une foule villageoise en colère s’apprête à pendre un jeune berger, trouvé à proximité du cadavre de son amie de 16 ans étranglée et couverte de sang sur le sexe. Pour les simples, manipulés à merci par les haineux, la cause est entendue : les jeunes gens se sont disputés, il l’a violée, puis étranglée, qu’on le pende ! Ainsi vont les mœurs médiatiques de ce temps. Le nôtre n’a guère changé, même si la pendaison s’effectue plutôt par polémiques médiatiques et petites phrases venimeuses…

Un seigneur local étrangement laxiste, un forgeron qui joue les gros bras, des femmes battues ou délaissées, des jeunes trop soumis, des pirates saxons qui rôdent au bord des côtes, sur leur esnèque rapide, un royaume voisin envieux, de louches brigands dont le chef cite les classiques latins… Voilà tout le décor de ce pays sauvage où les passions humaines tournent autour du sexe et du pouvoir comme il se doit – et comme partout ailleurs.

L’enquête sera difficile, les pistes embrouillées, les dangers réels. Les 350 pages sont bien conduites jusqu’au théâtre final. Règne sur la contrée une atmosphère de maléfices et les deux amis se querellent à tout propos. Jusqu’à ce que l’un trouve dans son gâteau de Samain (la Toussaint préchrétienne) un anneau d’acier, tandis que sa promise trouvera une noisette… Devinez à qui cela arrive ? Dès lors, ne sont-ils pas voués l’un à l’autre ?

Peter Tremayne, Les disparus de Dyfed (Smoke in the wind), 2001, 10/18 Grands Détectives, 2008, 348 pages, occasion €1.99 e-book format Kindle €10.99

Les romans policiers historiques de Peter Tremayne chroniqués sur ce blog

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Peter Tremayne, Les cinq royaumes

Connaissez-vous sœur Fidelma de Kildare, dont le frère est roi de Cashel en Irlande, et qui est dàlaigh ou avocat des cours de justice au 7ème siècle ? Cette jeune femme, parlant plusieurs langues dont le grec et le latin, a reçu le degré juste au-dessous du plus haut en matières juridiques celtes. Et c’est le grand mérite de la série que de nous faire découvrir la richesse préchrétienne de ces royaumes du bout des îles. En Irlande, par exemple, la femme était l’égale de l’homme pour maintes choses, le divorce était possible et les prêtres chrétiens pouvaient encore s’y marier. Rome n’avait pas encore étendu sa loi et ses mœurs méditerranéennes jusque là.

Peter Tremayne est le pseudonyme de l’érudit anglais Peter Berresford Ellis. Ses origines sont pleinement celtes mais éminemment mélangées entre bretons, irlandais, écossais et gallois, ce qui explique sa passion pour ce monde d’avant Rome. Il a créé le personnage de sœur Fidelma pour le faire connaître, sous la forme pratique et stimulante du ‘whodunit’ (who done it ? ou « qui l’a fait ? »), cet art du roman d’enquête où les Anglais sont passés maîtres depuis Agatha Christie au moins. Sœur Fidelma n’a pas froid aux yeux. Outre son érudition et sa foi chrétienne, elle a grand sens de la justice et elle sait se défendre. Elle pratique assidûment ces disciplines druidiques qui disparaîtront bientôt sous la férule catholique et romaine : la méditation et le combat à mains nues. Mais c’est bel et bien ses « petites cellules grises » qui sont son maître atout.

Absolution par le meurtre avait l’unité de lieu et de temps classique d’une abbaye où un synode religieux allait décider du ralliement à la règle de Rome de communautés ecclésiastiques irlandaises et saxonnes. Le suaire de l’archevêque se passait à Rome, dans les palais du Pape, alors Valérien. Cette troisième enquête sur une série provisoire de quinze, se passe au sud-ouest de l’Irlande, dans cette partie sauvage qui a conservé encore de nos jours les traditions historiques les plus anciennes. Les îles Skellig, escarpées, sauvages, occupées par des moines qui fuient le monde et les femmes sont au large, la côte est découpée par la mer, le roc creusé de caves, la terre verte de prés à moutons.

C’est en cet endroit sauvage, tenu par des clans qui font allégeance à cinq rois, que des monastères maintiennent le savoir et la discipline. L’abbaye de Ros Ailithir est mixte et riche. Elle possède surtout une vaste bibliothèque où les manuscrits de parchemin côtoient encore ces baguettes de coudrier gravées de signes en écriture ancestrale, l’ogham, que quelques-uns savent encore lire. Le vénérable Dàcan, irascible mais de grand savoir, y est venu passer deux mois pour étudier l’ancienne histoire des royaumes. Mais ne voilà-t-il pas qu’il est assassiné ? Et que ce meurtre déclenche une querelle politique pour savoir qui est coupable ? Au cas où le meurtrier ne serait point découvert, l’abbé responsable devrait réparation : pas moins que la cession d’un petit royaume ! Sœur Fidelma se met à l’œuvre sur ordre de son roi – qui est aussi son frère.

Ni l’action, ni la réflexion, ni les usages du temps, ni la psychologie humaine, ne sont oubliés. Cette enquête est l’une des meilleures de la série et tient en haleine avec art. Au fond, ce haut moyen-âge de l’année 665 après notre ère, en Irlande, n’était point si farouche.

Peter Tremayne, Les cinq royaumes, 1995, 10/18 2004, 363 pages, €11.72, e-book format Kindle €10.99

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