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Battre la campagne

Lever dans le pré mouillé. Sourire à Emmanuelle, ébouriffée au sortir de sa tente. Nous partons sur la route où passent des tondeurs de haies en tracteurs curieux des aliens que nous sommes. On parle de choses et d’autres, de plantes, de bandes dessinées. Bernadette de Belgique nous surprend. Petite, elle a été à l’école avec Boule, le petit garçon de la BD Boule et Bill de Roba. Ils étaient voisins. Son père dessinait son petit garçon avec le cocker. Les deux jeunes innocents ont inventé nombre des gags désormais publiés. Etonnants Belges…

Au bord de cette route de campagne poussent toutes les essences européennes : bouleau, houx, hêtre, rhododendron, fuchsia, chêne… toutes bien grasses, bien humides, bien vertes. Gorgées d’eau, gavées de boue, caressées de brise tiède. Une forêt d’épicéas : nouveauté dans ce paysage de plantes basses. Le chemin grimpe dans l’univers moussu. C’est très vite à nouveau la lande : bruyère, chiendent, ajonc. Des tourbières, avec de profonds trous d’eau où l’on enfonce le pied jusqu’aux genoux comme un pénis dans une motte. Au fond se décompose la végétation. Nous rions de voir les autres trébucher dans ces pièges car le rire se déclenche de ce que nous subissons aussi. C’est un temps d’automne déjà, gris et brumeux, ciel bas, aucun rayon de soleil aujourd’hui. Au loin la baie; devant, la chaîne de montagnes arasées de Gap of Dunloe. Des cerfs se découpent justement sur la crête. Vite ! les jumelles. En remuant, en les montrant, en les reluquant, nous finirons par faire fuir le mâle, suivi aussitôt des biches gracieuses aux pattes fines et aux culs blancs.

Le déjeuner est expédié dans le vent qui fraîchit. Sous cape, chacun dans son wigwam comme les Indiens. Assis sur l’herbe mouillée, la cape fait une tente sous laquelle on peut prendre son repas, le sac toujours sur le dos, sans débotter. C’est une curieuse expérience qui me reste pour la vie entière. On repart vite dans la lande tourbeuse, pentue, rocheuse. Voici la vallée noire, Black Valley. Une route, une église, un chemin forestier. Nous l’empruntons pour traverser une forêt superbe, très moussue, de chênes et de hêtres. Nous arrivons sur le lac de Killarney, semé de petites îles boisées. La pluie lente et bruineuse tombe toujours. Elle ne nous donne pas envie de chanter, elle ne nous fait même pas rêver d’amour. Elle nous oblige seulement à avancer pour ne pas nous refroidir, à emmagasiner les images pour les ressortir plus tard, à loisir, au chaud.

L’auberge de jeunesse de MacGillycoudy’s Reeks est plus loin, au bout de la route. Elle n’est pas très confortable, mais on y est au sec. Nous pouvons y boire un peu du whisky que nous avons acheté, du Black Bush du pays. Le whisky a cette vertu de vous réchauffer très vite en cas de froid humide. C’est un alcool pour pays pluvieux. Il redonne du tonus aux muscles en faisant courir chaudement le sang dans les veines, jusqu’aux extrémités. Il fait chanter le cœur. A une certaine dose, il incite à faire l’amour. Le risque d’être découverts Emmanuelle et moi sur les lits superposés du dortoir, l’urgence, décuple le plaisir. Nous ne sommes plus collégiens mais notre pudeur s’offusquerait de nous savoir percés à jour. Ce serait comme un viol, pour notre histoire qui n’aura de toute façon aucun lendemain une fois le séjour terminé. Nous le savons. Le secret est une façon de se préserver. En attendant, nous voici ragaillardis pour la soirée. La douche chaude est un vrai délice. Nous la prenons ensembles, discrètement.

Toute la journée il pleuvra, une fine bruine persistance, interminable. Aucun sourire solaire malgré quelques promesses d’éclaircies de quelques minutes. Vu le temps qu’il fait, nous renonçons à l’ascension du mont Erix, la chaîne la plus haute d’Irlande. La visibilité au sommet doit être nulle. Au lieu de grimper, nous longeons la chaîne aménagée de parcs à moutons en murets de pierres à demi éboulés. Deux moutons devant nous bêlaient d’amour tendre. L’un fuyait de peur à notre approche, bêlant désespérément, l’autre montait à sa rencontre, bêlant en réponse. Ils ont fini par se rejoindre, le fuyard descendant périlleusement la pente à sa rencontre. Toison contre toison ils se sont éloignés, désormais silencieux. C’est beau comme une amitié humaine.

Pluie, éclaircie, pluie ; j’ai peut-être enlevé et remis cent fois ma cape, véritable tente ambulante dans laquelle on étouffe vite lorsque l’eau du ciel ne vient plus la battre. Pluie, boue, prés, lac. Nous couchons encore ce soir dans une auberge, en raison du temps. Chiber’s Inn, à Glencar, fait pub en même temps. Guinness noire et amère, partie de billard américain, fléchettes avec des règles bizarres. Pendant que les autres s’occupent encore, Emmanuelle et moi nous éclipsons discrètement pour aller jouer à d’autres choses. Le centre de la cible est tout frémissant et la fléchette ne rate jamais son but. Elle est ardente lorsqu’il pleut, ma belle rousse ! Effet de nos relations ? Dans le groupe, Emmanuelle est d’une réserve presque pathologique ; elle ne se mêle pas. Il est vrai que ce groupe est composé d’individualistes forcenés, à de rares exceptions près. Nous dînons dans une salle de théâtre, où les enfants du village viennent parfois jouer des scènes lors des fêtes. Soupe, riz, saucisses, macédoine de fruits. Rien que de la conserve, nous n’étions pas attendus. Dodo tard, vers 23 h.

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Boule et Bill

boule_et_billJean Roba, dessinateur belge de Spirou et inventeur en 1959 de la série « Boule et Bill » est parti à 76 ans au paradis des dessinateurs. Enfant, il n’aimait pas l’école, était nul en maths, mais dessinait déjà des bateaux à l’envers quand il avait 3 ans. Il entre donc dans la pub dès 16 ans, puis gagne à 27 ans le journal catholique pour enfants Spirou.

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Durant mes jeunes années, je n’étais pas particulièrement un lecteur de Spirou ; je lui préférais Tintin et surtout Pilote dès l’âge de 12 ans. Il faut dire que c’était la grande époque, toutes les futures stars de la BD étaient réunies dans Pilote, toutes les histoires qui allaient devenir célèbres après 68 : Astérix, Lucky Luke, le Grand Duduche, Achille Talon, les Chevaliers du ciel… Mais j’ai lu Boule et Bill à l’adolescence avec mes frères puis mes cousines plus jeunes, puis avec les petits dont je me suis occupé.

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J’ai retrouvé le garçonnet à tignasse et bretelles flanqué du cocker aux longues oreilles et truffe cirée une fois adulte, lors d’un voyage en Irlande. Dans le groupe de randonnée qui arpentait les chemins creux et pataugeait dans la tourbe des prés, Bernadette, chirurgienne de Belgique, a réussi à me surprendre au détour d’une conversation.

Elle a été dans les années 1950 à l’école primaire avec Bill, le petit garçon de la BD de Roba. Ils étaient voisins, habitant des pavillons mitoyens dans la banlieue maraîchère de Bruxelles. Le père dessinait son petit garçon et son cocker, qu’il avait adopté en 1955. Les deux jeunes innocents ont inventé nombre des gags désormais publiés. Les autres sont issus de la pure imagination adulte, bien sûr.

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Le quotidien de Boule et de Bill consiste, dans les dessins comme dans la vie, à faire des bêtises dans le jardin, à jouer puis encore à s’amuser, à rentrer et à faire d’autres bêtises dans le salon. L’existence est familiale, tranquille, cantonnée à la maison et à ses alentours. Nul n’est jamais malade, ni ne meurt, la gentillesse règne malgré parfois les colères. L’école n’est évoquée qu’en négatif, aucun instituteur ni maîtresse ne sont jamais croqués…

C’est probablement cette bulle préservée qui fait le pétillant des bulles dessinées. Nous ne sommes pas dans la vraie vie ou, du moins pas dans toute la palette variée de la vraie vie. Il s’agit d’un rêve de parents pour leurs petits : une vie entourée, protégée, indulgente pour les essais et erreurs des gamins. Un compagnon fidèle, un terrain d’aventure autour du cocon familial, qu’y a-t-il de mieux pour un début d’existence ?

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La BD Boule et Bill rejoint les contes de fée : tout n’est pas au mieux dans le meilleur des mondes possible – mais tout s’arrange à la fin. Une vie rêvée pour petit garçon ; une vie de chien aussi.

Roba, Boule et Bill, 34 tomes, Dargaud, €10.07 l’album

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