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Olivier Norek, Les guerriers de l’hiver

Au cœur du plus mordant de ses hivers, au cœur de la guerre la plus meurtrière de son histoire, un peuple se dresse contre l’ennemi, et parmi ses soldats naît une légende. La légende de Simo, la Mort Blanche. La Guerre d’hiver a été lancée par Staline contre la Finlande fin 1939 – tout comme la guerre d’Ukraine a été lancée par Poutine début 2022. A chaque fois, il s’agissait d’imposer son joug sur un petit pays voisin, au nom de la « sécurité » du peuple russe et d’une « clique fasciste » à Helsinki. A chaque fois, le Grand frère a présumé de ses forces (écrasantes) pour obtenir une victoire facile. A chaque fois, le petit frère agressé a trouvé astuce et volonté pour lui résister longtemps.

Rappeler dans un roman ce haut fait des Finlandais contre l’impérialisme russe est bienvenu aujourd’hui. Malgré quelques 340 000 soldats finlandais au maximum, moins de 30 chars et de 175 avions, contre plus de 760 000 soviétiques, 3000 chars et 3800 avions, la Finlande a tenu trois mois et demi, et a tué dans les 140 000 envahisseurs, blessé 180 000, contre 26 000 tués et 44 000 blessés de son côté. Elle a fait perdre près de 1000 avions russes et entre 1000 et 3000 blindés – la plupart engloutis dans les eaux de l’isthme de Carélie, certes gelé, mais qui ne pouvait supporter le poids des engins, malgré la « volonté » marxiste de s’imposer à la nature. Quand la bêtise et le fanatisme vous tiennent…

La Finlande est cependant obligée de céder 9 % de son territoire à la Russie, tout comme l’Ukraine le fera probablement, tant la disproportion des forces est immense. Mais est-ce gagner que gagner par sa masse ? Les performances minables de l’Armée rouge inciteront Hitler à penser qu’une victoire rapide contre l’URSS est possible, et à l’envahir en 1941. Les Russes d’aujourd’hui se croient à l’abri de leurs forces nucléaires, mais agiter justement cette menace de « dernier recours » montre combien ils sont inquiets pour tout ce qui est armement conventionnel.

David affronte Goliath par -43°, et l’héroïsme est simplement d’être soi-même, le meilleur de soi-même. Ce pourquoi Olivier Norek a compulsé des archives, a passé plus de cent jours en Finlande à recueillir des témoignages. Il focalise son roman vrai sur Simo Häyhä, paysan finlandais petit, discret, invisible sauf de ceux de son village de Rautjärvi ; il remportait à chaque fois le trophée de tir. Les Soviétiques l’ont surnommé Belaya Smert, la Mort Blanche. Il a en effet tué 542 ennemis confirmés, dont 259 au fusil à lunette et plus de 200 au pistolet-mitrailleur. Son record a été le 21 décembre 1939, après la mort de son ami le plus proche, lorsqu’il tue 25 soldats russes en une seule journée. Il sait se camoufler dans la neige, rester immobile malgré le froid, observer l’ennemi avant de tirer à 450 m. Une balle explosive soviétique lui arrache la moitié du visage le 6 mars 1940 ; mais il survit.

La construction du livre est vivante, quasi documentaire. Le lecteur passe d’un point de vue à l’autre, avec les soldats finlandais face à la masse soviétique, au ministère de la Défense avec les options tactiques réduites, côté soviétique avec les erreurs de stratégie et les ordres imbéciles de Staline. La guérilla est la meilleure façon de combattre pour harceler sans affronter les forces en présence, trop disproportionnées. Tirer, prendre les armes et les munitions, et se tirer. Il faut s’adapter, tout comme les Ukrainiens ont inventé la guerre des drones, les Finlandais ont inventé les raids éclairs à ski, la tactique des motti : encercler les colonnes soviétiques, les isoler, les détruire méthodiquement aux cocktails incendiaires, qu’ils ont baptisé ironiquement Molotov, ministre des Affaires étrangères de Staline. Le lieutenant Aarne Juutilainen, surnommé l’Horreur du Maroc après son passage à la Légion étrangère française, ose tout. Et comme tout intrépide, il réussit là où les autres échouent.

Pas besoin d’insister sur l’émotion, l’intensité du moment, les faits parlent d’eux-mêmes. Et encore aujourd’hui. D’autant que la suite promet… « Une nation ogre 171 millions d’habitants n’avait pas réussi à dominer un pays pacifique de 3 millions et demi d’âmes, ni à avancer de plus de 15 km dans les terres convoitées. Une fausse défaite devenait une victoire honteuse pour Staline, et le dictateur, mauvais gagnant, envoyait ce jour-là un ordre officiel et un ordre secret. » Une fois la paix signée pour le 13 mars, ordre officiel les divisions sont sommées de rentrer après avoir épuisé sur les Finlandais toutes leurs munitions, ordre secret. En tuer le plus possible : une saloperie de plus du mal nommé « petit père des peuples » – que Poutine réhabilite fièrement depuis des années.

Cartes, photos et bibliographie en annexe.

Olivier Norek, Les guerriers de l’hiver, 2024, Pocket 2025, 464 pages, €9,60, e-book Kindle €14,99

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Le vent se lève de Ken Loach

L’Irlande secoue en 1920 la tutelle impériale britannique. L’insurrection de Pâques 1916 à Dublin, en pleine guerre mondiale, avait proclamé la république mais avait été durement réprimée par des navires de guerre, et ses meneurs exécutés. Le sentiment d’indépendance continue néanmoins à couver et le parti indépendantiste Sinn Fein a remporté haut la main les élections de 1918. Le gouvernement anglais a interdit le parlement. C’est dans ce contexte que les partisans irlandais rendent le pays ingouvernable par la grève, le boycott des tribunaux et des impôts, le refus syndical de transporter des troupes dans les trains. Les Anglais réagissent comme des Anglais : brutalement. Pour eux, les Irlandais sont des bougnoules incultes, paysans sous la coupe des prêtres catholiques, et il faut les mater comme fut matée en Inde la révolte des Cipayes.

Damien Donovan, devenu docteur en médecine, prépare son départ pour un hôpital de Londres. Il participe à un dernier tournoi de hurling avec ses copains lorsque des paramilitaires anglais, les Black and Tans (noirs et fauves), les alignent contre le mur de la ferme et les humilient au bout de leur fusil. Ils ont le courage des lâches : la sauvagerie faute de légitimité. Comme Micheál Ó Súilleabháin, un adolescent de 17 ans au nom imprononçable pour un anglais, refuse d’articuler avec l’accent requis, il est emmené à l’intérieur, torturé et tué. « Ça fait un de moins, sergent ! », s’exclame un jeune con, sûr de sa bande et des fusils. Damien témoin s’insurge mais ne peut rien ; il semble se résigner malgré les objurgations de ses amis pour qu’il reste parmi eux, avec les partisans.

Mais lorsqu’il va pour prendre le train, il assiste à une nouvelle brimade des Anglais armés sur la population. Une escouade menée par un sergent irascible exige de monter dans le train, ce que refusent le chef de gare et le chauffeur. Ils sont frappés. Ils seraient même tués si la troupe ne retenait son sergent, le train ne pouvant partir sans conducteur… Damien décide alors de rester pour faire cesser cette barbarie. Seule l’indépendance conquise les armes à la main permettra de bouter les impériaux hors d’Irlande et de vivre enfin en paix. Il rejoint donc son grand frère Teddy O’Donovan, chef de maquis et recherché.

Menacé en sa famille par son seigneur foncier sur la requête d’officiers anglais, un jeune homme que Damien a vu grandir livre l’endroit où les partisans se cachent. Ils sont encerclés par les paramilitaires, capturés, emprisonnés. Teddy est torturé pour lui faire avouer où sont les (rares) armes ; on lui arrache les ongles un à un à la pince. Il ne parle pas et son frère Damien le soigne. Ecœuré, une jeune recrue d’origine irlandaise ouvre les cellules et déserte avec eux. Sauf trois car il n’a pas la clé ; ils se feront fusiller. Teddy et Damien retrouvent ceux qui les ont trahis et les exécutent en pleine campagne.

Dès lors, ce sont des actions de guérilla. La ferme des Donovan est incendiée en représailles et la fiancée de Damien rasée. Mais survient la trêve, message apporté par un gamin à vélo envolé : un accord proposé par le Premier ministre britannique David Lloyd George en 1921 pour un Etat libre d’Irlande mais sans six des neufs comtés de l’Ulster au nord, et avec exigence de rester dominion de l’empire. Ceux qui acceptent le compromis et ceux qui veulent lutter pour une complète indépendance s’affrontent – et les deux frères se déchirent comme Abel et Caïn. Le traité est ratifié par le Dáil Éireann, le parlement d’Irlande, en décembre 1921. Mais une majorité du peuple le rejette, d’où la guerre civile jusqu’en 1923.

Ken Loach montre la contradiction entre les nationalistes (qui se contentent provisoirement de l’acquis) et les révolutionnaires (qui veulent instaurer une république de plein exercice et sociale). En caricaturant : les bourgeois et les prolétaires. L’Eglise, comme toujours, est du côté des puissants. Mais le curé est désorienté lorsqu’il voit plus de la moitié de ses paroissiens quitter « son » église quand il les somme de se taire et d’obéir – comme s’il était la Voix de Dieu lui-même, orgueil habituel  à ceux qui croient détenir la Vérité. Quant aux bourgeois, ils agissent comme les Anglais il y a peu, alignant les paysans contre les murs pour trouver les armes, arrêtant les opposants et les faisant fusiller s’ils refusent de parler…

Damien y passera, tué par son frère pour la même cause, mais chacun pris dans l’engrenage de son propre engagement. Damien, qui a exécuté le traître qu’il avait vu grandir, mais qui a livré le groupe aux Anglais, ne peut pas trahir à son tour – même au nouveau gouvernement irlandais. Une tragédie bien amenée dans la camaraderie de combat et les verts paysages. Un grand film.

Le titre anglais est un vers du médecin poète irlandais Robert Dwyer Joyce (1830-1883), né à Limerick, qui chantait la Rébellion de 1798 en Irlande où les partisans emportaient de l’orge dans leurs poches comme provision. Lorsqu’ils étaient tués et enterrés à même la terre, l’orge poussait sur leurs tombes comme une régénération de la vie.

Palme d’or du Festival de Cannes 2006.

DVD Le vent se lève (The Wind that Shakes the Barley), Ken Loach, 2006, avec Cillian Murphy, Padraic Delaney, Liam Cunningham, Gerard Kearney, William Ruane, Arcadès 2019, 2h07, €17.00

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