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Chögyam Trungpa, Pratique de la voie tibétaine

Le début des années 1970 s’est intéressé, dans la lignée hippie californienne, à la pratique du bouddhisme. 11e réincarnation du vieux Trungpa, ce tibétain d’aujourd’hui à étudié longuement en Inde, puis quatre ans la psychologie et les religions comparées à Oxford, avant de fonder un centre de méditation en Écosse, puis un autre au Colorado où se trouvait sa principale clientèle.

Il se situe contre le « matérialisme spirituel » qui est illusion de s’élever alors que l’on s’enfonce dans son ego. La voie bouddhiste consiste à recouvrer l’état d’éveil, qui est la condition originale de notre esprit lorsqu’il n’est pas encombré par l’ego et par la paranoïa. L’éveil est la naïveté de l’enfant, du poète et du philosophe, tous attentifs à ce qui est, disponibles et ouverts au monde.

Les perversions de l’adulte sont mises en images par l’auteur. Il les appelle « les trois seigneurs du matérialisme » :

  1. la forme : un souci névrotique qui nous incite à créer du plaisir et des possessions, à contrôler la nature ;
  2. la parole : l’inclination à tout interpréter, à ne pas voir les choses en elles-mêmes mais à construire des concepts comme filtres rassurants de la réalité ;
  3. l’esprit : ces disciplines psychologiques ou spirituelles utilisées pour maintenir notre conscience de soi comme les drogues, la prière, le yoga, les transes.

La voie bouddhiste du salut est moyenne : tu ne dois rien imposer de force à ton esprit, ni le laisser vagabonder. Il faut s’accorder la faveur de se faire confiance. Pour cela, il suffit simplement nous laisser être – être pleinement ce que nous sommes, sans complexes ni blocages, en plein devenir. Se féliciter ou se blâmer signifie rechercher un refuge ; au contraire, il faut lâcher prise pour se trouver en harmonie avec le monde tel qu’il est.

Bouddha, l’exemple, n’était pas un religieux fanatique essayant d’agir en accord avec un idéal élevé. Il abordait les gens ouvertement, simplement, sagement. Cette sagesse est le sens commun. Il faut cesser de chercher quoi que ce soit ou essayer de découvrir un « trésor spirituel ». Il faut plutôt être intelligemment qui l’on est, là où l’on est – ni plus, ni moins. « Voir » avant tout la qualité fondamentale d’une situation telle qu’elle se présente plutôt que d’essayer d’en « faire » quelque chose. Cette inspiration de se trouver juste dans la situation est la « compassion » bouddhiste. Elle permet de danser avec la vie, de communiquer avec les énergies du monde. Pour cela, nous devons nous ouvrir et nous donner. Cela ne signifie pas donner quelque chose à quelqu’un mais lâcher prise sur ses exigences, se fier à sa richesse primordiale et entrer en relation. Toutes les relations, alors, deviennent intéressantes, ce qui apporte la patience.

On va son chemin, tout simplement, selon chaque situation. Il n’y a ni acceptation ni rejet, ni amis ni ennemis, nulle obsession de vaincre ni d’offrir, plus d’espérance ni de crainte (vaines). Les situations sont vues telles qu’elles sont, sans les forcer, par-delà le jugement du bien et du mal. L’ouverture ne signifie pas le détachement béat et zombie, mais la liberté. Comme nous n’attendons rien d’une situation, nous sommes libres d’agir, ce qui se produit de façon authentique et appropriée. Aucune hésitation, incertitude ou peur, puisque nous savons qui nous sommes.

Le sens de l’humour signifie que voir les deux pôles d’une situation en même temps. Cela provoque une joie rayonnante, celle de ne pas entrer dans une situation de peur ou d’espoir mais de rester au-delà, dans une vision panoramique et ouverte.

« Je suis » est une expression bric-à-brac. Elle met en scène un singe enfermé dans une cage avec cinq fenêtres pour les cinq sens. Cette cage, il la désire, il la hait, il l’ignore stupidement. Alors il hallucine et projette ses désirs vers un monde idéal de dieux où tout serait parfait. Il veut défendre ce bonheur jalousement. Il se sent à l’aise dans le monde des hommes mais court à la stupidité brute de l’animal avant d’avoir la nostalgie des mondes supérieurs ; alors il cauchemarde et se hait. Il a fait le tour des six mondes tibétains.

C’est dans le seul monde humain que surgit la possibilité de briser la chaîne, grâce à l’intellect. On peut comprendre que le monde n’a jamais été extérieur mais que c’est sa propre attitude de séparation du « je » et de « l’autre » qui crée la cage. Une discipline est nécessaire pour amener aux laisser-être et faire disparaître les barreaux ; il faut que l’ego s’use comme une vieille chaussure. La conscience ne naîtra que de la simplicité, du plain-pied avec les choses. Respirer, marcher, servir le thé, deviennent alors des moments privilégiés dans l’acuité d’être. L’esprit devient paisible, intelligent, curieux. C’est l’aspect spontanéité de l’État éveillé.

Six activités prennent place d’elles-mêmes :

  1. la générosité : c’est la communication, le désir de s’ouvrir sans motif, de donner, en faisant simplement ce que requiert chaque instant dans chaque situation ;
  2. la discipline : ne pas se lier un ensemble de règles ; désintéressé, on agira selon cette ouverture, en harmonie avec ce qui est ;
  3. la patience : qui ne désire rien n’est fasciné par rien ; il est alors lent, sûr et continu comme la marche de l’éléphant, il entretient une situation fluide avec le monde ;
  4. l’énergie : les rythmes créateurs de notre vie nous mettent en joie, la vue panoramique intéresse à la vie telle qu’elle est et vivre pleinement est alors une joie ;
  5. la méditation : elle est la conscience des situations telles qu’elles sont, dans l’environnement ;
  6. la connaissance : voir les situations en elle-même sans séparer les concepts, sans chercher à les interpréter ou à forger une analyse, car la forme est illusoire, il n’y a pas de réalité à découvrir qui serait immuable, tout change et se trouve une forme ; il faut saisir les choses telles qu’elles sont, dans leur devenir et leur complexité.

« L’illumination consiste à être éveillé dans l’ici et le maintenant » p.211.

Tout simplement.

Chögyam Trungpa, Pratique de la voie tibétaine, 1973, Points sagesses 1976, rare occasion €67.36

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Trinidad de Cuba

Le bus descend de la montagne jusqu’à Trinidad, sur la mer des Caraïbes. Trinidad est une ville coloniale dont le centre est bien conservé, inscrite au Patrimoine Mondial de l’Unesco depuis 1988. Sergio nous débite aussitôt tout un tas de renseignements en pleine chaleur, tant il a envie de parler, alors que l’on aurait envie de laisser errer notre pensée en cette heure du jour et de se laisser imbiber d’ambiance de la ville, après nos deux jours de forêt. C’est de Trinidad que Cortès est parti en 1518 envahir le Mexique.

mere et fille trinidad cuba

Les façades pastel des maisons se succèdent, de toutes les couleurs des glaces italiennes, bleu, vert, rose, ocre, jaune…. Elles sont ponctuées de hautes grilles ouvragées, à l’espagnole. Les rues sont pavées par bonne intention et les habitants aiment à y circuler – côté ombre. Les véhicules sont absents, sauf dérogation pour travaux ou livraisons, et les deux-roues peu nombreux. Il est donc agréable de déambuler à pied dans le centre historique. De vielles carrosseries américaines ponctuent les trottoirs dans la partie encore autorisée à la circulation.

vieille americaine trinidad cuba

Nous faisons une pause à l’ombre relativement fraîche d’un bar qui vend de tout. Un présentoir de cartes postales étale le Guérillero romantique dans tous ses états : avec ou sans cigare, avec ou sans barbe, avec ou sans treillis… Un homme à l’entrée fabrique lentement un cigare à l’aide de feuilles roulées.

rouleur de cigares trinidad cuba

Dans la rue, en face, une négresse aux yeux d’or vend des colifichets. Elles s’est passé les yeux aux paillettes dorées, ce qui lui donne un regard mystérieux et attirant. Un homme passe, portant un cochon vivant en travers des épaules. Nous sommes ici entre la ville et la campagne – qu’on se le dise !

negresse aux yeux d or trinidad cuba

Un écolier tout frais lèche une glace au sortir de l’école, puis croque deux biscuits en guise de déjeuner. Le sourire qu’il me décoche pour la photo est aussi éclatant que sa chemise.

ecolier en uniforme primaire trinidad cuba

Un petit musclé, qui ne porte qu’un short scolaire aubergine, rapporte de la boutique une brique de lait à sa mère. Il a les cheveux en brosse, presque blonds, et le visage semé de taches de rousseurs.

gamin trinidad cuba

C’est le sucre qui a donné sa richesse à la ville, au 19ème siècle. Mais les premières révoltes d’esclaves en 1830 et concurrence de la betterave ont fait s’effondrer le monopole de la canne, première atteinte de la « mondialisation » aux privilèges donnés par la nature. D’autant que Cuba – déjà ! – reste archaïque en n’abolissant pas l’esclavage comme la France l’a fait à Haïti. Aujourd’hui encore, le travail non libre du « socialisme » en fait un bagne dont les balseros s’efforcent de s’échapper chaque année. La ville s’enfonce dans le conservatisme, isolée entre la mer des Caraïbes et la montagne del Escambray. Cienfuegos, la grande ville, est trop proche pour ne pas capter tout le commerce et toute l’industrie de la région. La contre-révolution installée dans les montagnes au nord de Trinidad rend le pouvoir encore plus méfiant envers ses habitants – mais (revers positif de cet état de fait) – cela a permis à la ville de ne pas être défigurée par l’urbanisme révolutionnaire dans le style stalinien des autres villes. Le conservatoire de Trinidad, aujourd’hui, est devenu un trésor : il attire le tourisme !

trinidad interieur cuba

Après un tour dans les rues, nous voici sur la plaza Mayor. L’église paroissiale de la Santissima Trinidad, construite durant presque tout le 19ème (commencée en 1814 elle ne fut achevée qu’en 1892) dresse sa façade un peu lourde, son parvis aux trois arcades fermées par trois grilles serrées comme trois cages. Elle est close et nous ne verrons pas le Christ de la Vera Cruz, une statue partie de Barcelone en bateau et destinée au Mexique, mais qui « refusa » obstinément de quitter Trinidad : à chaque départ, une tempête forçait le bateau à revenir au port. « Dieu l’a voulu », telle est l’éternelle devise superstitieuse de ceux qui ne veulent pas se battre. La ville a sombré dans la misère à cause de la concurrence du sucre de betterave, mais elle avait gardé son Christ.

trinidad vu du musee cuba

Le musée d’architecture coloniale est installé dans deux vieilles maisons du 18ème siècle à la façade bleu pastel. En face de l’église, Hernan Cortès a campé. Aujourd’hui, une longue maison de 1809 arbore son long balcon de bois de style sudiste américain, tandis que le rez-de-chaussée, très frais, est devenu une galerie de peinture moderne à destination des touristes. Le square de la plaza Mayor est dessiné comme un jardin à la française, où les buissons de buis taillé sont remplacés par des grilles de fer forgé peintes en gris. Le soleil s’en donne à cœur joie et marquette le sol de multiples ombres rythmées. Des oiseaux, des chats et quelques enfants rompent l’alignement des ombres en se roulant dans la poussière.

grille trinidad cuba

Il fait très chaud, Sergio nous saoule à parler tout le temps, et je suis quant à moi ravi qu’il nous lâche dans le musée « romantico » du palais Brunet, la demeure d’une ancienne famille Borrel venue d’Espagne. Il y a des pièces « d’ambiance » et l’éternel coin de révolution dans deux ou trois salles. Un mirador permet une vue aérienne des toits de la ville, jusqu’à la mer, scintillante au loin. Le patio est à l’ombre et ses arcades ouvrent sur les pièces qui contiennent le mobilier d’aristocrates amassé par les riches familles de la ville et rassemblé ici depuis 1974. Un salon est pavé de marbre de Carrare, son plafond à caissons de cèdre, ses murs ornés de moulures néoclassiques. Des vases de Sèvres voisinent avec des lustres de cristal de Bohème et des meubles de bois européen. Un fauteuil voit son accoudoir garni d’un cendrier en céramique et d’un crachoir, parfait siège à fumer le gros cigare.

musee trinidad cuba

La suite de l’après-midi est libre et je pars, seul, effectuer quelques photos dans la ville. On ne réussit bien les photos que seul. Nul pour se mettre devant, pas de groupe pour casser l’ambiance. Le photographe solitaire se fond dans la foule, il passe inaperçu, surtout s’il prend patience de guetter le moment propice et s’il sait sourire. Je prends ainsi nombre de gens sans avoir à donner le sempiternel dollar, juste pour le plaisir de l’échange de regards.

filles trinidad cuba

Des femmes brodent et discutent, un vieux mène son âne et pose quelques secondes pour la photo, des garçons rentrent de l’école, le regard perdu, rêveurs, d’autres, des petits, jouent déjà au baise-bol, le cartable dans un coin, des petites filles sages vont par deux, toutes de couleurs habillées. Un chien est couché sur la pierre, derrière la grille de sa fenêtre, et me jette un regard lourd de sieste interrompue. Un autre un peu plus loin, un caniche, est affalé sur un seuil, la tête entre le chambranle et la porte, frisée comme une Marie-Antoinette prête à passer au tranchoir.

fillette et grand mere trinidad cuba

Un garçon sans chemise ni chaussures porte une cage à oiseau dans les mains. Il rêve en regardant la fenêtre ouverte où les derniers écoliers rangent leurs affaires sous les directives de leur maîtresse. Mais le soleil tombe rapidement et je ne suis pas fâché de devoir attendre les autres au rendez-vous de la plaza Mayor, mes pellicules achevées.

gamin oiseleur torse nu trinidad cuba

Nous reprenons le bus pour un arrêt dans un atelier de poteries sans intérêt (mais sans doute compris dans la visite organisée). Françoise et la vétérinaire belge jouent avec les perruches en cage et avec les chiens omniprésents. Pendant ce temps, des gavroches débraillés escaladent le mur du fond pour nous regarder déambuler dans cette cage, comme des singes de zoo. Comme j’en rigole, ils me font un signe.

ecolier trinidad cuba

Le bus conduit par Ricardo arrive enfin à l’hôtel Costabur, appartenant toujours à la chaîne Horizonte. Il est à l’écart de la ville, sur la presqu’île d’Ancon, bordant la mer. C’est un ensemble de blocs à la soviétique où tout se déglingue peu à peu à l’intérieur, miroirs, lavabos, rebords de terrasse. La douche est un plaisir, de même que sécher nos affaires atteintes par ces deux derniers jours de pseudo-randonnée. La piñacolada (jus d’ananas, lait de coco, rhum, sucre et glaçons) est un tel plaisir que nous en prenons deux, ce qui motive un quatrième appel de caisse collective à 10$.

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Pascale d’Harmat, Nazareth – Jésus Christ les années cachées

Pascale dHarmat Nazareth Jesus Christ et les annes cachees

Selon la tradition chrétienne, Jésus de Nazareth a eu 13 ans aujourd’hui – il y a deux mille ans. Mais que se passe-t-il ensuite ? Nous connaissons la fin, nous manquent cependant les années d’adolescence et de jeune adulte. Qui était Jésus ? Pascale d’Harmat a eu la belle idée et le talent de nous plonger très vite au cœur de l’époque et de l’existence traditionnelle en Palestine : « un grand préau protège l’atelier de Joseph et de Jésus lorsqu’ils travaillent à la maison pour fabriquer des outils, des coffres, des portes ; cela sent bon le bois ». Le petit garçon est presque un homme, c’en est émouvant. A « treize ans, il en paraît au moins seize car il est grand et large d’épaules, musclé par les travaux. Ici les charpentiers sont aussi des constructeurs, dans ce pays où la pierre est abondante et le bois rare » p.41.

Certes, les historiens tendent à prouver que le Christ est né entre – 6 et – 4 de notre ère, mais ce qui compte est le message. Ne boudons pas notre plaisir. Car si les Évangiles retenus par l’Église nous racontent Jésus annoncé, puis bébé et enfant, ils s’arrêtent à l’âge de 12 ans, lorsque le gamin éprouve sa toute neuve faculté de raisonner avec l’insatiable curiosité de cet âge devant les rabbins du Temple de Jérusalem. Il inquiète ses parents, qui l’ont perdu quelques heures ; il inquiète certains dogmatiques, qui voient leur pouvoir clérical menacé. Or Jésus « est si doux, si intelligent, si affectueux… » p.33. « Je ne sais pas d’où il tient cette si grande faculté à apprendre, mais il me semble parfois qu’il connaît les textes avant même de les avoir lus » p.38.

Jésus n’est pas encore le Christ car il n’a pas l’âge du choix. Il doit vivre comme les hommes pour choisir de les sauver. C’est en devenant intime avec eux, dans les joies et les peines, les émois du corps et les passions, dans le bonheur et la colère, qu’il saura les guider. Tout le sens du livre est de mettre en relief cette éducation qui fait de l’enfant un homme. Même s’il a déjà 18 ans page 116, on le regrette un peu… « Il croissait en sagesse, en taille, et en grâce », se contente de dire l’Évangile de Luc (2 51–52). Cette grâce, l’auteur réussit à nous la faire partager, non sans une certaine émotion de belle plume. Elle explique : « Je suis une femme, avec une sensibilité de femme et de mère. J’ai la chance d’être chrétienne. (…) Je mêle le vrai et l’imaginaire, l’historique et la fiction, le probable et le possible » p.434.

Pour elle, l’éducation se partage. Les parents ne sont pas seuls à éduquer un enfant. Il y a la société, la famille et les pairs, la fratrie surtout, l’enseignement des maîtres, mais aussi l’ouverture spirituelle. Que celle-ci aille vers un Dieu identifié ou non, d’ailleurs. Je ne suis pas croyant, mais le catholicisme est ma famille, y étant tombé dedans petit. Je reconnais sa grandeur, même si je ne peux adhérer aux pesanteurs d’église ni aux sermons moraux de prêtres qui n’ont jamais choisi d’être ni dans le monde ni hors du monde. Ni pasteurs, ni moines, les prêtres catholiques restent dans l’entre deux, avec les dérives dogmatiques ou sexuelles que l’on connaît… Mais le mot d’éducation, fort galvaudé par les fonctionnaires d’État qui ne font que de l’instruction, prend tout son sens sous la plume de Pascale d’Harmat :

Éducation communautaire : par la mort de Simon le charretier et de Rachel, échoient à Jésus six frères et sœurs, dont les jumeaux Jacques et Thomas et le petit Jean. Par contraste, dans le village Jazouph, le fils du riche, vole car « il enrage continuellement, le bonheur des autres lui est insupportable » p.98 – il a perdu sa mère en venant au monde. Jésus attire à lui les raisonnables et les cœurs purs, les autres le jalousent. L’existence de village est une contrainte qui rend « politique ».

Éducation familiale : « C’est si facile d’être un géniteur, il suffit à l’homme de quelques minutes de plaisir, mais il faut des années d’amour, de patience, d’abnégation pour faire un père » p.306. Jésus a très tôt l’amour des enfants, il y a un véritable message : « Les petits ? Comme toujours, c’est un grand bonheur d’être avec eux. Ah, si tous les adultes savaient garder leur cœur d’enfant, comme le monde serait beau ! » p.148. Les enfants sont spontanés, immédiats, ils aiment d’instinct. Est-ce là cette origine du « bon sauvage » dont Rousseau fera un excès ? Il reste cette propension psychologique au mimétisme : soyez calme et votre interlocuteur se calmera, soyez bienveillant et il vous accueillera, aimez-le ici et maintenant et il vous sera favorable. « Il n’y a pas d’âge pour aimer », dit Jésus p.312. A condition de n’en pas faire cet absolu romantique hors du monde, idéal niais légué par les arrières grand-mères de la piété.

jesus laissez venir a moi les petits enfants

Éducation rabbinique : Un peu d’humour sur la sexualité qui tourmente les jeunes pubères, Pascale d’Harmat est mère de famille et connaît ces choses là. Elle fait dire au rabbin du village : « Si vous évitez de poser les yeux sur le sujet de votre tentation, si vous refusez d’y penser, vous réfugiant dans les écritures saintes, l’activité physique, les bonnes actions, et que vous êtes cependant troublés en votre sommeil, cela n’est pas un péché » p.68. Pas bête, écouter les aînés est utile pour devenir un homme. A condition d’aimer les élèves et disciples, pas de les torturer d’interdits ni de les fouetter. « Les brebis écoutent la voix du bon pasteur, il les appelle chacune par leur nom. Il les conduit et marche à leur tête car elles connaissent sa voix. Jamais elles ne s’enfuiront loin de lui… » p.90.

Éducation spirituelle : A 17 ans, Jésus à Joseph : « Je ne suis pas venu en ce monde pour former une famille de chair et de sang, mais une famille spirituelle, engendrée par l’Esprit » p.109. Message un peu téléguidé par la suite, mais une élévation de pensée qui veut refonder les relations humaines, ce qui demeure éternellement d’actualité. La « prière » est une méditation pour sortir de soi. « Tous les soirs, après le repas, Jésus s’isole pour prier » p.138. « C’est quoi, prier ? – C’est un élan de l’âme, c’est un cœur à cœur avec Dieu, c’est le silence absolu que l’on fait en son âme pour se mettre à l’écoute » p.364 « vous savez écouter, votre cœur est ouvert à tous, votre esprit curieux ne se contente pas des vieux préceptes mais cherche sans cesse à comprendre » p.416.Car « Dieu parle à tous les hommes, par ses œuvres, chaque jour. Mais les hommes ne l’entendent pas, ne le voient pas, car leur cœur est plein des soucis de ce monde » p.105. D’où l’exigence de prendre du recul, face au ciel, recueilli dans son cœur ou face à la page blanche d’un Journal. L’important est de rester ouvert, esprit libre, cœur attentif et instincts portés aux liens. « Continuez sur ce chemin, mais ne rejetez pas ceux qui marchent par d’autres sentiers. Respectez votre prochain, tout n’est pas aussi simple que vous le pensez, il n’y a pas les fils de lumière d’un côté et les fils des ténèbres d’un autre côté » p.151. Ne pas accepter sans exercer son esprit critique, cette intelligence qui fait l’humanité. « N’est-ce pas à la question, non à la réponse, que l’on juge de l’intelligence et de l’instruction d’un disciple ? » p.169. Même contre les dogmes, la tradition établie ou l’opinion commune. L’important n’est pas de suivre ni d’imposer, l’important est de convaincre. Toute la démocratie naît dans cette démarche qui vient des Grecs et qui a fort influencé la Palestine du 1er siècle avant. « Pour le fou, l’homme sensé représente un grand danger » p.358.

Prière, amour, attention sont peut-être les mots-clés du Message. La beauté du monde et des êtres élève l’âme, le cœur et les instincts. Célébrer la vie mobilise tout le corps, du sexe à l’intelligence en passant par le cœur. Nietzsche n’a pas dit autrement, bien qu’auteur d’un Antéchrist. Il répudiait d’ailleurs plus l’institution cléricale et sa morale dogmatique que le personnage même de Jésus, prophète inspiré.

Ce roman, d’imagination fertilisée par la connaissance théologique et par l’intuition des êtres, est un bonheur de lecture. Croyant ou non, chrétien ou non, vous ne serez pas insensibles à l’épanouissement d’un être d’exception, qui observe plutôt que de juger, qui apaise plutôt que d’agacer, qui élève le débat sans cesse au-dessus des turpitudes immédiates. Lisez ce roman original et très humain, même si vous ne croyez pas.

Pascale d’Harmat, Nazareth – Jésus Christ les années cachées, préface du père Emmanuel Gougaud, curé de la paroisse de Montesson dans les Yvelines, éditions Claire Fontaine, décembre 2012, 471 pages, €24.25 / SARL éditions Claire Fontaine de Montesson, 6 rue des Petits Champs, 78368, Montesson. SIRET 503 978 702. contact@editions-claire-fontaine.com

Restent quelques scories à corriger, tel l’usage de mots incongrus au 1er siècle : « lyncher » (la loi de Lynch date du Far West…), « OK », « les plus démunis » (qui rappelle la scie politique Royal), ou cette horreur orthographique de « sans tâche » p.142, alors qu’une tache ne prend pas d’accent ! Sans parler des majuscules erratiques : aucune aux noms de peuples comme Juif ou Romain (on écrit les Juifs – nom – mais le peuple juif – adjectif), mais une majuscule aux dieux multiples des Romains (alors qu’on n’en met qu’à Dieu tout seul), ou encore l’excès de majuscules  (JE SUIS) lorsque Jésus dit Je suis ou selon Son nom…

A propos de l’auteur :

Pascale d’Harmat est le pseudonyme d’une femme d’affaires, responsable grands comptes d’une multinationale française. Il est aisé de trouver son vrai nom, mais l’usage du pseudonyme est parfaitement légitime lorsque l’on veut séparer vie professionnelle et vie privée – ce pourquoi je ne m’étendrai pas. Pascale (prénom choisi comme espérance) d’Harmat (allusion à une résistance héroïque ?) a donc vécu dans de nombreux pays, tant en Europe que sur le continent américain, enrichie des cultures rencontrées. Outre les affaires, elle a suivi une formation en théologie pour enseigner aux adolescents et étudiants. Elle a aussi plusieurs enfants, désormais largement adolescents, comme en témoigne ce roman et le reste de son œuvre. Car cette personnalité attachante a aussi publié des contes (1992, Contes de Claire Fontaine), produit une pièce de théâtre (1994, Les Fils du Royaume), et rédigé en 2007 un Dialogue avec Dieu. En tout une quarantaine d’ouvrages dont une dizaine traduits en anglais. L’auteur a été plébiscité lors de sa séance de signature pour Nazareth en avant-première à Montesson : 198 livres vendus en une journée dans la communauté catholique. Elle le mérite amplement.

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