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Philipp Meyer, Le fils

Le fils est un gamin de 12 ans, seul rescapé d’un raid d’indiens Comanches sur la ferme de son père parti traquer des voleurs de bétail. La mère, stupide, a débarré la porte et livré la maison en croyant qu’ils allaient seulement voler. Les Comanches l’ont violée, tuée puis scalpée ; sa fille adolescente a suivi le même sort, les seins coupés par cruauté dans l’excitation ; les deux garçons de 14 et 12 ans ont été dénudés, battus puis attachés sur des chevaux et emmenés ; la maison a été brûlée ainsi que tous les vêtements, symbole du Blanc. Mais l’aîné s’est laissé mourir, amoureux de sa sœur qu’il a vue tuer sous ses yeux. Reste le plus jeune, le plus fort, le mieux à même d’être adopté. Il n’aura de pagne que lorsque son initiation sera faite et ne cessera d’être esclave des femmes que lorsqu’il prouvera qu’il est un homme.

C’est la technique des Comanches d’adopter les enfants assez tendres et assez équilibrés pour s’adapter à la vie nomade d’Indien des plaines. Eli est élu, vigoureux petit mâle qui passera par bien des supplices avant de devenir le fils du chef comanche et l’ami de ses neveux. Il sera sexuellement initié à 12 ans et demi par une fille de 20 ans envoyée par son « père » et fera son premier scalp à 13 ans. Il deviendra indien, sans oublier pourtant ni sa langue maternelle ni sa vie d’avant. Et lorsque les Comanches de sa tribu mourront de variole, lui seul étant vacciné, il retournera chez les Blancs. Il aura passé trois ans chez les Indiens, acquérant un physique de dieu, une volonté de fer et une sensibilité à la nature que les autres n’auront jamais.

L’auteur s’est longuement documenté sur la réalité du brigandage indien, des enlèvements à la Frontière et des conditions de vie des adoptés dans les tribus. Il donne des détails vécus et précis, ce qui est précieux, bien loin des fantasmes écologistes des bons sauvages. Ainsi, la cruauté entre mâles est épreuve du courage de l’autre, conduisant au respect ; la cruauté avec les femelles une vengeance pour avoir violé la terre ancestrale. Eli regarde tout cela sans anticiper ni regretter, tout entier au présent, acceptant l’inévitable avec la volonté enracinée de vivre. Son père indien reconnait en lui un digne fils. Quant à son vrai père blanc, il l’a cherché un moment sans succès, s’est engagé dans les Rangers pour patrouiller à la Frontière, et a fini par se faire tuer dans un engagement.

Eli, à 15 ans, a du mal à se réadapter à la vie « décente » des Blancs même si le juge Black, son tuteur légal, fait tout son possible. Il accepte le pantalon mais a du mal avec les chaussures et refuse toute chemise durant des mois. Il ne supporte pas l’école et préfère emprunter des chevaux pour galoper, chasser à l’arc et camper dans les bois. Il ne tarde pas à baiser la femme du juge, une belle plante avide de 40 ans attirée par l’énergie de son « jeune sauvage ». Il devra alors, car cela ne se fait pas, s’engager dans les Rangers. Il fera la guerre de Sécession comme franc-tireur sudiste, vite nommé colonel, puis sera baisé sans trop le désirer par la fille aînée du juge qu’il mariera et dont il aura trois enfants. Mais les indiens Comanches violeront et tueront sa femme et son fils aîné Everett – sans les scalper – et Eli ira pour les venger éradiquer avec une vingtaine d’homme le dernier camp de la tribu.

Il fera désormais souche et le roman croise les destins aux époques consécutives. Nous lirons le journal de son fils Peter, à la tête du ranch marié et deux enfants mais amoureux de la fille d’un voisin mexicain dont son père et les autres Texans ont tué toute la famille sauf elle, ce qui donnera la branche mexicaine. Sa petite-fille côté texan, Jeannie, bâtira un empire de pétrole comme un garçon manqué. Elle aura trois enfants dont le plus prometteur se tuera en voiture, bourré, dans un virage, tandis que le second se découvrira « différent » et que sa fille ira vivre et se droguer à l’aise en Californie, pondant quand même deux fils issus de pères de hasard. Ainsi est le melting pot américain, décrit comme fondateur par l’auteur, originaire de Baltimore dans le nord-est des Etats-Unis.

Ces destins successifs content la saga de l’Amérique, l’invasion de la terre indienne et l’assèchement des prairies par le bétail et l’irrigation du coton, le bouleversement du pétrole et la saignée des quelques mois de la fin de guerre de 14 côté yankee (une armée d’amateurs face à l’armée du Kaiser), enfin l’affairisme devenu mondial pour l’accès aux ressources contre l’URSS, puis de plus en plus par égoïsme paranoïaque (surtout après le 11-Septembre). « Les Américains… (…) Ils croyaient que personne n’avait le droit de leur prendre ce qu’eux-mêmes avaient volé. Mais c’était pareil pour tout le monde (…) Les Mexicains avaient volé la terre des Indiens (… les) Texans avaient volé la terre des Mexicains. Et les Indiens qui s’étaient fait voler leur terre par les Mexicains l’avaient eux-mêmes volée à d’autres Indiens » p.775. L’esprit pionnier est le droit du plus fort. Ce roman est celui du struggle for life, de la lutte pour la survie à laquelle la pensée de Darwin a été réduite par les Etats-Unis et qu’ils ont adopté avec enthousiasme. En piétinant les gens, y compris les siens, comme le décrit le romancier.

Cet état de nature n’est pas naturel mais une idéologie de la prédation tirée de la Bible, où le seul Dieu reconnu a élu un seul peuple pour en faire le dominateur de toute la Création et du Nouveau monde la future Cité de Dieu. Dans la nature, à l’inverse, les Comanches le prouvent, l’entraide entre humains et l’harmonie avec les espèces vivantes sont privilégiées. Adopter un petit Blanc, c’est en faire un fils – tout le contraire des Indiens parqués en réserves par les chrétiens puritains, scolarisés et méprisés comme une sous-espèce.

Ce roman est énorme et d’un style inédit : le lyrisme réaliste. Une fresque de 1848 à nos jours, six générations qui ont bâti le Texas, des 12 ans d’Eli à l’enfance de ses arrière-arrière-arrière petits-fils !

Philipp Meyer, Le fils (The Son), 2013, Livre de poche 2016, 787 pages, €9.20 e-book Kindle €9.99

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Steven Saylor, L’énigme de Catilina

Ce gros roman historique, cent pages de plus que les précédents, poursuit les enquêtes du Romain Gordien le limier. Nous sommes en 63 avant notre ère, il a désormais 47 ans et vit à la campagne à la suite d’un héritage de son ami Lucius. Il joue au gentleman farmer loin de la ville et de ses intrigues politiques, mais n’est pas vraiment à l’aise avec les travaux des champs. Son premier fils adoptif Eco s’est installé dans sa maison du Palatin et officie comme enquêteur à la suite de son père. Le second fils adoptif Meto a désormais 16 ans et une cérémonie de prise de la toge virile est organisée pour lui à Rome sur le Capitole. C’est alors qu’un aigle vient se poser tout près, un grand signe du destin interprété par l’augure Rufus que Gordien a connu lorsqu’il avait 15 ans lors de sa première enquête avec Cicéron.

L’avocat Pois Chiche est devenu consul, porté par sa présomption et son ambition. Le portrait que fait l’auteur de Cicéron est peu amène. L’orateur à la voix puissante s’occupe à écrire ses mémoires pour la postérité, et c’est effectivement ce que nous en retenons aujourd’hui. Mais sa fameuse vertu républicaine n’a eu qu’un temps, son opportunisme politique a pris le dessus. Gordien s’est éloigné de lui mais Cicéron se rappelle à son bon souvenir parce que c’est comme avocat qu’il a fait valider le testament lui léguant la ferme contre la famille de Lucius. Gordien lui doit donc un service et Cicéron lui demande, par un intermédiaire, de loger son ennemi politique Catilina si celui-ci le demande -probablement pour mieux le surveiller.

L’auteur évoque donc le tribun de la plèbe Catilina, battu aux élections plusieurs fois par Cicéron et conduit à la révolte par ce déni de justice. Les discours de l’avocat l’accusaient en effet de tous les maux, y compris les pires, comme le meurtre, l’infanticide, l’inceste, et l’injure aux dieux par le viol d’une vestale, Fabia – qui était comme par hasard la belle-sœur de Cicéron. Lequel ne croyait guère aux dieux mais s’en servait devant le peuple et les sénateurs. Il défendait les Optimates, ceux qui se proclamaient les meilleurs à Rome, autrement dit les plus riches issus des familles les plus anciennes. Ayant pris ainsi le parti des dominants, Cicéron ne pouvait qu’exercer sa verve contre tout ceux qui appelaient à un quelconque changement, au pire une meilleure justice sociale et une redistribution des terres. C’est sur ces frustrations que Catilina a joué.

Gordien en sa ferme est en butte à la famille des Claudii dont seule la veuve Claudia paraît en sa faveur. Les autres n’ont pas apprécié que la ferme de leur cousin Lucius soit sortie de la famille et ait échu en héritage à ce plébéien. Les intrigues du Sénat et les haines familiales font que les temps sont troublés. De mystérieux cadavres sans tête apparaissent sur le domaine et Gordien est bien en peine de savoir quel message ils portent : l’effrayer pour qu’il vende la ferme ou l’obliger à accueillir Catilina dont « le corps sans tête et la tête sans corps » est l’énigme favorite en politique ? Meto, son fils qui veut désespérément devenir un homme et le prouver à son père, reconnaît une tache de naissance à la main gauche du second cadavre. Il s’agit d’un chevrier, gardien de l’ancienne mine d’argent sur le mont en face de la ferme et qui appartient à un Claudii. La mine est abandonnée mais peut servir de cachette à quiconque veut quitter la voie romaine et se dissimuler.

Catilina vient effectivement demander l’hospitalité à Gordien et en profite pour rectifier l’alignement des engrenages d’un nouveau moulin que Gordien construit sur la rivière. Le jeune Meto est séduit par son allure virile, son pouvoir de commandement et ses ambitions politiques. Comme tout « adolescent » (le concept même n’existe pas aux temps antiques malgré la mauvaise traduction), Meto cherche un modèle adulte à imiter. Catilina l’a-t-il séduit physiquement ? L’auteur en fait une énigme de plus, mais l’hypothèse peut être formulée malgré la jalousie probable de l’amant en titre plus âgé, Tongilius. Toujours est-il que, lorsque Catilina fuit Rome pour lever une armée dans le nord, Meto court le rejoindre. Et c’est Gordien, en père soucieux du fils qu’il a aimé et éduqué, qui part à sa poursuite. Il le rejoint dans le camp de Catilina la veille de la bataille définitive en janvier 62 à Pistorium et finit par prendre les armes à ses côtés.

Qui du père et du fils a sauvé l’autre ? Probablement le père car, sans sa présence, le fils aurait péri aux côtés de son mentor vaincu. Mais le fils a porté le père blessé derrière un rocher pour lui éviter d’être achevé et s’est évanoui de fatigue en plus de ses blessures. Enfin Rufus, venu comme augure avec l’armée consulaire sur ordre du Sénat, sauve in fine Gordien et Meto. Les dieux l’ont voulu ainsi et le Minotaure, dans ses rêves, révèle à Gordien la vérité sur les cadavres. Cicéron n’est plus consul et, une fois Catilina disparu, Gordien marchande l’échange de sa ferme avec une nouvelle villa sur le Palatin à Rome.

L’énigme de Catilina est l’occasion pour l’auteur de nous faire pénétrer la vie quotidienne romaine, ses dieux et ses superstitions, sa république avec ses troubles politiques incessants, ses inégalités économiques accentuées et la présence toujours plus nombreuse d’esclaves portés à trouver l’ordre social injuste. Gordien est lui-même un représentant de ce melting-pot à l’américaine dans lequel baigne Steven Saylor : « Quelle famille, en vérité ! Sa femme n’est pas romaine mais à moitié égyptienne et à moitié juive, et elle a été auparavant son esclave et sa concubine ! Leur fils aîné, celui qui vit aujourd’hui dans cette maison, est bien Romain, mais il n’est ni de lui ni de son épouse esclave (…mais…) un mendiant abandonné, recueilli dans la rue. Quant au garçon dont on fête ici la naissance et l’âge d’homme, il semble qu’il soit né esclave du côté de Baia et est d’origine probablement grecque » p.178. C’est ainsi qu’est résumé le statut social de l’enquêteur Gordien par un Claudii à Rome.

Catilina, à la personnalité ambigüe, a une vision plus humaine de Gordien : « Il préfère au contraire le rôle de chaste mentor. (…) Gordien n’exploite pas et ne viole pas ses esclaves ; il ne fréquente pas non plus les milieux interlopes. Non, il enseigne, il nourrit, il élève ; il fait du sentiment son idole et ses gestes sont grandioses. Il va jusqu’à adopter un gamin des rues et un esclave pour faire d’eux ses héritiers. Quelle famille peu conventionnelle ! Il reste sensible à la beauté des jeunes gens, mais il n’y touche pas. C’est vraiment un homme hors de ce monde qui encourage le fort a dévorer le faible, qui récompense la cruauté et punit la gentillesse, qui mesure la virilité à la volonté de dominer hommes, femmes, enfants et esclaves – et le plus impitoyablement sera le mieux » p.324. L’inverse même de l’Amérique à la Trump… Toujours intéressant, Steven Saylor : au travers de Gordien et de la Rome antique, il nous parle de lui-même et des Etats-Unis de son temps.

Steven Saylor, L’énigme de Catilina (Catilina’s Riddle), 1999, 10-18 1999, 447 pages, €8.10 e-book Kindle €9.99

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Elire, c’est choisir

Une femme ou un homme ? Une héritière populiste ou un bon élève ex-banquier ? Pour beaucoup, le choix est difficile ; certains le refusent parce qu’ils considèrent qu’entre ces options le bien commun ne figure pas. Ils voteront blanc ou nul, ou se résigneront à voter pour le moins pire – ou pour le moindre bien.

Pour beaucoup, il s’agit d’encore plus de multiculturalisme où va se perdre sa culture, se dissoudre « la France » dans le grand métissage indifférencié d’une Union européenne qui vire au melting-pot américain, ou encore de diluer nos petits blonds dans le noir crépu issu de la guerre des ventres – puisqu’il suffit de naître à Marseille ou Roubaix, même clandestin, pour « être » français, sans aucunes références familiales, culturelles et historique.

Mais tout cela, ce sont de grands mots.

Il suffirait à notre culture d’être vigoureuse (comme avant) pour qu’elle accepte avec bienveillance les cultures venues d’ailleurs, qu’elle s’en enrichisse (comme elle l’a toujours fait) ; il suffirait que la France dise clairement au Conseil européen (des chefs d’Etat et de gouvernement – auquel elle participe) ce qu’elle veut, au lieu de démissionner lâchement comme Chirac et Hollande l’ont fait trop souvent ; il suffirait que nos bobos blancs « de souche » fassent plus de bébés au lieu de jouer aux gais ou aux féministes sectaires, et de papillonner en égoïstes. La question migratoire et la mal-intégration sont à régler au Conseil européen et au Parlement français – sous la pression de l’opinion publique – comme les Néerlandais et les Danois l’ont fait, comme les Allemands vont faire, et pas sous la pression médiatique de la gôch’ bobo hors sol qui ne représente RIEN.

Dans le concret aujourd’hui, ce qui compte est moins « le capitalisme » ou « le grand remplacement » que l’insécurité.

Le souci démocratique est celui des frontières, car nul vote ne peut rien contre l’universel. Le citoyen appartient, il vote pour qui doit le représenter, lequel représentant négocie des lois pour une société sur un territoire. Dès lors, l’immigration de masse sans contrôle apparait comme le plus grand danger. A tort ou à raison, pour des motifs culturel (les odeurs de Chirac), de tabou patriotique (la France, c’est prendre sa carte selon Hollande) ou d’ignorance béate de la profondeur historique (il n’existe pas de « culture française » selon Macron). Le terrorisme – musulman par prétexte – vient ajouter une couche à cette insécurité fondamentale qui recoupe les insécurités sociales, territoriales et économiques.

Le fond du vote Le Pen, ce sont moins la « sortie de l’euro » (remis en cause récemment par Le Pen sous la pression Dupont-Aignan) et les billevesées de la planche à billets via une Banque de France aux ordres de l’Exécutif qui permettrait tous les rêves démagogiques en distribuant des tonnes d’argent (au prix d’une évidente et immédiate inflation), que le retour de la souveraineté sur QUI est Français ou pas. Même l’immigration ethnique est désormais au second plan des craintes, au profit des ayants-droit qui viennent « pomper » (fantasme sexuel ou réalité comptable) le budget déjà limite de l’Etat-providence, tout en refusant la façon française commune de vivre et de se vêtir.

Sur ce sujet, la gauche « frondeuse » n’avait rien à dire, sinon encore plus d’impôts pour une redistribution égalitariste universelle (une sorte d’Etat soviétique modernisé) ; elle a été virée au premier tour. La droite classique n’avait rien non plus à dire, focalisée sur l’austérité budgétaire et le recul (nécessaire mais pas suffisant) de la dépense publique ; elle a, elle aussi, été virée au premier tour. Quand les partis traditionnels n’osent pas prendre à bras le corps un problème populaire, par honte ou lâcheté, le peuple se venge en les « dégageant » (y compris l’apôtre du dégagisme Mélenchon, trop chaviste pour espérer séduire).

D’où l’irruption – dans ce vide – du centre, du « ET droite ET gauche » du jeune Emmanuel, alias « Dieu est avec nous ».

En effet, « Dieu » semble être avec ce candidat neuf, en la personne des intellos multiculturels qui se sentent aussi à l’aise à New York qu’à Paris, à Tel Aviv ou à Singapour ; en les instances patronales qui voient une adaptation pragmatique de la social-démocratie au nouveau capitalisme mondialisé ; en l’idéologie individualiste et branchée des start-upeurs inventifs expatriés ou ceux de la Chevreuse Vallée. « Dieu » est le sens de l’histoire, le « progrès » tel qu’il va.

Bien loin du « diable » incarné par la blonde au sourire commercial, dont le seul souci est d’enclore et de fermer pour faire mariner la France dans un mélange de volontarisme du verbe et de bricolage de gouverne, de verbe gaulliste sans l’esprit et de recettes tirées de l’économie fermée des années 50. Emmanuel et Marine vont naviguer à vue ; mais qui est le mieux armé dans le monde d’aujourd’hui pour mener la barque ?

Avez-vous constaté, du fait des règles rigides du temps de parole égal aux deux candidats restants, que les conseillers, porte-parole et autres économistes de Marine Le Pen surgissent désormais dans le débat public ? Qui les connaissait, ces Bay, Murger, Benoist et autres obscurs ? Tous ne sont pas antipathiques, ni aussi insignifiants que Gilbert Collard (« avec deux n ? » raillait Jean-Marie le père) ; mais qu’ont-ils à dire de neuf ? Pas grand-chose, que du digest de littérature sur le sujet ou des procédés oubliés depuis longtemps comme la planche à billets pour financer les déficits, les dévaluations compétitives (et à répétition) pour éviter l’effort d’investissement, les droits de douane modulés pour contrôler les biens étrangers importés, les droits sociaux réservés aux nationaux et – au fond – le contrôle total d’Etat sur tout : le droit, la monnaie, les industries, la pensée. Voyez Poutine… il est le Modèle pratique de Marine.

Or il s’agit d’une illusion. Sauf à changer la Ve République, donc à réaliser un coup d’Etat à la Erdogan ou à la Chavez pour instaurer un pouvoir fort… dont le Modèle théorique est Mussolini. Mais si, comme le dit Marine Le Pen, il s’agit de demander aux Français via le référendum s’ils veulent ou non sortir de l’euro, puis de l’Europe, puis de la Ve, les lendemains risquent de bien vite déchanter.

L’Exécutif ne peut pas tout et, sous la Ve République, s’il peut beaucoup ce n’est qu’en raison de la personnalité du président.

Après de Gaulle et Mitterrand incarnant la fonction monarchique, même après Pompidou et Giscard plus chefs de majorité à l’anglaise, les successeurs apparaissent bien falots. Chirac, cet histrion, n’aimait que gagner ; il ne foutait plus rien ensuite. Le désastre a été ce fameux « contrat première embauche » destiné à rendre plus facile aux jeunes l’entrée dans l’emploi : le Parlement l’avait voté, le Conseil constitutionnel ratifié, le président promulgué… et voilà que le Chirac le 31 mars 2006 ânonne 9 minutes à la télé qu’il demande que cette loi ne soit pas « appliquée ». On croit rêver ! Quant au Villepin, ci-devant Premier ministre, loin de démissionner, il continue à gouverner comme si de rien n’était ! Hollande ne fut pas meilleur, névrosé de la décision, incapable de choisir, inapte à commander. « Mon ennemi la finance » est devenu un très cher ami, Leonarda expulsée pouvait rentrer, le oui au référendum de Notre-Dame des Landes surtout pas mis en œuvre…

Ce sont probablement ces impuissants qui ont poussé nombre d’électeurs à accuser le capitalisme mondialisé ou Bruxelles de tous les maux économiques et sociaux des Français :

  • Ce n’est pas l’euro : l’Allemagne a le même
  • Ce n’est pas « Bruxelles » : tous les 28 pays européens ont le même Conseil et la même Commission
  • Ce n’est pas « le capitalisme » : pourquoi serait-il innovant aux Etats-Unis, efficace en Allemagne et en Suisse – mais pas en France ?

Ne croyez-vous pas plutôt que ce sont les carcans rigides des lois, règlements et autres administrations d’un Etat plus lourd qu’ailleurs, en plus des impôts, taxes et autres charges plus lourds qu’ailleurs qui – en France tout particulièrement – conduisent au chômage le plus élevé de l’UE, aux prélèvements les plus gros de l’OCDE, aux handicaps les plus forts sur les agriculteurs, les industriels et les investisseurs ?

Selon la force des personnalités, la Ve République est forte ou faible.

Dès lors, quelle est la force de Marine ou d’Emmanuel ? La grande gueule ou l’intelligence des situations ? La com’ ou la négociation ? Macron est un libéral assumé (contrairement à Hollande) ; le libéralisme, c’est avant tout la liberté. Non de tout faire, mais de faire au plus près du terrain, dans des cadres généraux.

Le contraire du libéralisme, c’est le caporalisme, donc avant tout la contrainte. Il s’agit d’obéir, d’être surveillé et puni.

Elire, c’est choisir.

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Katherine Nikitine, La princesse de Kleve, Opus 1

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Marie-Madeleine de La Fayette revisitée une fois de plus, après les propos présidentiels sur les concours de fonctionnaires : pourquoi pas ? Une jeune femme tombe amoureuse d’un violoniste virtuose de la quarantaine, mais celui-ci aime sa femme et c’est son frère qui tombe amoureux. Nous avons là une « belle histoire », écrite soigneusement avec des mots choisis, un peu « précieux » (torpide, cathartique, compère…). Nous restons dans l’univers de la cour des Valois avec l’importance donnée à l’amour, la beauté idéale des protagonistes et la composition des sentiments réels de jalousie, d’illusions, et ainsi de suite.

Mais l’imitation ne saurait suffire pour composer un roman. L’histoire se tient, mais elle tourne court et la fin, trop lapidaire, déçoit. Les personnages font poupées, trop beaux, lisses et bien faits pour attirer le lecteur du XXIe siècle (erreur courante des premiers romans). L’action se traîne avant de prendre sa course, puis de retomber, la taille inégale des chapitres déconcerte. Sans compter cette mystérieuse « maison HLM » qui est bizarre (un HLM est habituellement un immeuble collectif, pas une maison individuelle – mais on me l’a fait remarquer, il est vrai qu’il en existe). Ou encore cette curieuse expression « les jeunes gens » page 101 et suivantes, alors que deux des trois personnages décrits ont la quarantaine.

Dans l’écriture, il faut choisir son genre. L’intitulé haletant et précis des chapitres laisse croire au thriller : le lecteur attend donc de l’action, pimentée de quelques piques et d’une dose de sexe. Rien de tel ne survient. Serait-on alors dans le roman littéraire, popularisé par dame de La Fayette ? Le style ne suit pas, trop familier parfois, sans cette sécheresse que reprendra Stendhal et qui fait la qualité du texte de 1678. La psychologie est peu poussée, les combinaisons entre caractères mal approfondies. Il n’est pas aisé de faire du neuf avec du vieux.

L’intitulé ‘Opus 1’ laisse présager une suite. L’auteur ne nous dit rien de son intention, ce qui laisse sur sa faim.

Au total, un auteur prometteur, « pianiste cosmopolite », qui insiste un peu trop lourdement sur la vie jet set (Paris, Bruxelles, New York, l’Argentine, la Russie, l’Allemagne…) et les origines très mêlées – dont on ne voit pas en quoi elles servent le roman (au contraire). Madame de La Fayette resserrait l’intrigue à la cour et entre les seuls nobles autour de Henri II. Les jeux psychologiques en prenaient plus de relief, les passions ressortaient bien mieux sur le théâtre obligé d’une société toute de rivalité dans l’égalité sous le regard du roi. Noyer tout cela dans le mondialisme culturel de la consommation musicale et du melting pot migratoire est un appauvrissement.

Reste une histoire qui se lit bien, des personnages que l’on aurait envie de suivre (et de voir se complexifier un peu), quelques paragraphes acerbes sur le monde contemporain forts réjouissants, et des pages sur la musique qui valent la lecture. Nous attendons de voir la suite mûrir (on dit qu’il existe un Opus 2 tout frais chez un autre éditeur), l’auteur le mérite amplement.

Katherine Nikitine, La princesse de Kleve, Opus 1, 2013, éditions Baudelaire, 197 pages, €17.10

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Racisme, injure à la mode – mais au-delà du mot ?

Nier scientifiquement les races n’est pas le problème, la dignité humaine est question de droit, pas de biologie. Se croire supérieur est remis en cause par l’histoire même. Seuls les échanges permettent d’avancer – à condition d’être ouvert, donc capable d’être soi, bien formé par le système scolaire et la société. Or l’idéologie antiraciste est devenue un politiquement correct qui conforte l’immobilisme et ne veut rien connaître du ressentiment des petits Blancs. Elle est la bonne excuse des gens de gauche pour surtout ne rien changer aux maux de la société. Pour vivre ensemble en bonne intelligence, il faut plutôt conforter transparence et démocratie : c’est de la politique, ni de la science, ni de la morale.

1/ Les races humaines n’existent pas pour la biologie moléculaire qui ne considère que les gènes ; pas plus pour la génétique des populations qui fait des « races » des fréquences statistiques en perpétuel changement. Mais les classifications faites par chacun pour parler des autres ne sauraient se réduire au réductionnisme moléculaire. La science peut nous dire comment est fait le monde ; elle ne nous dit rien sur la façon de nous conduire. Ce qui est en question dans la société n’est pas la différence entre minorités visibles, mais l’égalité des droits et devoirs en dignité et comme citoyens. Les rapports sociaux sont infiniment plus importants dans la vie de tous les jours que les classements en fonction des peaux, des sangs et des gènes. L’égalité des droits ne doit rien à la biologie ; la politique n’est pas, chez nous, une biopolitique. En démocratie, les assistés imbéciles ont les mêmes droits que les géniaux inventeurs et nul ne peut savoir si l’un est plus « utile » à la société que l’autre car ni le génie ni la bêtise ne se transmettent par les gènes, seulement par l’éducation, la culture et le milieu historique. Nul être humain ne se réduit à un ensemble de caractéristiques objectives, mesurables, scientifiques. Le sujet ne saurait être un objet.

Nous ne vivons pas chaque jour dans une population de gènes, nous vivons dans une population d’humains. Claude Lévi-Strauss le disait déjà dans Race et histoire (1951) : il ne faut pas confondre les caractéristiques biologiques et les productions sociales et culturelles. Certains médicaments, comme le vasodilatateur BiDil sont efficaces seulement chez les populations d’origine africaine – c’est un fait d’expérience. Mais reconnaître ce fait n’est pas de l’ethnocentrisme, qui consiste à rejeter tout ce qui ne correspond pas à notre norme. Ni de la xénophobie, qui consiste à faire de l’étranger (à la famille, au village, à la région, à la nation, à la race) un bouc émissaire de tout ce qui ne va pas dans notre société. Comme les Grecs disaient « barbares » tous les non-Grecs – forcément non-« civilisés ». Les ados aujourd’hui « niquent » ou tabassent tous ceux qui ne sont pas comme eux (photo) : où est la différence ?

Elle est dans la culture : quand Alexandre a vaincu les Perses, il a bien vu que la civilisation n’était pas seulement grecque. Et de cette fécondation croisée est née la grande bibliothèque d’Alexandrie – progrès – avant son incendie par les sectaires chrétiens, puis son éradication totale par l’islam intolérant.

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2/ L’évolutionnisme biologique formulé par Darwin est fondé sur l’observation des espèces, mais le « faux évolutionnisme », selon Lévi-Strauss, est fondé sur l’apparente continuité historique qui aurait fait se succéder les civilisations dans un Progrès linéaire. Or le progrès n’est jamais linéaire : mille ans avant Jésus, on croyait la terre ronde ; mille ans après, on la croyait plate… Les civilisations stables dans la durée n’en sont pas moins subtiles et en évolution, même si leur histoire – tout aussi longue que la nôtre – présente peu de changements apparents. Les civilisations à la même époque se juxtaposent et échangent des marchandises, des idées et des hommes ; elles se combattent ou s’allient. La Renaissance se caractérise par la rencontre des cultures grecque, romaine, arabe, orthodoxe avec la culture européenne ; le jazz, le blues, viennent du melting-pot américain par le rythme africain et les vieilles chansons de marche françaises. Seule la puissance fait qu’une civilisation s’impose provisoirement, mais la puissance est sans cesse remise en cause : le Royaume-Uni régnait sur le monde en 1914 ; il a cédé le pas aux États-Unis dans les années 1930 ; ceux-ci vont probablement céder le pas à la Chine d’ici la fin du siècle.

Pour Lévi-Strauss, les sociétés qui connaissent le plus d’échanges ont pu cumuler le plus les idées, les capitaux et les innovations. Ce que montrent aussi l’historien Fernand Braudel et les économistes Joseph Schumpeter, Nicolaï Kondratiev et Immanuel Wallerstein. Chaque grappe d’innovations engendre de nouveaux métiers qui rebattent les distinctions sociales. La globalisation, au lieu d’aboutir à une même culture, amène plus de diversité. Elle est le moteur du progrès qui, par ses innovations, produit à son tour une diversité de cultures. A condition d’être ouvert à la nouveauté, et bien formé pour la recevoir. C’est là qu’est le problème…

3/ Être ouvert, c’est avoir une personnalité forgée par le savoir scolaire, mais aussi par les disciplines comme le sport qui forment le caractère. Pour être ouvert aux autres, il faut d’abord être soi. Claude Lévi-Strauss, dans la conférence Race et Culture prononcée à l’UNESCO à Paris en 1971, déclare : « toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs pouvant aller jusqu’à leur refus et même leur négation ». Scandale pour les béni oui-oui du politiquement correct ! Ce n’est pourtant que ce que tous les sages disent à leurs disciples : « Deviens ce que tu es » (temple de Delphes), « trouve ta voie » (Bouddha), « des compagnons, voilà ce que cherche le créateur, et non des cadavres, des troupeaux ou des croyants » (Nietzsche), « vaincre toutes les aliénations de l’homme « (Marx), « tuez le Père » (Freud). Pour être soi même, il faut quitter sa famille, se dresser contre la tradition paternelle, sortir de son milieu. C’est à ce titre seulement que l’on devient adulte et responsable, individu créateur et pas un pion formaté interchangeable. Dire que tout ne vaut pas tout, ce n’est pas être « raciste » ni ingrat, mais déclarer que certaines façons d’être ont à nos yeux plus de valeurs que d’autres. Est-ce que l’école et même la société forment des êtres de caractère et de culture ? La démission du système depuis 1968 et peut-être avant (1940 ?) n’est-elle pas une part du problème ?

Racisme anti blanc Monde 16mars20054/ Créée sous l’égide de l’UNESCO en 1950, l’idéologie antiraciste était destinée à lutter contre les séquelles du nazisme et à affronter l’apartheid qui régnait aussi bien en Afrique du sud qu’aux États-Unis. Mais le politiquement utile est devenu politiquement correct. L’association CRAN s’est créée  sur le critère de la « race » noire – ce qui disqualifie son combat même. L’apartheid a été éradiqué, sauf peut-être entre Israël et Palestine, mais n’empêche nullement des massacres « ethniques » en ex-Yougoslavie, les « génocides » au Rwanda et au Congo, ou autres répressions de « minorités » au Tibet, en Birmanie ou en Irak – sans que l’UNESCO s’en émeuve. Le retour des guerres de religion a remplacé ces derniers temps les guerres raciales. Mais le mécréant est situé par les croyants bien en-dessous de l’humain, comme s’il était d’une autre « race » : donc exploitable, vendable, corvéable à merci. Le lumpen proletariat d’Arabie Saoudite, les chrétiens enlevés et négociés par les sectes islamiques, les Coptes massacrés par les « musulmans en colère » sont autant d’exemples de sous-humanité traitée comme du bétail – dont les « antiracistes » ne disent pas un mot.

En nos pays développés, le tabou sur les minorités visibles, victimes – forcément victimes – fait que l’on ne peut critiquer leurs travers sans être accusé de la rage : le racisme. Pourquoi ne pas dire qu’il y a plus de délinquants d’origine maghrébine dans les prisons françaises que la moyenne ? Pourquoi ne pas dire aussi que de très nombreux étudiants aux noms maghrébins présentent des thèses en économie, finance, mathématique, médecine et autres domaines ? En quoi serait-il injurieux de dire les faits ? Au contraire, la transparence permet seule de remonter aux causes et de tenter des solutions. L’attitude du déni ne sert que l’immobilisme et le fantasme du Complot.

Progressisme de substitution, paravent commode à l’immobilisme du système social, l’idéologie antiraciste remplace la lutte des classes et fait religion pour les laïcs. Le « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » a été engendré la mondialisation et par l’essor des techniques, aboutissant à cette création médiatique : le consommateur aliéné. Nul ne peut plus blasphémer sans être aussitôt moralement condamné par la bonne conscience « de gauche » – forcément de gauche – confite dans le contentement de soi.

Les prolétaires sont d’autant plus racistes que leur privilège de Blancs est bien la seule chose qui les distingue de leurs collègues de couleur, tout aussi exploités et méprisés. Les homophobes sont d’autant plus attachés à leurs privilèges d’hétérosexuels que c’est bien un des seuls dont ils peuvent encore jouir en ces temps de féminisme. Comprendre cela, c’est saisir que « le racisme » n’est pas une conviction profonde mais une réaction d’humilié qui cherche à se distinguer socialement. C’est donc pouvoir agir sur les causes : le chômage, le déclassement, les ghettos périurbains, l’inadaptation scolaire… Tout ce à quoi échappent les bobos confortablement installés dans les CDI par copinage, le statut social par mariage, les centres-villes, les écoles privées. La gauche, par son « indignation » moraliste, se garde bien de concrètement agir. Surveiller et punir est plus paresseux que de se retrousser les manches sur l’emploi, la formation, le logement, les programmes scolaires et la formation des maîtres.

Que veut-on ? L’assimilation au nom du nivellement de toutes les différences ? Ou la juxtaposition en bonne intelligence de communautés fermées sur elles-mêmes ? Ni l’un ni l’autre, me direz-vous peut-être ?…

Donc acceptons les différences, acceptons que l’on parle des différences, acceptons les règles de la bonne intelligence – dont la première consiste à ne pas choquer les autres en public, en agitant des bananes ou en arborant un niqab.

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Nietzsche et le futur XXème siècle

Frédéric Nietzsche est mort en 1900 mais il a eu l’intuition du XXème siècle bien mieux que Karl Marx. Il critique la victoire des esclaves sur les maîtres depuis le christianisme. Le socialisme, la rébellion des masses dominées qui appellent ‘liberté’ leur propre domination, l’égalitarisme forcené induit par l’utopie démocratique, tout cela lui répugne profondément. Nietzsche est un aristocrate de l’esprit ; il voit dans la discipline et dans l’effort la seule voie pour forger des valeurs. Pour lui, vivre n’est pas passivement exister mais créer, agir, procréer. Tout ce qui vit veut être plus et mieux ; il appelle cet instinct devenu passion et accepté par l’esprit : « volonté de puissance ». Dire ‘oui’ à la vie, c’est vouloir ce qui arrive ici et maintenant – le contraire du ressentiment qui en appelle à l’au-delà ou à l’avenir radieux. Dire ‘oui’, c’est donc être libre, enfant, créateur de valeurs.

Son siècle scientiste et socialiste ne lui semblait pas la meilleure voie pour parvenir à cette acmé de civilisation tel qu’Homère l’avait connu. Loin de la mesure grecque, la démesure du XIXème siècle l’effrayait. Démesure bien présente dans la philosophie totalisante d’un Hegel et d’un Marx qui allait susciter Lénine et Mao, dans l’essor industriel qui déracinait les paysans pour en faire des prolétaires urbains, chez les savants fous de la chimie qui allaient inventer les gaz de la Première guerre mondiale puis le traitement bureaucratique de la question juive, la tuerie mécanique dès la guerre de Sécession amplifiée en 1914 puis atteignant son apogée à Hiroshima et Nagasaki. Démesure niée par la nonchalance « humaniste » des sceptiques.

Pour Nietzsche, toutes les idées sont naturelles, elles ne viennent pas d’un ailleurs moral, du « ciel des idées » de Platon, mais d’un tempérament. Dans Par-delà le bien et le mal, il écrit : « Le scepticisme, en effet, est l’expression la plus intellectuelle d’une disposition physique assez fréquente vulgairement appelée neurasthénie et débilité nerveuse ; il apparaît chaque fois que se produit entre des races ou des classes longtemps séparées les unes des autres un croisement décisif et soudain. Dans la génération nouvelle qui reçoit en quelque sorte par héritage dans son sang des normes et des valeurs diverses, tout est désordre, trouble, velléité ; les facultés supérieures deviennent une entrave, les vertus elles-mêmes s’empêchent mutuellement de croître et de s’affermir. Le corps et l’âme manquent d’équilibre, de centre de gravité, d’aplomb. Mais ce qui chez ces métis s’altère et dégénère le plus profondément, c’est le vouloir ; ils ignorent l’indépendance dans la décision, le plaisir hardi de vouloir ; jusque dans leurs rêves, ils doutent du ‘libre-arbitre’. » Ne hurlez pas au politiquement correct en lisant les termes « race » et « sang » : c’était la façon d’époque de traduire ce qu’on euphémise en « culture » et « éducation ». Lisez plutôt cette vérité que tout mélange induit le doute. Dans les époques de brassage multiculturel, qui reste sûr de soi, sinon les primaires ? Ceux qui se piquent de penser, au contraire, relativisent.

Et c’est bien ce qui nous arrive. La mondialisation induit le politiquement correct. Qui ose encore penser que les Chinois, les Arabes ou les Brésiliens sont différents, donc inassimilables à notre façon de voir les choses ? On parle de respect des cultures avec ce chuchotement hier de mise à l’église. Cela paraît moral. Et ça l’est s’il y a considération de l’un pour l’autre et non pas assimilation dans un melting-pot vaseux. Ce pourquoi il reste encore des États et pas un gouvernement mondial unique. Mais ça ne l’est pas quand l’immigré qui veut vivre en nos pays est tellement mis sur piédestal par l’élite craintive de manquer de « respect » qu’il en vient à imposer ses mœurs sans que la majorité des natifs n’ait plus le droit à la parole. Le scepticisme, cet autre nom du relativisme, est un abandon. Surtout pas de vagues ! Composons, transigeons, ne soyons plus nous-mêmes mais mi-figue mi-raisin…

« Il y a pour cette maladie les plus beaux atours mensongers, et par exemple la plus grande part de ce qu’on étale en vitrine sous le nom d’objectivité, d’esprit scientifique, d’art pour l’art, de connaissance pure et désintéressée ; tout cela n’est que paralysie du vouloir et scepticisme généralisé. C’est là, je l’affirme, mon diagnostic de la maladie européenne. » Sauf que l’objectivité ne sert qu’à l’analyse, pas à la décision. Que l’esprit scientifique permet de disséquer les arguments et de calculer les coûts et les bénéfices, pas à faire une politique. Que l’art est éminemment individuel et que la littérature ne dit rien sur comment gouverner des citoyens concrets. Énoncer dans l’abstrait que toutes les cultures se valent est juste ; mais dans le concret, ici et maintenant, toutes les cultures ne se valent pas pour les citoyens français. Ceux-ci préfèrent la leur, née de l’histoire et acceptée par éducation et habitude. Non qu’ils ne soient pas ouverts à la pizza, au couscous, au big mac ou aux rouleaux de printemps – mais de temps en temps, pas par obligation. Il y a même un « patrimoine de l’immigration » comme l’affirme un récent colloque mais les citoyens français ne veulent pas élire des Grands électeurs comme aux États-Unis, ni être régis par un parti unique comme en Chine, ou par un roi comme en Arabie Saoudite. La mystique républicaine, ça existe – et pas ailleurs !

Or les coutumes différentes auraient tendance à devenir des « droits » : ne pas se baigner en slip, ne pas marcher en ville torse nu, se voiler le visage quand on est femme, ne pas manger de porc à la cantine, ne plus boire d’alcool, etc. Pourquoi ? Parce que la majorité est sceptique, ennuyée des tracas et laisse faire les dirigeants démagogues qui cherchent des voix chez les nouveaux immigrés. Nietzsche l’avait vu : « Plus grave et plus fréquente dans les pays de vieille civilisation, elle disparaît [la volonté] dans la mesure où, sous le vêtement flottant de culture occidentale, le ‘barbare’ revendique encore (ou de nouveau) ses droits. » Ledit barbare n’est pas forcément extra-européen, qu’on en juge :

« C’est donc dans la France d’aujourd’hui, [1886] (…) que le vouloir est le plus faible ». Il est plus fort en Allemagne surtout du nord, plus fort encore « en Angleterre, en Espagne et en Corse ». Mais c’est en Russie « que cette force a été depuis longtemps accumulée et mise en réserve ; c’est là que la volonté, force d’affirmation ou de négation, on ne sait, attend menaçante l’heure de se ‘libérer’. »

Pas mal vu pour un philosophe très peu économiste ! La montée de la Prusse qui allait aboutir aux deux guerres mondiales, la faiblesse de la France qui n’a pu vaincre mais seulement résister en 14 – avec l’aide des Anglais, des Russes et des Américains – en attendant que l’Allemagne se mine, la préservation de l’île Corse dans sa culture jusqu’à nos jours, enfin l’essor formidable de la Russie – tout cela était bien vu ! Et, paradoxalement, c’est bien la Résistance française entre 1941 et 1945, puis le surgissement du général de Gaulle, qui ont régénéré la France bien mal en point. Devenu Président en 1958, de Gaulle a décidé contre les sceptiques, les relativistes, les hésitants : indépendance de l’Algérie, force de frappe, redressement économique. Finie la neurasthénie ! D’ailleurs, depuis lors, la démographie se porte bien en France. Beaucoup moins en Allemagne et en Italie, ces deux vaincus de la guerre.

Et l’URSS a fait l’Europe. L’union n’a pu se créer que parce que le danger de l’Est était menaçant. Nietzsche le souhaitait déjà en 1886, pas nationaliste allemand pour un sou : « Je souhaiterais plutôt (…) une aggravation telle du danger russe que l’Europe eût à se résoudre à devenir elle aussi menaçante, c’est-à-dire à se forger par l’organe d’une nouvelle caste dominante européenne une volonté unique, un long et redoutable vouloir qui pût se fixer des fins à échéance de plusieurs millénaires ; ainsi prendrait fin la comédie qui n’a que trop duré, la division de l’Europe en petits États (…) Le temps de la petite politique est révolu, le prochain siècle déjà amènera la lutte pour la domination universelle, l’obligation de faire une ‘grande politique’ » §208. Ajoutons que l’Union européenne trouve un second souffle, surtout dans la zone euro, avec la crise financière. Depuis 2007, l’Eurozone avance.

C’est toujours le danger qui force les décideurs à prendre enfin des décisions. Même si c’est avec réticence et en traînant les pieds par scrupules de sceptiques !

Frédéric Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, 1886, traduction Colli & Montinari, Folio 1987, 288 pages, €7.13

Nos citations viennent de la traduction de Geneviève Bianquis, publiée chez 10-18 en 1972.

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Mohammed, notre Breivic national

« Anders n’est pas fou, seulement paranoïaque. Sa logique glacée vient du sentiment d’être cerné, personnellement sans amour, socialement noyé, culturellement métissé. C’est un activiste du choc des civilisations à la Huntington, proche en pensée de la droite israélienne et des Nachis de Poutine. Behring n’est pas fasciste, il ne croit pas aux mouvements de masse ni aux partis autoritaires bottés sous le charme d’un gourou charismatique. Il est hyperindividualiste, ne croyant qu’en lui-même et aux actes personnels, proche en cela des ultraconservateurs américains, libertariens adeptes des milices armées civiles. Ce pourquoi les bobos intellos du Nouveau Snob se trompent, trop bardés de tabous politiquement corrects pour comprendre la différence entre extrême droite et anarchisme. »

Ainsi écrivis-je en juillet 2011 sur « le monstre » de Norvège. Il me suffit de répéter ce texte pour l’appliquer tel quel à Mohammed Merah. Islamisme et anarchisme hyperindividualiste se confondent lorsqu’il s’agit de passer à l’acte pour éradiquer « tous les aliens ». Et les bonobos de gauche (bourgeois NouvelObs bohêmes) qui accusaient déjà l’extrême-droite s’en mordent les doigts. C’est que le politiquement correct pavlovien n’explique rien, il dissimule. On ne veut pas voir…

Oui, l’islam, comme toutes les religions (y compris la communiste), suscite son propre intégrisme.

Mais il ne faut pas confondre l’islam avec l’islamisme, ni la politique d’Israël à Gaza avec le judaïsme, ni le christianisme avec l’Inquisition, ni la philosophie de Marx avec la Tcheka créée par Trotski, les camps par Lénine et les massacres de masse par Staline, Mao et Pol Pot. Mohammed a assassiné une fillette de sept ans en l’attrapant par les cheveux avant de lui loger une balle dans la tête. Le prophète Mohammed ? Non pas, mais d’un croyant qui porte ce beau nom pour en salir la mémoire. On peut très bien analyser, juger et condamner les massacreurs sans manquer de « respect » à une religion, quelle qu’elle soit. Et la gauche à la mode ne se trouve pas grandie des commentaires vains qu’elle a sur ces événements.

  • Sarkozy a été dans son rôle de président, il a réendossé la fonction, ce qui lui manquait souvent durant son quinquennat. La droite peut se féliciter de l’efficacité de la police, que la polémique inepte sur les lacunes du « renseignement » ne saurait diminuer. Faudrait-il emprisonner, fliquer, déchoir de leur nationalité, expulser… tous les jeunes tentés par un séjour dans un camp islamiste ou autre ? Allons donc ! Nous devons rester un État de droit.
  • Hollande a été digne et discret, faisant ce qu’il fallait faire, sans récupération ni accusations.
  • Bayrou a été nul : retombant dans ses travers de moraliste catho-pétainiste, il ne peut pas s’en empêcher.
  • Le Pen fille a été mauvaise, dans tous les sens du mot, appelant à la retenue lorsque la piste de l’extrême-droite a été évoquée, tirant à boulets rouges quand l’information a révélé l’islamisme de petit délinquant de banlieue (tout ce qu’elle « aime »).
  • Mélenchon a eu raison de dire que la vie continue malgré tout, mais déconsidéré de refuser de participer à ce qu’il voit comme un cirque alors qu’il s’agit d’un rare moment de réunion nationale ; son affirmation très légère selon laquelle « l’immigration n’est pas un problème » en sort ridiculisée : ce n’est certes pas le flux en soi des gens qui est problème, mais leur intégration s’ils veulent rester et leur volonté d’être comme les autres Français s’ils sont fils ou petit-fils d’immigrés…
  • Quant aux écolos, la Duflot a montré son inanité une fois de plus en accusant Sarkozy d’effrayer les enfants ! Caroline Eliacheff a très bien remise à sa place sur France-Culture l’égérie verte à tête de linotte en déclarant que les enfants savent bien que les adultes sont bouleversés, que ce n’est donc pas les « protéger » que de nier cette réalité là, que dire que cela aurait pu arriver à n’importe qui, dans n’importe quelle école, donc à eux aussi, c’est renforcer le sentiment d’appartenance, de solidarité, c’est ne pas distinguer une école confessionnelle (juive) des autres écoles de France…

Car de quoi cette affaire est-elle le nom ?

Du tabou : de la croyance de gauche en ces opprimés palestiniens ou afghans (bien réels) comme néo-prolétaires de la mondialisation (ce qui reste à démontrer), donc vecteurs du progrès de l’Histoire (n’ayons jamais peur des grands mots). Donc tout ce qui est connoté islamisme, anti-israélien, anti-impérialiste est « bon » ; tout ce qui vient de là ne peut qu’être « dans le sens » de l’histoire. Les mauvais sont les fascistes, les extrêmes de la droite – jamais de la gauche. Ce sont ces lunettes roses qui valent de ne pas comprendre.

Car de qui s’agit-il ?

D’un Français, né à Toulouse, dans une banlieue modeste mais pas misérable. D’un petit délinquant mal scolarisé, sans père, enfermé dans un ghetto de « potes ». D’un être de ressentiment, qui en veut à la France de ne pas avoir réussi à l’intégrer, ni à l’école, ni dans l’armée, ni dans la société.

Il s’agit donc (à ce stade des informations) d’un de nos « fils », de nos « frères », qui a dérapé dans la croyance – ni plus, ni moins que les activistes trotskistes ou maoïstes d’Action directe, ou les « nationalistes » basques de sa propre région. Il ne s’agit ni d’un fou (terme commode par lequel on évacue toute analyse), ni d’un révolutionnaire (d’un quelconque projet politique), ni d’un « étranger », allogène, d’origine, mouton noir dans un troupeau blanc. Il s’agit d’un Français né en France, élevé en France, qui a été mal intégré par sa propre société. Il a donc cherché ailleurs, dans une secte violente, un idéal pour exister. Son rattachement islamiste est reconstruit, il ne lui est ni congénital, ni familial, ni algérien.

La question est donc celle d’un échec de notre « modèle social français ».

Modèle qui fait eau de toutes parts, de la faute des élites comme des politiciens (pour éviter le terme « hommes » politiques qui déplaît tellement aux femmes féministes politiquement correctes). A croire l’Arabe néo-prolétaire à « sauver » dans l’histoire, à taper sur « l’identité nationale » en l’accusant de tous les rejets et de tous les colonialismes, en promouvant la repentance pour le n’importe quoi (la loi contre la « négation » des crimes contre les Arméniens étant la dernière invention), en ne proposant RIEN de positif autre que cette soupe tiède du « multiculturel » où personne ne se reconnaît (sauf les futiles bobos assez riches pour aller dissiper leur vie à s’amuser entre New-York, Marrakech ou les Bahamas) – la France 2012 a permis un Mohammed Merah.

Parce que l’identité n’est pas le rejet, que le melting-pot des cohabitations à l’américaine n’est pas un modèle enviable, ni qui correspond à notre histoire de France. Parce que les Lumières libèrent, elles n’assignent pas les gens à leur essence. La liberté des diverses religions et croyances n’est permise que par la laïcité. L’égalité devant la loi donne à chacun le droit de faire, de croire et de dire tout ce qui ne pas contre la vie de la cité. Ce vivre ensemble, en bonne entente, est la fraternité. Avec Mohammed, la France d’aujourd’hui connaît donc un triple échec, fait de nos démissions :

  1. Démission sur la laïcité qui seule permet la liberté, en feignant de croire qu’il serait des religions ou des « communautés » plus respectables que d’autres ; que la viande halal peut être imposée à tous en catimini, sans traçabilité ; qu’on pourrait se voiler le visage sans conséquences sur les relations sociales ; qu’il faut voiler Voltaire sur les façades du Louvre…

2. Démission sur l’égalité en exigeant d’interdire par la loi toutes les déviances d’analyse et de discours sur l’esclavage arabe, l’histoire juive, le génocide arménien, la place des femmes, des gais, des handicapés… En laissant les « appartenances » fleurir dans le joyeux festif du multiculturel où le tag est équivalent à la Joconde ou l’éructation ado sur trois accords égal aux Beatles. En refusant d’accomplir la culture des Lumières, qui vise à « libérer » les individus de ces appartenances automatiques que sont la biologie, la famille, le clan, la bande, la mode, l’idéologie, la croyance.

3. Démission sur la fraternité en faisant de Mohammed Merah un faux français, tout de suite qualifié « d’origine », algérienne, musulmane, alors que ni l’école, ni les associations, ni la société, ne lui ont offert un destin.

Les tueries de Toulouse sont donc un symptôme de notre société française.

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Sont-elles devant nous les Trente glorieuses ?

Article repris par Medium4You.

Oui ! répondent en chœur deux économistes. Ce sont deux femmes, ce pourquoi elles portent un regard différent des hommes sur la matière ; elles sont passées par la fonction publique, ce qui leur a permis de mesurer la dégradation politique du système social ; elles ne sont pas politiques, ce qui leur laisse un regard de technicien sur l’avenir. Ce qu’elles proposent est donc une richesse et un handicap. La chance à saisir pour un pays qui se pose des questions sur son avenir et donc sur son identité ; l’infirmité de la courte vue, du déficit abyssal et de la ponction fiscale déjà au sommet des pays comparables. Quel politicien pourra reprendre cette utopie pour sa campagne 2012 ? On se demande – d’où l’intérêt de lire ce livre.

Foin de la crise économique, disent les auteurs, ce n’est qu’actualité immédiate. Projetons-nous de suite dans l’utopie : cet an 40 où tout ira bien, 2040 en inverse de 1940. La France y sera le pays d’Europe le plus prospère et le plus peuplé, avec pas moins de 80 millions d’habitants, plus que l’Allemagne. Mais il n’est pas dit de quelle culture : le melting-pot français, appelé hier « intégration » aura-t-il fonctionné ? L’Éducation nationale aura-t-elle réussi à redresser la barre de l’échec à lire-écrire-compter pour les sortants sans qualification du collège ? La recherche aura-t-elle ses bataillons d’ingénieurs motivés dès l’enfance, et de techniciens bien formés nécessaires à son expansion ? Rassurons-nous, on nous assure que tout cela n’a pas d’intérêt car le taux de chômage est retombé à 5,5 %, ce qui rassure les classes sociales en déclin et leur permet d’accepter les autres, tous ceux qui ne sont pas comme eux.

Comment cela a-t-il été possible ? C’est très simple, les idées étaient dans l’air dès 2007 avec la commission Attali. Il s’est agi de faire émerger de façon volontariste des champions nationaux dans l’industrie, surtout énergie (avec un mixte de solaire et de nucléaire) et chemin de fer, vieux tropisme centraliste d’État. On peut se demander si cette palette industrielle n’est pas un peu courte… Le nouveau cycle fait la part belle aux technologies de l’information et l’on ne voit guère où elles peuvent se nicher dans le train et l’énergie. Évidemment il a fallu lancer un « grand » plan d’investissement auprès duquel celui de la commission Attali a fait pâle figure. Mais il fallait rattraper toute une génération perdue sous Mitterrand et Chirac. Il a donc été nécessaire de négocier âprement avec les Allemands qui ont horreur de la dépense non financée dans un système monétaire commun. A été mise en œuvre une enveloppe fiscale européenne analogue à feu le serpent monétaire, un couloir limité dans lequel se tiennent tous les pays afin de limiter le dumping.

Ah oui, petit détail : la relance de l’immigration. Elle était indispensable pour servir l’ambition industrielle, nécessitant des bras jeunes et des cerveaux neufs. Il n’est pas dit d’où elle vient, mais l’on peut supputer qu’il s’agit de pays francophones, plus quelques centaines de milliers de Chinois parce qu’ils sont trop nombreux en Chine et qu’ils y manquent de femmes.

S’agit-il de méthode Coué ? D’optimisme systématique pour se poser contre le pessimisme ambiant ? La Société de confiance’, dont parlait Alain Peyrefitte dans sa thèse, peut-elle se régénérer simplement par volontarisme d’État ? Pour ces auteurs femmes, « le modèle social français » si archaïque, si rigide, si décrié, n’est pas le problème mais la solution. Il ne marche plus si l’on ne considère que la dépense obligatoire, la protection sociale. Mais il fonctionne très bien si on le met en regard de la quantité de biens produits pour un même montant de ressources. En rationalisant, on consomme moins d’énergie et moins de matières premières importées, ce qui augmente d’autant le pouvoir d’achat des Français. Il suffisait d’y penser.

A condition de respecter la devise liberté, égalité, fraternité.

Liberté ? Elle ne naît pas toute armée dans les cerveaux français, plus tentés par la fonction publique protégée que par l’entreprise : 77% des jeunes rêvent d’être fonctionnaires… La France reste sous-investie car le privé se développe ailleurs, là où les marchés s’ouvrent et offrent une population jeune avide de produits de qualité française. Il faut donc que l’État retrouve son rôle d’incitateur et d’encadrement par ses commandes publiques. Le budget, en déficit permanent depuis 1974, ne le permet plus, d’où le grand plan volontariste. S’enclencherait alors un cercle vertueux, là aussi fort libéral, où le fait d’investir redonne le goût du risque d’entreprise, ce qui favorise en retour l’investissement… donc l’emploi. Et tout le monde est content.

Égalité ? Pour les auteurs, il faut que chaque citoyen participe au progrès – c’est là une conception libérale au sens noble où la solidarité est une convergence d’intérêts. L’augmentation des salaires (donc des cotisations) permet la protection sociale et celle-ci participe à la productivité des Français ; elle n’est pas un boulet qui coûte mais un investissement rentable qui fait que chacun travaille mieux et avec moins de craintes pour l’avenir.

Fraternité ? Il réside dans ce mélange unique de service public à la française, d’ouverture européenne âprement négociée, et d’immigration ouverte pour augmenter la richesse du pays.

L’intérêt du livre en 2011 est que les auteurs tiennent à chiffrer leur plan, ce qui est assez rare dans l’intellocratie française pour le souligner. Ils retiennent 5 indicateurs clés : le taux de croissance, la productivité des ressources, le taux de pauvreté après transferts sociaux, le nombre d’années de vie en bonne santé, et la consommation d’énergie renouvelable.

En fait rien de bien neuf, mais remis en perspective. Cette analyse montre qu’un certain avenir est possible, il suffit de le vouloir. Pour cela, quitter ces minables querelles d’ego, attisées par des médias avides de faire du fric avec les scoops des petites phrases assassines. Quand Nicolas Sarkozy suit le rapport de la commission Attali, il est dans le vrai : pourquoi ne pas le dire ? Quand François Hollande réclame une réforme fiscale d’ampleur qui rétablisse l’égalité des citoyens devant la ponction publique, il est loin d’avoir tort : pourquoi ne pas l’avouer ? Quand Jean-Pierre Raffarin fait la bronca sur une hausse du taux de TVA sur les parcs d’attraction, il est politiquement minable au regard des enjeux : pourquoi faire semblant de comprendre ce petit intérêt catégoriel régional ? Sur la convergence économique européenne, la protection contre le dumping social chinois ou les errements de la finance, chacun a des idées qui devraient être mises en œuvre plutôt que jetées à la tête de ses adversaires.

C’est la limite du livre : l’utopie est belle et bonne, mais sa réalisation ne peut passer que par la politique – et là, tout se gâte immédiatement !

Karine Berger et Valérie Rabault, Les Trente Glorieuses sont devant nous, mars 2011, éditions Rue Fromentin, 204 pages, €19

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