Steven Saylor, Du sang sur Rome

L’auteur, Américain diplômé d’histoire et de littérature antique de l’université d’Austin au Texas, reprend le Plaidoyer pour Sextus Roscius d’Ameria qu’a prononcé Cicéron en 80 avant notre ère sous le règne du dictateur Sylla. Il en fait une enquête policière sous les Romains.

Gordien, son personnage, est un détective du temps déjà mûr et pas riche, qui boit trop et vit avec une femme esclave, Bethesda. C’est un fouilleur, un fouineur ; il reste tourmenté tant qu’il ne sait pas la vérité.

C’est l’occasion pour nous, lecteurs, de vivre en Rome antique au jour le jour, avec ses odeurs puissantes, sa violence dans les rues et sur les grands chemins, le sexe omniprésent, la superstition envers les dieux, la richesse ostentatoire de quelques-uns, les enfants abandonnés et les citoyens déchus par les proscriptions politiques. Qui plus est, c’est bien écrit. De riches spéculateurs profitent des incendies, courants à Rome, pour racheter à vil prix les propriétés ou les voisines menacées par le feu, afin de faire monter les loyers ou de revendre les emplacements avec profit. L’atmosphère est assez bien rendue malgré la pudeur puritaine qui voile beaucoup et quelques anachronismes. Tel le mot « pédophile » (p.127) dont le concept même n’existait pas chez les Romains ni chez les Grecs, ou la mention de « pâtes » aux asperges (p.268) qui n’ont pas existé avant l’an 800 de notre ère en Italie, venue d’Arabie via la Sicile, et qui devaient plutôt être de la « semoule » – mais peut-être est-ce une faute des traducteurs ?

Un jour, un jeune homme vient solliciter Gordien dans sa villa de l’Esquilin, un quartier populaire de Rome au-dessus de Subure. Tiron a 23 ans, il est assez beau selon les normes romaines en matière de sexe, mais préfère les filles, tout comme Gordien les femmes (contrairement à l’auteur). Il est l’esclave et le secrétaire de Marcus Tullius Cicero, « Pois Chiche » pour le pif rond et fendu d’un grand-père, chargé de défendre Sextus Roscius accusé de parricide. Un crime abominable à Rome et qui fait l’objet d’un châtiment exemplaire autant que symbolique : le fouet sur tout le corps puis la noyade en sac avec un singe, un coq et un chien, le Tibre se chargeant de purifier la Ville en portant cette horreur jusqu’à la mer.

Mais Sextus Roscius était à la campagne au moment des faits et le vieux Sextus a été poignardé à mort dans Rome en allant voir une prostituée enceinte de lui. Le fils a-t-il payé des tueurs ? A-t-il comploté la mort de son père qui voulait le déshériter ? S’est-il vengé d’avoir vu préférer un jeune frère plus séduisant et plus fidèle que lui ? L’a-t-il lui aussi assassiné ? Gordien enquête, Gordien risque sa vie, Gordien parvient.

Il trouve des preuves que ses cousins ont récupéré les biens de famille et l’ont mis dehors ; qu’une « proscription » opportune a permis à un ancien favori de Sylla, esclave égyptien beau comme un dieu, d’acheter 2000 sesterces des propriétés qui en valaient 6 millions ; que Sextus était bon avec ses esclaves mais violait ses filles dès avant leur puberté ; que l’aînée de 16 ans couchait avec tous les mâles pour se venger de son père et trahissait ses défenseurs pour qu’il soit condamné.

Certes, tout est fait pour aboutir au plaidoyer de Cicéron à la tribune des Rostres sur le Forum, fait d’histoire qui ne peut être changé. Mais l’auteur a dû inventer l’accusation du procureur Gaïus Erucius, qui ne disposait que d’on-dit en guise de preuves et en appelait à la menace du redoutable Sylla en cas d’acquittement. Le plaidoyer de Cicéron emportera la nette majorité des sénateurs appelés à juger, notamment par son appel aux vertus romaines et à la moralité de la vie campagnarde.

Mais la victoire n’arrête pas le roman. Deux rebondissements inattendus attendent encore le lecteur…

Steven Saylor, Du sang sur Rome (Roman Blood), 1991, 10-18 Grands détectives 1998, 383 pages, €7.80 e-book Kindle €9.99

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6 réflexions sur “Steven Saylor, Du sang sur Rome

  1. Pingback: Steven Saylor, L’étreinte de Némésis | argoul

  2. Merci de cette chronologie des romans, je vais reclasser mes relectures en cours.
    Vous avez probablement raison sur Roger Martin du Gard, je confonds souvent les deux dans une brume « début de siècle » (précédent) étant donnés les pavés biographiques qu’ils ont édité tous les deux.
    La lecture de Suétone, entre autres, montre qu’à Rome la débauche et les orgies étaient monnaie courante, y compris dans la vie quotidienne, puisque le sexe – surtout avec ces poupées gonflables qu’étaient les esclaves – était sans tabou (ou presque). Cupidon était capricieux mais tout-puissant – et honoré comme un dieu. Quant aux rites du mariage, ils pouvaient commencer très tôt : 12 ans pour les filles et 14 ans pour les garçons selon Pierre Grimal (L’amour à Rome, Belles lettres). Macrobe, auteur romain, écrit même des très jeunes filles « la hâte de leurs désirs », ce qui est très méditerranéen et que l’islam a cherché par la suite à sévèrement encadrer. Plutarque note même qu’il n’était pas rare de se « fiancer » avant 12 ans. Les relations homosexuelles étaient punies de mort à l’armée et mal vues dans le civil car elle « mettaient en péril le sang romain », bien que tolérées sous le manteau ou lorsqu’il s’agissait d’objets tels les esclaves. Les Romains sont loin des Grecs mais les admirent et cherchent à les imiter. L’austérité et la vertu romaine ne sont pas des inventions du siècle bourgeois – qui les a cependant glorifiées dans les collèges – mais une réaction vers le IIIe siècle de notre ère sous les influences stoïcienne et chrétienne vers les mœurs des premiers temps (quoique l’enlèvement des Sabines…). Les plaisirs à Rome n’étaient pas un vain mot : « les bains, le vin et les femmes » témoigne une inscription funéraire citée par Jean-Noël Robert dans Les plaisirs à Rome (Belles lettres). Morale contre désirs : la limite a fluctué dans le temps. Le culte de la Vénus Erycine, introduit avec la deuxième guerre punique, livrait les esclaves de la déesse à la prostitution. « La victoire de la divinité du plaisir fut éclatante« , écrit Robert. La contamination « du luxe hellénistique » en -187 avec le retour des armées d’Asie et, au Ier siècle avant, l’argent qui supplante la morale, permettent tout : « la progression du plaisir suit la flambée des prix ».
    La morale, c’est la famille; en-dehors, le plaisir règne. Un peu comme notre siècle bobo. D’où ma remarque sur le côté un brin « Américain après Reagan » de Steven Saylor. Mais c’est une impression personnelle.

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  3. Voici la chronologie des aventures de Gordianus
    hronologie des aventures de Gordianus
    Les sept merveilles -93, -90 (2012)
    Les pilleurs du Nil -88 (2014)
    Sous l’aile des furies – 88, – 87 (2015)
    Du sang sur Rome -80 (1991)
    L’étreinte de Némésis -72 (1992)
    L’enigme de Catilina -63 (1993)
    Un égyptien dans la ville -56 (1995)
    Rubicon – 48 (1999)
    Le rocher des sacrifices -48 (2000)
    La dernière prophétie -48 (2002)
    Le jugement de César -47 (2003)
    Le triomphe de César -46 (2008)

    Entre parenthèses se trouve la date de la parution aux Etats-Unis.

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  4. En effet le procédé de faire une biographie sérieuse de chacun des personnages d’un roman même si certains détails n’apparaitront pas dans le livre, n’est pas nouveau mais hélas c’est une bonne habitude des romanciers qui semble se perdre tant souvent dans mes lectures je m’aperçois que le romancier s’est pris les pieds dans le tapi de la chronologie de ses personnages.
    Je crois que vous confondez, ce n’est pas Romain Roland, l’auteur de Jean-Christophe qui peaufinait les détails biographiques de ses personnages mais Roger Martin du Gard l’auteur des Thibault.
    Je ne trouve pas que le sexe soit « bourgeois », du moins dans l’optique romaine, dans ce roman. Gordianus vit maritalement avec son esclave ce qui n’était guère admis à la fin de la République romaine.

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  5. Vous connaissez certainement mieux que moi l’auteur, joyeux Américain des années 80. Le principe du roman préparé comme un document n’est pas neuf, Romain Rolland constituait un dossier sur chaque personnage de fiction, choisissant même des photos réelles pour inspirer sa description. Mêler vie intime ou quotidienne avec l’intrigue se pratique dans tous les bons romans policiers (voir Simenon, Donna Leon, Indridason…).
    Lire dans un ordre différent des dates de copyright ? Pourquoi pas – mais quel est l’ordre chronologique des aventures de Gordien ?
    Pour ce premier opus, paru sous George W Bush, le sexe y est très « convenable », presque bourgeois si ce n’était anachronique. La suite se lâchera-t-elle ?

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  6. La série des Gordianus de Saylor dépasse grandement le genre du romans policiers dans l’Histoire. Je confirme que la plupat des anachronismes viennent non de l’auteur mais de la traduction. Ce qui est important à savoir c’est que Saylor a en fait écrit une biographie de son enquêteur et de son entourage qu’il a découpé en volumes. Les relations de Gordianus avec son entourage, la famille au sens romain du terme, tient une place aussi grande, parfois plus, que les enquêtes proprement dites qui d’ailleurs collent de très près, comme dans le « Sang sur Rome » à l’Histoire. Je conseillerais de lire cette série dans l’ordre chronologique dont des parution mais dans celui de la chronologie de l’Histoire. Jusque récemment Saylor écrivait ses roman dans cet ordre mais dans les dernières années il est revenu en arrière pour nous documenter sur la jeunesse de son héros.
    Si anachronisme il y a c’est dans les réflexions que fait Gordianus sur l’esclavage. Saylor n’est pas américain pour rien… Je ne suis pas d’accord avec vous, il n’y a rien de puritain dans ces livres. Le sexe y a sa juste place. Chose très rare dans ce genre de livre l’érudition et le décor (bien que Saylor soit un bon « paysagiste ») n’occulte ni l’intrigue, ni les personnages qui sont inoubliables.

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