Articles tagués : texas

Un monde parfait de Clint Eastwood

Dans un monde parfait, chacun réaliserait ses rêves. Or il n’en est rien : la religion vous contraint de ses commandements et interdits, la société vous juge et vous emprisonne, les commerçant et les voisins vous dénoncent, les flics vous traquent, les parents vous dressent, les copains se moquent de vous si vous n’êtes pas conforme. Le monde est une jungle où il faut se battre, où chacun est seul et choisit ses compagnons.

En 1963, deux condamnés s’échappent du pénitencier d’Huntsville au Texas. Butch (Kevin Costner) est le plus intelligent et le moins pourri, Terry (Keith Szarabajka) le plus violent, bête et égoïste. Ils prennent en otage un employé revenu chercher du travail le soir avec sa grosse bagnole ; c’est probablement Terry qui le tue et le fourre dans le coffre. Les deux s’approprient ses vêtements pour ressembler à tout le monde. Pour chercher une nouvelle voiture, qui sera moins recherchée au matin, les deux arpentent une rue résidentielle à la recherche d’une Ford. Terry avise une femme en train de cuisiner le petit-déjeuner (Jennifer Griffin), tous rideaux ouverts, dans la nuit encore sombre à cette période d’Halloween. Il s’invite dans la maison et empoigne la femelle, dans l’intention d’assouvir sa frustration.

C’est alors que surgit le fils de 8 ans, Philip (T.J. Lowther – 7 ans au tournage), que Terry renvoie d’une baffe au sol. C’en est trop pour Butch : il abat la crosse du pistolet pris à l’employé pénitentiaire sur la tête de son comparse qu’il n’aime pas. On ne touche pas aux femmes, elles ne sont pas des putes ; on ne bat pas un enfant, c’est lâcheté.

Ces prémisses donnent le ton du film. Les voisins réveillés, les deux fuient en emportant Philip en otage, vêtu d’un haut de pyjama et d’un slip blanc. Terry est furieux, excité, la chemise ouverte, la grande gueule. Il tape à nouveau Philip sur la tête, par agacement. Butch devrait se séparer de ce partenaire encombrant mais il doit d’abord trouver une voiture moins repérable. Dans une station-service de péquenot, au bout de nulle part (sans même le téléphone), il achète des sodas, des cigarettes et des chewing-gum (tous les plaisirs commerciaux yankees des années soixante). Pour jouer, il demande à Philip de pointer le pistolet sur Terry comme dans les films et de presser la détente s’il fait un geste. Le petit garçon n’en mène pas large mais s’investit de cette responsabilité, l’arme trop lourde tremblant un peu dans ses mains. Terry parvient à le circonvenir, sans trop de mal, en lui demandant de voir sa bite qu’il trouve riquiqui ; il s’empare de l’arme – mais Butch a pris la précaution de la vider de ses balles. Comme Philip s’enfuit dans les maïs, Terry le traque, avide de lui faire passer un mauvais quart d’heure (viol et meurtre, faute d’avoir eu la mère ?). Mais il tombe sur Butch, revenu des courses, qui a vu la porte de la voiture ouverte et du mouvement dans les maïs. Il descend Terry sans aucun scrupule.

Commence alors une fuite à deux, Philip, surnommé Buzz, étant instauré compagnon de cavale jusqu’en Alaska, où une carte postale envoyée jadis par le père de Butch l’a toujours fait rêver : la nature sauvage, le Wild des pionniers, une nouvelle vie lavée de l’ancienne dans un monde neuf. Sauf que l’Alaska est à 3000 km du Texas et que toutes les polices sont à la recherche des évadés. La quête est tragique car perdue d’avance, mais le chemin est beau.

Car Butch, élevé dans un bordel, a très peu connu son père, engagé dans des vols et cambriolages et souvent en prison, comme l’apprend l’envoyée du gouverneur (Laura Derr) au shérif Red (Clint Eastwood), récitant ses « dossiers ». Philip a un père « en voyage », ce qui veut dire parti, traduit Butch. Elevé par sa mère avec ses deux sœurs dans l’austérité des Témoins de Jéhovah pour lesquels toute fête est bannie comme toute sucrerie, il n’a pu se déguiser et courir les rues lors d’Halloween la veille, à l’inverse de ses copains qui ont lancé des fruits pourris sur sa fenêtre. Il ne connait la barbe à papa que par ouï-dire et n’a vue les montagnes russes de la fête foraine qu’en photo. Les deux font la paire, Butch en père de substitution qui initie au monde réel et Philip en fils aidant. Même si Butch refuse d’endosser la responsabilité d’un « fils », Philip s’obstine à l’aimer pour papa : en témoigne la scène où le garçon prend la main de l’adulte, qui la lâche ; la reprend, est rejeté – et la reprend une troisième fois (chiffre symbolique de la Bible) pour être enfin accepté.

Butch, après avoir changé de voiture pour une grosse Ford jaune prise à un fermier et dont Philip envoyé en reconnaissance « comme un Indien » a repéré les clés sur le tableau de bord et la radio, s’arrête dans une petite ville pour acheter des vêtements décents à Philip, et celui-ci en profite pour dérober un déguisement de Kasper le fantôme, dont il rêve pour Halloween. « Voler, c’est mal ; mais quand tu n’as pas d’argent, il peut y avoir une exception », déclare sentencieusement Butch à Philip dans la voiture. Des flics locaux ont repéré la voiture recherchée mais, inexpérimentés et balourds comme il se doit, se voient défoncer leurs voitures et assistent impuissants à la fuite de la Ford. Pendant ce temps, le shérif et sa profileuse ont emprunté au gouverneur une caravane de propagande destinée au lendemain, que le chauffeur envoie dans le décor en une scène burlesque qui sert à détendre l’atmosphère.

Plus loin, une famille qui pique-nique sous les arbres attire le regard du couple père-fils récent : voilà peut-être qui ressemble à un monde parfait. Après une scène comique où Butch arrête la voiture en côte pour aller observer la sortie de route (et aperçoit les flics qui contrôlent les voitures), où Philipe heurte du coude le levier de prise et où la Ford part en marche arrière et passe au ras de la station-wagon de la famille, où le petit garçon, sur les conseils de Butch, parvient à appuyer des deux pieds sur la pédale de frein, les deux se retrouvent dans la voiture de la famille, délaissant la Ford « à faire réparer ». Ils passent le barrage de flics sans problème, Philip dans les bras de Butch, sans présenter le moins du monde l’image d’un otage terrifié. Ils auraient bien continué avec ces gens aimables, mais la mère comme le père s’énervent sur leurs deux enfants qui ont renversé du soda sur les sièges de la voiture neuve. Une gifle part. C’en est trop pour Butch, qui décide d’arrêter là. Sauf qu’il laisse la famille et les bagages au bord de la route et « emprunte » la voiture. On ne bat pas les enfants – même si, dans les années soixante, c’était très courant.

Même chose le lendemain, après avoir passé la nuit dans la voiture planquée dans un champ de maïs. Réveillés par le fermier noir (John M. Jackson) qui moissonne la nuit pour le propriétaire « parce qu’il fait moins chaud », ils sont invités à venir dormir chez lui, encore une fois très aimablement. Le fermier a sa femme et son petit-fils de 6 ans à la maison et tout se passe bien, familialement, avec jeux et danse sur un vieux disque. Mais le monde n’est décidément jamais parfait. Le grand-père gifle le petit-fils qui voulait encore jouer avec Butch, alors que la radio a donné le signalement de l’évadé et de son otage de 8 ans.

Butch menace de son pistolet le fermier, demande à Philip d’aller chercher dans la voiture la corde qu’il a acheté, et ligote la famille après avoir exigé que le grand-père déclare à son petit-fils qu’il l’aime. Et avec conviction : la parole fait advenir, sur le modèle de Dieu lorsqu’il créa le monde. Dire à quelqu’un qu’on l’aime, avec tout son cœur, fait qu’on l’aime, même s’il est imparfait.

Mais Philip, qui sursaute à tout geste de violence, ne supporte pas les menaces de Butch envers ceux qui les ont accueillis. La scène est longue et intense, mais nécessaire pour expliquer le geste qu’aura Philip. Il s’aperçoit que Butch n’est pas un enfant de chœur et qu’il est capable de transgresser beaucoup d’interdits (Butch est l’abréviation de boucher). Sur l’exemple qu’il lui a donné avec Terry, il pointe le pistolet laissé à terre sur lui et, sur un geste de trop, tire. Puis il s’enfuit au-dehors, prenant la précaution d’enlever les clés de la voiture du tableau de bord et de jeter le pistolet dans un puits.

C’est désormais la fin. Butch sait que c’en est fini. Il laisse un canif près des otages pour qu’ils se libèrent et part retrouver Philip. Il sait qu’il est allé trop loin et cherche le pardon. Il est gravement blessé à l’aine gauche, il va probablement mourir. La police locale et fédérale est vite prévenue et une horde de flics entoure le pré où il s’est écroulé. Philip, qui a grimpé à un arbre, descend lorsqu’il voit Butch blessé ; il est désolé. Il l’aime, au fond, cet homme qui, ces trois derniers jours, l’a fait sortir de sa routine puritaine. Il porte son costume de Kasper le fantôme, dont il a déchiré le dos en passant sous un barbelé.

La scène finale est pleine d’émotion, le shérif Red – qui en fait trop dans le genre « revenu de tout » – aidé de la profileuse du gouverneur (Laura Derr) – qui ne sert pas à grand-chose, sinon de faire-valoir à Red et de manifeste féministe – sont en faveur de la négociation pour laisser une chance de rédemption ; le FBI et son tireur d’élite « qui fait son boulot » et qui « aime ça » sont d’un autre avis. Malgré sa mère arrivée en hélicoptère, à qui Butch fait jurer par haut-parleur d’emmener Philip sur les montagnes russes et de l’autoriser à manger des sucreries, le petit garçon ne veut pas le quitter, toujours très expressif du visage et de la bouche. Malgré le sang qui le macule, il le serre dans ses bras ; il sait qu’il ne le reverra qu’au paradis, s’il existe.

Je vous laisse découvrir comment tout cela finit mais, sans nul doute, nous ne vivons pas dans un monde parfait – surtout au Texas.

DVD Un monde parfait, Clint Eastwood, 1993, avec Kevin Costner, Clint Eastwood, Laura Derr, T.J. Lowther, Warner Bros 2011, 2h13, standard €9.49 blu-ray €11.80

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Massacre à la tronçonneuse

massacre a la tronconneuse dvd

La production courante du cinéma américain ne brille pas par son originalité, ni par son intérêt. Elle est faite pour consommer de suite, sans l’emballage du désir, ni la nostalgie du revoir. Ni rêve, ni imagination, mais l’excitation morbide – et unique – d’un instinct. Une fois vu, le produit est usé, bon à jeter tel une capote anglaise. Pourquoi donc interdire aux junkies de se shooter, puisque la pseudo-culture de masse américaine leur sert du film sur le modèle de la seringue jetable ?

L’attrait de ces productions prêtes à consommer est des plus primaires : l’horreur, l’excès, l’imprévu inexorable. La construction en reste au schéma de base : présentation des personnages au quotidien, anesthésie du bonheur tranquille et naïf en famille standard – voiture Ford, maison Levitt, jean Levis et tee-shirt Fruit-of-the-Loom – puis mise en situation par quelque excentricité qui tourne très vite à l’anormal inquiétant, paroxysme et hystérie de rigueur, et final rapide où le Bien se fait souvent avoir. Malgré l’espoir de happy-end ancré au cœur de l’Amérique. Pimentez tout cela d’un brin de sexe, de beaucoup de violence et d’une histoire plate aux images banales – et vous avez le navet-qui-se-vend. Car seule la mise en scène, qui vise au spectaculaire, est au niveau. Or la technique est tout ce qui importe aux incultes.

massacre a la tronconneuse action

Tels sont ces films médiocres pour middle-class désœuvrée en fin de semaine. Fast-food, fast-film, tout est sur le même modèle industriel formaté du vite fait-mal fait. En 1974, le Texan de 28 ans Tobe Hopper fonde avec Massacre à la tronçonneuse le genre consommable du film d’horreur ; il va faire des émules. Le titre est accrocheur, attisant cette fascination malsaine pour la fureur et l’hémoglobine, jouant sur toute la palette du sadomasochisme enfouie en chacun. Une catharsis, bien sûr, mais qui la demande ? Ces pauvres solitaires voués à la masturbation en cabines individuelles pour 1$ alors qu’une fille se trémousse nue derrière la vitre ? Les films défouloirs sont dans le même rapport que la pipe l’est à l’amour partagé : l’effet physique est le même, mais les conséquences psychologiques et la profondeur durable de l’acte n’ont rien à voir !

massacre a la tronconneuse Diora-in-The-Texas-Chainsaw

Le film est vide : vite vu, vite perdu ; on ne le revoit pas car on connait la fin, ce qui se passe pendant n’est que progression technique glauque sans littérature, malgré son prix de la critique au Festival du film fantastique d’Avoriaz en 1976. Cinq jeunes insouciants – typiquement des ‘innocents’ américains – s’enfoncent lors d’un bel été – la saison hédoniste – dans les tréfonds du Texas en minibus, à la recherche de la maison d’enfance de l’une des filles. Retour aux origines… ce qui va prendre un tour macabre. Kirk et Pam se baignent dans un étang, près d’une vieille ferme loin de tout – et le tueur futur s’amuse à les approcher sous l’eau. En quête d’essence – ce sang de l’Amérique – ils vont voir s’ils ne peuvent en acheter à la ferme ; Kirk est massacré à coup de marteau par un primate masqué, Pam est empalée sur un croc de boucher et mise au congélateur ; Jerry, qui les cherche, est assassiné au marteau. Seuls restent deux survivants dans la nuit qui tombe… Franklin est découpé à la tronçonneuse et Sally s’enfuit, seins nus. Slurp ! Sexe et cruauté font bon ménage.

massacre a la tronconneuse cadavre

Inspiré de l’histoire véridique d’Ed Gein, « le boucher du Wisconsin » arrêté en 1957, profanateur de tombes et meurtrier de 33 êtres humains, qui portait un masque de chair et décorait sa maison des restes de ses victimes, le film ne laisse surnager au fond que les obsessions de la société américaine : la peur de la campagne isolée ‘où-l’on-ne-sait-jamais-ce-qui-peut-se-passer’ ; la hantise des pauvres, dégénérés par la solitude, l’endogamie, le puritanisme bigot, la sauvagerie et la mauvaise éducation ; la culpabilité biblique du massacre historique des Indiens natives ; l’hystérie automatique des femelles – sauf si elles font ‘mec’ par féminisme (alors : respect !) ; la normalité ‘innocente’ et désarmée de l’Américain moyen (surtout jeune au teint frais) face au Mal, cette violence gratuite qui viole tous les tabous sociaux, religieux et humains ; l’angoisse devant la machine, pourtant créée par l’homme et que l’homme pervertit, le banal outil utilitaire devenant arme brutale pour crime atroce.

massacre a la tronconneuse hysterie

Le début des années 1970 représentait le pourrissement de l’Amérique et le délitement de ses valeurs ancestrales : jeunesse massacrée au Vietnam, mensonges politiques du Watergate, récents assassinats politiques (John Kennedy, Martin Luther-King), génocide historique des Indiens, chômage dû à la crise du pétrole – tous les cadavres ressortent du placard pour engendrer des monstres et tuer les jeunes vies. Le film rend compte de cette psychologie d’époque.

massacre a la tronconneuse seins nus

Mais il est difficile pour nous Européens d’entrer aujourd’hui dans ce jeu pervers où les bas instincts se défoulent, où la foule se fascine pour le morbide, où le Mal absolu sort vainqueur du pauvre bien – que l’on croit naïvement ambiant. Ce révélateur social yankee ne révèle rien de nous ; ce pour quoi nous l’appelons médiocre. Mais il rapporte des dollars et encore plus de temps de cerveau disponible ! Aujourd’hui les ados, déculturés par toute la génération post-68 adorent. Si ça vous dit…

Massacre à la tronçonneuse, 1974, version restaurée StudioCanal 2004, €19.00

Massacre à la tronçonneuse (remake plus soigné que l’original), blu-ray Metropolitan 2013, €19.71

Catégories : Cinéma, Etats-Unis | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,