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Shooter tireur d’élite d’Antoine Fuqua

Un thriller efficace sur un scénario banal dans la théorie du Complot chère à l’époque. Tiré du livre Point of Impact de Stephen Hunter, il met en scène le Yankee moyen, le sergent Bob Swagger (Mark Wahlberg), en butte aux riches et puissants qui veulent n’être qu’encore plus riches et puissants. Le patriotisme est utilisé comme hochet pour agiter le peuple tandis que la super-élite se goinfre sur le dos de la planète, des gens pauvres et des pays faibles.

Le sergent des marines Bob Lee Swagger est dressé pour tuer au fusil à longue portée  CheyTac M200 Intervention. Il est un expert de son métier, capable d’évaluer le vent, l’hygrométrie et la température pour ajuster sa hausse à plus de mille mètres. Formé à l’excellence par le système, il est sacrifié lors d’une mission clandestine en Éthiopie où la CIA protège des mercenaires yankees chargés de faire le vide (par le massacre) d’un territoire destiné à un oléoduc de pétrole. Demandant une protection aérienne devant la survenue d’une armada ennemie, cela lui est refusé et la liaison est coupée : on ne vous connait plus. Son observateur est tué à ses côtés et lui parvient à s’en sortir et se venge. Le chef de la CIA qui a ordonné de le laisser tomber « disparaît » un mois après.

Le sergent se retire dans les Rocky Mountains (ce refuge du Millénaire) où il vit en solitaire survivaliste avec son chien. Trois ans passent mais il est rattrapé par son dossier. Un certain colonel Isaac Johnson (Danny Glover) – un Noir pour montrer que la corruption n’épargne personne – parvient en puissant 4×4 V8 à accéder à son chalet perdu et lui demande de l’aider – en tant qu’expert – à contrer un attentat prévu contre le président des États-Unis. Swagger, un peu con, ne voit pas le piège pourtant évident : son expertise peut servir sur le terrain à réaliser l’impossible en temps réel, tirer à plus de mille mètres sur une cible protégée par les Services seulement jusqu’à 800 m. Où l’on mesure le grand écart entre la formation experte pointue, délivrée par l’entraînement américain à ses spécialistes, et leur niveau de bêtise. Gros bras, petit cerveau ; tout dans l’action efficace, rien dans la réflexion. Le succès des bataillons français lors de la première guerre du Golfe avait de même surpris les Américains, peu habitués à ce qu’un colonel prenne de l’initiative sur le terrain.

Le président doit prononcer prochainement trois discours dans trois villes et Bob finit par accepter par « patriotisme », bien qu’il n’aime pas spécialement ce président (le tournage a lieu en 2007 et le président est George W. Bush).  Il confie son chien, et explore les trois villes pour cibler le meilleur lieu pour un attentat, livrant tout cuit le meilleur plan aux comploteurs. Ce sera à Philadelphie.

Le fameux jour, Swagger parle tout haut en expert et donne le moment où le tir doit avoir lieu. Les comploteurs sont ravis et tout se passe comme prévu : « on » tire sur le président à la tribune. Sauf que ce n’est pas lui qui est touché mais l’évêque d’Ethiopie à un mètre à sa droite, venu là pour « dénoncer » des faits. Il ne parlera plus et le spectateur saura de quoi il retourne par la suite. Aussitôt, le shérif de la ville, Timmons tire dans le dos sur un Swagger qui ne se méfie pas. Il est touché à l’épaule droite et sur le flanc mais bascule par la fenêtre et réussit à fuir. Il rencontre un agent du FBI sorti de l’école trois semaines plus tôt, Nick Memphis (Michael Peña), lui vole son flingue et sa tire après lui avoir quand même dit ne pas avoir tué le président.

Course-poursuite classique, ruse dans une station de lavage pour échapper à l’hélicoptère de traque, trucs pratiques pour soigner une blessure par le sucre désinfectant, Swagger va trouver la seule personne en qui il a confiance au plus près de là : la fiancée de son coéquipier tué, Sarah, qui voulait devenir infirmière. Il a lui a écrit une longue lettre après le décès de son ami Denis et envoyé des fleurs chaque année. La fille aux seins bien moulés vit seule, hésite à l’aider, alertée par les médias qui dénoncent le sergent comme auteur de l’attentat, ne connait rien au métier d’infirmière, « fantasme de Denis », et manque d’appeler la police. Puis elle se ravise, selon les stéréotypes classiques de l’instinct maternel et de l’obscur désir pour les muscles vigoureux. En bref elle suit ses instructions, va se fournir en magasins et le soigne.

Swagger se remet (un peu vite pour la vraisemblance) et décide de traquer les comploteurs car il sera à jamais recherché s’il ne le fait pas. Cette prédestination est bien dans la mentalité biblique version protestante – et la seule façon de s’en sortir est de se montrer méritant, donc d’agir. Il sauve l’agent du FBI qui commençait à avoir des doutes sur la version officielle et s’intéressait de trop près aux détails de l’attentat : son supérieur lui dit carrément d’attendre le rapport officiel pour rédiger son propre rapport. Encore une fois, le système montre ses contradictions en formant des spécialistes pointus tout en les forçant à ne surtout pas penser par eux-mêmes mais à aveuglément obéir (la bonne recette pour opérer des attentats aux Etats-Unis, le livre que lit Swagger porte justement sur le rapport du 9-11). Comme l’agent du FBI s’y refuse, les comploteurs mettent en scène son suicide et Swagger intervient in extremis, comme il se doit, avec sa spécialité qui est le tir à longue portée. Les deux vont alors remonter la filière. Il y aura d’autres péripéties, Sarah sera enlevée et violée pour faire pression, des tirs fuseront dans tous les sens, beaucoup d’explosions illumineront l’écran, en bref  vous ne vous ennuierez pas.

La fin n’est pas morale – mais efficace : dans la mentalité yankee. Un immonde sénateur (le gros Ned Beatty) qui annonce le cynisme de Trump est derrière tout cela. Il n’obéit qu’aux intérêts de sa caste de prédateurs économiques cupides et déclare, dans son langage inculte propre à ces milieux : « la vérité, c’est ce que moi je décide ». Le procureur reconnait l’innocence de Swagger parce qu’il n’y avait pas de percuteur dans le fusil retrouvé (en bon spécialiste, il le changeait toujours après avoir tiré) et qu’il n’a pas pu être l’arme du crime. Le colonel s’en sort devant la justice et le sénateur aussi – mais le procureur dit que, si la loi l’empêche d’agir, il faudrait pour faire justice en revenir aux pratiques du Far-ouest. Ce propos tombe dans une oreille préparée et Swagger, une fois libéré, fera ce qu’il faut dans un opéra à la Rambo.

Le patriotisme comme opium du peuple est une originalité du film. Malgré son canevas peu vraisemblable (l’assassinat simulé du président pour atteindre la vraie cible) et la stupidité du sergent (« il suffit d’appuyer sur un bouton et je marche »), l’action est bien menée et tient en haleine jusqu’au bout. Avec pour conclusion cet aspect de la mentalité américaine post-11-Septembre : chacun pour soi. Retour à la mentalité « western », la justice n’est que paravent bridé par les lois faites par les politiciens pour protéger les politiciens (et leurs financeurs). A chacun de régler ses problèmes comme au temps du Far-ouest ; par le flingue.

DVD Shooter tireur d’élite, Antoine Fuqua, 2007, avec Mark Wahlberg, Michael, Danny Glover, Kate Mara, Ned Beatty, Paramount Pictures 2007, 2h01, standard €9.99 blu-ray €10.99

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American sniper de Clint Eastwood

Comment renouveler le western ? En le plaquant sur la réalité contemporaine. Les acteurs sont en Irak mais ce sont bien les mêmes cow-boys, la Bible dans une main et le fusil à lunette de l’autre, qui font régner l’ordre sur la planète – au nom de Dieu. Ils sont missionnés pour civiliser les sauvages et éradiquer le Mal.

Ah, le « Mal » ! Il est tout ce qui n’est pas dans la morale américaine, biblique, familiale, patriote, puritaine. Les islamistes ne sont pas une « race » à part mais l’incarnation dans leurs comportements du Mal qui vient du diable. Il ne tiendrait qu’à eux de s’élever au Bien – et devenir américains. D’ailleurs, certains collaborent, conscients que la guerre ne justifie pas tout.

Chris Kyle (joué par Bradley Cooper) a réellement existé et Clint Eastwood chante sa gloire dans un film patriotique qui touchera la fibre populaire et populiste, tiré de de son livre American Sniper : l’autobiographie du sniper le plus redoutable de l’histoire militaire américaine. Mais il opère aussi une réflexion sur ce qu’est être américain. C’est en effet toute une culture qui se bat pour mettre à mort. La télé en continu qui horrifie et sidère en passant en boucle les attentats de Nairobi puis du World Trade Center, rendent fou le citoyen moyen ; la bande dessinée ou le « roman graphique » qui caricature les héros et met en scène les Vengeurs ; l’éducation paternelle rigoriste aux garçons qui veut en « faire des hommes » aptes à se battre et à défendre leur famille depuis tout gamin ; le paroxysme du Texas où ces valeurs viriles, machistes, sûres d’elles-mêmes et dominatrices se donnent libre court dans un individualisme paroxystique fondé sur les armes, la chasse, le rodéo et le body building.

American sniper est l’histoire des quatre Opex (opérations extérieures) effectuées en quelques années par un tireur d’élite des Navy Seals particulièrement doué. Formaté à défendre son petit frère contre les gros méchants, initié à la chasse dès 7 ans par un père dans l’esprit des pionniers, bouleversé par les attentats du 11-Septembre sur le sol même des Etats-Unis, il s’engage dans ce que l’armée propose de plus dur : les commandos marines comme on dit chez nous. Il est calme, rationnel, bien qu’en tension constante ; son devoir est de protéger et il se moque des buts de guerre ou de l’idéologie : éradiquer le Mal lui suffit. Tout est simple, voire simpliste, dans cette démarche. Elle met en scène l’efficacité même du capitalisme : faire son boulot, juste à sa place. L’ordre divin surgira comme une Main invisible de chacun des actes individuels effectués au nom du Bien.

Malgré un début un peu poussif et peu convaincant sur les motivations profondes du gars, le film prend son essor avec les premières actions et captive. Le spectateur ne sait pas au juste pourquoi défendre sa patrie attaquée est supérieur à défendre sa famille en formation – et la femme est là pour ramper de pitié et appeler à « l’Hamour » (Sienna Miller). Ses deux enfants, un garçon et une fille, apparaissent plus comme une propriété que comme des êtres objets d’affection à protéger et aider à grandir. Chris paraît doué d’une belle paire de couilles, plus que son petit frère (Keir O’Donnell) qui s’engage aussi mais crève de peur et ne comprend pas cette guerre, mais Chris semble plus mené par ses hormones que par son cerveau. S’il parle si peu c’est qu’il n’a rien à dire, et s’il n’a rien à dire c’est qu’il ne réfléchit guère. Il est le cow-boy type, le chien de berger de son troupeau, ici sa section de Marines qu’il doit protéger des « traîtres » embusqués.

L’attrait du métier, qu’il fait bien au point de devenir « la Légende » avec 255 ennemis tués à son actif, est doublé d’un duel comme au saloon avec Mustafa (Sammy Sheik), le tireur d’élite syrien quelques années plus tôt sur le podium des jeux olympiques, venu en Irak défendre ses « frères » musulmans (une invention du film pour illustrer la maxime biblique « œil pour œil, dent pour dent »). Des exactions de Saddam Hussein, il n’en est jamais question ; du comportement conquérant et méprisant de l’armée américaine en Irak non plus ; de la stupidité stratégique des généraux aux commandes ou des politiciens ras du front encore moins. Le film est tout entier à la gloire de l’individu, pas des Etats-Unis. Chris est un pionnier en milieu hostile, un cow-boy lâché parmi les nouveaux Indiens basanés et sauvages qui n’hésitent pas à torturer et à bafouer la décence commune.

Ce pourquoi il n’hésite pas à descendre un enfant, « un gamin qui avait à peine quelques poils aux couilles » parce que sa mère lui a passé une grenade (russe) de sous sa burqa et qu’il s’apprêtait à tuer une dizaine de Marines qui s’avançaient pour « sécuriser » le périmètre. Il descendra la mère aussi, puisqu’elle récupère la grenade pour la lancer à son tour. Notons que le vrai Chris Kyle n’a pas tué l’enfant. Tous sont atteints par « le Mal » et les renvoyer dans les Ténèbres extérieures est le devoir moral d’un « croisé de Dieu ». Les ennemis sont de vrais suppôts de Satan, métaphore biblique bien facile qui évite de penser au pourquoi d’une telle résistance au néocolonialisme yankee. Car les adversaires, croyants d’une autre religion tout aussi totalitaire que le puritanisme botté, appellent Chris « le diable de Ramadi ». Chacun a l’Ennemi qu’il peut.

Chris n’est pas une machine mais un homme formaté par sa culture. La guerre lui est une addiction, plus parce qu’il peut révéler sa vraie nature de Protecteur de ses camarades que pour le plaisir de tuer ou l’adrénaline du combat. Mais il est fragile au fond, comme la plupart des Ricains qui reviennent de guerre traumatisés à vie faute de sens réel à leur combat (la Bible n’est qu’un paravent) et par manque de structure psychologique dans une société où tout est trop facile. Le spectateur au fait du métier des armes s’étonnera de voir le tireur d’élite appeler sa femme en plein combat pour lui susurrer des mots doux, complètement ailleurs que dans l’action, déconcentré, psychologiquement vulnérable. La technologie affaiblit parfois plus qu’elle n’aide, car un combat se gagne par le mental, pas par les seules armes.

La fin de Chris Kyle, tué misérablement au stand de tir par un vétéran atteint de stress post-traumatique qu’il essayait de soigner par les armes, montre combien cet « héroïsme » culturel est vain – et combien « les armes » sont mortelles, malgré le lobby puissant (et principalement texan) de la National Rifle Association. La patrie n’est pas reconnaissante, la famille est laisse à elle-même, l’individu est seul face à son destin.

DVD American sniper, Clint Eastwood, 2014, avec Bradley Cooper, Sienna Miller, Kyle Gallner, Ben Reed, Elise Robertson, Warner Bros 2015, 2h13, standard €6.99 blu-ray €8.46

Chris Kyle, American sniper: L’autobiographie du sniper le plus redoutable de l’histoire militaire américaine, Nimrod 2015, 350 pages, €21.00  

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