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Daniel Kahneman, Système 1 / Système 2

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Malgré un titre peu attrayant et une traduction plus qu’approximative, cet ouvrage mérite d’être lu et relu : il traite de tous les biais de notre façon de penser, de toutes les distorsions de la réalité effectuées malgré nous, dans notre cerveau. Daniel Kahneman est israélo-américain. Juif né en Palestine en 1934, il cite souvent ses expériences de psychologie effectuées lors de son service militaire dans Tsahal. Du judaïsme il a cette curiosité qui ne peut tenir en place, le goût de poser sans cesse des questions et l’entregent pour s’associer des collaborateurs ou des amis.

A 77 ans, le prend un besoin pressant de faire la synthèse de ses innombrables travaux et expériences de psychologie appliquée. Il est l’un des rares personnages à avoir obtenu le prix de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel, attribué à l’économie… sans être le moins du monde économiste. Mais, contrairement à son traducteur français dans ce livre, lui sait ce qu’est la matière économique et ne traduit pas « wealth » par santé mais bel et bien par « fortune » ! Pédagogue, il imagine deux systèmes de la pensée comme deux acteurs jouant chacun leur rôle : Système 1 et Système 2.

Il écrit tout un tableau page 131 pour dire ce qu’est le Système 1 : une façon de penser archaïque mais bien utile, approximative et globale mais rapide. Système 1 est né dans la savane, lorsque l’humain fragile et nu devait se garder de tous les dangers. Il fonctionne automatiquement et vite, créant un schéma cohérent d’idées issues de la mémoire associative. Il déduit et invente des causes, de belles histoires émotionnelles, pour produire une série d’évaluations primaires attachées à des normes et des prototypes. Il est intuitif par accumulation d’expériences, mais peureux : il est plus sensible aux changements qu’aux états et surestime les faibles probabilités, réagissant plus fort aux pertes qu’aux gains. Convenablement recadré et contrôlé par Système 2, il est efficace et permet de penser à autre chose en accomplissant des procédures automatiques (comme marcher, conduire, veiller, opérer). « Il produit des impressions, des sentiments et des inclinations qui, quand ils sont approuvés par le Système 2, deviennent des convictions, des attitudes et des conventions » p.131.

Le Système 2 est la raison appliquée à un problème : il est concentration des facultés pour résoudre un cas, faire un choix, décider d’une action. Mais Système 2 est paresseux et, s’il n’est pas obligé par une cause extérieure, laisse volontiers faire les approximations de Système 1, qui suffit à la survie en général. « Biais prévisibles et illusions cognitives comme l’ancrage, les prédictions non régressives, l’excès de confiance, et bien d’autres » p.501 limitent Système 1. Mais quand Système 1 est bien utilisé, il est très efficace car intuitif, il va directement au but sans passer par les calculs fastidieux. « L’acquisition de compétences nécessite un environnement régulier, la possibilité de s’entraîner, et un retour sans équivoque sur l’adéquation des pensées et des actions. Quand ces conditions sont remplies, la compétence finit par se développer et les jugements intuitifs et les choix qui viennent rapidement à l’esprit seront pour la plupart adaptés. Tout cela est l’œuvre du Système 1, et se produit donc automatiquement et vite » p.501. Les pilotes de chasse, les médecins, les soldats, les traders – et en général tous les bons professionnels – ont développé cette « intuition » qui n’est qu’une expérience bien assimilée, devenue réflexe après réflexion.

Le mérite de Daniel Kahneman est de faire passer ces descriptions par des histoires édifiantes, tirées de sa pratique personnelle et des jeux de rôle expérimentés dans ses enquêtes et celles de ses collègues. Ses 5 parties, 38 chapitres et 555 pages fourmillent d’anecdotes révélatrices de biais et d’illusions. Il donne aussi les antidotes, dont le principal est quand même de réfléchir avant d’agir, de calculer avant de se précipiter, de prendre le temps d’examiner avant de décider. Car « la machine à tirer des conclusions hâtives » est en nous, qui fait souvent que « les causes écrasent les statistiques » et que l’on régresse trop vers la moyenne, dans une « illusion de compréhension », une « illusion de validité », un excès de confiance en son expertise et tant d’autres choses.

Ce livre est gros, mais facile à lire. Évitez de le faire en une seule fois tant il est dense, mais vous sortirez moins idiot après l’avoir lu. Ces observations sont applicables dans tous les métiers et dans la vie courante. Surtout lorsqu’il y a des enjeux importants. En finance, par exemple, mais aussi dans l’expertise : être trop sûr de soi n’est jamais une bonne chose, tant de biais et d’illusions nous instrumentent sans que nous le sachions… En économie surtout ! Car l’homo oeconomicus, censé suivre son intérêt rationnel, n’existe décidément pas dans la réalité.

Daniel Kahneman, Système 1 / système 2 – les deux vitesses de la pensée (Thinking, Fast and Slow), 2011, Flammarion 2013, 555 pages, €25.00

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Clément Rosset, Le monde et ses remèdes

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Il y a 50 ans, dans l’indifférence générale toute acquise à la morale sartrienne et à l’engagement à gauche pour les pires dictatures du siècle, paraissait un petit ouvrage sur l’autre versant de la philosophie : non pas celui de l’Être ni de la Morale, mais celui des phénomènes et du tragique. Sartre est aujourd’hui un cuistre oublié (et dire que j’ai cru un temps à son sophisme de « liberté » !) ; Rosset revit, éminemment actuel et d’une langue limpide.

« Notre principal dessein ici sera de comprendre en profondeur le ressort caché des différentes démarches morales, en dégageant ce qui nous en paraît le fondement le plus éclairant: l’incapacité où elles sont, même sur le plan purement intellectuel, de réussir à penser le donné » (Avant-propos). Démystifier moralisme et romantisme, ces plaies de toute croyance, y compris laïque, surtout en France et particulièrement à gauche. Le « donné » est ce qui est, les événements échappant à toute raison, à toute causalité. Le monde est la totalité des faits, non des choses, avait coutume de dire Wittgenstein, philosophe logicien. Les faits sont ce qui survient, au hasard et nécessaire, mais sans raison et sans but.

Deux parties dans cette démonstration : la tragédie du réel et la tentation morale. Dans cette dernière, la plus importante, l’angoisse du monde muet à laquelle répond l’interprétation morale, puis les philtres d’oubli que sont la liberté, la sincérité objective, le désapprentissage du réel, le divertissement (au sens de Pascal) et le sacrilège (de mettre en cause cette illusion morale). Suit une brève note sur le romantisme, dans laquelle il est montré combien le temps qui fuit, la brume floue des paysages et le chatoiement des passions engendrent une angoisse du temps, appelant les mondes clos de fixité que sont l’enfance, la thébaïde, l’île déserte, la forêt antique et ainsi de suite.

Le réel est – la réalité sans cause est tragique. « Ce qui condamne la liberté humaine n’est pas une nécessité qui viendrait nous contraindre suivant un schéma déterministe, à la façon dont s’enchaînent les phénomènes naturels (…) mais la seule nécessité de ce qui est, de ce que nous sommes, de cette existence antérieure à toute causalité et tout déterminisme » p.19. Clément Rosset va dans la littérature, cet inépuisable réservoir de caractères humains, pour démontrer ce donné sans illusion : Phèdre, Pons, Bardamu, Scapin, Tartuffe, Orgon, Hamlet.

La passion, chez Phèdre, est « la tragédie de l’enchaînement et du destin aveugle » qui « nous renvoie directement à l’intuition du donné sans raisons et, par là-même, à l’intuition générale de l’être » p.28. Chez Balzac, « si Mme Cibot est méchante, c’est seulement pour Pons, lequel Pons est un ingrat, du point de vue de Mme Cibot (…) Il n’y a pas de méchanceté qui tienne, ni aucune ‘qualité’, ni aucun défaut. Toute représentation ‘morale’ est ainsi ruinée : le monde est trop grand, le dynamisme illogique des passions humaines emporte tout. Le point de vue moral est passion lui-même : il revient en somme à porter à l’absolu une vision particulière (…) Il est la croyance en un point de repère fixe » p.32.

Les moralistes veulent reconstruire le monde à leur gré, en voilant de pudique illusion ce qui a produit réellement la crise. « Une ville est-elle rasée par un bombardement, l’homme moral en dénonce l’injustice » p.42. Sans se poser la question des faits : où ? quand ? comment ? pourquoi ? que peut-on faire concrètement ? « S’il est une vertu réelle, ce serait le courage propre à la lucidité. Encore ce courage n’est-il pas une vertu morale, mais bien plutôt une sorte de ‘grâce’, puisqu’il participe lui aussi du donné déjà, étant un fait de caractère sur lequel il serait vain d’épiloguer » p.43.

La morale est une démission face à la réalité et un refus du principe même d’existence au profit d’un monde d’illusion, confortable et sectaire, mais faux. « Le sentiment moral originaire est une angoisse devant le donné » p.50. Le silence du monde réclame d’urgence la glose pour « expliquer » l’inexplicable. Le moraliste ne peut simplement observer, laisser être les faits ; il lui faut en donner le sens, en trouver les causes, les relier à une grande construction de l’univers et du destin. « Nul doute que soit bien caractéristique de l’attitude morale cette étrange faculté à s’indigner, cette aptitude à être scandalisé, cette sorte de refus normatif en présence de tel événement ou de telle situation » p.56. Ce que l’on ne voudrait pas, on le refuse, comme si l’insignifiant individu avait pleins pouvoirs sur le monde et ses lois physiques. « Il est très caractéristique du sentiment de scandale que l’action scandaleuse soit comme une injure personnelle faite à ceux qui s’indignent » p.57. Ils n’ont pas encore admis que des événements soient.

D’où « cette étrange démarche, caractéristique de la morale, je veux dire ce droit qu’elle s’attribue en vertu duquel elle s’estime fondée à nier n’importe quoi, quelles que soient sa réalité et son existence, dès le moment que cette réalité ne lui ‘satisfait’ pas l’esprit » p.62. La perception morale de l’être humain considère non pas l’être qu’il est mais l’obscur ‘projet’ qui lui donnerait un sens (fils de Dieu, membre du peuple élu, vecteur de l’Histoire, hériter de la Résistance, sauveur de l’humanité…). Nietzsche, cité par Rosset : « faire du fait un effet, et de cet effet un être ». L’indignez-vous récent en est l’illustration.

« De ce souci de tout ‘signifier’ procède cette habitude qui consiste à ramener systématiquement les êtres et les idées qui vous échappent à des catégories connues » p.64 : salauds pour Sartre, étiquette de droite pour les socialistes bobos, sionistes pour les gauchistes victimaires. « Tout ce qui sort du schéma tant intellectuel que moral dans le cadre duquel ils ‘comprennent’ (…) l’existence est nul, non avenu, de mauvaise foi, inspiré par des intérêts économiques, égoïstes ou subversifs » p.69. Ainsi Tartuffe ramène-t-il toutes les interrogations à la gloire de Dieu. Après Marx, Nietzsche et Freud, comment peut-on croire aux grands sentiments ? La sublimation, le transfert, la bonne conscience font des dupes. « Tartuffe est comme un sosie qui hante toutes les ‘bonnes consciences’ » p.75, les vertueux, les indignés démagogues. « L’important n’étant pas que les scandales cessent, mais que les bons sentiments demeurent » p.141.

L’oubli du vrai trop blessant est le ressort de toutes les croyances. « Cette révolte première devant le donné est donc un instinct commun à toutes les formes de moralisme, que ce soit celui de Caton, de Cicéron, du christianisme, du libéralisme, de l’existentialisme, le d’Islam ou de Bouddha – si nous en oublions pardonnez-nous » p.90. La morale est de mettre un rempart de mots et de concepts entre la pensée et le réel, refus de voir les gens tout nu et les faits tels qu’ils sont, d’accepter la situation pour faire avec.

Ainsi la liberté : « il s’agit, coûte que coûte, de maintenir la distance entre le soi et le donné » p.96. Malgré le flou des diverses conceptions de la liberté, il s’agit d’un « besoin affectif », toujours « compromis entre ce qui est et ce qu’on voudrait voir être » p.96. D’où « le verbalisme frivole » d’un Sartre par exemple, qui n’hésite pas à jargonner pour enfumer le lecteur qu’il est nécessaire « d’être l’être qui est comme être dont l’être est en question dans son être » (L’Être et le néant p.642, cité p.99).

Ainsi la sincérité, l’équité, l’objectivité, mythes qui coïncident « le plus souvent avec une complaisance inconsciente pour la veulerie et le mensonge » p.102. Exemple ce prof qui remonte les notes des cancres et rabaisse celles des bons par souci de « justice » ! Il s’agit de se laver de la faute originelle de juger et, surtout, de refuser la moindre responsabilité dans l’inégalité des candidats. « Cette démission intervient sur un double plan : refus d’assumer, d’une part, les inévitables risques d’erreur propres à tous les examens, lesquels sont injustes par définition et par nécessité – refus d’assumer, d’autre part, les différences de savoir entre des candidats qui du point de vue moral sont tous égaux » p.104.

Duperie et mensonge qui servent la bonne conscience, pas la « justice » ni même « l’honnêteté » intellectuelle. « Car au fond le souci d’honnêteté ne se traduit pas par un regard lucide sur ce qui est, mais exprime tout au contraire une certaine manière de regarder qui finit par devenir indifférente à ce qu’elle voit » p.104. L’égalité est artificielle, assurée par le regard non pas neutre ni objectif, mais indifférencié. « Puisqu’on ne pouvait faire que les choses qu’on voit soient identiques, on a mis au point une certaine manière identique de voir les choses » p.104. L’idée juste de relativité s’égare dans le dogme de l’équivalence : tout vaut tout (et réciproquement).

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Ainsi est-il enjoint par les moralistes de désapprendre le réel : « Face à une réalité quelconque [l’attitude morale] cherchera toujours on ne sait quel droit, quel mérite, quelle responsabilité, au lieu de s’en remettre au fait lui-même, et d’en répondre » p.116. Désapprendre le réel est avant tout désapprendre la souffrance : au lieu d’apprendre à encaisser les coups durs, « la morale enseigne à les renvoyer à un expéditeur » p.129 : bouc émissaire, démon ou même sa propre culpabilité. Tout malheur veut une cause et Rousseau en est la pitoyable caricature (p.131). Rousseau qui a inspiré bien plus que Montesquieu ou Diderot notre Révolution française, la tirant du côté de l’envie, du complot et de la fusionnelle volonté générale (traduite par quelques-uns et exécutée par un nombre encore plus restreint) – pour notre malheur politique.

« Résumons le mécanisme de l’appréhension du réel pour l’homme moral : pour commencer, il rejette l’être en bloc, puis refabrique un monde ordonné selon ses vues, entièrement privé de contacts avec la réalité, mais peu lui importe ; car c’est là qu’il entend vivre, là et non ailleurs » p.120. Que l’on pense aux sectes islamistes ou au parti socialiste, il s’agit toujours de nier le vrai monde au profit d’un monde repeint de moralisme, où tout est jugé selon les valeurs de la secte qui veut imposer aux autres ses fantasmes comme ses névroses. « Au fond, dit Clément Rosset, je leur reproche avant tout d’ignorer, sous couleurs de préoccupations morales, la responsabilité la plus difficile mais aussi la plus indispensable, savoir la prise en charge de ce qui est et de ce qu’on est » 135.

Un grand petit livre. A lire parce qu’inactuel – donc en plein dans notre actualité !

Clément Rosset, Le monde et ses remèdes, 1964, PUF, 169 pages, réédition 2000, €15.50

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Racisme, injure à la mode – mais au-delà du mot ?

Nier scientifiquement les races n’est pas le problème, la dignité humaine est question de droit, pas de biologie. Se croire supérieur est remis en cause par l’histoire même. Seuls les échanges permettent d’avancer – à condition d’être ouvert, donc capable d’être soi, bien formé par le système scolaire et la société. Or l’idéologie antiraciste est devenue un politiquement correct qui conforte l’immobilisme et ne veut rien connaître du ressentiment des petits Blancs. Elle est la bonne excuse des gens de gauche pour surtout ne rien changer aux maux de la société. Pour vivre ensemble en bonne intelligence, il faut plutôt conforter transparence et démocratie : c’est de la politique, ni de la science, ni de la morale.

1/ Les races humaines n’existent pas pour la biologie moléculaire qui ne considère que les gènes ; pas plus pour la génétique des populations qui fait des « races » des fréquences statistiques en perpétuel changement. Mais les classifications faites par chacun pour parler des autres ne sauraient se réduire au réductionnisme moléculaire. La science peut nous dire comment est fait le monde ; elle ne nous dit rien sur la façon de nous conduire. Ce qui est en question dans la société n’est pas la différence entre minorités visibles, mais l’égalité des droits et devoirs en dignité et comme citoyens. Les rapports sociaux sont infiniment plus importants dans la vie de tous les jours que les classements en fonction des peaux, des sangs et des gènes. L’égalité des droits ne doit rien à la biologie ; la politique n’est pas, chez nous, une biopolitique. En démocratie, les assistés imbéciles ont les mêmes droits que les géniaux inventeurs et nul ne peut savoir si l’un est plus « utile » à la société que l’autre car ni le génie ni la bêtise ne se transmettent par les gènes, seulement par l’éducation, la culture et le milieu historique. Nul être humain ne se réduit à un ensemble de caractéristiques objectives, mesurables, scientifiques. Le sujet ne saurait être un objet.

Nous ne vivons pas chaque jour dans une population de gènes, nous vivons dans une population d’humains. Claude Lévi-Strauss le disait déjà dans Race et histoire (1951) : il ne faut pas confondre les caractéristiques biologiques et les productions sociales et culturelles. Certains médicaments, comme le vasodilatateur BiDil sont efficaces seulement chez les populations d’origine africaine – c’est un fait d’expérience. Mais reconnaître ce fait n’est pas de l’ethnocentrisme, qui consiste à rejeter tout ce qui ne correspond pas à notre norme. Ni de la xénophobie, qui consiste à faire de l’étranger (à la famille, au village, à la région, à la nation, à la race) un bouc émissaire de tout ce qui ne va pas dans notre société. Comme les Grecs disaient « barbares » tous les non-Grecs – forcément non-« civilisés ». Les ados aujourd’hui « niquent » ou tabassent tous ceux qui ne sont pas comme eux (photo) : où est la différence ?

Elle est dans la culture : quand Alexandre a vaincu les Perses, il a bien vu que la civilisation n’était pas seulement grecque. Et de cette fécondation croisée est née la grande bibliothèque d’Alexandrie – progrès – avant son incendie par les sectaires chrétiens, puis son éradication totale par l’islam intolérant.

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2/ L’évolutionnisme biologique formulé par Darwin est fondé sur l’observation des espèces, mais le « faux évolutionnisme », selon Lévi-Strauss, est fondé sur l’apparente continuité historique qui aurait fait se succéder les civilisations dans un Progrès linéaire. Or le progrès n’est jamais linéaire : mille ans avant Jésus, on croyait la terre ronde ; mille ans après, on la croyait plate… Les civilisations stables dans la durée n’en sont pas moins subtiles et en évolution, même si leur histoire – tout aussi longue que la nôtre – présente peu de changements apparents. Les civilisations à la même époque se juxtaposent et échangent des marchandises, des idées et des hommes ; elles se combattent ou s’allient. La Renaissance se caractérise par la rencontre des cultures grecque, romaine, arabe, orthodoxe avec la culture européenne ; le jazz, le blues, viennent du melting-pot américain par le rythme africain et les vieilles chansons de marche françaises. Seule la puissance fait qu’une civilisation s’impose provisoirement, mais la puissance est sans cesse remise en cause : le Royaume-Uni régnait sur le monde en 1914 ; il a cédé le pas aux États-Unis dans les années 1930 ; ceux-ci vont probablement céder le pas à la Chine d’ici la fin du siècle.

Pour Lévi-Strauss, les sociétés qui connaissent le plus d’échanges ont pu cumuler le plus les idées, les capitaux et les innovations. Ce que montrent aussi l’historien Fernand Braudel et les économistes Joseph Schumpeter, Nicolaï Kondratiev et Immanuel Wallerstein. Chaque grappe d’innovations engendre de nouveaux métiers qui rebattent les distinctions sociales. La globalisation, au lieu d’aboutir à une même culture, amène plus de diversité. Elle est le moteur du progrès qui, par ses innovations, produit à son tour une diversité de cultures. A condition d’être ouvert à la nouveauté, et bien formé pour la recevoir. C’est là qu’est le problème…

3/ Être ouvert, c’est avoir une personnalité forgée par le savoir scolaire, mais aussi par les disciplines comme le sport qui forment le caractère. Pour être ouvert aux autres, il faut d’abord être soi. Claude Lévi-Strauss, dans la conférence Race et Culture prononcée à l’UNESCO à Paris en 1971, déclare : « toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs pouvant aller jusqu’à leur refus et même leur négation ». Scandale pour les béni oui-oui du politiquement correct ! Ce n’est pourtant que ce que tous les sages disent à leurs disciples : « Deviens ce que tu es » (temple de Delphes), « trouve ta voie » (Bouddha), « des compagnons, voilà ce que cherche le créateur, et non des cadavres, des troupeaux ou des croyants » (Nietzsche), « vaincre toutes les aliénations de l’homme « (Marx), « tuez le Père » (Freud). Pour être soi même, il faut quitter sa famille, se dresser contre la tradition paternelle, sortir de son milieu. C’est à ce titre seulement que l’on devient adulte et responsable, individu créateur et pas un pion formaté interchangeable. Dire que tout ne vaut pas tout, ce n’est pas être « raciste » ni ingrat, mais déclarer que certaines façons d’être ont à nos yeux plus de valeurs que d’autres. Est-ce que l’école et même la société forment des êtres de caractère et de culture ? La démission du système depuis 1968 et peut-être avant (1940 ?) n’est-elle pas une part du problème ?

Racisme anti blanc Monde 16mars20054/ Créée sous l’égide de l’UNESCO en 1950, l’idéologie antiraciste était destinée à lutter contre les séquelles du nazisme et à affronter l’apartheid qui régnait aussi bien en Afrique du sud qu’aux États-Unis. Mais le politiquement utile est devenu politiquement correct. L’association CRAN s’est créée  sur le critère de la « race » noire – ce qui disqualifie son combat même. L’apartheid a été éradiqué, sauf peut-être entre Israël et Palestine, mais n’empêche nullement des massacres « ethniques » en ex-Yougoslavie, les « génocides » au Rwanda et au Congo, ou autres répressions de « minorités » au Tibet, en Birmanie ou en Irak – sans que l’UNESCO s’en émeuve. Le retour des guerres de religion a remplacé ces derniers temps les guerres raciales. Mais le mécréant est situé par les croyants bien en-dessous de l’humain, comme s’il était d’une autre « race » : donc exploitable, vendable, corvéable à merci. Le lumpen proletariat d’Arabie Saoudite, les chrétiens enlevés et négociés par les sectes islamiques, les Coptes massacrés par les « musulmans en colère » sont autant d’exemples de sous-humanité traitée comme du bétail – dont les « antiracistes » ne disent pas un mot.

En nos pays développés, le tabou sur les minorités visibles, victimes – forcément victimes – fait que l’on ne peut critiquer leurs travers sans être accusé de la rage : le racisme. Pourquoi ne pas dire qu’il y a plus de délinquants d’origine maghrébine dans les prisons françaises que la moyenne ? Pourquoi ne pas dire aussi que de très nombreux étudiants aux noms maghrébins présentent des thèses en économie, finance, mathématique, médecine et autres domaines ? En quoi serait-il injurieux de dire les faits ? Au contraire, la transparence permet seule de remonter aux causes et de tenter des solutions. L’attitude du déni ne sert que l’immobilisme et le fantasme du Complot.

Progressisme de substitution, paravent commode à l’immobilisme du système social, l’idéologie antiraciste remplace la lutte des classes et fait religion pour les laïcs. Le « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » a été engendré la mondialisation et par l’essor des techniques, aboutissant à cette création médiatique : le consommateur aliéné. Nul ne peut plus blasphémer sans être aussitôt moralement condamné par la bonne conscience « de gauche » – forcément de gauche – confite dans le contentement de soi.

Les prolétaires sont d’autant plus racistes que leur privilège de Blancs est bien la seule chose qui les distingue de leurs collègues de couleur, tout aussi exploités et méprisés. Les homophobes sont d’autant plus attachés à leurs privilèges d’hétérosexuels que c’est bien un des seuls dont ils peuvent encore jouir en ces temps de féminisme. Comprendre cela, c’est saisir que « le racisme » n’est pas une conviction profonde mais une réaction d’humilié qui cherche à se distinguer socialement. C’est donc pouvoir agir sur les causes : le chômage, le déclassement, les ghettos périurbains, l’inadaptation scolaire… Tout ce à quoi échappent les bobos confortablement installés dans les CDI par copinage, le statut social par mariage, les centres-villes, les écoles privées. La gauche, par son « indignation » moraliste, se garde bien de concrètement agir. Surveiller et punir est plus paresseux que de se retrousser les manches sur l’emploi, la formation, le logement, les programmes scolaires et la formation des maîtres.

Que veut-on ? L’assimilation au nom du nivellement de toutes les différences ? Ou la juxtaposition en bonne intelligence de communautés fermées sur elles-mêmes ? Ni l’un ni l’autre, me direz-vous peut-être ?…

Donc acceptons les différences, acceptons que l’on parle des différences, acceptons les règles de la bonne intelligence – dont la première consiste à ne pas choquer les autres en public, en agitant des bananes ou en arborant un niqab.

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Montaigne, Flaubert et l’engagement

J’ai abordé Montaigne au collège, mais cela m’ennuyait. Le discours scolaire et les « devoirs » selon la rhétorique n’engagent pas à aimer. Ce n’est que bien plus tard, par la grâce du service public, que Montaigne a pu m’intéresser. C’était en 1992 je crois, l’antenne de France-Culture laissait quatre ou cinq minutes chaque matin au philosophe André Comte-Sponville pour commenter Montaigne. Il parlait enlevé, sans les scories pédantes de la langue du 16ème et débarrassé du laborieux appris. Il montrait Montaigne actuel, en maître de vie, que l’on pouvait lire sans complexe en français moderne.

Je le retrouve chez Flaubert, cité dans sa correspondance : « Je lis du Montaigne maintenant dans mon lit. Je ne connais pas de livre plus calme et qui vous dispose à plus de sérénité. Comme cela est sain et piété ! Si tu en as un chez toi, lis de suite le chapitre de Démocrite et Héraclite. Et médite le dernier paragraphe. Il faut devenir stoïque, quand on vit dans les tristes époques où nous sommes. » (à Louise Colet, 26 avril 1853, Correspondance 2 p.317, Pléiade)

Il s’agit d’un texte court, au chapitre 50 du Livre 1. L’idée est qu’il est sot de s’engager comme si la vérité était claire, alors que nos facultés ne nous permettent jamais qu’une relative ignorance. Mieux vaut réfléchir et débattre, confronter nos points de vue provisoires et avancer ainsi, pas à pas, chacun faisant du mieux qu’il peut. Les engouements de masse sont des pièges à liberté et des inhibiteurs de création parce qu’ils bloquent la connaissance. La sagesse est de les éviter. Le raisonnement se déroule en trois phases :

  1. ceux qui nous promettent de nous faire voir ne le font pas ;
  2. la faculté qui anime l’homme est limitée à soi ;
  3. la sagesse est de ne rien prendre au « sérieux » si l’on veut laisser une chance à l’humanité.

Montaigne, s’appuyant sur l’exemple des Anciens, déclare que « le jugement est un outil à tous sujets. » Si je ne connais rien au sujet, le jugement (la faculté de raison) me permet de sonder, de « tenir à la rive » et de reconnaître « ne pouvoir passer outre ». Si le sujet est vain, le jugement trouvera de quoi l’appuyer. Si le sujet est noble et rebattu, le jugement « fait son jeu à élire la route qui lui semble la meilleure » parmi tous ceux qui l’ont traité. Mais il est sot de croire tout savoir un jour. « Car je ne vois le tout de rien. Ne font pas, ceux qui nous promettent de nous le faire voir. » On ne fait qu’effleurer ou sonder mais l’ignorance reste.

En effet « l’âme » (ce qui anime l’homme), si elle calcule et ordonne, « se fait aussi voir à dresser des parties oisives et amoureuses. » De chaque matière, elle « n’en traite jamais plus d’une à la fois. » Ce sont les limites humaines. « Et la traite non selon elle, mais selon soi. » Le regard est filtrant, il ne voit que ce qu’il veut voir. Il y faut tout l’appareillage de la méthode expérimentale pour s’extirper, et encore pas toujours, de la subjectivité. Le jugement n’a rien d’objectif, surtout dans les matières humaines. « La santé, la conscience, l’autorité, la science, la richesse, la beauté et leurs contraires se dépouillent à l’entrée, et reçoivent de l’âme nouvelle vêture, et de la teinture qu’il lui plaît… » Il faut se rendre à l’évidence : « notre bien et notre mal ne tient qu’à nous » – car des goûts et des couleurs, chacun est juge. « Chaque parcelle, chaque occupation de l’homme l’accuse et le montre également qu’une autre. »

Démocrite trouvait l’humaine condition ridicule : il en riait. Héraclite en avait pitié : il en pleurait. « J’aime mieux la première humeur », dit Montaigne, « parce qu’elle est plus dédaigneuse. » Flaubert est dans ce même état d’esprit, cherchant dans ses œuvres ce « comique ultime » qui ne fait pas rire tant il révèle. Montaigne : « les choses de quoi on se moque, on les estime sans prix. Je ne pense point qu’il y ait tant de malheur en nous qu’il y a de vanité, ni tant de malice comme de sottise… » Rien, au fond, ne mérite d’être pris au sérieux. Il n’y a que les vaniteux qui le font. Avis aux médiatiques qui se pressent à la soupe du pouvoir nouveau. Tant de sérieux, tant de flagornerie chez les petits intellos à ‘Libération‘ et ailleurs…

Flaubert suit Montaigne à la suite de Démocrite. Tous choisissent de vivre « conformément à la discipline d’Hégésias qui disait le sage ne devoir rien faire que pour soi (…) ; et à celle de Théodore, que c’est injustice que le sage se hasarde pour le bien de son pays, et qu’il mette sa sagesse en péril pour des fous. » C’est ce dernier paragraphe que conseille de méditer Flaubert à sa maîtresse. Pour lui, l’artiste doit se garder des passions et bêtises de son temps s’il veut servir l’art. Aujourd’hui, il serait contre les intellectuels engagés – qui limitent la vérité à une croyance politique. Il serait encore plus contre les histrions qui, parce qu’ils « sont » les médias, se croient investis de la mission de nous guider !

Après ce raisonnement en trois points, est-ce à dire qu’il faut récuser tout engagement ?

Non, car il est des causes qui méritent qu’on s’engage : contre l’esclavage, le nazisme, l’exploitation des enfants… Flaubert lui-même s’est engagé toute sa vie à la suite de Voltaire contre les fanatismes (« écrasez l’infâme ! »). Il s’est engagé pour la république en 1848, étant même volontaire un temps dans la garde nationale. Il s’est engagé pour son frère, sa mère, sa nièce, ses amis. Il a relayé la correspondance de Victor Hugo exilé à Jersey et défendu Baudelaire. Mais il préfère les engagements personnels aux causes générales. L’engagement est l’action de se lier ; chez l’artiste ou l’intellectuel, c’est l’attitude de mettre son art au service d’une cause. Or l’artiste, comme le savant ou l’intellectuel, sont des créateurs. Ils doivent observer une certaine distance pour que fleurisse leur talent. Il leur faut rester réfléchi, ne jamais se prendre au sérieux comme Dieu sur terre. L’engagement de parti ou de masse inhibe l’individu, le rend conforme, programmé. On l’a vu de la plupart des artistes « engagés », même les plus talentueux à l’origine : l’ode à Staline d’Aragon ne fut pas son meilleur poème…

Le « sérieux » de la Doctrine ferme toute découverte, immobilise la raison, moutonne avec les moutons. Il ne réalise pas ce pour quoi l’individu est fait – réfléchir par lui-même pour faire fructifier au mieux la graine de talent qui lui est remise à la naissance. C’est par sa sagesse (sa façon de voir) particulière que l’artiste, le savant ou l’intellectuel peuvent apporter le plus aux autres.

Se préserver, c’est servir – et Diogène était sans doute plus exemplaire couché dans son tonneau que Sartre juché sur le sien.

Gustave Flaubert, Correspondance tome 2, Gallimard Pléiade, €57.95

Michel de Montaigne, Les Essais (français moderne par Jean Plattard), Gallimard Quarto, 1355 pages, €28.98

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Exposition Arménie à l’église Saint-Germain des Prés

L’Arménie s’est exposée à l’église catholique. La manifestation est désormais terminée. Saint-Germain des Prés est un vénérable édifice dont l’origine remonte à une abbaye du VIe siècle, sis en plein cœur intello parisien. Elle est face au café des Deux Magots, célèbre aussi parce que quartier général de Verlaine et Rimbaud, avant Breton et ses Surréalistes, puis Sartre et Beauvoir. Dedans : l’Arménie, « foi des montagnes ».

Ce n’est pas par hasard que cette exposition s’est « invitée » en janvier 2012. Le débat sur l’Arménocide a eu lieu, il fallait faire de la propagande.

Il a été tranché par la loi : il est désormais interdit de nier que le massacre turc n’ait pas été un « génocide », autrement dit fini la méthode scientifique au profit du dogme : le politiquement correct. Avec l’Inquisition en embuscade, sur alerte de tout vigilant adepte de l’aide psychologique et les victimaires, professionnels du choqué. Comme l’historien Pétré-Grenouilleau avec les Noirs du CRAN…

L’église arménienne a fait sa pub auprès des « frères » catholiques, accueillie en leur église du quartier le plus bobo de la capitale intello.

Information que ces panneaux ? Non, un marketing savamment agencé.

Éducation que ces données ? Non, propagande unilatérale pour « compenser » ce que l’opinion entend des Turcs à la télé… Pas inintéressant, mais à condition d’être informé des distorsions possibles de l’histoire réécrite par les victimes.

Allez plutôt dans le pays même, les vraies gens valent mieux que tous les histrions qui militent pour des causes, sans aucun souci de l’histoire réelle.

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Hiromi Kawakami, Cette lumière qui vient de la mer

La jeunesse japonaise des années lycées vue par une romancière de Tokyo a un charme délicat. Midori, 17 ans, a dans sa classe un ami musclé Hanada et une copine volontaire Mizue. Lui hésite à s’affirmer, bredouille les réponses, s’étonne de ce qui pose question. A tout, ou presque, il répond « ben, normal ». Il prend les choses telles qu’elles viennent, sans penser. Quand son ami, sa copine, sa mère ou ses profs lui demandent de réfléchir à un quelconque sujet, sa première réaction est « quoi ? hein ? euh… » Ado typique qui ne sait pas encore exister par lui-même, pas adulte sent-il, pas aidé par les parents non plus. Il reste dans cet entre-deux incertain de l’être inachevé qui est sa séduction pour les autres mais un drame pour lui. L’inverse de l’amant de sa mère : « Il n’était ni trop quelque chose ni pas assez, un adulte quoi » p.48.

Laquelle mère ne s’est jamais mariée et vit avec sa propre mère, ce qui est peu courant dans une famille japonaise. L’école, pour faire comme si, invente de ne pas faire écrire une « lettre à son papa » aux élèves du primaire lors de la fête annuelle des pères, pour ne pas gêner l’enfant qui n’en a pas. Midori appelle sa mère Akio et sa grand-mère maman, ce qui n’a rien pour l’aider à y voir clair. D’autant qu’il sait qui est son géniteur, Otori, qui vient souvent à la maison. Pourquoi n’a-t-il pas épousé sa mère pour faire un couple « normal » ? Difficile question, à laquelle l’adulte ne répond que par esquives ; en fait il ne se sentait pas à la hauteur. De quoi mesurer au Japon l’aisance des considérations sexuelles et génitales en même temps que la gêne venue des statuts sociaux. Le gamin parle de sexe avec son père, bande devant son copain, baise sa copine sans complexe. « Quand à moi, j’étais en train de bander. (Pourquoi donc les adolescents ont-ils tendance à bander pour un oui ou pour un non ? » (p.33). Mais le regard des autres sur sa différence d’enfant sans père le gêne, tout comme lorsque Hanada veut s’habiller en fille.

Ce grand garçon robuste de son âge, dont les muscles moulent le tee-shirt, que lui passe-t-il par la tête ? Eh bien une blouse de femme très ample qu’on appelle marinière, qu’il porte « à même la peau » avec une jupe plissée pour aller au lycée. C’est là que l’on mesure à la fois la contrainte sociale (les regards amusés ou méprisants) mais aussi l’extrême tolérance japonaise aux déviances minimes (les profs font pour la plupart comme si tout était normal, les gens dans le métro ne disent rien, au bout d’une matinée « ils étaient habitués »). Tout au plus le professeur principal Kitagâ, qui enseigne la littérature, oriente-t-il son cours sur les haïkus qui évoquent la différence.

Un seul nuage au ciel

Ciel d’hiver nuage d’hiver

Vite estompé moitié de nuage (Nagata Kôi)

Pas de morale, pas de « tu dois », pas de sanctions administratives à la française. Il faut bien que jeunesse se passe. Ce qui importe sont les causes du travestissement, pas l’effet. « Au lieu de s’occuper des enfants, elle ferait mieux de traiter les adultes comme des êtres responsables » (p.29), dit le narrateur. Trop souvent en effet, faire la morale aux autres évite de juger ce qu’on fait soi. Les profs japonais n’ont pas cette attitude de supériorité et de neutralité administrative propre à la France, ils cherchent à comprendre leurs élèves sur un ton raisonnable et les orientent par l’exemple sans vouloir imposer un modèle.

Hanada ressent la japonité, « cet état d’intimité avec les choses » comme une attitude qu’il doit secouer pour devenir lui-même. Ce pourquoi il tente la provocation : « Tu veux dire que ça te déplaît de te fondre dans le monde, et que c’est ce qui t’amène à vouloir porter exprès des habits féminins qui ne te vont pas du tout ? – J’avais saisi entre mes baguettes le dernier ravioli. – Disons que, oui, c’est à peu près ça, a répondu Hanada » p.83. D’ailleurs le travestissement ne lui plaît pas longtemps ; il s’est mis dans la tête de travailler un peu après les cours et reprend son jean et son tee-shirt. Il a seulement la sensation d’avoir « trop chaud aux jambes et aux reins » sans la jupe.

C’est à ce moment que Mizue, qui se cherche elle aussi, demande et redemande à Midori s’il l’aime. Lui ne sait pas quoi dire. Bien sûr il l’aime, enfin pas le grand amour des romans mais en copain, il est bien avec elle, pour la baise aussi, mais il ne va pas en faire un plat. Bref, « normal », quoi. « Pourquoi faut-il se mettre tout d’un coup à aborder des sujets pareils ? Sans crier gare. A sens unique » p.190. Oui, pourquoi ? Cela le panique car il ne sait pas quoi dire de profond, de définitif, d’adulte. Mizue le considère comme « froid » et tente de séduire Hanada. Mais celui-ci – il l’avouera à Midori dans l’intimité – ne bande plus depuis un certain temps, plus vraiment, même pas pour un rien. Est-ce Mizue qui l’a mis dans une situation impossible où il la baiserait bien mais en trahissant son meilleur ami ? Ce n’est qu’après l’aveu (alors qu’il dort aux côtés de Midori blessé) qu’il bande à nouveau comme un âne. Rien ne se passe et personne n’est satisfait, ce qui est la situation perpétuellement instable des adolescents.

Hiromi Kawakami saisit très bien cette période de métamorphose toute en hésitations et tentatives, cette « normalité » qui accepte les choses telles qu’elles viennent mais sont incapables de choisir une voie volontaire, ce décalage permanent entre le monde et soi. Ses 313 pages se lisent avec bonheur tant nous sommes avec légèreté dans le profond. Petites touches, grands effets, on comprend mieux ses propres adolescents après lecture, même s’ils ne sont pas japonais. C’est qu’Hiromi Kawakami parle universel et mérite d’être découverte !

Hiromi Kawakami, Cette lumière qui vient de la mer, 2003, traduction française Élisabeth Suetsugu, éditions Philippe Picquier 2005, 313 pages, €18.53

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