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Socialisme ou dynamisme

« Le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gène, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger ». Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, partie IV chapitre VI, décrit parfaitement les effets du socialisme.

alexis de tocqueville de la democratie en amerique bouquins

Le socialisme jacobin veut enserrer la société tout entière dans les rets du moralisme et du service collectif par une suite de lois, règlements, décrets et directives qui n’ont pour but que d’administrer les choses, sans jamais les créer.

  • Créer, au contraire, est vu avec méfiance, sauf dans la culture si elle célèbre les valeurs de gauche – et dans le sport où la compétition internationale dispense de morale (mais que l’équipe nationale perde et elle est vite traitée de « racaille » – le moralisme renaît aussitôt).
  • Créez une entreprise, vous serez aussitôt taxé, forcé de payer par avance URSSAF, Unedic et charges, obligés à paperasser à l’infini sur les bénéfices, la TVA, les statistiques et ainsi de suite. Créez des emplois, ce sera pire…
  • Créez une association ou un mouvement politique et vous serez approché et subventionné ou rejeté et contrôlé, selon votre seule proximité avec « le socialisme ».

Tout cela est moins vrai à droite, malgré le tropisme autoritaire gaulliste. Les intérêts y sont plus divers, les initiatives plus larges, même en politique. La raison en est probablement que le socialisme, issu comme le communisme du marxisme, est une religion progressiste. Pour Marx, l’histoire des sociétés avance selon des lois « scientifiques » et il faut attendre que les situations mûrissent pour qu’elles adviennent. Les communistes, derrière Lénine, préféraient le coup de force pour chasser le Vieil homme et créer d’un coup la société sans classe peuplée par l’Homme nouveau. Les socialistes, embourgeoisés et plus pusillanimes, ont toujours considéré qu’il valait mieux favoriser le social en attendant l’avenir inéluctable.

Mais l’excès d’égalité étouffe la liberté, « l’égalité hommes-femmes » est une ineptie lorsque la femme veut avorter alors que l’homme veut l’enfant. Le tous semblables exclut l’originalité comme l’initiative (souvenez-vous en classe ou à l’armée !). Le social exaspère – toujours le social – comme si les gens devaient sans cesse être assistés, contrôlés, maternés ! Comme en témoigne Ipsos, les ouvriers en ont plus marre que les bobos, ces fonctionnaires du socialisme, le ventre plein, béats de confort mental devant l’avenir rose.

En économie, concilier socialisme et production pour réduire une dette publique devenue ingérable est difficile ; la tentation est sans cesse de basculer d’un côté ou de l’autre : le dirigisme socialiste ou le libéralisme productiviste. Le grand écart réussi est (pour l’instant) chinois : parti communiste centralisé surpuissant mais initiatives locales et entrepreneuriales larges. François Hollande illustre la difficulté de l’équilibre (qui est pourtant son tempérament) : il a été élu contre son prédécesseur mais applique grosso modo la même politique. Il a été élu à gauche pour faire du socialisme autoritaire jacobin mais s’essaye à une social-démocratie impossible en France du fait de syndicats minuscules parce que trop idéologique. Il effectue enfin son coming out social-libéral après 18 mois d’indécision, de mesures flanquées aussitôt de contre-mesures (la hausse des taxes sur les entreprises mais le CICE), de masques sociétaux pour agiter l’opinion tandis que passent les réformettes économiques (le mariage gay au même moment que le pacte social, la pochade Dieudonné et la réouverture du débat sur l’avortement au moment du tournant annoncé par les vœux).

  • Comment auriez-vous l’envie de créer une entreprise avec les lourdeurs administratives françaises ? Il est tellement plus confortable d’être fonctionnaire.
  • Comment compteriez-vous profiter de votre initiative sous l’œil allumé du fisc qui guette toute « inégalité » de revenus et de patrimoine, l’argent produit étant aussitôt réputé « profit », l’argent sagement accumulé étant réputé « enrichissement en dormant » ? Mieux vaut rester sur le livret A ou l’immobilier (ce pourquoi les prix du logement montent, puisque les actions – placement alternatif – sont découragées par une fiscalité nettement plus forte qu’ailleurs).
  • Mieux vaut aller créer une entreprise, prendre un bon poste ou faire de la recherche à l’étranger, avec de meilleurs moyens, un moindre mépris pour les jeunes et pour ceux qui ne sont pas sortis des Grandes écoles. En étant moins taxé pour des services publics peu différents – mais mieux gérés.

François Hollande a raison de quitter « le socialisme » pour le pragmatisme, comme tous les autres partis de la gauche gouvernementale l’ont fait en Europe. Ce n’est pas l’idéologie qui fait le bonheur des gens – sauf pour les fanatiques. Il est curieux que ces soi-disant « laïcs » soient aussi moralistes du surveiller et punir que les cléricaux catholiques, puritains, juifs ou islamistes. L’humanisme de gauche en Allemagne, Suède, Danemark, Royaume-Uni, Suisse et autres est un guide pour l’action, pas un catalogue de dogmes sur l’étatisme, la morale sociale et la dépense publique. Aucun tabou n’existe, ailleurs qu’en France, lorsqu’il s’agit de produire mieux et de créer des emplois. Comment voudriez-vous que le dynamisme d’un pays renaisse sous cette chape socialiste ?

Mais ne vous en prenez qu’à vous, dit aussitôt Tocqueville, cet analyste incomparable de la mentalité française, qu’il est allé apprécier à l’aune américaine avant de la mesurer à l’Ancien régime. « Il est, en effet, difficile de concevoir comment des hommes qui ont entièrement renoncé à l’habitude de se diriger eux-mêmes pourraient réussir à bien choisir ceux qui doivent les conduire ; et l’on ne fera point croire qu’un gouvernement libéral, énergique et sage, puisse jamais sortir des suffrages d’un peuple de serviteurs ». « Libéral » est pris sous la plume de Tocqueville au sens classique du dictionnaire : « qui aime à donner, favorable à la liberté, les arts libéraux étant enseignés pour libérer de l’ignorance« . Mais le socialisme idéologique s’est efforcé depuis des générations de tordre cette acceptation pour en faire le démon intime à exorciser, « libéral » étant vu comme l’impérialisme capitaliste américain (et juif pour les plus à gauche de la gauche de la gauche – comme les médiatiques aiment à dire pour rester  » de gauche »).

Avouons cependant que Tocqueville avait raison : depuis De Gaulle jusqu’à Hollande, la qualité des présidents de la République en France est allée en se dégradant…

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835, tome 1 et tome 2Garnier-Flammarion 1999, 569 pages et 414 pages, €8.08 et €6.65

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique – Souvenirs – L’Ancien régime et la Révolution, Bouquins Robert Laffont 2012, 1178 pages, €28.98

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Montaigne, Flaubert et l’engagement

J’ai abordé Montaigne au collège, mais cela m’ennuyait. Le discours scolaire et les « devoirs » selon la rhétorique n’engagent pas à aimer. Ce n’est que bien plus tard, par la grâce du service public, que Montaigne a pu m’intéresser. C’était en 1992 je crois, l’antenne de France-Culture laissait quatre ou cinq minutes chaque matin au philosophe André Comte-Sponville pour commenter Montaigne. Il parlait enlevé, sans les scories pédantes de la langue du 16ème et débarrassé du laborieux appris. Il montrait Montaigne actuel, en maître de vie, que l’on pouvait lire sans complexe en français moderne.

Je le retrouve chez Flaubert, cité dans sa correspondance : « Je lis du Montaigne maintenant dans mon lit. Je ne connais pas de livre plus calme et qui vous dispose à plus de sérénité. Comme cela est sain et piété ! Si tu en as un chez toi, lis de suite le chapitre de Démocrite et Héraclite. Et médite le dernier paragraphe. Il faut devenir stoïque, quand on vit dans les tristes époques où nous sommes. » (à Louise Colet, 26 avril 1853, Correspondance 2 p.317, Pléiade)

Il s’agit d’un texte court, au chapitre 50 du Livre 1. L’idée est qu’il est sot de s’engager comme si la vérité était claire, alors que nos facultés ne nous permettent jamais qu’une relative ignorance. Mieux vaut réfléchir et débattre, confronter nos points de vue provisoires et avancer ainsi, pas à pas, chacun faisant du mieux qu’il peut. Les engouements de masse sont des pièges à liberté et des inhibiteurs de création parce qu’ils bloquent la connaissance. La sagesse est de les éviter. Le raisonnement se déroule en trois phases :

  1. ceux qui nous promettent de nous faire voir ne le font pas ;
  2. la faculté qui anime l’homme est limitée à soi ;
  3. la sagesse est de ne rien prendre au « sérieux » si l’on veut laisser une chance à l’humanité.

Montaigne, s’appuyant sur l’exemple des Anciens, déclare que « le jugement est un outil à tous sujets. » Si je ne connais rien au sujet, le jugement (la faculté de raison) me permet de sonder, de « tenir à la rive » et de reconnaître « ne pouvoir passer outre ». Si le sujet est vain, le jugement trouvera de quoi l’appuyer. Si le sujet est noble et rebattu, le jugement « fait son jeu à élire la route qui lui semble la meilleure » parmi tous ceux qui l’ont traité. Mais il est sot de croire tout savoir un jour. « Car je ne vois le tout de rien. Ne font pas, ceux qui nous promettent de nous le faire voir. » On ne fait qu’effleurer ou sonder mais l’ignorance reste.

En effet « l’âme » (ce qui anime l’homme), si elle calcule et ordonne, « se fait aussi voir à dresser des parties oisives et amoureuses. » De chaque matière, elle « n’en traite jamais plus d’une à la fois. » Ce sont les limites humaines. « Et la traite non selon elle, mais selon soi. » Le regard est filtrant, il ne voit que ce qu’il veut voir. Il y faut tout l’appareillage de la méthode expérimentale pour s’extirper, et encore pas toujours, de la subjectivité. Le jugement n’a rien d’objectif, surtout dans les matières humaines. « La santé, la conscience, l’autorité, la science, la richesse, la beauté et leurs contraires se dépouillent à l’entrée, et reçoivent de l’âme nouvelle vêture, et de la teinture qu’il lui plaît… » Il faut se rendre à l’évidence : « notre bien et notre mal ne tient qu’à nous » – car des goûts et des couleurs, chacun est juge. « Chaque parcelle, chaque occupation de l’homme l’accuse et le montre également qu’une autre. »

Démocrite trouvait l’humaine condition ridicule : il en riait. Héraclite en avait pitié : il en pleurait. « J’aime mieux la première humeur », dit Montaigne, « parce qu’elle est plus dédaigneuse. » Flaubert est dans ce même état d’esprit, cherchant dans ses œuvres ce « comique ultime » qui ne fait pas rire tant il révèle. Montaigne : « les choses de quoi on se moque, on les estime sans prix. Je ne pense point qu’il y ait tant de malheur en nous qu’il y a de vanité, ni tant de malice comme de sottise… » Rien, au fond, ne mérite d’être pris au sérieux. Il n’y a que les vaniteux qui le font. Avis aux médiatiques qui se pressent à la soupe du pouvoir nouveau. Tant de sérieux, tant de flagornerie chez les petits intellos à ‘Libération‘ et ailleurs…

Flaubert suit Montaigne à la suite de Démocrite. Tous choisissent de vivre « conformément à la discipline d’Hégésias qui disait le sage ne devoir rien faire que pour soi (…) ; et à celle de Théodore, que c’est injustice que le sage se hasarde pour le bien de son pays, et qu’il mette sa sagesse en péril pour des fous. » C’est ce dernier paragraphe que conseille de méditer Flaubert à sa maîtresse. Pour lui, l’artiste doit se garder des passions et bêtises de son temps s’il veut servir l’art. Aujourd’hui, il serait contre les intellectuels engagés – qui limitent la vérité à une croyance politique. Il serait encore plus contre les histrions qui, parce qu’ils « sont » les médias, se croient investis de la mission de nous guider !

Après ce raisonnement en trois points, est-ce à dire qu’il faut récuser tout engagement ?

Non, car il est des causes qui méritent qu’on s’engage : contre l’esclavage, le nazisme, l’exploitation des enfants… Flaubert lui-même s’est engagé toute sa vie à la suite de Voltaire contre les fanatismes (« écrasez l’infâme ! »). Il s’est engagé pour la république en 1848, étant même volontaire un temps dans la garde nationale. Il s’est engagé pour son frère, sa mère, sa nièce, ses amis. Il a relayé la correspondance de Victor Hugo exilé à Jersey et défendu Baudelaire. Mais il préfère les engagements personnels aux causes générales. L’engagement est l’action de se lier ; chez l’artiste ou l’intellectuel, c’est l’attitude de mettre son art au service d’une cause. Or l’artiste, comme le savant ou l’intellectuel, sont des créateurs. Ils doivent observer une certaine distance pour que fleurisse leur talent. Il leur faut rester réfléchi, ne jamais se prendre au sérieux comme Dieu sur terre. L’engagement de parti ou de masse inhibe l’individu, le rend conforme, programmé. On l’a vu de la plupart des artistes « engagés », même les plus talentueux à l’origine : l’ode à Staline d’Aragon ne fut pas son meilleur poème…

Le « sérieux » de la Doctrine ferme toute découverte, immobilise la raison, moutonne avec les moutons. Il ne réalise pas ce pour quoi l’individu est fait – réfléchir par lui-même pour faire fructifier au mieux la graine de talent qui lui est remise à la naissance. C’est par sa sagesse (sa façon de voir) particulière que l’artiste, le savant ou l’intellectuel peuvent apporter le plus aux autres.

Se préserver, c’est servir – et Diogène était sans doute plus exemplaire couché dans son tonneau que Sartre juché sur le sien.

Gustave Flaubert, Correspondance tome 2, Gallimard Pléiade, €57.95

Michel de Montaigne, Les Essais (français moderne par Jean Plattard), Gallimard Quarto, 1355 pages, €28.98

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Tahar Ben Jelloun, Moha le fou Moha le sage

J’ai retrouvé dans un recoin ce livre daté, témoin des années 1970. Le relire aujourd’hui est édifiant : l’auteur, marocain, quitte son pays pour cause d’arabisation de l’enseignement (déjà !) ; il critique la misère sociale créée par l’affairisme autour du Palais (déjà !) ; il se plonge dans l’univers traditionnel où la femme est esclave et l’enfant garçon livré à lui-même (déjà !). Je suis stupéfait de constater que tout ce qui était DÉJÀ visible dans les années 1970 n’ait ni été vu ni même soupçonné : les intellos-médiatiques font semblant de le découvrir aujourd’hui, 40 ans plus tard. Il y avait vraiment des œillères dans les « années de gauche » qui ont suivi mai 68.

‘Moha le fou, Moha le sage’ a été prix des Bibliothécaires de France 1978 et prix Radio-Monte-Carlo 1979 – c’est dire s’il était populaire, reconnu par les média et encensé du grand public. Mais ni les intellos ni le grand public n’ont rien vu : ils ont joui d’être à la mode, ensemble, dans la fusion communautaire, enfermés dans leur ego occidental à bonne conscience de gauche. En 1978, j’y ai travaillé, au Maroc, j’ai pu ressentir ce que l’auteur disait de sa langue de poète, bien loin du voile d’illusion des idéalistes qui préfèrent toujours leur image narcissique à toute réalité de leur temps.

Si vous lisez aujourd’hui ce livre, il ne vous sera pas d’une grande révélation. Il joue sur le personnage du bouffon du roi, du « fou », toujours celui qui dit ce que tout le monde pense tout bas mais n’ose pas dire, dans les sociétés traditionnelles. L’enfant du conte d’Andersen était le seul à dire que le roi était nu, tous les bons bourgeois de cour faisaient semblant de ne pas le voir et s’auto-persuadaient que le roi était paré. Pareil dans les années 1970 :

  • l’islam ? – un archaïsme qui allait disparaître avec la modernité
  • la condition de la femme ? – rien qu’une bonne série de lois imminentes ne puisse contrer
  • l’affairisme ? – il suffit de le dénoncer, il s’écroulera de honte lui-même

Qu’il y avait donc de « bêtise » dans ces a priori idéalistes ! La franchouille moderniste, sûre d’être de gauche et progressiste, ne voulait pas VOIR ce qui était sous ses yeux. Cachez ce sexe féminin que je ne saurais voir, violé à répétition par le maître de maison macho et paternaliste. Cachez ce sexe de garçon pubère que je ne saurais voir, montré à tous les autres dans les terrains vagues, ou prostitué aux adultes pour se défrustrer. Cachez cette modernité que je ne saurais voir (puisque plus avancé), agressive et affairiste, mal partagée, mal expliquée, allant trop vite, dans un pays traditionnel resté féodal.

Tahar Ben Jelloun a obtenu un doctorat de 3° cycle en psychiatrie sociale dans l’université française, il sait de quoi il parle. ‘La Nuit sacrée’ est devenu le roman prix Goncourt 1987. Nicolas Sarkozy, président de la République française, lui remet en 2008 la Croix de Grand Officier de la Légion d’honneur. Dernier avatar du maître, il reçoit le Prix de la paix Erich-Maria Remarque pour son essai ‘L’étincelle dans les pays arabes’ le 21 juin 2011. C’est dire si Tahar Ben Jelloun, français d’origine marocaine est reconnu, « intégré », écrivain à part entière. Et pourtant, ceux qui l’ont lu n’ont rien vu, rien assimilé, rien compris…

C’est qu’il manie le conte, absorbe les rites maghrébins et traditionnels dans une symbiose avec le quotidien. Il replace dans ‘Moha’ la société marocaine entre la mémoire et la modernité en devenir. Il évoque les sujets tabous et les exclus de la parole. Les gamins, les putes, les fous, les déviants, les errants, sont dans ‘Moha le fou Moha le sage’. Engagé, Tahar Ben Jelloun ? L’époque adorait l’engagement, à la suite du Sartre sur son tonneau devant les ouvriers goguenards de Billancourt. Un divorce entre populo et intello, déjà…

Justement, le romancier ne reproduit pas les schémas idéologiques aisément étiquetés par les médias et les intello-progressistes. Il est poète, écrivant comme Brassens pour faire surgir en chacun cette petite étincelle d’universel humain. Ses personnages sont imaginaires, issus de la mémoire et reconstitués à la Proust. Aïcha qui fait le ménage dès 12 ans, Dada l’esclave soudanaise des plaisirs sexuels du patriarche, l’enfant « né adulte comme d’autres naissent infirmes » livré à lui-même et hanté de sexe et d’amour, Moché le vieux juif marocain lui aussi sage à sa manière, l’imam « jeune génération qui a fait des études dans les pays d’islam (…) fonctionnaire du ministère. D’après lui, l’islam a tout prévu », Milliard le banquier qui lui explique sa vie, le psychiatre au discours rigide – lacanien – aliéné par sa théorie, l’arbre refuge qui ne dit rien mais transmet la nature. Voix plurielle, mémoire au présent, poète « fou » qui dit la vérité, Moha périra sous la torture des sbires du Palais, semble-t-il. Il était d’époque de dénoncer la torture des puissants et de leur police.

Moha peut être l’abréviation de Mohammed, nom du Prophète et prénom répandu au Maroc pour dire le personnage lambda ; Moha en français, puisque l’auteur est le francophone le plus traduit au monde, sonne aussi comme ‘moi’, cet ego franco-marocain écartelé entre tradition et modernité, ancrage dans le patriarcat musulman et le contrat social.

Un message qui n’a pas été lu…

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Un mois de socialisme : et après ?

Les primaires socialistes se sont achevées, la presse durant le mois n’a cessé de parler socialiste. Le candidat le plus évident en est sorti vainqueur. Nous ne sommes pas dans des primaires à l’américaine où il n’y a qu’un seul tour et peu de vie de parti en-dehors de la machinerie électorale. Le premier tour socialiste a servi de défouloir « contre » Nicolas Sarkozy et pour s’indigner contre la crise, le monde, les boucs émissaires. Il a attiré 2,6 millions de votants – mais cela ne fait guère que 6% des 43 millions de l’électorat national. Il a surtout marqué les divisions du PS. Le second tour a éliminé, c’est le rôle d’un second tour. C’est dire que le candidat élu pour être éligible aux « vraies » présidentielles de l’an prochain a suscité autant de rejet que d’accord dans son propre camp. Il ne recueille qu’un peu plus de la moitié des militants & sympathisants.

On a parlé de « révélation » Montebourg. Mais cet avocat qui a échoué à l’ENA en son temps n’a rien de la Vierge apparue aux gamins de Fatima ; il s’agit d’une tactique classique du gauchisme militant depuis Trotski : l’entrisme. Puisque ces primaires n’étaient plus réservées aux quelques 120 000 militants PS mais ouvertes « à tous les sympathisants républicains », les mélanchonnistes en ont massivement profité. Est-ce que cela va clarifier les idées socialistes ? Sûrement pas. Chacun sait que Mélenchon, qui a lu Lénine, voudrait provoquer une bonne crise pour apparaître comme radical-rassembleur et faire razzia sur les électeurs du PS.

La révélation est plutôt la persistance de trois gauches (guévariste, jacobine, social-démocrate), tout comme il y a trois droites (nationaliste, gaullienne, libéral-démocrate) :

  1. Les guévaristes, en référence à Che Guevara dont Hugo Chavez est l’actuel représentant, sont en faveur du yaka, du volontarisme politicien, la volonté du Peuple voulant une seule Assemblée, des frontières souveraines et surtout aucune séparation des pouvoirs : ni traités, ni autorités ou banques indépendantes, ni décentralisation. Cette tendance va de l’extrême gauche à la gauche du PS. Mélenchon et Montebourg sont sur cette ligne.
  2. Les jacobins sont dans la lignée Mitterrand, énarques, parisiens, technocrates. Aubry et Fabius représentent le mieux ce courant dont Hollande faisait partie avant de prendre de la hauteur et de se recentrer (les présidentielles se gagnent au centre…)
  3. Les sociaux-libéraux sont ce qu’on a appelé la « deuxième gauche », de Mendès-France à Rocard et Delors. Elle est proche de la gauche des autres pays européens (mais sans les syndicats puissants) et des Démocrates américains d’Obama : économie de marché + Etat-providence. Valls, Baylet, Royal, probablement Delanoë en font partie. Bayrou s’y agrégerait bien si on voulait de lui.

La primaire socialiste n’a pas été une primaire « citoyenne » mais une procédure interne à un parti parmi les autres. Les écolos et le centre ont aussi eu leurs primaires sans que cela soit qualifié de « citoyen ». Cette enflure de vocabulaire marque l’idée socialiste d’être seuls légitimes, représentants du « vrai » peuple ; tous les autres seraient entachés d’un péché originel bourgeois-libéral-capitaliste-nanti-exploiteur-colonialiste (rayez les mentions inutiles). A quel peuple veut-on faire croire un tel conte de fée ? Force est de constater que le parti comme « avant-garde éclairée » reste le credo léniniste du PS et que la Deuxième gauche laisse dire. Ce qui a pour conséquence que la seule « démocratie » reconnue par le PS est celle du centralisme : approuver ce que le parti a décidé en interne. Seule Ségolène Royal, en 2006 puis lors du Congrès de Reims, avait tenté d’aller contre. L’unanimisme a été le cas avant la chute de DSK, lorsque les primaires ont failli être « de confirmation » ; c’est bel et bien le cas avec la victoire Hollande, qui confirme ce que tout le monde savait. Sa légitimité est avant tout celle d’un Secrétaire général de parti soviétique, le plus petit dénominateur commun entre les courants et le plus rassembleur sur le centre, pivot de l’élection présidentielle française.

Cela n’enlève rien à ses qualités personnelles de savoir nager, de faire travailler et de capacités au compromis. Cela relativise le discours « radical » qu’une certaine gauche voudrait le pousser à tenir mais entraîne le retour des énarques, écartés du pouvoir assez largement par Nicolas Sarkozy depuis 2007. La gauche technocratique gagne, celle du courant central – entre Deuxième gauche et Guévaristes. C’est la gauche Jospin, jacobine et centralisatrice, adepte du meccano industriel et des lois encadrant les entreprises, des emplois de service public et des prélèvements obligatoires. Les socialistes sont restés « je veux, l’État-c’est-moi » alors que « les moyens » sont limités (déjà 55% du PIB en dépense publique !) et que la France dans le monde n’est rien sans l’Europe. Faire payer les riches, pourquoi pas, mais il y a très peu de riches… Le gâteau fiscal est donc très limité sauf à toucher aux classes moyennes. Quant à l’Europe, eh oui c’est la démocratie libérale qui y règne ! Il va falloir tenter de convaincre les sociaux-démocrates et autres libéraux, majoritaires dans les autres pays européens, que le dirigisme jacobin français est « la seule solution » et que les traités doivent être révisés.

Il n’y a eu campagne jusqu’ici qu’à gauche. La vraie campagne présidentielle française ne commencera que dans quelques mois. François Hollande est le candidat du Parti socialiste, pas (encore) celui des Français. Car, selon un sondage Australie-Sofres d’août 2011, la vie politique est ennuyeuse pour 42% des électeurs. Ils ne sentent pas pris en considération par les politiciens (qu’ils soient hommes ou femmes), ni compris ni respectés, avec le sentiment de ne pas avoir les moyens de participer au débat. Ces Français en âge de vote sont devenus désabonnés ou désabusés. Ils n’ont pas envie de participer en votant ou en consommant, soit qu’ils vivent difficilement (14% des Français), soit qu’ils vivent confortablement mais en marge critique du système (25%). Vont-ils mettre leur bulletin dans l’urne ? Et pour qui ? Pour les belles promesses technocratiques d’un énarque chef de parti ou pour la légitimité du sortant à gérer la crise ? « Tout sauf Sarkozy » n’est donc pas le bon slogan pour gagner.

N’allez pas alléguer « les affaires »… Un sondage Canal+-Sofres septembre 2011 sur la corruption montre que 72% des Français en âge de voter estiment tous les politiciens corrompus (ils n’étaient que 42% en 1990)… La confiance faite aux partis pour y remédier ne va surtout pas en réponse spontanée au Modem (4%) ni au PDG de Mélenchon (7%), à peine plus aux Verts et à l’UMP (11% chacun) et de façon à peine meilleure au PS (16%). Aucun parti ne veut empêcher la corruption, telle est la réponse qui remporte la palme avec 25 % ! « Tous pourris à droite » n’est donc pas le bon slogan pour gagner.

Quelles seraient donc les qualités qui font un bon président de la République ? Un sondage Philosophie Magazine-Sofres de juillet 2011 place en premier la capacité de prendre des mesures « de droite comme de gauche » si c’est indispensable (59%), en second la proximité du terrain et le pragmatisme (55%) et en troisième la culture intellectuelle (45%). Viennent ensuite des qualités importantes mais non indispensables comme celle de décider seul en cas de crise ou de savoir employer la force si nécessaire, ou encore d’avoir un style de vie proche des Français. Il ressortait alors en juillet (avant la crise européenne et les primaires socialistes) que les personnalités de droite apparaissaient mieux placées et moins sectaires sur les caractères « gaulliens » tels que l’aptitude à prendre des mesures au-dessus des clivages droite-gauche ou décider seul en cas de nécessité. Ils faisaient jeu égal pour les deux suivantes, proximité du terrain et culture. Sur ce dernier point, malgré les sarcasmes des média de gauche sur la ‘Princesse de Clèves’, Nicolas Sarkozy apparaissait à l’opinion comme intellectuel plus cultivé que François Hollande, Marine Le Pen, Dominique de Villepin, et surtout Jean-Louis Borloo – autant qu’Eva Joly, Jean-Luc Mélenchon et Martine Aubry… Comme quoi l’écho d’une personnalité dans la France profonde n’est pas forcément celle des élites, zélotes médiatiques qui s’auto-intoxiquent en cercles fermés. « La personnalité Sarkozy » n’est donc pas le bon thème pour gagner.

Reste quoi ? La demande de protection contre la crise mondiale ? C’est une donnée importante mais pour laquelle la gauche n’est pas plus légitime que la droite. Ce sont quand même les sénateurs républicains de droite aux États-Unis qui veulent une loi contre les produits chinois au taux de change politique. C’est de même le gouvernement conservateur de droite anglais qui décide la séparation par la loi des banques d’investissement et des banques de dépôts. La protection contre la globalisation n’est pas la fermeture des frontières mais l’accord entre partenaires européens pour négocier avec la Chine et avec les États-Unis sur les normes financières et d’échanges. C’est en interne des filets sociaux de sécurité qui ne sont finançables QUE par une meilleure gestion du budget public et par une règlementation moins sectaire sur les relations de travail – tout ce qu’ont réussi les pays nordiques de l’Europe et que l’ère Jospin a échoué à mener lorsque la croissance était là et le permettait. Il faudra le mettre en place, que le prochain président soit Hollande ou Sarkozy, pour diminuer ce pessimisme français associé à la défiance envers tout ce qui change.

Alors reste quoi ? De façon ultime, la réforme fiscale. Seul François Hollande en propose une d’envergure. Non pas pour de nouvelles rentrées, le repli des consommateurs désabusés et l’exil des patrimoines réduira l’impôt tant que durera la crise. Mais pour un nouveau partage de la pénurie. Probablement plus juste, en tout cas mieux accepté… s’il réussi à éradiquer la plupart des « niches fiscales » ce qui, comme le non-cumul des mandats, est loin d’être acquis ! Cela pour caresser la gauche du ressentiment, mais le débat n’a rien dit sur la stabilisation ou la baisse de la dépense publique, hors norme en France par rapports aux pays voisins.

La campagne pour la présidence se fera donc probablement sur la réforme fiscale à gauche et sur la personnalité dynamique apte à sortir de la crise à droite. C’est loin d’être déjà joué.

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