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Orphelins de l’État

Le mal français, pour tout citoyen qui veut laisser un moment le rôle d’acteur pour celui d’observateur, est historiquement profond. Le centralisme jacobin, parisien, aime avoir les commandes bien en main. Comme les grenouilles qui voulaient élire un roi, les Français adorent l’élection présidentielle, spectacle quinquennal où renverser la table. Ils contestent le vainqueur aussitôt sa première année de règne écoulée. Car le citoyen français aime gueuler : dans la rue il braille, dans les cafés il râle, au guichet des administrations il se plaint. Mais pour lui, sans l’État, point de salut !

Incite-t-on à payer ou à envoyer des papiers en ligne ? Ce ne sont que récriminations amères. « On paye trop d’impôts ! – mais on veut toujours plus de services publics. Il y a trop de règlements et de paperasses – mais, pour n’importe quel problème, que fait le gouvernement ? Les flics sont des fachos violents valets des patrons – mais on n’est jamais protégé. Trop d’accidents et de morts sur les routes ? – mais c’est un scandale de limiter la vitesse à 80 km/h et de prôner le zéro alcool au volant. » Et ainsi de suite…

L’État n’a pourtant pas vocation à intervenir partout et en tout. L’exemple soviétique a montré que c’était non seulement inefficace mais corrupteur, secrétant par système une caste de privilégiés. Le français aime l’égalité mais n’aime pas voir autour de lui de plus égaux que les autres. Les Allemands ou les Suisses, qui ont moins d’État central et plus d’autonomie civile, sont bien plus heureux. Ils payent aussi moins d’impôts et ne sont pas socialement plus mal traités. Ils ont au contraire pris l’habitude des initiatives (par exemple pour proposer des référendums concrets en Suisse) et savent se prendre en main un peu plus (comme la cogestion syndicats-patronat en Allemagne). Quand on voit les contraintes du plan antiterroriste pour les écoles – et comment elles sont très peu et mal appliquées quelques mois plus tard – on se dit que « L’État peut tout » est un danger pour l’esprit : il vaudrait bien mieux que chacun des citoyens ose se prendre en mains !

C’est la même chose pour les monopoles : le privé s’en occupe mieux que l’État, puisque les « fonctionnaires » (comme le mot l’indique) sont des gens souvent très compétents mais qui « fonctionnent », c’est-à-dire qui attendent les ordres. Ces ordres doivent venir des décideurs qui, eux, sont les politiciens élus pour cela. Mais leur lâcheté clientéliste font qu’ils ont peur de décider et qu’ils préfèrent suivre l’opinion commune – ou plutôt médiatique (ce qui signifie, dans un pays aussi centralisé et parisien que la France, l’opinion des éditorialistes les plus en vue de la presse et de la télévision).

EDF et SNCF restent peut-être les deux monopoles d’État dont le Français est fier, montés avant la modernité sur le modèle napoléonien de l’armée. Il y avait la Poste, France Télécom, Air France, Charbonnages de France, voire Renault – tous monstres « sacrés » – mais qui se sont dilués dans la concurrence européenne et l’informatisation des organisations. Or produire de l’énergie ou faire rouler les trains n’est pas par nature une fonction d’État. Rien à voir avec l’armée ou la justice par exemple, ou même comme ces entreprises d’intérêt stratégique que sont les chantiers navals, l’aviation de chasse ou les logiciels cryptés.

En revanche, que l’on garde le capital et les infrastructures entre des mains nationales et que l’on établisse un cahier des charges contraignant (comme pour les autoroutes) est parfaitement légitime de la part de l’État. À condition que des contrôles soient effectués et effectivement suivis d’effet – encore une décision politique : donc aux mains des décideurs élus qui doivent assumer leurs responsabilités. Ce n’est pas vraiment le cas, à en croire les rapports successifs de la Cour des Comptes.

EDF comme SNCF sont devenus des monstres, fort endettés, trop hiérarchiques, gaspilleurs d’argent public pour de « grands » projets inefficaces (comme le réacteur EPR) ou peu adaptés aux réalités du terrain (le TGV qui s’arrête dans toutes les capitales régionales du trajet au lieu de foncer à sa vitesse de croisière).

La France est un pays d’ingénieurs et de militaires, où l’école Polytechnique (fondée par Napoléon 1er) est la véritable école de l’élite, bien plus que l’ENA. C’est là où le bât blesse : la diversité des approches est trop peu présente dans les grands corps de l’État et ce n’est pas se contentant de « supprimer » l’École nationale d’administration que cela changera.

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Le rêve secret des écolos français

La Chine nous le révèle dans un projet grandiose : Xiong’an. il s’agit rien de moins que de créer ex nihilo une nouvelle capitale écologique, étatisée, anticapitaliste.


Les habitations seraient propriétés de l’État et aucun propriétaire privé n’y serait autorisé pour éviter la spéculation sur les prix, les loyers pilotés d’en haut. Les industries ne seraient que des centres de hautes technologies d’État auprès de centres universitaires d’État déménagés depuis Pékin. Salariés subventionnés, emplois garantis, modèle de développement écologique et densité de soins et de services sociaux constitueraient le paradis socialiste de l’État-providence définitivement réalisé.

Mélange de socialisme utopique et d’écologie durable, ce projet ne peut qu’être imposé autoritairement par un centre d’élites qui savent forcément mieux que vous ce qui est bon pour vous. C’est tout à fait dans la ligne de l’écologie « politique » française, chevauchant les Grands principes et biberonnée au gauchisme maoïste des années post-68 avec l’utopie caprine du Larzac en plus. Sauf que se vautrer tout nu dans la paille en niquant des chèvres n’a abouti qu’au pire narcissisme de l’individualisme petit-bourgeois honni des marxistes. D’où le retour à l’État, hier « exploiteur », aujourd’hui paré des vertus du Dieu créateur de monde.

Volontarisme et grands moyens, voilà ce qui manque à l’écologie, les vacances de Monsieur Hulot en témoignent. Des estimations chiffrent entre 180 et 350 milliards de dollars américains ce projet pharaonique des post-Mao écolos. La modernité plus le durable, vise à allier le productivisme industriel du marxisme et l’avenir radieux écologique nécessaire.Une « synthèse dialectique » bien dans la ligne du timonier d’hier…

Les Chinois renouvellent le marxisme bien plus que les petits socialistes français, ex-phares du monde. Foin de l’individualisme, source d’égoïsme, place nette est faite au collectivisme centralisé d’État, dans un monde orwellien déjà rêvé par les utopistes du XIXe siècle. Chacun peut s’en rendre compte, « l’opinion » répugne à changer, les industriels répugnent à investir, les gouvernement répugnent à s’imposer aux lobbies : seule la dictature permettra d’imposer le nouveau monde.

La tyrannie qui vient des écolo-gauchistes sur le modèle chinois semble l’avenir de la « pensée » politique –  qu’on se le dise !

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Mai 68 en héritage

« Les vraies révolutions se font, on ne les fait pas », disait à peu près Kautsky. Ainsi en fut-il du mouvement de Mai-68, commencé le 22 mars à l’université de Nanterre. Le nombrilisme intello-parisien a forgé ce mythe que tout se serait passé en France, quelque part entre Odéon et Sorbonne, avec quelques extensions tardives du côté de Billancourt. On sait aujourd’hui qu’il n’en est rien. Le bouleversement de Mai a débuté vers 1955 et la guerre d’Algérie, avant de se perdre dans les sables vers 1975 après le premier choc pétrolier. Il a touché tous les pays, il a été une mutation de société.

Vingt ans après la guerre mondiale et son cortège brutal de centralisme, d’autoritarisme et de moralisme, les sociétés occidentales eurent besoin d’un peu d’air. Ce fut le printemps qui leur apporta, en Californie comme à Prague ou à Paris. Mais aussi au Mexique et à Pékin. La gestation fut longue, la révolution courte, les conséquences durent encore. Mais peut-être plus qu’ailleurs, notre vieux pays hiérarchique et catholique, césarien et jacobin, s’est trouvé mis en cause.

La modernité frappait à la porte, véhiculée par la prospérité des Trente glorieuses et par la génération nombreuse des bébés boum nés après 1945. Comme Nathanaël encouragé par Gide, la société faisait craquer ses gaines. « J’enlève mon maillot de corps, qu’on voie mon corps », chanta Souchon. Mai-68 a été ce grand monôme irrigué d’hormones et ivre de blabla. On abolissait toutes les barrières, on refaisait le monde, tout devenait possible, l’imagination se voulait au pouvoir. Dans une société corsetée, victorienne, formatée technocrates et CGT, cela fit boum !

J’étais trop jeune pour avoir participé d’une quelconque façon aux événements de Mai. Mais pas assez pour n’avoir pas constaté les bouleversements pratiques dès 1969 : plus de pions au collège, plus de carte de sortie, plus de slip sous le pantalon ni de soutien-gorge sous la chemise, la liberté d’aller et venir dans les cours, les profs qui vous appelaient par votre prénom (et non plus par le nom, à la militaire), la notation de A à E plutôt que de zéro (pointé) à vingt, fumer dans les couloirs (début d’une tabagie imposée aux autres qui a duré des années !), la guitare dans la cour où l’on bronzait torse nu en public. Mettre à jour signifiait mettre à jouir – mais n’avait pas aboli le maître à jouir et la domination « naturelle » des mâles.

Le grand bazar a accouché d’un grand remue-méninges avant de se stabiliser en nouvel équilibre – et en nouvelles conventions. Plus rien n’a jamais été comme avant. Mai 1981 a été la suite logique de mai 1968, tout comme les privatisations de 1986, les cohabitations et l’élection d’un président de rupture en 2007 avant la pantalonnade Hollande – et la réaction d’ordre qui a dégagé d’un coup, en 2017, les vieux soixantuitards accrochés au pouvoir. Exit la génération d’avant la guerre libertaire – les anciens cons-battants, comme aurait dit Lacan – on leur rendra hommage lorsqu’ils seront poilus, vers leurs 105 ans.

Pour ceux qui sont nés après, qu’est-ce que Mai-68 a donc changé ?

La façon de faire de la politique : terminées les petites magouilles dans les petits coins – vive la transparence, la participation, le bavardage en forums et congrès, l’exaltation des valeurs historiques 1789, 1848, 1981… La renaissance du christianisme en « social », du socialisme en « visage humain », du tiers-mondisme en « alter » mondialisme, de l’utopie en « écologie ». C’est pourquoi les palinodies politicardes du parti Socialiste (et sa réticence à larguer le Surmoi gauchiste) sont apparues au grand jour en 2017 comme un pur archaïsme. Mais c’est pourquoi aussi, en réaction, le moralisme solitaire d’un Bayrou a fini par faire recette auprès d’un rigoureux, voire un brin arrogant, Macron ; c’est pourquoi le volontarisme d’engagement d’un Sarkozy a réussi en campagne (pour l’exercice du pouvoir ce fut moins vrai) – et que l’abandon laxiste Hollande a fait revenir la morale (contre Fillon) et l’ordre (contre Hamon).

La façon de considérer la culture : terminée la révérence obligée, le cours magistral des mandarins en chaire, la position dominante de l’Intellectuel-à-la-française fort de son poste inamovible, légitime de son œuvre publiée, interrogé comme oracle par les journalistes et intouchable pour le gouvernement. Sa dernière figure en fut Sartre. Bourdieu ? – c’est le tragique réduit en comédie. Mai-68 fut la tentative d’abolir la distance entre acteurs et spectateurs, entre théorie et pratique, entre politique et citoyens, entre public et privé. Nous y sommes – pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur quand chacun cherche à penser par lui-même et s’exprime via le net ; le pire quand la pie Paule épouse le pipeau dans le grand marketing médiatique qui invente « l’événement » (les Situationnistes, si imaginatifs en 68, disaient le ‘happening’) ou dénonce. On balance, comme sous l’Occupation, en tweets frénétiques tous ceux qui dévient du Mainstream et les comportements – aujourd’hui mal vus – qui ont eu lieu dans une autre époque et dans un autre contexte il y a 30 ans !… Le meilleur quand les élèves participent et posent des questions, aiment par curiosité apprendre ; le pire quand la lecture se meurt au profit du divertissement et du zapping sur écrans, quand l’éducation se réduit à l’animation socioculturelle et quand l’excès de permissivité laisse l’ado déstructuré, la famille démissionnaire, le chacun pour soi égoïste de baise bi à la carte, de divorces en recompositions. La mère Houellebecq, tard « libérée » en 68 (elle avait 43 ans) est, avec son livre provocant sur son écrivain de fils, la caricature de cet égoïsme tranquille de jouisseuse. Elle lâche un môme et le laisse à vie dans sa démerde – avec une tranquille bonne conscience de femelle libérée.

La façon de considérer les mœurs : terminée la posture sociale héritée du bourgeois victorien (sauf dans l’Administration où le grade fait encore foi, y compris à l’université). Terminée la sexualité ado coincée, on explore ses copines et ses copains, on essaie, on se lie et se sépare sans drame ou presque. Divorce, contraception, avortement, enfants nés hors mariage – c’est la grande liberté allant jusqu’aux préados en spectacle dès 69 à Amsterdam, où des limites ont été réinstaurées. Libertaire et hédoniste, égocentré mais fraternel, fusionnel et individuel – le comportement 68 est celui de l’adolescent poursuivi après l’âge. C’est charmant à 15 ans, émouvant à 25 ans, irresponsable à 35 ans, carrément bouffon à 50 ans (et grotesque à 70 ans !).

Oui, Mai-68 fut ambigu, autant réactif que modernisateur :

Il a libéré les femmes ; mais il a enfermé le féminisme dans un ghetto de ressentiment revanchard où macho rime avec facho et où le père est rejeté du couple fusionnel mère-enfant. Et quand la mère préfère jouir qu’élever, ça donne pour un Houellebecq plein de petits Fourniret.

Il a évacué la raison au profit de l’émotion, avec les conséquences évidentes du superficiel et de l’épidermique. Les bons sentiments tiennent lieu de politique, la moraline de règles de droit, le commentaire en réseau social de lynchage, la manif de bulletin de vote et l’occupation des lieux de vérité révélée ou de sens de l’Histoire (avec sa grande hache).

Il a libéré la parole – mais pour quelle « pensée » ? Tous les grands intellectuels français datent d’avant 1968 : Lévi-Strauss, Lacan, Foucault, Barthes, Deleuze, Derrida, Morin, et même Bourdieu. Aujourd’hui, il faut aller du côté des « spécialistes » pour écouter penser, mais à bas bruit, modestement : Villani, Héritier, Tirole, Klein et tant d’autres. Michel Onfray fait du médiatique, moins bien qu’Alain Finkielkraut mais en plus prolifique.

Il a libéré la société des appartenances de nature, de race, de religion et de milieu, des obligations sociales, de la révérence aux pouvoirs – mais avec cette solitude de la liberté, cette responsabilité qui écrase et « stresse ». D’où cette nostalgie de l’État-providence où tout est organisé et formaté à la soviétique, mais où chacun a sa petite place sans prendre d’initiative et où la Reproduction (sociale) laisse peu d’Héritiers sur le bas-côté (fils de bourgeois, de profs, de commerçants, d’artisans, d’artistes). D’où le retour des religions sous leurs formes rigoristes où les Commandements sont absolus et les fautes punies pour l’éternité ; les ados déboussolés exigent le fouet et le carcan moral pour avoir un guide que ni leurs parents, ni l’école, ni la société ne leur donnent ! Aujourd’hui, démerde-toi, personne ne t’attend, ni la famille, ni l’usine ou le bureau, ni l’administration de papa, ni les copains artistes, ni la société. Fais tes preuves, on verra après. Dur !…

Car c’est bien ça, au fond, Mai-68 : l’irruption de la modernité – donc de l’individualisme et de la liberté.

Au prix de la désappartenance collective et de la nécessaire responsabilité personnelle, ce qui fait peur à beaucoup. Nul doute que les sociétés libérales y soient mieux préparées par l’histoire que les sociétés autoritaires. C’est le drame des Chinois, le drame des Russes, le drame des Turcs et des sociétés maghrébines, le drame des sociétés sud-américaines. Et curieusement, en Europe occidentale, c’est le drame particulier de la France, ce « pays de commandement » qui ne sait que faire de la liberté pourtant revendiquée dans sa devise républicaine…

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Un mois de socialisme : et après ?

Les primaires socialistes se sont achevées, la presse durant le mois n’a cessé de parler socialiste. Le candidat le plus évident en est sorti vainqueur. Nous ne sommes pas dans des primaires à l’américaine où il n’y a qu’un seul tour et peu de vie de parti en-dehors de la machinerie électorale. Le premier tour socialiste a servi de défouloir « contre » Nicolas Sarkozy et pour s’indigner contre la crise, le monde, les boucs émissaires. Il a attiré 2,6 millions de votants – mais cela ne fait guère que 6% des 43 millions de l’électorat national. Il a surtout marqué les divisions du PS. Le second tour a éliminé, c’est le rôle d’un second tour. C’est dire que le candidat élu pour être éligible aux « vraies » présidentielles de l’an prochain a suscité autant de rejet que d’accord dans son propre camp. Il ne recueille qu’un peu plus de la moitié des militants & sympathisants.

On a parlé de « révélation » Montebourg. Mais cet avocat qui a échoué à l’ENA en son temps n’a rien de la Vierge apparue aux gamins de Fatima ; il s’agit d’une tactique classique du gauchisme militant depuis Trotski : l’entrisme. Puisque ces primaires n’étaient plus réservées aux quelques 120 000 militants PS mais ouvertes « à tous les sympathisants républicains », les mélanchonnistes en ont massivement profité. Est-ce que cela va clarifier les idées socialistes ? Sûrement pas. Chacun sait que Mélenchon, qui a lu Lénine, voudrait provoquer une bonne crise pour apparaître comme radical-rassembleur et faire razzia sur les électeurs du PS.

La révélation est plutôt la persistance de trois gauches (guévariste, jacobine, social-démocrate), tout comme il y a trois droites (nationaliste, gaullienne, libéral-démocrate) :

  1. Les guévaristes, en référence à Che Guevara dont Hugo Chavez est l’actuel représentant, sont en faveur du yaka, du volontarisme politicien, la volonté du Peuple voulant une seule Assemblée, des frontières souveraines et surtout aucune séparation des pouvoirs : ni traités, ni autorités ou banques indépendantes, ni décentralisation. Cette tendance va de l’extrême gauche à la gauche du PS. Mélenchon et Montebourg sont sur cette ligne.
  2. Les jacobins sont dans la lignée Mitterrand, énarques, parisiens, technocrates. Aubry et Fabius représentent le mieux ce courant dont Hollande faisait partie avant de prendre de la hauteur et de se recentrer (les présidentielles se gagnent au centre…)
  3. Les sociaux-libéraux sont ce qu’on a appelé la « deuxième gauche », de Mendès-France à Rocard et Delors. Elle est proche de la gauche des autres pays européens (mais sans les syndicats puissants) et des Démocrates américains d’Obama : économie de marché + Etat-providence. Valls, Baylet, Royal, probablement Delanoë en font partie. Bayrou s’y agrégerait bien si on voulait de lui.

La primaire socialiste n’a pas été une primaire « citoyenne » mais une procédure interne à un parti parmi les autres. Les écolos et le centre ont aussi eu leurs primaires sans que cela soit qualifié de « citoyen ». Cette enflure de vocabulaire marque l’idée socialiste d’être seuls légitimes, représentants du « vrai » peuple ; tous les autres seraient entachés d’un péché originel bourgeois-libéral-capitaliste-nanti-exploiteur-colonialiste (rayez les mentions inutiles). A quel peuple veut-on faire croire un tel conte de fée ? Force est de constater que le parti comme « avant-garde éclairée » reste le credo léniniste du PS et que la Deuxième gauche laisse dire. Ce qui a pour conséquence que la seule « démocratie » reconnue par le PS est celle du centralisme : approuver ce que le parti a décidé en interne. Seule Ségolène Royal, en 2006 puis lors du Congrès de Reims, avait tenté d’aller contre. L’unanimisme a été le cas avant la chute de DSK, lorsque les primaires ont failli être « de confirmation » ; c’est bel et bien le cas avec la victoire Hollande, qui confirme ce que tout le monde savait. Sa légitimité est avant tout celle d’un Secrétaire général de parti soviétique, le plus petit dénominateur commun entre les courants et le plus rassembleur sur le centre, pivot de l’élection présidentielle française.

Cela n’enlève rien à ses qualités personnelles de savoir nager, de faire travailler et de capacités au compromis. Cela relativise le discours « radical » qu’une certaine gauche voudrait le pousser à tenir mais entraîne le retour des énarques, écartés du pouvoir assez largement par Nicolas Sarkozy depuis 2007. La gauche technocratique gagne, celle du courant central – entre Deuxième gauche et Guévaristes. C’est la gauche Jospin, jacobine et centralisatrice, adepte du meccano industriel et des lois encadrant les entreprises, des emplois de service public et des prélèvements obligatoires. Les socialistes sont restés « je veux, l’État-c’est-moi » alors que « les moyens » sont limités (déjà 55% du PIB en dépense publique !) et que la France dans le monde n’est rien sans l’Europe. Faire payer les riches, pourquoi pas, mais il y a très peu de riches… Le gâteau fiscal est donc très limité sauf à toucher aux classes moyennes. Quant à l’Europe, eh oui c’est la démocratie libérale qui y règne ! Il va falloir tenter de convaincre les sociaux-démocrates et autres libéraux, majoritaires dans les autres pays européens, que le dirigisme jacobin français est « la seule solution » et que les traités doivent être révisés.

Il n’y a eu campagne jusqu’ici qu’à gauche. La vraie campagne présidentielle française ne commencera que dans quelques mois. François Hollande est le candidat du Parti socialiste, pas (encore) celui des Français. Car, selon un sondage Australie-Sofres d’août 2011, la vie politique est ennuyeuse pour 42% des électeurs. Ils ne sentent pas pris en considération par les politiciens (qu’ils soient hommes ou femmes), ni compris ni respectés, avec le sentiment de ne pas avoir les moyens de participer au débat. Ces Français en âge de vote sont devenus désabonnés ou désabusés. Ils n’ont pas envie de participer en votant ou en consommant, soit qu’ils vivent difficilement (14% des Français), soit qu’ils vivent confortablement mais en marge critique du système (25%). Vont-ils mettre leur bulletin dans l’urne ? Et pour qui ? Pour les belles promesses technocratiques d’un énarque chef de parti ou pour la légitimité du sortant à gérer la crise ? « Tout sauf Sarkozy » n’est donc pas le bon slogan pour gagner.

N’allez pas alléguer « les affaires »… Un sondage Canal+-Sofres septembre 2011 sur la corruption montre que 72% des Français en âge de voter estiment tous les politiciens corrompus (ils n’étaient que 42% en 1990)… La confiance faite aux partis pour y remédier ne va surtout pas en réponse spontanée au Modem (4%) ni au PDG de Mélenchon (7%), à peine plus aux Verts et à l’UMP (11% chacun) et de façon à peine meilleure au PS (16%). Aucun parti ne veut empêcher la corruption, telle est la réponse qui remporte la palme avec 25 % ! « Tous pourris à droite » n’est donc pas le bon slogan pour gagner.

Quelles seraient donc les qualités qui font un bon président de la République ? Un sondage Philosophie Magazine-Sofres de juillet 2011 place en premier la capacité de prendre des mesures « de droite comme de gauche » si c’est indispensable (59%), en second la proximité du terrain et le pragmatisme (55%) et en troisième la culture intellectuelle (45%). Viennent ensuite des qualités importantes mais non indispensables comme celle de décider seul en cas de crise ou de savoir employer la force si nécessaire, ou encore d’avoir un style de vie proche des Français. Il ressortait alors en juillet (avant la crise européenne et les primaires socialistes) que les personnalités de droite apparaissaient mieux placées et moins sectaires sur les caractères « gaulliens » tels que l’aptitude à prendre des mesures au-dessus des clivages droite-gauche ou décider seul en cas de nécessité. Ils faisaient jeu égal pour les deux suivantes, proximité du terrain et culture. Sur ce dernier point, malgré les sarcasmes des média de gauche sur la ‘Princesse de Clèves’, Nicolas Sarkozy apparaissait à l’opinion comme intellectuel plus cultivé que François Hollande, Marine Le Pen, Dominique de Villepin, et surtout Jean-Louis Borloo – autant qu’Eva Joly, Jean-Luc Mélenchon et Martine Aubry… Comme quoi l’écho d’une personnalité dans la France profonde n’est pas forcément celle des élites, zélotes médiatiques qui s’auto-intoxiquent en cercles fermés. « La personnalité Sarkozy » n’est donc pas le bon thème pour gagner.

Reste quoi ? La demande de protection contre la crise mondiale ? C’est une donnée importante mais pour laquelle la gauche n’est pas plus légitime que la droite. Ce sont quand même les sénateurs républicains de droite aux États-Unis qui veulent une loi contre les produits chinois au taux de change politique. C’est de même le gouvernement conservateur de droite anglais qui décide la séparation par la loi des banques d’investissement et des banques de dépôts. La protection contre la globalisation n’est pas la fermeture des frontières mais l’accord entre partenaires européens pour négocier avec la Chine et avec les États-Unis sur les normes financières et d’échanges. C’est en interne des filets sociaux de sécurité qui ne sont finançables QUE par une meilleure gestion du budget public et par une règlementation moins sectaire sur les relations de travail – tout ce qu’ont réussi les pays nordiques de l’Europe et que l’ère Jospin a échoué à mener lorsque la croissance était là et le permettait. Il faudra le mettre en place, que le prochain président soit Hollande ou Sarkozy, pour diminuer ce pessimisme français associé à la défiance envers tout ce qui change.

Alors reste quoi ? De façon ultime, la réforme fiscale. Seul François Hollande en propose une d’envergure. Non pas pour de nouvelles rentrées, le repli des consommateurs désabusés et l’exil des patrimoines réduira l’impôt tant que durera la crise. Mais pour un nouveau partage de la pénurie. Probablement plus juste, en tout cas mieux accepté… s’il réussi à éradiquer la plupart des « niches fiscales » ce qui, comme le non-cumul des mandats, est loin d’être acquis ! Cela pour caresser la gauche du ressentiment, mais le débat n’a rien dit sur la stabilisation ou la baisse de la dépense publique, hors norme en France par rapports aux pays voisins.

La campagne pour la présidence se fera donc probablement sur la réforme fiscale à gauche et sur la personnalité dynamique apte à sortir de la crise à droite. C’est loin d’être déjà joué.

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