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Un peu de politique mexicaine

Nous nous réveillons ce matin à 6 h pour être à l’aéroport avec une marge, compte-tenu des embouteillages du lundi matin dans cette ville surpeuplée. Nous croisons et dépassons les fameux taxis Coccinelle vert et blanc, d’énormes « trailers » américains venus livrer de la matière première ou emporter des produits finis. Les marques d’automobiles les plus répandues dans Mexico semblent être Toyota, Chrysler et Volkswagen. Quelques Renault du type Clio et des Laguna avec coffre sauvent la mise de l’industrie française. Nous observons peu de grosses voitures américaines traditionnelles ; mais plutôt des japonaises et des européennes. Les américaines consomment trop, polluent trop, sont d’entretien trop cher et trop difficiles à garer. C’est ainsi que l’on se rend compte de l’excès américain : tout y est « trop » hors des Etats-Unis. Cette démesure physique les fait divorcer insensiblement du reste du monde. L’Europe, plus à la mesure humaine, aurait un rôle à jouer. Encore faut-il qu’elle existe, qu’elle se manifeste comme puissance internationale. Son attraction culturelle ou de mode de vie ne va pas sans puissance économique et présence politique. Nous en sommes loin !

Guillermo, le correspondant sud-américain de l’agence parisienne de trek, est arrivé de Patagonie où il accompagnait un voyage. « La meilleure saison pour aller en Patagonie est vers avril, il y a moins de vent, » nous dit-il d’ailleurs. Pour ce premier groupe du premier séjour au Yucatan, il a tenu à venir contrôler que le programme se déroule comme prévu et à assurer le rodage avec les prestataires locaux. Il parle très bien français, ayant été accueilli comme exilé politique à Paris en 1973, après le coup d’Etat du général Pinochet. Il y a terminé ses études et a acquis la nationalité française. Son père est d’origine anglaise, sa mère d’origine allemande, sa famille ayant émigré au Chili dans les années 1860. Il a été élevé en espagnol et a acquis le français durant ses études. Voici un vrai Européen !

Nous devons prendre un vol intérieur d’Aeromexico pour nous rendre à Tuxtla Guttierez, aéroport principal de l’état du Chiapas où nous allons débuter notre randonnée. La circulation dans Mexico a été assez fluide et nous sommes en avance. Guillermo a le temps d’acheter un journal mexicain, « La Jornada », « le Libération local », selon lui. Il nous fait remarquer que les Mexicains aiment bien la politique. Son quotidien est presque intégralement composé d’articles qui en traite. Il y a belle lurette que cet engouement s’est affadi en France, suivant en cela la plupart des pays développés. La gestion des choses et de leur répartition l’emporte peu à peu sur les luttes de classes ou de castes. Cela ne signifie pas qu’elles aient disparu mais que le consensus existe pour que l’économie prime la lutte. Ce n’est pas encore tout à fait le cas au Mexique.

La conversation porte sur la société mexicaine et ses différences avec les autres sociétés d’Amérique latine. Le Mexique est à la fois indien et espagnol, comme les autres états sud-américains (sauf le Brésil, portugais), mais a peu importé d’esclaves noirs. Très proche de son grand voisin, les Etats-Unis, qui a soutenu son indépendance au 19ème siècle, mais avec lequel il a été ensuite en guerre pour la délimitation des frontières, le Mexique se trouve entre deux pôles. Culturellement hispanique et indien, il est économiquement attiré dans l’orbite nord-américaine. Le traité de Guadalupe Hidalgo, signé en 1848, cède aux Etats-Unis pour 15 millions de dollars la Californie, le Nouveau Mexique, l’Arizona, l’Utah et le Nevada pour que le rio Grande devienne frontière.

Napoléon III a profité de ce ressentiment pour conforter la latinité et freiner l’expansionnisme protestant yankee en envoyant l’archiduc Maximilien d’Autriche comme roi aux Mexicains en 1862. Mais la greffe ne prend pas, Maximilien est maladroit et Napoléon III, lassé, retire les troupes du général Bazaine en 1865. Maximilien est fusillé en 1867. Echec de la latinité qui est soit coloniale, soit cléricale. La révolution mexicaine de 1910-1917 naît avec Pancho Villa, Robin des bois paysan qui a vengé sa sœur violée avant de prendre le maquis, Emiliano Zapata, producteur de canne à sucre qui veut redistribuer la terre et Francisco Madero, fils d’une riche famille judéo-espagnole élevé par les Jésuites, éduqué en Europe et adepte des Lumières. Elle fait 1 million de morts sur 15 millions d’habitants mais aboutit, avec le coup de pouce des Etats-Unis du Président Wilson, à la Constitution fédérale (31 états) de 1917 d’inspiration franc-maçonne, centralisatrice, anticléricale et sociale. Le travail des enfants est interdit, l’école devient laïque et obligatoire, l’état civil est institué, la journée de 8 h. Aujourd’hui, 92.2% des 15 ans et plus sait lire, 94% pour les seuls hommes.

La capitale est toute-puissante, concentrant le pouvoir et l’industrie, attirant inévitablement l’exode rural dans une mégapole au bord de l’asphyxie. Le budget fédéral redistribue 70% des ressources par transferts aux provinces. Ce centralisme de fait malgré l’apparence fédérale, et le clientélisme politique dû aux subventions depuis la capitale, ne sera desserré que par le recul de l’Etat dont le début est la privatisation. De 1920 à 1980, sur l’exemple soviétique, l’Etat s’était en effet profondément engagé dans le système productif, faisant contrôler tous les niveaux de l’économie par une caste de fonctionnaires aux effectifs pléthoriques.
L’exploitation du pétrole n’a pas arrangé les choses, aboutissant à une économie de rente avec les cadeaux politiques et les habitudes de consommation sans production correspondante, le crédit facile pour financer des projets dont la rentabilité n’est pas le premier souci. La chute des prix du pétrole a obligé le peso à dévaluer de 50% en 1982. La purge du début des années 1990 a fait mal parce qu’elle a redressé en quelques années des décennies de laxisme. Rigueur budgétaire, ouverture du marché intérieur, privatisations, négociation avec le grand voisin du nord sur les échanges – tout cela a abouti aux accords de l’ALENA. Ils ont permis les investissements des Etats-Unis mais aussi du Japon et, plus récemment, de la Chine.

La signature du traité ALENA en 1994, ouvrant une zone de libre-échange entre Canada, Etats-Unis et Mexique, a mis au jour la contradiction cachée entre culture latino-catholique et intérêts économiques nord-américains, déclenchant une lutte interne au Mexique entre l’élite politique et les marchands urbains d’un côté, et les paysans sans terre, en majorité Indiens, de l’autre. Le nord du pays travaille dans les « maquiladoras », ces usines-tournevis américaines profitant du bas prix de la main d’œuvre locale ; les chicanos traversent clandestinement la frontière pour aller travailler « al norte » ; avec l’ouverture du marché sont arrivés baseball, fast-food et séries TV ; l’anglais est devenu langue obligatoire dès le primaire. Une nouvelle « Mexamérique » est née, urbanisée, éduquée, plus riche. D’où le choc de déception à l’arrivée tonitruante de Donald Trump qui s’est fait le porte-parole des petits Blancs aigris qui refusent le mélange et la libre-circulation.

Le contraste a été d’autant plus grand avec la paysannerie indienne restée traditionnelle et pauvre ; la révolte du Chiapas a éclaté pour cette raison. Jérôme Baschet dans son livre La rébellion zapatiste en fait même une révolte « exemplaire » de la mondialisation, couplant tiers-mondisme, écologie et anti-impérialisme, dans un raccourci à mon avis peu fondé. L’alliance des intellectuels et des paysans pauvres n’est pas nouvelle, pensons au maoïsme et aux traditionnelles guérillas sud-américaines des années 1960. Que 40 ans aient passés ne suffit pas à modifier les intérêts de base. Les Indiens du Chiapas réclament le réaménagement du régime spoliateur des grandes haciendas, pas la révolution mondiale. Faire de leur mouvement un recyclage du gauchisme historique est plus une utopie théorique qu’une réalité fondée.

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Il y a un siècle, 1913

Il y a un siècle… Mes grand-pères avaient 19 et 16 ans. L’année est surtout connue pour précéder 1914, début de la Grande guerre. Mais elle était déjà grosse de ce qui allait venir. Leçon pour le futur ? Impossible de dire quel possible devient réalité, et pourtant…

Alors que Freud publie en juin Totem et Tabou, l’Allemagne prépare la guerre et les socialistes sont très contents d’eux. La loi de juillet 1913 renforce l’armée d’active de 621 000 à 820 000 hommes. Au congrès du parti social-démocrate allemand à Iéna en septembre, la grève générale en cas de guerre est condamnée et les députés socialistes sont approuvés pour avoir votés les crédits militaires. L’empereur Guillaume II annonce en octobre au roi Albert 1er de Belgique que la guerre contre la France est inévitable. Le 25 octobre, signe du temps, naît Klaus Barbie, chef de la Gestapo de Lyon pendant la Seconde Guerre mondiale. Pendant ce temps, Niels Bohr présente la mécanique quantique où les électrons ne peuvent se trouver que sur certaines orbitales définies – et Hans Geiger crée le compteur de radioactivité devenu célèbre. L’hiver 1913, la crise économique en Allemagne est due à l’argent cher (ce que nous venons d’éviter en 2010-2011) ; elle va précipiter la guerre.

ado allongeLa France n’est pas en reste, qui prépare la revanche. Elle vote le 19 juillet la loi des trois ans sur le service militaire (comme le feront les socialistes durant la guerre d’Algérie). Le 17 janvier, Raymond Poincaré est élu président de la République et remplace Armand Fallières. La gloire de la France, qu’elle ne développera longtemps que pour la beauté du geste, est l’aviation. Le 11 mars, Perreyon bat le record d’altitude en avion, 5 880 mètres sur un Blériot, le 9 septembre, Maurice Prévost porte le record du monde de vitesse en aéroplane à 204 km/h et le 23 septembre Roland Garros effectue la première traversée de la Méditerranée en avion. Côté industrie, Peugeot lance au 1er juillet la Bébé, voiturette dessinée par Ettore Bugatti ; 45 000 voitures seront produites en France en 1913. Maurice de Broglie détermine le spectre des rayons X.

Paraissent en littérature L’Argent de Charles Péguy (hostile au bénéfice), Alcools de Guillaume Apollinaire (qui mourra à la guerre), Jean Barois de Roger Martin du Gard (fresque humaniste qui sera ringardisée par la boucherie), La Colline inspirée de Maurice Barrès (nationalisme qui connaîtra un destin), Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier (qui deviendra le symbole pacifique du monde d’avant), La Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars (qui poursuivra le surréalisme des voyages), et enfin Du côté de chez Swann de Marcel Proust (qui ne sera reconnu qu’après 14-18)… Lorsque l’on se remémore les prix de l’année 1913, on ne peut qu’être effaré de leur inanité : prix Goncourt Le Peuple de la mer de Marc Elder, prix Femina La Statue voilée de Camille Marbo. Qui diable s’en souvient encore ? La mode et le politiquement correct d’époque passe aussi vite que les rassis installés qui les délivrent. Pour préparer le siècle, naissent Albert Camus et Claude Simon, tous deux futurs prix Nobel de littérature, Paul Ricœur, philosophe, Jacqueline de Romilly, académicienne et helléniste, Mouloud Feraoun, écrivain algérien, Charles Trenet, chanteur et Jean Marais, acteur.

Les États-Unis ne sont pas encore la première puissance de la planète, rôle qu’ils n’acquerront qu’après la chute de la livre sterling dans les années 30 et surtout durant la Seconde guerre mondiale. Mais le 3 février, le XVIème amendement de la Constitution américaine crée l’impôt fédéral sur le revenu et le 23 décembre, le Federal Reserve Act instaure la Fed, banque centrale, chargée de contrôler le système bancaire et d’émettre la bonne quantité de monnaie. C’est aussi en 1913 qu’Henry Ford crée le 10 août la première chaîne de montage dans ses usines automobile. La productivité augmente de 400 % et Ford Motor Company vend 178 000 automobiles en 1913 avant 248 000 en 1914 (45 % de la production nationale). Le pays attire parce qu’il est pragmatique. Le psychologue américain John Broadus Watson développe sa théorie du behaviorisme et 376 776 Italiens débarquent aux États-Unis. C’est l’année où naissent Richard Nixon, futur président, et Robert Capa, photographe américain d’origine hongroise.

A son sud, si le canal de Panama était fini de percer le 10 octobre, le général Victoriano Huerta, chef de l’armée mexicaine fait assassiner le président Madero et prend le pouvoir. Pancho Villa, Álvaro Obregón, et Emiliano Zapata attirent les paysans désireux de récupérer leurs terres dans une révolte qui sera matée dans le sang.

La Russie était déjà ce pays gros de promesses et destiné à le rester. Le 13 mai a lieu le premier vol d’un quadrimoteur géant construit par le russe Igor Sikorsky, mais Joseph Staline est arrêté pour banditisme révolutionnaire et exilé en Sibérie. La Russie célèbre le tricentenaire de la maison Romanov sur le trône impérial ; le tsar Nicolas II se croit populaire comme Poutine. Maxime Gorki publie L’Enfance, misérabilisme sympathique mais qui empêche d’avancer.

Au Moyen-Orient, la Turquie décline, ce qui incite le 23 janvier les Jeunes-Turcs au coup d’État. Le traité de Londres du 30 mai qui met fin à la première guerre balkanique fait perdre à la Turquie, vaincue, la plus grande partie de ses territoires européens. Grecs, Bulgares et Serbes doivent se partager la Macédoine, d’où aussitôt ces querelles de chiffonniers qui engendrent la seconde guerre balkanique dès juillet. Le siècle n’a pas fini ces querelles de bac à sable, et l’arriération due au joug ottoman durant des siècles perdure toujours en Grèce. Mais le retrait turc permet à certains membres du Parti de la décentralisation administrative ottomane du Caire des contacts avec l’Organisation sioniste qui auraient pu aboutir avec le temps, si la Seconde guerre mondiale et l’horreur des camps d’extermination n’avaient conduits à imposer l’État d’Israël. En 1913, une immigration juive en Palestine était admise sous condition d’égalité de droits entre Arabes et Sionistes.

L’Asie était loin mais présente. En mars 1913, la Chine se dote d’une armée de l’air et passe commande de 12 appareils à la France. Les 8 janvier, le 13ème Dalaï-lama déclare publiquement l’indépendance du Tibet, déjà formulée en 1912 dans une lettre au Chinois Yuan Shikai. Le 6 octobre, une conférence réunit à Simla des représentants des autorités britanniques, chinoises et tibétaines qui aboutit à une convention provisoire harmonisant les relations mutuelles et les frontières (ligne Mac-Mahon). La convention prévoit l’autonomie du Tibet et la souveraineté chinoise sur le Tibet intérieur mais l’accord, signé en avril 1914, n’est jamais ratifié par la Chine. Et aujourd’hui le problème demeure…

C’est en Inde que le poète philosophe Rabindranath Tagore reçoit le prix Nobel de littérature.

Reste l’Afrique où le docteur Albert Schweitzer arrive à Lambaréné au Gabon pour installer un hôpital tandis que sont promulguées le 19 juin en Afrique du Sud les premières lois d’apartheid. Deux approches occidentales vis-à-vis des Noirs qui ne seront levées qu’à la toute fin du siècle. Un soulèvements antiportugais a lieu en Angola tandis qu’au Kenya naît le culte mumbo. Un grand serpent sorti du lac Victoria aurait adressé un message à un homme, lui enjoignant de prêcher contre le christianisme et les Européens, prédisant la fin prochaine de la domination des Blancs. Aujourd’hui, l’islam intégriste a pris la place mais le continent reste dans l’anarchie militaire, la corruption des pouvoirs et la croyance.

Freud profilLes équilibres d’alors sont-ils changés un siècle plus tard ? Pas vraiment… L’Allemagne domine toujours l’Europe, les États-Unis restent gérés par la monnaie, la Chine assoit sa puissance mondiale, l’Inde demeure discrètement un continent de longue culture, la Russie est toujours velléitaire et le reste du monde ballote entre coups d’État, prises de pouvoir populaire et tentatives d’essor économique. Hors l’informatique et les fusées, nous n’avons rien créé de vraiment neuf depuis l’automobile et les avions. Le Net lui-même n’est pour l’instant qu’une radio amplifiée, pas une révolution. Va-t-il le devenir ? Les tenant des cycles Kondratiev par grappes d’innovations le croient : c’est possible mais cela va-t-il devenir réel ?

Car l’humanité reste entre totem et tabou. Dans de nombreuses sociétés la figure du Père tout-puissant limite de plus en plus « l’accès aux femmes » (à la morale ou aux biens de consommation) : le Parti en Chine, Poutine en Russie, les ligues de vertu et les Big Brothers du net aux États-Unis, le Président et la coterie Saint-Germain des Prés en France, Kim en Corée, Chavez au Venezuela ou Castro à Cuba, les islamistes un peu partout… La horde primitive se contente de brailler, s’épuisant en rites obsessionnels destinés à écarter l’angoisse. Ces primitifs croient encore en la toute-puissance de leur pensée, la pensée magique : un Autre monde est possible, demain on rase gratis, il suffirait de remplacer Sarkozy ou Bush ou Moubarak. Il n’y a pas d’âge adulte culturel, seulement de la jouissance chez nos bobos intellos. Faudrait-il pour comprendre 2013 relire le Freud 1913 ? Trois générations seulement ont passé.

Merci à Wikipedia pour sa recension de l’année 1913.

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