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Henri Troyat, Étrangers sur la terre

Ces deux volumes qui couvrent l’entre-deux guerres sont la troisième partie de la saga intitulée Tant que la terre durera, curieusement pas rééditée. Comme quoi, fût-on de l’Académie française et reconnu comme Immortel, la gloire passe vite en une seule génération… au rythme du zapping permanent de la mode imitée des USA. Ces deux tomes peuvent évidemment se lire indépendamment.

L’auteur, né russe Лев Асланович Тарасов en 1911 à Moscou, a émigré en France à 6 ans avec ses parents, fuyant la révolution bolchevique. Il se représente en Boris, fils cadet de la famille Danoff, Michel et Tania, dont l’aîné se prénomme Serge. Il décrit tout le drame de l’immigration, la difficile assimilation à la France, l’écartèlement entre les deux cultures, le choix final de devenir français en demandant la nationalité, effectuant son service militaire, épousant une française et partant pour la guerre de 40 dans sa nouvelle patrie.

Les parents Danoff, riches commerçants avant la révolution, sont réduits aux petits boulots après que le père, très slave en ses engouements irraisonnés, ait confié une grande part de ses économies à un escroc beau-parleur, russe comme lui mais plus assidu à flamber l’argent de la crédulité des autres qu’à réaliser ce fameux film qu’il faisait miroiter à la belle époque du cinéma nouvellement parlant. Les parents parlent français mais avec accent, surtout la mère qui ne fait aucun effort pour sortir de son milieu russe blanc. Serge s’ennuie au lycée et devient gigolo, entretenu dès la terminale par une couguar riche du double de son âge. Un jour, lassé d’elle, il sort et elle se tue durant son absence. Il part pour l’Afrique coloniale française codiriger une usine de pains de glace mais flambe, selon sa lâche habitude d’aristo décati, et finit pour se racheter à la Légion.

Boris, assez jeune pour se souvenir de la Russie du tsar sans en être imprégné, accepte la descente sociale parce qu’il ne se souvient pas vraiment d’autre chose. Il est bon élève, travailleur, passionné d’électricité et de mécanique. Imbu d’honneur, passion aussi bien russe que française, il présente à 14 ans devant son prof une pétition de la classe pour rappeler un élève renvoyé. Il est puni et s’insurge mais, lorsqu’il va trouver le prof chez lui, il découvre un autre homme. Un qui le comprend et le juge assez mûr pour lui expliquer les dessous de l’affaire. Ils deviennent amis, il fait connaissance de sa fille, un peu plus jeune que lui.

Mais ce n’est pas d’elle qu’il va tomber amoureux, mais de l’adolescente d’un avocat très bourgeois et dédaigneux des « étrangers » – pauvres de surcroît. Le mariage projeté ne se fera pas, l’âge de la majorité étant fixé très tard, à 21 ans, pour bien garder les rejetons bourgeois catholiques sous la tutelle paternelle. Ce n’est que le père mort – d’une crise cardiaque en pleine plaidoirie – que Boris pourra revoir quatre ans plus tard celle qu’il aime vraiment mais qui était trop lâche pour laisser tomber son petit confort et aller contre sa famille. Elle est mariée par convenance selon les désirs de son père mais son mari est immonde et elle divorce. A ce moment, la guerre intervient. Elle est enceinte de Boris et attend un petit Michel.

Ce roman autobiographique se lit bien, même au galop tant la langue est fluide et l’action bien menée. Les personnages hauts en couleurs ne manquent pas parmi ces Russes blancs ex-princes ou généraux devenus chauffeurs de taxis ou ouvreurs dans les boites. L’oncle Akim, colonel des hussards d‘Alexandra, est réduit à tourner des pièces en usine après avoir élevé des poules. Il vit dans le passé, comme Michel qui ne rêve que de revenir à Moscou reprendre possession de sa demeure et de ses magasins. Mais les bolcheviques sont bien implantés au pouvoir et zigouillent tous ceux qui peuvent leur faire de l’ombre. Même en plein Paris, sous les yeux naïfs du gouvernement parlementaire affairiste et d’une police qui s’en fout (ce ne sont que des bougnoules, pouvait-on dire, qu’ils se massacrent entre eux, ça en fera de moins). Car c’est un immigré Russe, Gorgulov qui a assassiné le président de la République Paul Doumer en 1932, et c’est un russe encore, bien qu’aussi juif, Stavisky, qui est à l’origine du scandale financier des bons de Bayonne (une pyramide de Ponzi) et qui sera retrouvé suicidé de deux balles dans la tête tirées à trois mètres en 1934 – dit-on. De quoi faire descendre les milices antiparlementaires dans la rue en février 1934.

Relire Troyat aujourd’hui permet de mettre en relation l’immigration russe d’hier avec l’immigration maghrébine d’aujourd’hui. Il est intéressant de lire les observations d’un protagoniste, cultivé et inséré dans sa nouvelle patrie. Dans tous les cas, l’émigration apparaît forcée par les circonstances (guerre, misère économique, pouvoir totalitaire) et l’émigré ne rêve tout d’abord que de revenir au pays après avoir établi sa fortune. Mais pour cela, il lui faut s’intégrer, parler la langue, vivre selon la culture du pays d’accueil, faire la part des choses entre sa tradition familiale et celle du pays d’accueil.

Lev Tarassov, dit Henri Troyat, observe fort bien ce qui différencie la façon de penser russe de la française. « Nous réfléchissons gravement, lourdement, aux problèmes essentiels de l’existence, Dieu, l’âme, la mort, le bien, le mal, l’amour, tels sont les thèmes éternels de nos méditations. Nos écrivains les tournent et les retournent sans se lasser. D’où une impression de monotonie grandiose, géniale. Les écrivains français, en revanche, sont moins obsédés par la métaphysique. Quand ils l’abordent, c’est avec le désir d’mettre une théorie nouvelle sur un vieux sujet. Ils s’amusent intellectuellement à faire jouer toutes les facettes du problème. (…) Ils analysent. Ils divisent. Ils démontent. (…) Si un Russe se perd dans les méandres de la déduction, il remplace la logique par le sentiment, l’intelligence par l’élan du cœur. Un Français, lui, ne renonce jamais à la logique, à l’intelligence ». II, 3, p.48. Cet écart enrichit celui qui le pense et le vit. Auquel cas émigrer n’est pas un moins, un manque, mais un plus, un supplément d’âme. Encore faut-il acquérir les capacités intellectuelles et humaines de s’ouvrir à l’autre et ne pas se borner à ses croyances natales.

Parler sa langue, pratiquer sa religion, manger sa cuisine, sont du domaine du privé. Pour tout le reste, à Rome faire comme les Romains : élever ses enfants selon la méritocratie de l’école républicaine, bien parler la langue, poursuivre des études, se faire des amis et éventuellement épouser une Française (ou un Français) et engendrer de petits Français. Troyat montre que ce n’est pas tous les jours facile, et que le choix d’une nouvelle patrie est un déracinement culturel, mais que l’ancienne culture peut cohabiter en privé avec la nouvelle en public et le cœur d’hier avec l’esprit d’aujourd’hui.

C’est ce que demandaient les Romains aux Juifs chrétiens par le sacrifice aux dieux civiques (peu importait d’y croire), c’est ce que font spontanément tous ceux qui demandent une carte verte de résident aux Etats-Unis. Alors, pourquoi cela ne serait-il pas exigible en France de ceux qui prétendent y immigrer ?

Henri Troyat, Etrangers sur la terre, 1950, Folio Tome 1 et 2, 1979, autour de 440 pages chacun, occasion €62.00

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Daniel Kahneman, Système 1 / Système 2

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Malgré un titre peu attrayant et une traduction plus qu’approximative, cet ouvrage mérite d’être lu et relu : il traite de tous les biais de notre façon de penser, de toutes les distorsions de la réalité effectuées malgré nous, dans notre cerveau. Daniel Kahneman est israélo-américain. Juif né en Palestine en 1934, il cite souvent ses expériences de psychologie effectuées lors de son service militaire dans Tsahal. Du judaïsme il a cette curiosité qui ne peut tenir en place, le goût de poser sans cesse des questions et l’entregent pour s’associer des collaborateurs ou des amis.

A 77 ans, le prend un besoin pressant de faire la synthèse de ses innombrables travaux et expériences de psychologie appliquée. Il est l’un des rares personnages à avoir obtenu le prix de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel, attribué à l’économie… sans être le moins du monde économiste. Mais, contrairement à son traducteur français dans ce livre, lui sait ce qu’est la matière économique et ne traduit pas « wealth » par santé mais bel et bien par « fortune » ! Pédagogue, il imagine deux systèmes de la pensée comme deux acteurs jouant chacun leur rôle : Système 1 et Système 2.

Il écrit tout un tableau page 131 pour dire ce qu’est le Système 1 : une façon de penser archaïque mais bien utile, approximative et globale mais rapide. Système 1 est né dans la savane, lorsque l’humain fragile et nu devait se garder de tous les dangers. Il fonctionne automatiquement et vite, créant un schéma cohérent d’idées issues de la mémoire associative. Il déduit et invente des causes, de belles histoires émotionnelles, pour produire une série d’évaluations primaires attachées à des normes et des prototypes. Il est intuitif par accumulation d’expériences, mais peureux : il est plus sensible aux changements qu’aux états et surestime les faibles probabilités, réagissant plus fort aux pertes qu’aux gains. Convenablement recadré et contrôlé par Système 2, il est efficace et permet de penser à autre chose en accomplissant des procédures automatiques (comme marcher, conduire, veiller, opérer). « Il produit des impressions, des sentiments et des inclinations qui, quand ils sont approuvés par le Système 2, deviennent des convictions, des attitudes et des conventions » p.131.

Le Système 2 est la raison appliquée à un problème : il est concentration des facultés pour résoudre un cas, faire un choix, décider d’une action. Mais Système 2 est paresseux et, s’il n’est pas obligé par une cause extérieure, laisse volontiers faire les approximations de Système 1, qui suffit à la survie en général. « Biais prévisibles et illusions cognitives comme l’ancrage, les prédictions non régressives, l’excès de confiance, et bien d’autres » p.501 limitent Système 1. Mais quand Système 1 est bien utilisé, il est très efficace car intuitif, il va directement au but sans passer par les calculs fastidieux. « L’acquisition de compétences nécessite un environnement régulier, la possibilité de s’entraîner, et un retour sans équivoque sur l’adéquation des pensées et des actions. Quand ces conditions sont remplies, la compétence finit par se développer et les jugements intuitifs et les choix qui viennent rapidement à l’esprit seront pour la plupart adaptés. Tout cela est l’œuvre du Système 1, et se produit donc automatiquement et vite » p.501. Les pilotes de chasse, les médecins, les soldats, les traders – et en général tous les bons professionnels – ont développé cette « intuition » qui n’est qu’une expérience bien assimilée, devenue réflexe après réflexion.

Le mérite de Daniel Kahneman est de faire passer ces descriptions par des histoires édifiantes, tirées de sa pratique personnelle et des jeux de rôle expérimentés dans ses enquêtes et celles de ses collègues. Ses 5 parties, 38 chapitres et 555 pages fourmillent d’anecdotes révélatrices de biais et d’illusions. Il donne aussi les antidotes, dont le principal est quand même de réfléchir avant d’agir, de calculer avant de se précipiter, de prendre le temps d’examiner avant de décider. Car « la machine à tirer des conclusions hâtives » est en nous, qui fait souvent que « les causes écrasent les statistiques » et que l’on régresse trop vers la moyenne, dans une « illusion de compréhension », une « illusion de validité », un excès de confiance en son expertise et tant d’autres choses.

Ce livre est gros, mais facile à lire. Évitez de le faire en une seule fois tant il est dense, mais vous sortirez moins idiot après l’avoir lu. Ces observations sont applicables dans tous les métiers et dans la vie courante. Surtout lorsqu’il y a des enjeux importants. En finance, par exemple, mais aussi dans l’expertise : être trop sûr de soi n’est jamais une bonne chose, tant de biais et d’illusions nous instrumentent sans que nous le sachions… En économie surtout ! Car l’homo oeconomicus, censé suivre son intérêt rationnel, n’existe décidément pas dans la réalité.

Daniel Kahneman, Système 1 / système 2 – les deux vitesses de la pensée (Thinking, Fast and Slow), 2011, Flammarion 2013, 555 pages, €25.00

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