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Henri Troyat, Le jugement de Dieu

Ces trois nouvelles médiévales ont pour point commun d’avoir été écrites au début de la Seconde guerre mondiale. La France, vaincue par ses faiblesses et notamment son pacifisme après la guerre imbécile de 14, est en déroute. Le juif errant, le combat du créateur, le voyage du jeune homme, sont autant de contes qui font s’évader du présent pour trouver compensation dans le merveilleux et la foi. Car ces trois nouvelles parlent toutes de Dieu.

Le jugement de Dieu met en scène un miracle : accusé par une matrone d’avoir tué un bourgeois, Alexandre Mirette se voit condamner à l’ordalie d’être plongé dans l’huile bouillante. S’il en ressort indemne, c’est qu’il est innocent ; s’il y reste, il est coupable. Dans ce jeu cruel du si tu perds je gagne et si tu gagnes je gagne, le miracle a lieu. Le jeune criminel est plongé dans le bain mais n’a rien ; à l’inverse, la matrone qui l’accusait le verbe haut est frite. Dieu a donc sauvé son innocence ? Pas vraiment. Car Dieu l’ignore, il ne veut rien avoir à faire à lui. Alexandre vivra sous le poids de ses fautes sans qu’elles soient jamais punies ; il restera l’éternel solitaire. Le mot juif n’est pas écrit sous l’Occupation, mais le conte est bien la transposition du Juif errant qui ne connaitra jamais de paix, celui qui a bafoué le Christ, préférant la superstition maniaque des rites au prophète humain. Les Juifs sont persécutés car Dieu s’est détourné d’eux qui l’ont renié par la croix.

Le Puy Saint-Clair se passe à Tulle où un artisan sculpteur a réalisé le gisant de sa jeune épouse morte. C’est son chef d’œuvre, là où il a mis tout son amour. Mais la guerre de religion entre papistes et huguenots fait rage. La ville est attaquée, envahie, tout comme la France catholique de 1940 par les luthériens et huguenots renégats de l’Allemagne hitlérienne. François Lamarsaude défend la ville avec la milice, puis il est submergé par la vague des soldats réformés. Il rampe vers le cimetière pour y trouver la paix et y revoir une dernière fois son œuvre de pierre. Il en défend l’accès comme un lion, tuant et sabrant, méritant bien de la ville. Mais celle-ci est bombardée au canon et un huguenot ignare rase d’un boulet le gisant adoré. Lamarsaude est désespéré ; il ne lui reste plus qu’à mourir. Mais la Vierge apparait, sous les instances de sa femme qui l’aimait. Lui s’aperçoit que la gloire mortelle ne vaut rien en regard de la gloire immortelle d’avoir été aimé et de l’être à jamais.

Le merveilleux voyage de Jacques Mazerat fait voguer un humble artisan sur un navire dont il a restauré la figure de proue. Il est tombé amoureux de la belle de bois tandis que sa bonne amie de chair l’ennuie un brin. Il s’embarque à Dieppe et vogue vers la mer Rouge. En chemin, le bateau attaque un navire portugais et s’en empare. Une belle mauresque captive ensorcelle le Jacques, chargé de lui apporter à manger. La brume se lève et le navire d’escorte a disparu ; quant à l’équipage de prise, il est en proie à la maladie et tout le monde meurt sauf Jacques. La sorcière arabe lui a fait jeter à la mer sa médaille d’or de saint Jean, cadeau de son amie de Dieppe et qu’il portait sur sa poitrine nue. Jacques se retrouve sans foi ni loi, perdu sur l’océan. L’arabe s’évanouit en fumée. Sauvé par une galère, Mazerat doit s’y engager comme galérien volontaire, subissant le fouet quand il ne tient pas la cadence. Au bout de dix jours, en attaquant un navire, la galère est abordée et coulée ; Jacques s‘évade avec un compagnon. Mais celui-ci ne tarde pas à mourir pour avoir bu d’une eau trop pure pour être honnête. Le jeune homme est seul jusqu’à ce qu’une bande de « nègres » emplumés ne vienne s’ébattre sur la plage, venus en pirogues et dansant autour du feu. Jacques sympathise, offre au chef des verroteries échouées de la galère. Il veut surtout récupérer sa médaille de saint Jean et soudoie les nègres pour qu’ils l’y conduisent en pirogue et qu’ils plongent. Ce qui est fait, mais la médaille reste introuvable. C’est un miracle (encore un) si Jacques, abandonné par les sauvages, se prend les doigts dans la chaine d’or brassée par le sable alors qu’il regagne la plage. Un homme grand et fort l’y attend, qui se propose de le reconduire à Dieppe. Il rame, infatigable, aborde puis se perd dans la ville, l’église. Jacques qui l’y suit, voit qu’il a repris sa pose de saint, statufié dans la nef. Sa bonne amie est en prières devant lui.

Quel miracle sauverait la France blessée en cette fin de 1940 ? Il est étonnant de voir, quatre-vingt ans après, combien le déni de réalité permet de s’évader dans l’impossible, combien s’illusionner sur les superpouvoirs saints ou divins permet de compenser sa propre impéritie ou lâcheté. Le Russe d’Arménie né en 1911 mais arrivé à 9 ans en France où a fait toutes ses études, prix Goncourt 1938, a légalisé son nom de plume Troyat en lieu de Torossian lorsqu’il est devenu français, puis a été démobilisé en 1940, à 30 ans.

Henri Troyat, Le jugement de Dieu, 1941, Livre de poche 1973, 286 pages, occasion 

Henri Troyat, Romans d’hier : Faux jour, Le vivier, Grandeur nature, La clef de voûte, L’araigne, Le jugement de Dieu, Le mort saisit le vif, Le signe du taureau, La tête sur les épaules, Presses de la Cité Omnibus 1992, 1129 pages, €12.00

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Henri Troyat, Le cahier

La Russie des années 1850 est archaïque. La capitale et la cour vivent à l’époque moderne avec bals et théâtres, restaurants et plaisirs, étiquette et rang ; la campagne vit encore au moyen-âge avec grands domaines et serfs attachés, seigneur paysan et moujiks. Le barine, la barinya et le bartchouk (le maître, la maitresse et le jeune maître) sont la trinité de Klim le serf (Clément en russe). Il est né la même année que Vissarion et lui a servi de compagnon de jeu et d’émule pour son éducation primaire. Puis, à 12 ans, le barine a décidé d’envoyer son fils en pension à Moscou et de renvoyer le fils de serf à sa condition : servir son maître au domaine. Mais Klim sait lire et écrire, il apprécie les poésies de Pouchkine ; il tient un cahier de sa vie, qui donne le titre au roman.

Vissarion aime commander mais surtout parader ; il n’aime pas la campagne ni la terre. Etudiant médiocre, de caractère faible, il échoue aux examens de droit en première année et s’engage comme scribouillard fonctionnaire. Son père, un peu Bouvard et un brin Pécuchet, accumule un savoir livresque qu’il tente d’appliquer à la médecine et à l’agriculture sur ses terres, sans succès ; il est ruiné. Klim aime la campagne, son bartchouk et le barine ; il est né pour servir.

Lorsque le barine meurt, le fils vend le domaine et « les âmes » qu’il contient – sauf une : Klim, qui le sert à Moscou. Mais il veut éblouir une actrice de théâtre qui le dédaigne et ruine son héritage en corbeilles de roses et repas fins. Il se croit trop au-dessus du travail pour garder son poste médiocre. Comme il joue, il se ruine et se trouve contraint de vendre Klim !

L’époque est pourtant aux idées libérales venues des Lumières européennes. Après la défaite de Crimée, Le tsar Alexandre II soumet à la noblesse un projet d’émancipation des serfs, avec beaucoup de précautions mais qui va dans le bon sens – le sens de l’Europe et probablement du monde entier. Mais, Troyat le montre, la liberté exige en contrepartie la responsabilité. Le serf russe est tellement content de ne rien avoir à décider ! Il n’est pas responsable de son destin et sa vie est réglée par un autre : Dieu peut-être mais le barine avant lui. Cette position confortable se reflète dans le fonctionnariat russe, pléthorique à la française, où l’irresponsabilité est érigée en point d’honneur. Seul décide Dieu peut-être mais le tsar avant lui.

Le domaine de Znamenskoié vendu, le cordon ombilical est coupé entre le Russe et la terre ; restent les idées – grandes et utopiques, dangereuses en politique. Klim va-t-il retrouver Vissarion par fidélité ? Le bartchouk va-t-il traiter son kazatchok avec égalité comme son penchant idéologique le réclame ?

Une jolie histoire simple, populaire, comme Henri Troyat, né russe en 1911, a su en produire. Utile pour comprendre comment l’explosion révolutionnaire a pu se produire dans ce pays immense et retardé où la réalité n’imposait aucune contrainte aux idées, où la religion forçait à l’utopie sans garde-fou et où l’inégalité entre la richesse et la misère engendrait des rancœurs quasi raciales. Klim le dit à plusieurs reprises, nobles et moujiks ne se sentaient pas de la même espèce.

Henri Troyat, Le cahier – Les héritiers de l’avenir tome 1, J’ai lu 1976, 375 pages, occasion €0.99

Les trois tomes, J’ai lu, €22.95

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Henri Troyat, Viou

Une petite fille orpheline en 1946 vit chez ses grands-parents au Puy-en-Velay. Son père, médecin, a été tué en tant que Résistant et sa mère est partie travailler à Paris comme assistante d’un médecin ami. A 6 ans, Sylvie surnommée Viou aime les bêtes, le chien Toby enchaîné à la porte et la vache Blanchette dans l’entrepôt, mais a du mal à apprendre ses leçons trop abstraites et à bien travailler à l’école.

Son grand-père, père de son papa, est amical mais sa grand-mère corsetée de religion, engoncée dans le moralisme et soucieuse de bienséance bourgeoise. Elle vit avec son fils mort dans l’envers du monde. Cette statue du Commandeur selon le christianisme de renoncement version saint Paul, pour qui la vraie vie est ailleurs et tout plaisir un péché, est toxique pour une petite fille qui ne demande qu’à vivre. Heureusement qu’il y a Toby, puis grand-père lorsqu’il n’est pas pris par ses affaires de négoce en gros de charbons et matériaux de construction. Il y a aussi maman lorsqu’elle revient pour les vacances.

Viou aligne les bêtises d’enfant car elle n’en peut plus du deuil perpétuel, sa vitalité déborde du carcan rigide que voudrait lui imposer la vieille bigote qui a peur de l’aimer. Son papa sans lunettes sur la photo de famille a l’air sévère alors qu’elle l’a connu rieur et bon. Elle dessine donc des lunettes sur la photo pour l’apprivoiser, car un artiste du dimanche a peint un grand portrait en couleur du père d’après la photo ; elle ne l’aime pas et l’a dit publiquement, au grand dam de la grand-mère qui croit qu’elle déteste le mort chéri. Elle introduit le chien Toby couvert de puces non seulement dans la maison mais sur son lit la nuit. Elle ment sur son classement déplorable en rédaction pour ne pas être privée de jouer le jeudi avec sa copine Dédorat.

Ecole, messe, cimetière, dîners compassés sont-ils une existence ? Ils se déroulent mornes, jusqu’à la mort du grand-père par infarctus. Ni les prières, ni l’extrême-onction administrée par le prêtre, ni la promesse solennelle d’un pèlerinage à Lourdes n’ont rien pu : Dieu est resté de marbre, indifférent à la peine des humains. A quoi cela sert-il de se priver, de vivre dans l’austérité, de se confondre en macérations, puisque de toutes façons il choisit qui il veut élire au ciel ? Ne faut-il pas plutôt bien faire son travail, qui est de vivre selon la nature qu’il nous a lui-même donnée ?

Contrairement à sa grand-mère, d’une époque révolue, Viou ne fait pas que passer sur cette terre pour aspirer à l’au-delà : elle aime Toby, elle aime sa mère, elle aime la vie ici et maintenant. Son père est mort en héros mais il sauvait des vies et aurait aimé qu’elle regarde devant plutôt que derrière elle, qu’elle vive pour l’avenir et pas dans le passé.

Or la grand-mère se déleste de tout : Toby est donné, l’affaire vendue, Viou récupérée par sa mère qui la veut auprès d’elle pour commencer une nouvelle vie. Grand-mère se retrouve seule, avec sa morale et ses chers disparus : elle aura creusé sa propre tombe car la vie gagne toujours quand on lui fait confiance. Viou a maman, son nouveau beau-père médecin, et le chien affectueux qu’il a acheté.

Le lecteur, ému, souhaite une bonne vie à Viou – à Sylvie.

Henri Troyat, Viou, 1980, J’ai lu 1999, 192 pages, €4.00

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