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Paranoid Park de Gus Van Sant

Alex (Gabe Nevins) a 16 ans, un petit frère de 13 ans tordu de stress parce les parents divorcent, et une seule passion avec ses potes : le skate. Son meilleur copain, Jared (Jake Miller) pense à niquer avant de skater, mais Alex l’inverse. Sa petite copine Jennifer (Taylor Momsen) aux grands yeux gris bleu veut se faire déflorer par lui, qui est gentil, passif, imberbe et garde une gueule d’ange. Ils « le » font mais si elle trouve ça « génial », lui reste froid, préoccupé d’autre chose.

C’est qu’un jour, Jared lui a fait miroiter le fameux Paranoid Park, le paradis des skateurs rebelles construit illégalement par les marginaux du voyage, de la fauche et de la dèche (tourné au Burnside Skatepark de Portland). C’est le top des parcs à skate, l’endroit où il faut être. Alex ne se sent pas encore techniquement prêt pour le Park mais il adore regarder évoluer les mordus sur les pistes. Un week-end où il va chez Jared, ils projettent d’aller skater avec les mauvais garçons de Paranoid le soir, mais Jared reçoit la proposition de sa copine de passer la nuit avec elle et il préfère la niquer. Ça ne se refuse pas. Alex y va donc seul.

Scratch, un loubard (Scott Patrick Green), l’aborde pour qu’il lui prête son skate puisqu’il reste au bord de la piste sans oser s’y lancer seul et, en récompense, lui permet de réaliser son fantasme : sauter dans un train de fret qui traverse la gare de Portland. Les deux gars s’accrochent et se font transporter mais un agent de sécurité privée les a vus (John Michael Burrowes) et court après le train qui ne va qu’à faible vitesse, les rattrape et les frappe de sa torche aux jambes pour les faire descendre. En se défendant, Alex le repousse avec son skate et le vieux tombe à la renverse. Manque de chance, un train passe à grande vitesse sur la voie parallèle et le coupe en deux.

Alex, sonné, tente de tout dissimuler malgré sa conscience qui lui enjoint d’appeler les flics ou d’en parler à son père. Il jette son skate, dans la Willamette depuis le pont de fer, se met nu et jette tous ses vêtements dans une benne, prend une (longue) douche. Le père divorce et a d’autres préoccupations que ses fils. Quant à sa mère… il est difficile de travailler comme de vivre avec elle. Personne ne s’intéresse à lui, son père sur le départ, sa mère en crise, son petit frère égaré, sa copine qui ne pense qu’à se faire déflorer pour le raconter en long et en large aux copines – Alex garde donc pour lui tout ce qui le préoccupe.

Au lycée, l’inspecteur Lu (Daniel Liu) interroge tous les skateurs car quelqu’un a vu un gars jeter sa planche du haut d’un pont la nuit du meurtre et elle a été récupérée ; elle est enduite d’ADN – qui devrait parler, dit-il (sans autre preuve). La vue des photos du corps coupé en deux fait remonter toute la scène à la mémoire d’Alex. La copine Macy (Lauren McKinney) qui assiste à sa rupture avec Jennifer, voudrait bien prendre la place toute chaude mais Alex lui confie qu’il a quelque chose de grave sur le cœur et ne sait comment s’en débarrasser. Elle lui conseille de tout écrire et d’envoyer la lettre à quelqu’un qu’il aime bien, hors parents et profs, ou même de la brûler s’il est seul. Il s’agit d’une catharsis.

Alex écrit donc sur un cahier, d’abord chez son oncle en bord de mer, puis chez sa mère, et finit par faire des feuilles remplies un feu de joie, telle une confession de protestant qui brûle le mal.

Le rapport des adolescents à la mort a fasciné Gus Van Sant. Ils ne semblent pas réaliser ce que c’est, ni la guerre en Irak (dont ils se foutent), ni le crime (constant à la télé), ni les conséquences mortelles d’un geste malheureux. Alex est dans le déni, ce pourquoi il ment avec aplomb, le visage candide : il s’est forgé une « belle histoire » et l’incarne comme si un autre que lui avait fait ce qui a été fait. Il ne l’a pas « voulu », donc ce n’est pas « lui » mais un double maléfique. La bande son plutôt étrange rend l’atmosphère glauque, accentuée par le climat froid et pluvieux de l’Oregon. La caméra abuse du flou et des mouvements de mal de mer pour dire l’âme chancelante des adolescents, ce qui apparaît un peu forcé, répétitif. Ce serait un procédé de résonance mémorielle selon un spécialiste.

Le skate est la métaphore de la glisse ado dans l’existence, une souplesse non impliquée, un évitement permanent, une camaraderie de potes plutôt que le sexe avec une partenaire. Ils n’ont pas de morale, tant le monde adulte apparaît amoral et hypocrite ; il n’y a ni Bien ni Mal, seulement du bon et du mauvais relatif, des choses qui font plaisir et d’autres qui suscitent le malaise. L’adolescent Alex est beau mais infantile ; il a le corps élancé mais des vêtements informes et une démarche chaloupée de babouin, accentuée par le ralenti caméra ; son visage est impassible mais garde une moue amère. Il est déconnecté, il glisse, il plane. Il n’est pas de ce monde, incapable d’exprimer ses émotions, inapte à nouer une relation, débranché de l’existence. Personne ne le capte, ne le retient.

Jusqu’au meurtre sans préméditation. La moitié du film dit le déni, l’autre moitié la redescente dans le réel. Le skate est comme un trip qui compense tout ce qui se défait pour l’ado (la famille, l’ami, la copine). La prise de conscience visuelle du corps coupé en deux de l’agent, dont le tronc bouge encore, le rend enfin acteur de sa vie. Il doit assumer, en adulte, et rompre avec ses relations superficielles (papa, Jared, Jennifer). L’apparence n’est pas l’être et l’individu atomisé pas la vraie personne. Le monde est complexe et les gens sont autres que ce qu’ils paraissent. C’est au fond ce que déclare Alex à Macy, pas belle mais peut-être plus profonde que la bimbo Jennifer. Dix ans après, à la suite de trois crises (financière, terroriste, virale), les ados ont-ils changé ?

DVD Paranoid Park, Gus Van Sant, 2007, avec Gabe Nevins, Daniel Liu, Jake Miller, Taylor Momsen, Lauren McKinney, Scott Patrick Green, John Michael Burrowes, MK2 2011, 1h20, €5.49, blu-ray €7.36

Blake Nelson, Paranoid Park (en français), Hachette littérature 2007, 220 pages, €4.50

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Argo de Ben Affleck

La prise d’assaut de l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran le 4 novembre 1979 reste une épine dans l’orgueil des Etats-Unis ; Trump et les trumpistes ne l’ont toujours digérée quarante ans après. Ben Affleck, sentant le vent patriote, en a fait un excellent thriller politique. Je l’ai vu trois fois depuis sa sortie et je l’ai à chaque fois apprécié. C’est une « belle histoire » avec héros sans peur et sans reproche, cow-boy des temps modernes, et glorification patriotique quoiqu’ait fait le pays (Right or wrong, my country, ont coutume de réciter les Anglais). Ainsi qu’une rébellion anti-bureaucratie traditionnelle chez les pionniers yankees volontiers libertariens.

Pas grand-chose n’est « vrai » dans le film mais tout est plausible. Le sens du détail met l’action en haleine et reconstitue les cheveux mi-longs, les lunettes carrées aux grands verres, les moustaches de machos homos un brin ridicules de cette fin des années 70. Quelques scènes sont mêmes drôles dans le drame.

Ce 4 novembre (jour de Thanksgiving au pays), les « étudiants » iraniens poussés par les « gardiens » de la révolution, avec la bénédiction de l’ayatollah Khomeiny, sautent les murs de l’ambassade américaine perçe comme « un nid d’espions ». Espions qui n’ont cependant rien vu de la révolution islamiste et n’ont rien prévu de la colère « populaire » (manipulée par le pouvoir). Durant les deux heures de résistance des Marines à l’aide de gaz lacrymogènes, six diplomates de faible rang décident de sortir par la porte de derrière dans une rue où il n’y a personne (les gardiens gardent mal « la révolution »).

Ils seront hébergés ici ou là par les ambassades amies, mais le film balaye ces digressions en concentrant toute l’histoire sur l’ambassadeur du Canada. Ken Taylor (Victor Garber) héberge ses six « invités » dans sa résidence durant soixante-neuf jours, le temps que la bureaucratie de Washington trouve laborieusement une solution.

Le secrétariat d’Etat (qui s’occupe des affaires étrangères) n’a jamais vu ça, n’a jamais rien prévu, et envisage des options folkloriques comme un périple de 500 km en vélo jusqu’à la frontière turque en plein hiver, ou la requalification des diplomates en professeurs d’anglais alors que les écoles sont fermées depuis 8 mois en Iran. La CIA mandate un expert ès exfiltrations Antonio Mendez (Ben Affleck) pour trouver un plan.

Alors que celui-ci, séparé parce qu’il est trop souvent en mission, parle au téléphone avec son fils de 10 ans, il se cale sur la même chaine de télé que le gamin regarde à des centaines de kilomètres de là et il lui vient une idée (comme quoi la famille, la filiation…). Le film est l’un de la série Planète des singes et le décor désertique ressemble à certains paysages d’Iran. Pourquoi ne pas déguiser les six de l’ambassade en pros du cinéma canadiens cherchant un lieu de tournage pour un film de science-fiction ? Sans femmes à demi-nues et neutre politiquement.

Commence alors une intoxe classique de services secrets : mandater un imprésario, se mettre en accointance avec un producteur connu, acheter un script, lancer la publicité à Hollywood pour que la presse en parle, éditer une affiche, trouver un bureau de production avec carte de visite officielle. Cela prend quelque temps, d’autant plus que les fonctionnaires des affaires étrangères sont dubitatifs, préférant le droit (dont le Khomeiny se fout, n’obéissant qu’à la loi d’Allah, soit celle du plus fort). Le président Carter, jamais réputé pour son allant, hésite, renonce, préfère une version militaire Delta Force (qui échouera dans le désert car le sable en tempête n’était pas prévu…).

Dans le film, l’agent de la CIA a tout minutieusement préparé, avec ce sens du détail qui fait le sel d’une intoxe réussie. Il a pris des cartes de débarquement vierges, obtenu l’autorisation du ministre de la culture iranien de faire des repérages avec sa fausse équipe, falsifié les authentiques passeports canadiens (donnés bénévolement par Ottawa) pour leur donner le tampon de sa propre arrivée deux jours avant, motivé les otages sur leur bio fictive. Lorsqu’on lui annonce par fil crypté, la veille du départ, que tout est annulé par ordre présidentiel (invention du scénario), il réfléchit au whisky avant de se décider : il le fera quand même. Il prévient son patron et raccroche avant que celui-ci ne puisse rétorquer.

La CIA doit donc en urgence absolue recontacter le secrétaire d’Etat (en vrai célibataire mais dans le film flanqué d’enfants par l’école desquels on parvient à passer le barrage téléphonique), et enfin faire « confirmer » les billets d’avion. L’histoire ne serait pas bonne si cela ne survenait pas in extremis, alors que le premier passager est devant l’hôtesse.

La suite de l’exfiltration est de la même eau : captivante et sans cesse au bord du gouffre, mais sans un brin de vrai dedans. Le dernier contrôle des gardiens de la révolution dégénère en farce, les gros balourds barbus se laissant charmer par la belle histoire du film que leur conte en farsi l’un des otages, tandis qu’un autre va téléphoner au bureau du producteur à Los Angeles, où les deux compères qui doivent répondre en sont empêchés par un tournage merdique jusqu’à la seconde fatidique. Une fois dans l’avion, la stupidité d’un bureaucrate d’ambassade ayant réalisé un trombinoscope de tous les diplomates américains présents qui a été reconstitué après déchiquetage par des gamins exploités par la révolution, permet de visualiser les évadés. Un chef des gardiens s’aperçoit que l’un d’eux est l’un des pseudo-réalisateurs du film ! La milice armée se précipite, course en pick-up le Boeing 747 qui a eu l’autorisation de décoller… et échoue d’un rien en fin de piste. La technologie Boeing vaut quand même mieux que les 4×4 miteux des mollahs !

Si non e vero, e ben trovato, disent les Italiens : si c’est faux, c’est bien trouvé. L’Amérique reconstitue l’histoire à son profit afin de compenser ses manques et ses échecs. C’est un brin pitoyable mais un beau spectacle pour nous qui sommes autres. Prenons-le comme un thriller réussi, il le mérite.

DVD Argo, Ben Affleck, 2012, avec Ben Affleck, Bryan Cranston, John Goodman, Alan Arkin, Kyle Chandler, Tate Donovan, Clea DuVall, Christopher Denham, Rory Cochrane, Scoot McNairy, Kerry Bishé, Victor Garber, Warner Bros 2013, 1h55, €7.45 blu-ray €2.77

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Rachel Guichard, Le plan de Lucien

rachel guichard le plan de lucien
Lucien est un petit garçon parisien, il vient d’avoir sept ans. Sa maman lui manque, morte d’un cancer quand il avait deux ans. Il lui reste son papa, très aimant mais musicien et souvent absent, et sa mamie, bonne cuisinière mais ancien style. Pour ses sept ans, maman lui a laissé une lettre qu’il peut lire son jour anniversaire. Elle ne lui écrit que de bonnes choses et qu’elle l’aime, mais elle ne peut le lui dire.

Lucien, alors, décide d’un plan : il ne parlera plus et mettra même des boules Quiès lorsque les conversations des autres l’ennuieront.

De chapitre en chapitre, le petit bonhomme très aimé et très intelligent découvre que l’on n’est pas tout seul à souffrir, ni le centre du monde. Que si l’on ne parle pas, les autres, ceux qui vous aiment, en sont peinés.

C’est un pédopsy qui va faire découvrir à Lucien son « énigme ». Mais c’est son papa qui va virilement le faire parler lors d’une escalade de falaise au Croisic, alors que la marée monte et que les baskets dérapent…

Voici donc une belle histoire – un peu trop belle et aimante avec happy end pour qu’on y croie vraiment. Mais pourquoi bouder les belles histoires ?

En revanche, la construction du roman n’est pas réussie. L’histoire de Sam le pédopsy, qui entrelarde celle de Lucien le gamin, n’est ni du même niveau d’intérêt, ni du même style. Les deux premiers chapitres, qui ouvrent le roman, ne donnent pas envie de poursuivre (ce qui est dommage). La façon de parler branchouille « pour faire vrai » ajoute un clin d’œil plutôt vulgaire sur un drame de conscience qui aurait au contraire gagné aux euphémismes du grand style. En quoi écrire « Putain, fait chier, j’ai merdé, suis trop con, pas aujourd’hui merde ! » (p.104) séduit-il le lecteur ou fait-il avancer l’histoire ? Sans parler des « au niveau », « échanger » (sans rien après), « poto », « ça roule » et autres « amène ton petit cul ». L’inepte « ou pas » achève le lecteur lettré juste après le mot « fin ». La grossièreté « familière » peut entrer dans un style personnel – encore faut-il en avoir le génie : n’imite pas Céline qui veut !

Le lecteur qui délaisse son Smartphone pour un livre a-t-il envie de retrouver l’ambiance bobo-à-la-mode des messages mails ou Tweets dans sa lecture ? D’autant que cette façon de parler sera incompréhensible dans dix ans. « Écrire un livre » exige une haute conscience du travail fait pour la durée, ce que ne réclame pas par exemple la parution en blog (éphémère).

Une nouvelle, centrée uniquement sur les chapitres Lucien, aurait été mieux réussie, à mon sens, toute emplie d’un message que l’amour réciproque est ce qui peut nous arriver de mieux dans ce monde. Les chapitres Sam, intercalés pour faire bouffer le texte en roman, sont de trop. Mais le petit Lucien mérite qu’un lecteur s’intéresse au livre.

Rachel Guichard, Le plan de Lucien, 2015, Les éditions du net, 134 pages, €14.00 – Format Kindle €9.79

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Christian Salmon, Storytelling

christian salmon storytelling

Le storytelling est l’art de raconter des histoires. Ou plutôt de mettre en récit un produit, une entreprise, un personnage, une guerre, une politique… Il n’est pas anodin que cette nouvelle façon de présenter les choses soit apparue au début des années 1990, alors que l’Internet prenait son plein essor. La lecture écran engendre d’autres habitudes que la lecture papier : survol, attirance pour les images, les résumés, les messages courts, zapping, activisme de l’hypertexte.

L’exposé exigeait, avant Internet, d’être logique et de convaincre par la raison. L’exposé a désormais laissé la place au conte. Ce n’est plus la logique qui est sollicitée, mais la passion, les instincts. La faculté de raison ne vient qu’ensuite, à la fin, comme happy end : bon sang, mais c’est bien sûr ! L’entrepreneur, le commercial, le financier, le politicien, le propagandiste vont convaincre en racontant des histoires. Ce peut être bon ou mauvais, suivant que l’on met en conte une réalité où que l’on raconte des craques. Christian Salmon, chercheur sur le langage au CNRS, analyse ici les deux faces du nouveau paradigme.

Tout commence avec les entreprises, dont la fonction est de vendre. La publicité, hier centrée sur le produit, se consacre désormais à produire des histoires sur les produits, des images de la marque. Car il faut donner envie à des clients de plus en plus imprévisibles et volages, du fait de la société tout entière. Le changement s’accélère parce que la technologie court devant, que les pays sous-développés émergent, que l’emploi exige de s’adapter et de bouger. Une interaction se forme entre l’infrastructure matérielle de l’existence et la superstructure du comportement et des idées sur le monde. Comme toujours, les États-Unis sont en avance, ils montrent la voie. Les consommateurs deviennent des participants.

Dès l’année 2000, le marketing « n’a plus seulement pour ambition de promouvoir les bienfaits de la société de consommation, il veut produire une société nouvelle, un autre monde » p.40. Les clients citoyens ont autant besoin de croire en leurs marques et en leurs politiciens que les Grecs à leurs mythes. Apple, Microsoft ou Facebook sont des religions, dont les croyants sont les plus zélés prédicateurs. Tout politicien ambitieux sait qu’il vaut mieux mettre en récit les valeurs que parler du programme. L’idéologie, cette fabrique de mythes, est aux anges – et les communicateurs aux manettes.

C’est George W. Bush avec Carl Rowe qui inaugure la série, le président Reagan en précurseur. En Europe, Tony Blair et Nicolas Sarkozy vont reprendre avec succès la méthode. Nous pouvons même aller jusqu’à penser que si la popularité de François Hollande est si basse, c’est parce qu’il use encore de la vieille communication du temps de Mitterrand, sans mise en récit de son action, sans un beau conte distillé pour la politique de son gouvernement.

Évidemment, Ésope le disait déjà, la langue est la meilleure et la pire des choses. Il en est de même pour le storytelling. Cette technique de mise en dynamique d’un message, du passage de chiffres ou d’arguments à une belle histoire émotive et entraînante, peut dériver vers la manipulation. Ce fut le cas pour la guerre en Irak, où le conte du Bien et du Mal a été actionné avec l’accusation fausse des armes de destruction massive. Ce fut le cas pour la politique avec l’industrie du mensonge, l’infotainment (information-divertissement) et la création de sa propre réalité – détachée du réel.

Le divorce entre les citoyens et leurs politiciens n’a jamais été aussi grand parce que le storytelling a été utilisé à outrance, suscitant aussitôt son antidote : la désintoxe, la déconstruction, le persifflage, voire la théorie du complot. En revanche, les marques s’en sortent plutôt bien, entre saga et conte de fée.

L’art de raconter des histoires est au cœur du lien social. On ne fait société que par le symbolique, dont les mythes sont les grands vecteurs. Tout politicien avisé fait du storytelling sans le savoir, comme De Gaulle avec le mythe de « tous résistants », Sarkozy avec « travailler plus pour gagner plus », Mélenchon avec « place au peuple » ou Le Pen fille avec « la voix du peuple, l’esprit de la France ». Ces messages totalitaires, qui sollicitent les instincts et les passions plus que la raison, mettent la politique cul par-dessus tête. Wagner voulait un opéra total, comme l’était selon Nietzsche la tragédie grecque – ou comme les religions du Livre le veulent en leurs messes et prédications. Il s’agit de faire taire la faculté de raison pour fusionner le collectif en groupe manipulable, selon cette psychologie des foules si bien instrumentée au XXe siècle.

Un bon petit livre pour comprendre, donc agir, dans la société du spectacle.

Christian Salmon, Storytelling – la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, 2008, La Découverte poche, 251 pages, €9.03

L’auteur de cette note a passé plusieurs dizaines d’années dans les banques. Il a écrit ‘Les outils de la stratégie boursière’ (2007) et ‘Gestion de fortune‘ (2009). Il se consacre désormais aux chroniques, à la formation et à l’enseignement dans le supérieur.

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