Christianisme et paganisme

L’émérite professeur de Yale University Ramsay McMullen analyse avec forces notes et références (210 pages, presque la moitié du livre !) ce passage obscur entre paganisme au IVe siècle de notre ère et christianisme, définitivement majoritaire au VIIIe siècle. Occident et orient connaissent des évolutions contrastées en raison de la séparation de l’empire entre Rome et Byzance. Pour faire bref, disons que l’orient plus urbanisé et plus cultivé assimilera le christianisme plus vite et plus fort que l’occident resté largement barbare, surtout aux marges. La thèse de l’auteur est que les païens étaient trop loin de l’abstraction chrétienne pour adopter le monothéisme d’un coup ; c’est au contraire le paganisme des dieux proches et guérisseurs qui a progressivement phagocyté le christianisme pour en faire cette légende merveilleuse du moyen-âge.

 En 5 chapitres mais 3 parties, l’auteur examine la persécution des païens, la superstition endémique du temps, enfin l’assimilation du paganisme par le christianisme qui s’en trouve transformé.

Le dogme en histoire voulait qu’après Constantin (312), tous chrétiens. Cette légende dorée répandue par les moines est loin d’avoir été la réalité. Il a fallu en effet quatre siècles, des persécutions physiques, l’élimination par crucifixion et décapitation de toute une élite intellectuelle, son remplacement à la Staline par une nouvelle élite moins éduquée venue du peuple, la destruction par le feu et le martelage de grands centres de savoir antique (destruction du Sérapis en 390, iconoclasme après 408, martelage du temple d’Isis à Philae en 530), la manipulation de foules ignares et brutales pour écharper les bons orateurs philosophes (telle Hypatie d’Alexandrie lynchée en 415, dissolution de l’école d’Athènes en 529), l’interdiction par la loi, la confiscation fiscale et la terreur militaire… pour que la foi chrétienne s’impose contre les fois anciennes. Les Chrétiens d’alors n’avaient rien à envier en cruauté, brutalité et ignorance fanatique aux talibans d’aujourd’hui.

Car le paganisme était ancré dans les siècles, il était rationnel, décentralisé et tolérant. Remplacer cette foi personnelle, locale et guérisseuse par un dogme unique, irrationnel et lointain n’allait pas de soi. La tolérance est un bel exemple d’incantation inefficace quand elle n’est pas appuyée par la force. Prenons-en de la graine aujourd’hui ! « Avant le IIe siècle et après, des appels à la tolérance se font entendre des deux côtés. (…) Naturellement ils sont lancés aux forts par les faibles avec la plus grande honnêteté ; on les entend donc d’abord dans la bouche des porte-paroles chrétiens, puis chez les chrétiens comme les non-chrétiens (…), enfin chez les non-chrétiens avec le maximum de publicité. On connaît bien l’appel que Symmaque lança vainement à saint Ambroise. Alors, en 384, il était trop tard pour parler de tolérance » p.27. Quand un Tarik Ramadan en appelle à la tolérance entre islam et laïcité, c’est simplement qu’il est faible ; une fois la moitié de la population ralliée à sa cause (certaines projections démographiques parlent de 2050…), sa fameuse tolérance disparaîtra tout aussi vite que celle des chrétiens au IVe siècle. L’église unissait en effet près de la moitié de la population vers l’an 400.

La nouvelle religion n’avait pas réponse à tout, contrairement à l’ancienne. A la base, les gens étaient préoccupés, tout comme aujourd’hui, de santé et de prévoir l’avenir, d’où la force des dieux guérisseurs, des sources contre les maladies, des oracles et des rêves faits dans l’enceinte des temples. Tout ramener à Satan ne résout rien, il faudra le culte des martyrs puis des saints réalisant des « miracles » (Antoine Théodore, Basile, Gervais, Etienne, Félix, Martin, Foy…), les exorcismes et même une intervention d’archange contre le dragon (saint Michel) pour que les pratiques chrétiennes se rapprochent des pratiques païennes et soient donc acceptées… L’église tolèrera aussi les danses parfois, la musique souvent (dont les chœurs des vierges ou de jeunes garçons) et les banquets funéraires – tous usages très païens des temples antiques – pour que le peuple reconnaisse son autorité sur la communauté. Pour les païens, « la conduite juste, c’était la joie. La joie était culte » p.170. Le christianisme a dû ainsi se paganiser par la joie pour être accepté.

Au sommet, les élites sceptiques, cultivées et aptes à la critique rationnelle devaient être remplacées. Staline n’a pas procédé autrement au Parti communiste dans les années 1930 : il a fait monter des illettrés fidèles pour les mettre aux postes de commande, marginalisant brutalement l’ancienne élite. Dioclétien a donné l’exemple : « on assista sous Dioclétien à une augmentation très rapide des effectifs du gouvernement. Elle se poursuivit pendant une centaine d’années. (…) Le nombre des fonctionnaires, environ 300 sous le règle de Caracalla (211-217) était passé à 30 000 ou 35 000 à un certain moment du Bas-empire » p.132. Conséquence inévitable : « Le spectre des croyances fut amputé de son extrémité sceptique et empirique. Il ne restait plus que le milieu et l’extrémité la plus crédule » p.133.

On assiste donc à une formidable régression de la pensée humaine qui durera… mille ans, jusqu’à la Renaissance ! Non, le progrès de l’humanité n’est pas linéaire : la pensée rationnelle du monde a laissé place à la croyance aveugle durant plus de 33 générations… Tertullien : « Nous, nous n’avons pas besoin de curiosité après Jésus-Christ, ni de recherche après l’Évangile » (cité p.138). Saint Augustin : « Pour lui, toute enquête que nous dirions scientifique s’expose au ridicule. Les Grecs, sots qu’ils étaient, perdaient leur temps et leur énergie à identifier les éléments de la nature, etc. (…) Inutile de savoir comment la nature fonctionne, car cette prétendue connaissance n’a rien à voir avec la béatitude » (p.139). Une certaine mentalité écologiste ne fonctionne aujourd’hui pas autrement.

Anglo-saxon, Ramsay McMullen n’a rien de cette clarté à la française où les chapitres sont divisés en paragraphes dont chacun ne contient qu’une seule idée à la fois illustrée d’exemples. Lui est plutôt touffu, très proche des sources qu’il cite avec abondance et redondance. Ce pour quoi il s’est senti obligé de rédiger une conclusion longue, qui fait le chapitre 5 et dernier, pour récapituler les idées qu’il avance et étaie. Mais que cela n’empêche pas de lire cet ouvrage court, écrit d’une plume fluide jamais ennuyeuse, et qui apprend beaucoup sur cette époque laissée volontairement dans l’ombre par l’hagiographie chrétienne qui a fait la loi en histoire durant deux millénaires. Ce n’est guère que dans les années 1980 en effet, selon l’auteur, que l’étude plus précise des sources a permis d’y voir plus clair. Nous sommes donc dans l’histoire en train de se faire, dans la révision du mythe au profit de la science – ce n’est pas rien !

D’autant que nous avons des leçons politiques très actuelles à en tirer.

Ramsay McMullen, Christianisme et paganisme du IVe au VIIIe siècle, 1996, collection de poche Tempus Perrin 2011, 453 pages, €10.45

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4 réflexions sur “Christianisme et paganisme

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  2. judem

    Pour éviter les dérives des croyances (l’absence totale de croyance est impossible), je pense, qu’à côté d’une stratégie de défense forte, il est néanmoins nécessaire de rentrer dans leur psychologie et leurs jeux (emplis de vie et de mort, comme tous les jeux réels) de manière non frontale.

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  3. Oui, j’ai toujours beaucoup lu, habitant des bleds paumés et devant prendre le train pour aller au collège et ailleurs… Ce n’est plus très « mode » de lire et penser par soi-même, vous et moi sommes parmi les exceptions, mais tant pis.
    Le livre chroniqué dans cette note sur le christianisme est un livre d’histoire. Le parallèle avec l’islam aujourd’hui (et le marxisme hier, peut-être l’écolo-gauchisme demain ?) est de moi.
    Autant tirer des leçons du passé : quatre siècles pour finir par imposer la Croyance, et avec des méthodes de terreur, contre la volonté des populations païennes tolérantes, peut-être est-ce notre avenir ?

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  4. judem

    Avez-vous toujours autant lu ? Je suis parfois en désaccord avec notes voire avec certaines méthodes d’affirmation (pourquoi pas après tout, il n’y a de dialogue qu’entre univers vécus et interpénétrés) mais elle contiennent des informations intéressantes (j’ai apprécié la toute récente sur Montaigne l’épicurien).

    Il y a des spirituels et même des religieux qui sont réellement tolérants et qui apprécient, en respectant un certain nombre de règles raisonnables, le dialogue, l’échange, la découverte, l’approfondissement et les tentatives de compréhension d’autrui. En mûrissant, je suis tout de même forcé de me rendre compte qu’ils sont plutôt une minorité singulière qu’une majorité commune. La curiosité, le doute, la remise en cause, la ténacité dans l’approfondissement, l’honnêteté du cheminement, le non-aveuglement par quelque unicité, sont malheureusement des qualités très peu partagées.
    J’ai tendance à penser, un peu à la Jacques Ellul, que le chemin du christianisme, chemin spirituel parmi d’autres, ne peut s’adresser qu’à une infime minorité. Il en va de même pour les autres spiritualités et religions voire métaphysiques, sous condition de respect de fortes éthiques humanistes en pratique et de libre arbitre laissé à leur membres après influences éducatives multiples. Plus important pour notre modernité, il en va de même pour les philosophies qui tombent souvent dans le travers de prétendre se surpasser définitivement entre écoles de pensées.

    Il reste d’autres dimensions que les religions véhiculent et qui doivent être réinvesties afin que le vide résultant de leur éventuelle décomposition ne provoque pas un appel d’air vers toutes sortes d’autres maîtres et asservissements associés. Une de ces dimension, que l’histoire, l’art et la culture ne transmettent que partiellement, est une certaine palette de sens/vitalités/valeurs (je suis volontairement flou à défaut de pouvoir préciser ma pensée inachevée en peu de mots) des cheminements individuels et collectifs que notre espèce fait vivre tout en en créant sans cesse de nouveaux, une sorte de relation au temps et à des beautés éphémères ou non, un cri et des actes de défi face à l’absurde mais aussi d’imparfaites incarnations d’idéaux tels que la justice par exemple, mais dont nous cherchons parfois pas après pas à associer à nos plaisirs et à nos souffrances.

    Les récits des nations, y compris et surtout par le biais de mythes ou de fictions dont l’imaginaire éloigne d’un temps et d’un lieu qui n’ont rien d’universels mais dont les multiples jeux (plus que symboles) font vivre la pluralité des possibles et donnent par la même quelque goût d’universel, en font partie à condition de ne pas se figer en traditions stériles et en choix dogmatiques. L’équilibre entre le « faire vivre et approfondir les chemins des anciens » et le « s’ouvrir et se féconder mutuellement avec l’Autre » est difficile à trouver et il ne peut être que dynamique par le jeu des dissymétries qui cherchent à se chevaucher, s’absorber, se compenser, se retourner ou s’intensifier sans cesse, entretenant par là une quantité de chaos suffisante sur laquelle nous pouvons ordonner nos histoires et nos sens. Cependant, le risque de l’effacement ou du dérapage destructeur est permanent, inhérent à l’existence même mais compensé par les retours à l’infini (créations ou découvertes ?) entre écritures et lectures.
    Ainsi en va-t-il des débats sur l’identité nationale (en position défensive voire offensive suite à un effacement notable durant de nombreuses décennies, avec un risque prégnant d’extrémisme dans le réveil) ou sur la juste régulation de l’immigration (mais pas que). Encore faut-il que la nation propose un panel de chemins suffisamment riche et des modalités d’intégration suffisamment fines de ses citoyens, y compris de souche. C’est le cas pour celui qui cherche par lui même mais je n’ai pas l’impression que la société cherche à éveiller le citoyen et à en faire autre-chose qu’un producteur/consommateur/vendeur aux besoins premiers rassasiés égayé par-delà par quelques loisirs.

    Des identités et des dialogues forts, la force étant semble-t-il malheureusement nécessaire au niveau collectif là où l’intelligence suffit pour certains individus. J’ai souvent discuté de manière approfondi avec toutes sortes de tenants de philosophies, spiritualités ou religions et j’ai tout de même l’impression que l’islam, un peu plus encore que d’autres religions, ne respecte que la force même s’il est temporairement capable de prendre des visages de douceur séduisante s’il le faut.

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