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La voie lactée de Luis Buñuel

Athée grâce à Dieu, Luis Buñuel entreprend dans la tourmente de 1968 un pèlerinage aux absurdités de la religion catholique romaine. La voie lactée est celle de saint Jacques qui aboutit à Compostelle, la fin de terre occidentale. Un cadavre, qu’on dit sans tête, aurait été retrouvé par des bergers et attribué au fils de Zébédée, frère de l’apôtre Jean chéri du Christ. Comme il était pêcheur sur le lac de Tibériade, il devait connaître la navigation… Ou plutôt son cadavre, car il aurait été tué en Palestine. Mais on ne sait même pas s’il a existé, tant la mention de son nom n’apparait que tardivement (comme Jésus le Christ, d’ailleurs). Sa « tombe » a été découverte sous le roi Alphonse II des Asturies, né en 791 et mort en 842 or, dès 785, saint Jacques est déjà présenté comme le sauveur de l’orthodoxie chrétienne et l’on peut supposer que le saint mythique fut choisi comme étendard pour contrer l’invasion arabe de l’Espagne, entreprise de 711 à 726. D’autant que la ville Santiago de Compostella fut prise et pillée en 997 par Muhammad ibn Abî Amir dit el-Mansour. Jacques est considéré comme matamore, tueur de Maures.

Mais, fin 1968, le « pèlerinage » est bien oublié ; il faudra attendre le livre de Barret et Gurgand, Priez pour nous à Compostelle et l’émission Apostrophe pour que le pèlerinage redevienne à la mode, et pas uniquement chez les catho-gauchistes. Aujourd’hui, « marcher » permet de retrouver son corps, donc de reprendre ses esprits tout en apaisant ses passions (le chemin fatigue), donc de « se retrouver » – saint ou pas. Faire le chemin est une « voie » comme dans le zen, il donne un but mais ce qui compte est le cheminement, pas le tombeau. A l’époque, en ces années glorieuses, tout le monde aspire à devenir bourgeois, apprêté et bien vêtu, possesseur d’une automobile. Le film montre à l’envie les voitures antiques de la fin des années 60 défilant sur les autoroutes, depuis Paris jusqu’en Espagne.

Mais ce que dénonce Buñuel constamment est l’hypocrisie bourgeoise sur la religion : célébration en paroles et actes au rebours. Deux compères vagabonds, Pierre et Jean (Paul Frankeur et Laurent Terzieff), prénommés comme les deux apôtres qui découvrirent le tombeau du Christ vide, se voient en butte aux « charités » à géométrie variable des gens rencontrés sur la route. Pierre le vieux (59 ans) est croyant parce qu’il « ne peut plus » (baiser), Jean, le jeune, plutôt athée parce que remontent à sa mémoire des souvenirs de la guerre civile espagnole – et même le fantasme puissant du pape fusillé par les rouges. Pourquoi vont-ils à Santiago ? Pour voler les pèlerins peut-être… Ou pour quêter leur voie, on ne sait pas.

Sur leur route, des « miracles » se produisent, souvent ambigus, à la limite de la coïncidence – probablement exprès : ce grand homme en noir (Alain Cuny) à l’écharpe rouge (tout comme Mitterrand qu’on appellera « Dieu » 13 ans plus tard…) donne un billet à celui qui épargne mais rien à l’autre qui n’a rien, et s’éloigne en trois parties avec un nain et une colombe, figure de la Trinité ; ce gamin qui a du sang sur les mains et un trou rouge au côté gauche de sa chemise, prostré en bord de route et qui stoppe une limousine américaine pour faire monter les deux pèlerins serait incompréhensible sans culture catéchiste : il est l’image de Jésus adolescent portant les stigmates (les deux se feront d’ailleurs virer peu après le départ pour avoir juré le nom de Dieu) ; la foudre tombe non pas sur le mécréant qui défie Dieu mais à une vingtaine de mètres ; le souhait réalisé de voir se crasher la DS arrogante aux yeux bridés qui passe à toute allure sans daigner s’arrêter aux pouces levés ; l’apparition de la Vierge toute en bleu ciel dans une forêt où deux « chasseurs » hérétiques ont tiré sur un rosaire. Certains miracles présumés sont des fantasmes, comme ce jeune homme beau comme Satan (Pierre Clémenti) qui dit aux deux compères de filer après l’accident de la DS, ou ces compagnes surgies d’on ne sait où dans le lit d’à côté de l’auberge espagnole (où chacun apporte ce qu’il souhaite) ; incident conforté par le curé (Julien Guiomar) qui raconte comment l’économe d’un couvent, après avoir prié la Vierge, dépose les clés du coffre et part faire sa vie, se marier et avoir plusieurs enfants, avant de retourner au couvent pour finir son existence… et retrouver ses clés à la même place, comme si elle avait rêvé un destin en l’espace d’un instant.

De Paris à Santiago, le chemin est picaresque, composé d’une arlequinade de scènes réalistes ou rêvées, présentes ou mythiques. C’est l’occasion d’exposer de façon complaisante toutes les variantes du christianisme, que le dogme papal a qualifié évidemment « d’hérésies » par soif de pouvoir. Ainsi le faux pape qui en appelle à s’unir selon le Christ, la communion des corps fornicateurs après celle du pain et du vin ; Marie (Édith Scob) qui dit à Jésus (Bernard Verley) de ne pas se raser, Jésus qui transforme l’eau en vin à un dîner fort joyeux, ou qui « guérit » les deux aveugles dans une forêt… jusqu’à ce que leur canne rencontre un petit fossé qui les empêche d’avancer. Ce curé gourmand de transsubstantiation (François Maistre) qui jette son café à la face du brigadier (Claude Cerval) lequel l’interroge en gros bon sens sur tous ces mystères – parce qu’il est un vrai curé devenu fou échappé de l’asile qui ne supporte pas qu’on le contrarie (comme toute religion). Ou cet arrogant et vicieux marquis de Sade (Michel Piccoli, tout à fait dans son rôle de vieux salaud), qui nie Dieu et torture une très jeune fille, en athée libertin. Ou ces deux nobles, l’un jésuite (Georges Marchal) et l’autre janséniste (Jean Piat), qui se défient en duel pour des arguties de théologien tandis qu’une nonne janséniste convulsionnaire se fait clouer sur une croix dans une église. Ou encore cet évêque espagnol qui excommunie et brûle le squelette de son prédécesseur parce que l’on a découvert un manuscrit de lui qui doute de la légitimité de certains dogmes. Tout le monde parle en citations : Osée dans la bouche de Dieu le Père, des textes de Jean de la Croix, de Louis de Grenade, des propositions du Denzinger ; tout le monde perroquette la religion – mais sans la vivre au quotidien, comme si le catholicisme s’était réduit avec les siècles aux simagrées. D’ailleurs, les deux pèlerins sont accueillis à Saint-Jacques de Compostelle par une pute (Delphine Seyrig) qui veut baiser avec chacun d’eux pour avoir « un enfant de putain » ordonné par Dieu lui-même avec des prénoms à coucher dehors.

Au fond, si Dieu est omniscient, omniprésent et tout-puissant, il importe peu de croire ou non puisque tout est écrit et que la destinée adviendra, et que la grâce sauvera toutes les créatures. Si Dieu n’est qu’un concept, une projection des désirs humains de toute-puissance, peu importe qu’il existe, il s’agit pour chacun de réaliser pleinement toutes ses potentialités humaines, de devenir totalement homme, « sur » homme diraient certains. Tout le reste est crédulité de superstitieux et jeux de communication pour assurer son pouvoir sur les autres.

Ce film de peu de succès est une fantaisie baroque d’un cinéaste latin hanté par les curés et sur ces années de bourgeoisie régnante et de franquisme en Espagne. Un autre monde désormais bien lointain, conté avec simplicité et mystère.

DVD La voie lactée, Luis Buñuel, 1968 (sorti en 1969), avec Laurent Terzieff, Paul Frankeur, Delphine Seyrig, Edith Scob, Bernard Verley, Alain Cuny, Jean Piat, Michel Piccoli, édition espagnole en français et espagnol, standard €12.17 blu-ray €12.38

The Luis Buñuel Collection – 7 DVD : Belle de jour / Le Journal d’une femme de chambre / Le Charme discret de la bourgeoisie / Cet obscur objet du désir / Le Fantôme de la liberté / La Voie lactée / Tristana, €66.98

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Christianisme et paganisme

L’émérite professeur de Yale University Ramsay McMullen analyse avec forces notes et références (210 pages, presque la moitié du livre !) ce passage obscur entre paganisme au IVe siècle de notre ère et christianisme, définitivement majoritaire au VIIIe siècle. Occident et orient connaissent des évolutions contrastées en raison de la séparation de l’empire entre Rome et Byzance. Pour faire bref, disons que l’orient plus urbanisé et plus cultivé assimilera le christianisme plus vite et plus fort que l’occident resté largement barbare, surtout aux marges. La thèse de l’auteur est que les païens étaient trop loin de l’abstraction chrétienne pour adopter le monothéisme d’un coup ; c’est au contraire le paganisme des dieux proches et guérisseurs qui a progressivement phagocyté le christianisme pour en faire cette légende merveilleuse du moyen-âge.

 En 5 chapitres mais 3 parties, l’auteur examine la persécution des païens, la superstition endémique du temps, enfin l’assimilation du paganisme par le christianisme qui s’en trouve transformé.

Le dogme en histoire voulait qu’après Constantin (312), tous chrétiens. Cette légende dorée répandue par les moines est loin d’avoir été la réalité. Il a fallu en effet quatre siècles, des persécutions physiques, l’élimination par crucifixion et décapitation de toute une élite intellectuelle, son remplacement à la Staline par une nouvelle élite moins éduquée venue du peuple, la destruction par le feu et le martelage de grands centres de savoir antique (destruction du Sérapis en 390, iconoclasme après 408, martelage du temple d’Isis à Philae en 530), la manipulation de foules ignares et brutales pour écharper les bons orateurs philosophes (telle Hypatie d’Alexandrie lynchée en 415, dissolution de l’école d’Athènes en 529), l’interdiction par la loi, la confiscation fiscale et la terreur militaire… pour que la foi chrétienne s’impose contre les fois anciennes. Les Chrétiens d’alors n’avaient rien à envier en cruauté, brutalité et ignorance fanatique aux talibans d’aujourd’hui.

Car le paganisme était ancré dans les siècles, il était rationnel, décentralisé et tolérant. Remplacer cette foi personnelle, locale et guérisseuse par un dogme unique, irrationnel et lointain n’allait pas de soi. La tolérance est un bel exemple d’incantation inefficace quand elle n’est pas appuyée par la force. Prenons-en de la graine aujourd’hui ! « Avant le IIe siècle et après, des appels à la tolérance se font entendre des deux côtés. (…) Naturellement ils sont lancés aux forts par les faibles avec la plus grande honnêteté ; on les entend donc d’abord dans la bouche des porte-paroles chrétiens, puis chez les chrétiens comme les non-chrétiens (…), enfin chez les non-chrétiens avec le maximum de publicité. On connaît bien l’appel que Symmaque lança vainement à saint Ambroise. Alors, en 384, il était trop tard pour parler de tolérance » p.27. Quand un Tarik Ramadan en appelle à la tolérance entre islam et laïcité, c’est simplement qu’il est faible ; une fois la moitié de la population ralliée à sa cause (certaines projections démographiques parlent de 2050…), sa fameuse tolérance disparaîtra tout aussi vite que celle des chrétiens au IVe siècle. L’église unissait en effet près de la moitié de la population vers l’an 400.

La nouvelle religion n’avait pas réponse à tout, contrairement à l’ancienne. A la base, les gens étaient préoccupés, tout comme aujourd’hui, de santé et de prévoir l’avenir, d’où la force des dieux guérisseurs, des sources contre les maladies, des oracles et des rêves faits dans l’enceinte des temples. Tout ramener à Satan ne résout rien, il faudra le culte des martyrs puis des saints réalisant des « miracles » (Antoine Théodore, Basile, Gervais, Etienne, Félix, Martin, Foy…), les exorcismes et même une intervention d’archange contre le dragon (saint Michel) pour que les pratiques chrétiennes se rapprochent des pratiques païennes et soient donc acceptées… L’église tolèrera aussi les danses parfois, la musique souvent (dont les chœurs des vierges ou de jeunes garçons) et les banquets funéraires – tous usages très païens des temples antiques – pour que le peuple reconnaisse son autorité sur la communauté. Pour les païens, « la conduite juste, c’était la joie. La joie était culte » p.170. Le christianisme a dû ainsi se paganiser par la joie pour être accepté.

Au sommet, les élites sceptiques, cultivées et aptes à la critique rationnelle devaient être remplacées. Staline n’a pas procédé autrement au Parti communiste dans les années 1930 : il a fait monter des illettrés fidèles pour les mettre aux postes de commande, marginalisant brutalement l’ancienne élite. Dioclétien a donné l’exemple : « on assista sous Dioclétien à une augmentation très rapide des effectifs du gouvernement. Elle se poursuivit pendant une centaine d’années. (…) Le nombre des fonctionnaires, environ 300 sous le règle de Caracalla (211-217) était passé à 30 000 ou 35 000 à un certain moment du Bas-empire » p.132. Conséquence inévitable : « Le spectre des croyances fut amputé de son extrémité sceptique et empirique. Il ne restait plus que le milieu et l’extrémité la plus crédule » p.133.

On assiste donc à une formidable régression de la pensée humaine qui durera… mille ans, jusqu’à la Renaissance ! Non, le progrès de l’humanité n’est pas linéaire : la pensée rationnelle du monde a laissé place à la croyance aveugle durant plus de 33 générations… Tertullien : « Nous, nous n’avons pas besoin de curiosité après Jésus-Christ, ni de recherche après l’Évangile » (cité p.138). Saint Augustin : « Pour lui, toute enquête que nous dirions scientifique s’expose au ridicule. Les Grecs, sots qu’ils étaient, perdaient leur temps et leur énergie à identifier les éléments de la nature, etc. (…) Inutile de savoir comment la nature fonctionne, car cette prétendue connaissance n’a rien à voir avec la béatitude » (p.139). Une certaine mentalité écologiste ne fonctionne aujourd’hui pas autrement.

Anglo-saxon, Ramsay McMullen n’a rien de cette clarté à la française où les chapitres sont divisés en paragraphes dont chacun ne contient qu’une seule idée à la fois illustrée d’exemples. Lui est plutôt touffu, très proche des sources qu’il cite avec abondance et redondance. Ce pour quoi il s’est senti obligé de rédiger une conclusion longue, qui fait le chapitre 5 et dernier, pour récapituler les idées qu’il avance et étaie. Mais que cela n’empêche pas de lire cet ouvrage court, écrit d’une plume fluide jamais ennuyeuse, et qui apprend beaucoup sur cette époque laissée volontairement dans l’ombre par l’hagiographie chrétienne qui a fait la loi en histoire durant deux millénaires. Ce n’est guère que dans les années 1980 en effet, selon l’auteur, que l’étude plus précise des sources a permis d’y voir plus clair. Nous sommes donc dans l’histoire en train de se faire, dans la révision du mythe au profit de la science – ce n’est pas rien !

D’autant que nous avons des leçons politiques très actuelles à en tirer.

Ramsay McMullen, Christianisme et paganisme du IVe au VIIIe siècle, 1996, collection de poche Tempus Perrin 2011, 453 pages, €10.45

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