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La démesure humaine selon les Grecs

Les Grecs ont deux mots pour désigner ce qui se fait et ce qui ne se fait pas : le mot hubris, traduit par démesure ; le mot sôphrosunê qui est une sage réserve de l’esprit qui manifeste le respect des dieux et des lois non écrites.

Pour les Grecs, est sain d’esprit celui qui respecte le précepte inscrit sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes : « Connais-toi toi-même. » C’est une incitation à la modération. Elle reconnaît à chaque instant que la vie humaine est éphémère et que la distance entre les humains et les dieux est infranchissable. Il s’agit donc de ne jamais tenter d’empiéter sur leurs prérogatives. Par exemple, la connaissance de l’avenir n’appartient qu’aux dieux, et il serait démesuré pour un humain de prétendre prédire ce qui va arriver (ainsi, Madame Soleil, qui prévoyait tout, n’avait pas prévu son contrôle fiscal…).

En revanche, la prière aux dieux pour leur demander d’éclairer un choix est licite. Mieux, elle est exigée, car ignorer les dieux serait faire preuve d’orgueil et d’insolence en se prétendant autosuffisant dans sa capacité à décider. La prière est un recueillement qui, en-dehors de son aspect métaphysique, permet de réfléchir, donc d’opérer un choix en conscience, même si l’on « croit » ensuite que c’est le dieu qui vous a soufflé la bonne réponse. « Aides-toi, le Ciel t’aidera », dit le bon sens chrétien. Suivre un parti, un bateleur ou une idéologie sans réfléchir est donc une faute envers le bon sens, les dieux et les lois non écrites. C’est s’abandonner, au lieu d’affirmer son condition humaine.

Les dieux sont un exemple à ne pas suivre lorsque l’on est humain ; ce serait faire preuve d’un orgueil démesuré. Il s’agit de se résigner à sa propre condition éphémère et mortelle. Le comportement sage et mesuré s’applique à observer les lois non écrites – qui concernent les hommes comme les dieux. Elles sont une protection et une revendication de l’identité même du divin. Par exemple, la mesure impose aux enfants de respecter leurs parents, même si Kronos a châtré son père Ouranos, et que son fils cadet Zeus l’a détrôné violemment en le balançant dans le Tartare. Ce que les dieux peuvent faire, les humains ne le doivent pas. La mesure interdit l’inceste mais, pour les immortels (comme pour les Pharons qui se croyaient dieux vivants), c’est une règle de leur âge d’or. Perséphone a eu Dionysos en s’unissant à son père Zeus. Tout mortel qui suivrait ces exemples des dieux serait coupable de démesure – et en général punis par la génétique, l’opprobre social ou la loi.

Dans un second sens, la démesure est non plus de vouloir imiter les dieux mais de ne pas les honorer. Une loi non écrite oblige les vivants à ensevelir leurs défunts pour que les dieux ne voient pas ce qui est leur contraire : la mort. Même chose, refuser d’offrir des sacrifices sanglants est ne pas honorer les dieux. Car le sacrifice grec n’est pas une « communion » mais reconnaît au contraire une « désunion » fondamentale entre hommes et dieux. Il distribue la viande corruptible aux ventres des hommes, et les fumées grasses et odorantes incorruptibles aux narines des dieux. Ce sera le contraire dans le christianisme, où les fidèles seront invités à manger rituellement à chaque messe la chair de Dieu et à boire son sang – même si cela reste symbolique. Pour les Grecs, il s’agit de reconnaître l’existence de deux sphères séparées entre humains mortels et dieux immortels, avec chacun ses règles. Telle est la mesure, l’harmonie du cosmos, l’ordre immanent. Quiconque le transgresse menace du chaos – comme le foutraque Trump, aveuglé par ses désirs infantiles, sans en avoir les moyens.

Ne pas s’occuper des dieux c’est aussi prétendre se substituer à eux. C’est par exemple le crime de Créon, chez Sophocle, qui a refusé la sépulture à son adversaire et qui a donc outrepassé les pouvoirs de l’homme, qui s’arrêtent à la mort. La démesure est aussi empiéter sur les attributs des immortels. Par exemple, quelqu’un qui prétendrait accéder au parfait bonheur ou à l’impeccable beauté physique attirera la jalousie des dieux (et des autres humains), et sa chute en sera d’autant plus grande. Il n’y a qu’un pas du Capitole (le sommet du pouvoir) à la roche Tarpéienne (d’où l’on précipitait les criminels), dit un proverbe romain.

Il s’agit de ne pas outrepasser ce qui convient aux mortels, c’est-à-dire le respect du rien de trop. Une trop grande fortune sans sagesse est une démesure (d’où la charité chrétienne, la zakât ou aumône légale en islam, les fondations, l’impôt laïque). Un excès de confiance en soi est une insolence envers les dieux, une ambition sans bornes ou le désir de toujours plus sont un déséquilibre, l’avidité un abus. Le roi perse Xerxès, par exemple, est taxé de démesure parce qu’il a osé franchir la frontière établie par les dieux entre l’Europe et l’Asie. Ce roi barbare dérange l’ordre des choses en désirant posséder plus qu’il ne lui est permis, il conduit donc ses troupes au désastre. On songe à Trump en Iran, après les différents présidents américains qui ont tous échoué, par trop grande certitude de puissance : au Vietnam, en Irak, en Afghanistan, en Syrie. L’excès de confiance est toujours synonyme d’un égarement divin. L’esprit qui sort de son bon sens et délire.

La question se pose alors de la responsabilité humaine face à l’existence du mal. Selon Théognis, « la démesure est le premier mal qu’un dieu envoie à l’homme qu’il veut anéantir ». Selon Eschyle, « la divinité implante le crime chez les humains quand elle veut ruiner complètement leur maison ». Les dieux peuvent donc punir, comme le Père vengeur de l’Ancien testament, si l’on n’obéit pas à leurs lois (non écrites chez les Grecs, écrites sous forme de Dix commandements dans la Bible). Mais ce sont bien les humains qui sont responsables de leur démesure (et Trump responsable de la ruine de l’Amérique, tout comme Poutine du suicide de la Russie) : ce n’est pas la faute des autres…

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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C’est folie de rapporter le vrai et le faux à notre suffisance, dit Montaigne

Les simples d’esprit et les ignorants croient plus volontiers qu’ils ne pensent par eux-mêmes, constate Montaigne en son chapitre 27 du 1er livre de ses Essais. L’âme plus molle se laisse imprimer plus volontiers que l’esprit fort. « D’autant que l’âme est plus vide et sans contrepoids, elle se baisse plus facilement sous la charge de la première persuasion. Voilà pourquoi les enfants, le vulgaire, les femmes et les malades sont plus sujets à être menés par les oreilles », dit le philosophe. Notez la gradation du vide : les enfants le sont plus que les malades, qui ne sont qu’affaiblis, tandis que les femmes, qui viennent juste avant, sont surtout ignorantes – surtout à l’époque de Montaigne.

Mais faut-il pour cela aduler l’esprit fort ? Pas du tout, dit cet « en même temps » de sage qu’est Montaigne, dont la maxime est celle de Chilon le Lacédémonien (vers 600 avant), l’un des Sept sages selon Platon : « Rien de trop ». « Mais aussi, de l’autre part, c’est une sotte présomption d’aller dédaignant et condamnant pour faux ce qui ne nous semble pas vraisemblable, qui est un vice ordinaire de ceux qui pensent avoir quelque suffisance ». Car se mettre des bornes et limites dans la tête est se vouloir aussi fort que Dieu et la nature. Un brin d’humilité, que diable ! Nous ne savons pas tout et il est bien, d’ailleurs, de savoir que l’on sait peu de choses tant le monde, le temps et la vie réservent des surprises. « Il n’y a point de plus notable folie au monde que de les ramener à la mesure de notre capacité et suffisance ».

La connaissance ne vient pas avec les gènes, comme les fourmis, mais lentement par l’expérience et l’éducation. Et « c’est plutôt accoutumance que science qui nous en ôte l’étrangeté ». Si les choses les plus banales nous sont présentées pour la première fois, nous les trouverions incroyables. Ainsi de la nudité des indigènes « sauvages », fort naturelle chez eux où le climat est doux, mais fort étrange pour nos mœurs pudibondes formatées par la morale biblique. Ou du voile islamique, coutume bédouine passée en dogme religieux fort courant au désert mais fort étrange en nos villes. « L’accoutumance des yeux familiarise nos esprits avec les choses », dit Cicéron cité par Montaigne.

C’est donc la nouveauté des choses qui nous incite « plus que leur grandeur » à en rechercher les causes. La curiosité n’est un défaut que si elle est malveillante ; elle est une qualité humaine si elle pousse à mieux survivre et s’adapter par la connaissance. Il ne faut donc rien mépriser. « Combien y a-t-il de choses peu vraisemblables, témoignées par gens dignes de foi, desquelles si nous ne pouvons être persuadés, au moins les faut-il laisser en suspens ; car de les condamner (comme) impossibles, c’est se faire fort, par une téméraire présomption, de savoir jusqu’où va la possibilité ». Ainsi de Dieu selon Pascal : y croire ou pas ? Impossible de savoir, donc parions. Il est plus sain d’esprit de se considérer comme agnostique que comme athée. « Rien de trop », donc.

Et Montaigne de citer des « miracles » civils comme la bataille perdue par Antoine en Allemagne à plusieurs journées de Rome qui aurait été le jour même connue de la Ville, ou des miracles chrétiens qui citent les aveugles recouvrant la vue sur des reliques. « C’est une hardiesse dangereuse et de conséquence, outre l’absurde témérité qu’elle traîne avec soi, de mépriser ce que nous ne concevons pas. » Au temps des guerres de religions – qui fut celui de Montaigne et qui devient le nôtre – céder sur la croyance en la vérité c’est « faire bien les modérés et les entendus » mais au détriment du vrai. « Ils ne voient pas quel avantage c’est à celui qui vous charge, de commencer à lui céder et vous tirer arrière, et combien cela l’anime à poursuivre sa pointe ».

La conclusion est nette : « La gloire et la curiosité sont les deux fléaux de notre âme. Celle-ci nous conduit à mettre le nez partout, et celle-là nous défend de rien laisser irrésolu et indécis ». Méfions-nous donc de notre cerveau et de sa capacité à juger trop vite. La « gloire » ressort du Système 1 selon le psychologue prix Nobel d’économie Daniel Kahneman, ce jugement rapide pour la survie ; la curiosité ressort plutôt du Système 2, examen rationnel qui prend du temps et des efforts mais est plus fiable. La gloire « d’être d’accord » avec les autres pousse à en rajouter sur la croyance commune, les biais d’ancrage, d’excès de cohérence ou d’excès de confiance court-circuitent la raison et gauchissent l’intelligence. Penser par soi-même est la première maxime du sage, sa curiosité native. 

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Équilibrer sa vie selon Montherlant

Quelques maximes de sagesse pratique, tirées d’un sage du siècle dernier qui fréquentait beaucoup les classiques. Après les enflures collectivistes de l’idéologie allemande, il est bon de redécouvrir la philosophie simple et tranquille, celle qui ne cherche pas à changer le monde par le feu et le sang, mais aide chacun à vivre sa vie au mieux durant son temps.

« Quelles sont pour moi les trois vertus cardinales ?

Il me semble : l’intelligence, le sens de la volupté (le ‘tempérament’), et la magnanimité.

Dans l’intelligence, je place aussi la culture.

La volupté ? J’en ai parlé assez.

Magnanimité ? Générosité ? De quel nom nommer ce dépassement de soi dans le désintéressement et, plus encore, dans le sacrifice ? (…)

Pas une de ces vertus ne peut se passer de deux autres. » (Carnet XIX)

Où l’on retrouve les trois ordres de Pascal, les trois métamorphoses de Nietzsche et les trois étages du cerveau humain des neurobiologistes. La volupté des instincts vitaux épanouis, la magnanimité du cœur généreux, l’intelligence froide et lucide des choses. Trois étages, trois étapes, les trois côtés de l’être humain complet.

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« Un journal m’a demandé quels étaient les ‘grands hommes’ qui avaient eu le plus d’influence sur moi. J’ai répondu : Pyrrhon, Anacréon et Regulus. Le Sceptique, le Voluptueux, le Héros. Et n’en imaginant pas un sans les deux autres.

Je ne faisais que reprendre la réponse que j’avais faite, à seize ans, quand cette même question m’avait été posée comme sujet de devoir, au collège.

Le journal n’a d’ailleurs jamais inséré ma réponse. Il a dû penser qu’elle n’était ‘pas sérieuse’. » (Carnet XXIV)

Les médias seraient-ils moins incultes aujourd’hui ? L’état de l’enseignement style Education nationale permet d’en douter. Qui lit encore les classiques romains ?

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« Je n’ai rien fait dans ce monde que des livres, et l’amour ; et ce n’était pas pour faire, mais pour me délivrer.

Un nom pour ceux qui font ? Eh bien, il est tout trouvé : les faiseurs. » (Carnet XXI)

« Une règle d’or : faire peu de choses.

Ne pas écrire trop. Ne pas lire trop. Ne pas trop entreprendre. Ne pas connaître trop de gens. Ne pas connaître trop de questions : en ignorer un certain nombre systématiquement.

Refuser sans cesse. » (Carnet XXV)

Rien de trop est une maxime stoïcienne. Se garder du trop, c’est de ne pas céder à la vanité, ne pas se croire indispensable ou important. Faire est besogneux quand il s’agit d’un devoir ; les seuls actes qui importent sont ceux qui sortent de soi, qui jaillissent ou débordent. D’où l’utilité de ne pas se disperser, stakhanoviste du boulot ou don Juan des relations. Faire, c’est faire bien, donc faire ce que l’on sait le mieux : élan, volonté, sagacité. Rien de plus : le mieux est l’ennemi du bien.

« Un homme qui cherche à réduire dans son existence les heures perdues risque de paraître bientôt un sauvage. De paraître ‘invivable’, parce qu’il veut ‘vivre’. Il y aurait à convaincre les gens qu’un intellectuel ne leur fait nulle offense s’il joue à l’anguille pour leur glisser entre les doigts ; à leur apprendre ce qu’il faut de calme de l’esprit, de liberté d’esprit, de longues heures de silence, et d’une traite, pour faire quoi que ce soit de réfléchi et de construit ; (…) et qu’enfin celui qui dérange inutilement un homme de pensée, son intention fût-elle bienveillante, lui ‘prend’ quelque chose, aussi nettement, et plus gravement, que s’il lui prenait son portefeuille dans son veston. » (Carnet XXI)

La société prend du temps aux bavardages, réunions et dîners inutiles. Ce faisant, elle rabaisse qui n’est pas comme tout le monde, qui pense en-dehors de la mode, qui passe du temps à autre chose qu’au futile en commun. Les médiocres se sentent valorisés par la fréquentation des grands ; mais ces derniers ne doivent pas se laisser bouffer par les parasites qui ne vivent que par eux. Passez-vous de télé une semaine : vous verrez quel bien cela vous fait ! Vous découvrirez la vie dans son émouvante nudité…

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« Seul un grossier s’émerveille de l’abondance de sa bibliothèque. (…) Si un homme dans le milieu de l’âge considère les volumes qu’il a sélectionnés en quelque vingt-cinq ans, il s’aperçoit le plus souvent qu’un bon tiers de ces volumes pourrait être supprimé. (…) Je songe à tant de faux chefs-d’œuvre, que nous respectons par convenance, et dont il suffit d’un rapide coup d’œil pour nous convaincre qu’ils sont des livres morts, morts pour nous et pour quiconque. Je songe à d’autres œuvres, importantes celles-la, mais délayées (…) L’effort constant d’une vie doit être d’élaguer : dans nos tâches, dans nos devoirs, dans nos relations, dans nos curiosités, dans nos connaissances même, pour nous concentrer, avec une force accrue, en un petit nombre d’objets qui nous sont propres et essentiels » (Le solstice de juin).

Telle est la culture : ce qui reste quand on a tout oublié. L’inverse de la réaction conservatrice qui porte aux nues le Patrimoine ou les Racines ethniques depuis les temps les plus reculés.

Tels sont les vrais amis : ceux qui restent quand on est au chômage, en retraite ou malade (ce qui est à peu près la même chose pour notre société française si contente d’elle-même).

Telle est l’écologie : faire son nid durable dans un environnement équilibré – l’inverse de la mystique suicidaire prônant qu’il faut tout conserver au naturel et que l’homme est le nuisible absolu.

Henry de Montherlant, Essais, Pléiade Gallimard 1963, 1648 pages, €62.00

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