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Le Dalaï lama parle de Jésus

Ce livre est né d’une rencontre entre chrétiens et bouddhistes en Angleterre en 1994. Ce qui me frappe le plus est le contraste entre la verbosité des religieux chrétiens et la concision du dalaï-lama bouddhiste. Il pratique merveilleusement la douceur, la clarté et le rire, trois qualités oubliées de l’Eglise, confite depuis trop longtemps dans le rigorisme, l’abscons et le déplorable sérieux. La rencontre visait à obtenir son commentaire sur certains textes « importants » des Évangiles – importants pour les chrétiens.

Le dalaï-lama commence par rappeler que le bouddhisme ne reconnaît ni créateur ni sauveur personnel. En revanche, « je crois que le but de toutes les grandes traditions religieuses n’est pas de construire de grands temples à l’extérieur, mais de créer des temples de bonté et de compassion à l’intérieur, dans nos cœurs » p.32. Contre les fastes catholiques (combien de divisions ?) et la volonté de pouvoir des protestants, il rappelle les origines morales de la religion, dégagée du siècle et des superstitions. Il rejoint en cela les grandes pages du stoïcisme ou des Messieurs de Port-Royal. « La pratique religieuse vise en priorité à une transformation intérieure du pratiquant, à le faire passer d’un état d’esprit indiscipliné, rebelle, dispersé, à un état qui soit discipliné, dompté et équilibré » p.33.

En Occident, nous avons la lecture des grands auteurs ; en Orient, on préfère pratiquer la méditation. Cela vise à canaliser l’énergie mentale. Nul n’attend le Messie mais prend son destin en main pour se sauver lui-même en suivant la Voie. L’unité de l’être exige que l’on fasse servir l’émotion à la raison et réciproquement : « la compassion est un type d’émotion qui détient un potentiel de développement (…), s’appuie solidement sur la raison et l’expérience (…). Ce qui se passe alors est une jonction de l’intellect et du cœur » p.42.

Pour le dalaï-lama, tous les êtres humains participent de la même nature divine et « il n’existe pas d’être humain qui n’ait rien à voir avec votre vie » p.74. Nul être ne peut laisser indifférent. Les ignorer par égocentrisme, laisser surgir des émotions fluctuantes distinguant entre amis et ennemis, nuisent non seulement aux autres mais aussi à soi-même. « On s’aperçoit que les attitudes, les émotions et les états d’esprit sains comme la compassion, la tolérance et le pardon, sont fortement liés à la santé physique et au bien-être. Ils augmentent le bien-être physique, tandis que les attitudes et les émotions négatives ou malsaines comme la colère, la haine, les états d’esprit perturbés, minent la santé physique » p.48. Ces prétextes sont très chrétiens mais avec un souci réaliste de considérer l’humain comme un esprit et un cœur, indissolublement dépendants d’un corps. Mens sana in corpore sano. Pratiquer la morale fait du bien et l’on aimerait que les chrétiens méprisent moins le corps.

Les démons sont, selon le dalaï-lama, non ces êtres métaphysiques en guerre contre le Dieu créateur, mais ces impulsions négatives au fond de chacun d’entre nous. La pratique de la méditation aide justement à maîtriser la conscience afin d’obtenir une connaissance claire du monde, donc à adopter une attitude sage ou « juste » (dans le sens de la note de musique, qui est dans le ton). L’idéal est d’entrer en harmonie avec l’univers qui nous entoure.

Mais pas d’idéalisme naïf : on ne « tend pas l’autre joue » comme cela. Il est licite d’utiliser la force pour contraindre si on l’estime vraiment nécessaire. Ici encore, le réalisme l’emporte, ce qui rend si vivants les propos du dalaï-lama. « Même quand la motivation de l’auteur de l’acte est pure et positive, si l’on a recours à la violence, il est très difficile d’en prévoir les conséquences. Pour cette raison, il est toujours préférable d’éviter une situation exigeant d’avoir recours à la violence. Néanmoins, si vous vous trouvez placés dans une situation qui exige manifestement d’agir par la force pour vous défendre, il est impératif de répondre de manière appropriée. Dans ce contexte, il est important de comprendre que la tolérance et la patience n’impliquent pas de se soumettre ou de céder à l’injustice. La tolérance, dans son sens véritable, devient une réponse délibérée de votre part à une situation qui normalement appellerait une forte réponse émotionnelle négative comme la colère ou la haine » p.122. Le bouddhisme se traduit autant dans ces propos du dalaï-lama que dans les préceptes du guerrier samouraï : la violence de l’ego ne résout rien, prendre le comportement requis et ajusté aux circonstances est ce qu’il faut. L’état d’esprit courageux évite d’être trop affecté par l’incident pour maîtriser au mieux la situation.

Tentation permanente du chrétien, la rédemption passe-t-elle par la souffrance ? Non, répond le dalaï-lama. Il est faux de croire qu’il serait bon de souffrir. Le but de notre existence est de chercher le bonheur. « Cependant, comme les épreuves et les peines font naturellement parti de l’existence, il est capital d’avoir à leur égard un point de vue qui nous permette de les aborder de manière réaliste » p.52. Je reconnais là un stoïcisme actif.

Quant aux rites, ils ne sont pas indispensables mais aident à créer une atmosphère favorable à l’éveil  spirituel. Sans dimension intérieure, ils ne sont qu’un simple cérémonial. « La foi vous conduit à un état plus élevé d’existence, conclut le dalaï-lama, tandis que la raison et l’analyse vous mènent à la libération complète (…). La foi doit être fondée sur la raison et la compréhension (…). C’est pourquoi nous voyons le Bouddha, dans ses propres écritures, admonester ses adeptes qui acceptent ses paroles simplement par vénération pour sa personne » p.128. Le bouddhisme m’apparaît plus réaliste et mieux en phase avec les gens ordinaires, moins accaparé par le pouvoir que le christianisme.

Le Dalaï lama parle de Jésus, 1999, J’ai lu 2008, 314 pages, €6.80

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Nelly et Monsieur Arnaud de Claude Sautet

Le mode de vie contemporain a bouleversé les relations humaines traditionnelles : celles du couple, de la parenté, de la famille, de l’amitié, des affaires. Le film aborde tout cela.

Il commence comme un Truffaut des années 1960, montrant un jeune homme et une jeune femme au début de leur union. Mais le personnage principal, contrairement à Truffaut, est ici la femme : fraîche, ingénue, décidée. Plus de chichi bourgeois victorien, elle dit oui ou non directement, sans fioritures ni faux-semblants. Première leçon de la modernité : les relations entre les êtres sont désormais directes, immédiate ; elles veulent se fonder sur la vérité et la sincérité des désirs.

Le mari de la jeune femme est au chômage depuis un an ; il ne cherche pas de travail, il s’en fout, il survit – tant que ça dure… Sa moitié cumule les temps partiels ici ou là, dans la saisie informatique, la mise en page, la vente en boulangerie. Seconde leçon de la modernité : les relations stables sont terminées, on vit le temps du provisoire et chacun se débrouille dans des activités éclatées. Le couple, bâti pour un autre temps où l’avenir pouvait se tracer, ne résiste plus au zapping contemporain. Chacun doit changer de peau comme il change de métier, de chemise ou d’habitudes. Les relations évoluent comme l’existence. Pour les deux jeunes gens, c’est la séparation, puis le divorce.

Nelly (Emmanuelle Béart) en parle à une amie plus âgée (Claire Nadeau), dont le mari a divorcé d’un premier mariage pour l’épouser et lui donner deux enfants. Cela ne l’empêche pas de revoir son ex–femme et de jouer les étalons au point qu’elle attend un autre enfant de lui. Troisième leçon de la modernité : le zapping imposé par l’existence contemporaine est plus facile aux hommes. Il est en phase avec leur tempérament explorateur et volage. Seules les femmes doivent s’inscrire dans la durée pour cause de maternité et d’enfants à élever.

L’amie présente Nelly à Monsieur Arnaud, l’un de ses anciens amants, un vieux magistrat entré dans les affaires. Quatrième leçon de la modernité : la succession des générations à l’image de celle des saisons, c’est terminé. On s’aime désormais transversalement, sans durée, sans projet, vieux et jeunes mêlés, les ex entre eux ; rien n’empêche plus rien, les tabous sociaux traditionnels ont sauté.

Monsieur Arnaud est incarné sur la toile par Michel Serrault, très français, très chic, humaniste et ronchon. C’est un sage, toujours critique mais attentif, tout à fait dans la culture française. Il se met à préférer brusquement les êtres aux livres, après avoir fait l’inverse toute sa vie. Cela parce qu’il passe de l’autre côté du miroir et se met à écrire lui-même un livre. Il vend tout ce qu’il ne lit plus parce qu’il crée : il rédige ses mémoires. Il embauche Nelly pour lui taper son texte. Cinquième leçon de la modernité : l’aujourd’hui exige de ne vivre qu’au présent. Lorsque l’avenir n’est plus écrit nul part, nul ne lit plus les histoires du passé et n’existe plus que dans l’instant. Et l’on prend les êtres tels qu’ils viennent, ici et maintenant, voire sur le tapis, dans le tout, tout de suite caractéristique de l’époque post-68.

Plus de livres donc plus de destin mais la vie telle qu’elle se présente, au hasard. Les mémoires ne sont plus des leçons pour l’histoire mais un recueil vivant d’anecdotes, d’instants humains dont on aime à se souvenir. Il y a peut-être ici une sixième leçon de la modernité concernant la littérature.

Monsieur Arnaud sera amoureux de Nelly mais la respectera. Elle n’aura de liaison qu’avec l’éditeur du magistrat, jeune et fringant célibataire qui veut « s’établir » comme dans la tradition (Jean-Hugues Anglade). Mais elle rompt, elle « est bien comme ça » dans l’éphémère, l’adolescence prolongée qui correspond si bien à l’époque au prétexte de « liberté ». Monsieur Arnaud a été mauvais époux et mauvais père, magistrat colonialiste puis homme d’affaires impitoyable. En écrivant ses mémoires, il revient sur lui-même, se juge, assume son existence à l’aide de sa vaste culture. Il apparaît comme un phare, une référence morale dans la tempête moderniste pour une Nelly à la dérive. Septième leçon de la modernité : la culture est ce qui reste quand tout a été emporté. La culture humaniste française permet de vivre, de s’accorder au monde tel qu’il va, de trouver le bonheur même dans les bouleversements chaotiques contemporains.

Monsieur Arnaud va aider Nelly à mûrir, il reprendra sa femme après un divorce de 20 ans parce qu’elle se retrouve brutalement seule à la mort de son second mari. Il soutiendra son adversaire en affaires, ruiné par lui. Il fera un voyage pour revoir son fils, informaticien à Seattle, que tout sépare en termes de conception de la vie. Huitième leçon de la modernité : la sagesse est avant tout de se préoccuper des êtres, non des choses. Mais l’on ne devient sage qu’une fois bien avancé dans l’existence.

Avis aux jeunes couples tentés de s’éclater avant d’éclater leur union : l’égoïsme sacré est une impasse. C’est un signe d’adolescence prolongée, une crispation névrotique sur la jeunesse. Dans le couple, la paternité, l’amitié, les affaires, le chacun pour soi, tout cela apparaît comme un leurre. Sauf à avoir la force de rester solitaire, il faut accepter le compromis, l’éternel compromis avec les êtres, où chacun met du sien, pour que perdure un semblant d’ordre humain.

Mais Claude Sautet est optimiste : même prolongée, attardée, l’adolescence finit par passer, et l’on découvre les valeurs de l’âge mûr, celles que l’humanisme classique a rendu éternelles.

DVD Nelly et Monsieur Arnaud, Claude Sautet, 1995, avec Michel Serrault, Emmanuelle Béart, Jean-Hugues Anglade, Claire Nadeau, Michael Lonsdale, Françoise Brion, Michèle Laroque, Charles Berling, StudioCanal 2001, 1h42, €12.49

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Christine Fizscher, L’ombre de la terre

La poésie n’est pas facile vendre car elle demande du silence et du recueillement pour la lire, ce qui manque de plus en plus en notre époque sollicitée par les mobiles, le net, les chaînes en continu et les médias sociaux.

Le génie fait entrer très vite dans l’œuvre, que l’on pense à Eluard, à Saint-John Perse, à Rimbaud, à Baudelaire ou même à Villon. C’est un peu plus difficile pour les auteurs contemporains qui n’ont pas derrière eux la tradition et notamment pour musique la discipline du vers rimé en pieds déterminés.

Christine Fizscher écrit depuis dix ans au moins et a publié deux romans de liaisons et d’amours, La dernière femme de sa vie et La nuit prend son temps.

Ses vers libres ont un rythme et du souffle, mais sotto voce, comme s’il ne fallait pas effrayer le silence ni peupler les ombres. Tout commence en été en Grèce, tout finit peut-être en Espagne en hiver. Entre temps des amours enfuies, des souvenirs d’enfance estompés, la maison de famille qui s’efface.

Difficile de parler de poèmes : ils sont tissés de mots dont les sons se répondent ; ils sont colorés de sens selon les termes choisis. Mieux vaut citer quelques vers pour se faire une idée.

« Ta voix me chauffe comme un poêle,

fait jaillir des larmes, des branches de foudre,

elle hisse de courtes voiles

pour les plus violents des vents.

Mais voilà, je reste à ma table sagement,

avec dans les jambes et les reins

des impatiences, des secrets murmurés ;

dans les veines mon sang blotti,

dans la gorge des sons retenus, froissés.

Et j’ordonne à ta voix de te taire, de s’effacer. »

 

Ce n’est pas hermétique mais intemporel, une inquiétude de la chair qui s’exprime par la langue, l’intime en narration, au rythme des saisons.

L’ombre de la terre qui attache et angoisse s’oppose au soleil qui luit et tranche ; elle est un tempérament.

François Cheng s’en est ému dans une lettre-poème en réponse envoyée à l’auteur.

Christine Fizscher, L’ombre de la terre, photographies de Jonathan Abbou, éditions Dumerchez 2018, 47 pages, €15.00

 

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Jean Hougron, Je reviendrai à Kandara

Notre époque a oublié Jean Hougron, né à Cherbourg en 1923 et mort à 77 ans en 2001. C’est que tout a changé, la société, la décolonisation, les mœurs, l’écriture même. Avis à ceux qui connaissent aujourd’hui « la gloire » : elle restera éphémère. En témoigne ce mauvais roman de Weyergans, mort récemment, qui a obtenu le Goncourt pour on ne sait quelle (probablement mauvaise) raison en 2005 ! Qui peut encore le lire aujourd’hui ?

Jean Hougron a excité le cinéma après le milieu littéraire avec sa série de La nuit indochinoise, et son roman mi-policier Je reviendrai à Kandara, a donné lieu à un film d’une heure trente-cinq en 1957 réalisé par Victor Vicas (connu pour les séries TV Aux frontières du possible et les Brigades du Tigre) avec François Périer en André Barret et Daniel Gélin en Bernard Cormière ; on y trouve même Patrick Dewaere en petit garçon.

Dans la ville imaginaire de Loudan, située quelque part vers la Loire-Atlantique, André Barret enseigne pour le brevet. Il continue de rêver épisodiquement à Kandara, une ville du Kenya où il a passé quelques années après la guerre pour « réussir » (le mantra de ces années-là). Il a échoué pour mauvaise santé et a réintégré sur la recommandation de sa belle-mère son école privée catholique pour y enseigner la littérature. Il pense avoir raté sa vie, raté son couple, raté sa carrière. Il prépare depuis des années ses examens de licence sans jamais les passer et gagne le quart de ce que gagne un professeur agrégé dans l’enseignement public ; il n’a pas d’enfant parce que sa femme n’en veut pas, un brin névrosée et dépendante de sa mère plutôt aisée ; il ne se coule pas dans le modèle social exigé et s’en trouve aigri.

Toute son existence continuerait à se déliter si, un soir d’été étouffant, le professeur n’allait à la cuisine boire un verre d’eau. Il entend un bruit sur le toit d’en face et aperçoit une ombre vers la mansarde d’un vieux cafetier laid qui prête à taux d’usure de l’argent aux ouvriers. Il n’y prête pas garde, fume sa cigarette et va se recoucher. Mais, le lendemain, toute la petite ville bruisse de la nouvelle : un crime a été commis, le premier depuis la guerre ! Le vieux a été étranglé et son matelas retourné, son magot envolé.

André Barret se dit qu’il doit aller au commissariat pour témoigner de ce qu’il a vu mais les rets de la vie quotidienne l’en empêchent à chaque fois : c’est sa femme qui l’agace, un collègue qui l’entreprend, une réunion qui se prépare, un surcroît de copies à corriger. Il procrastine, dans cette affaire comme dans son existence depuis Kandara, il ne fait rien et se laisse faire.

C’est alors qu’un jeune homme sonne à sa porte. Bernard Cormière a 25 ans et travaille à la Poste mais déclare vouloir réviser son orthographe déplorable pour passer un concours. Il demande si Monsieur le professeur veut bien le prendre en leçons particulières payantes. Une relation s’établit donc entre le maître et l’élève, le premier s’étonnant des fautes rares et peu compréhensibles de l’élève, le second épiant le professeur et le questionnant à mi-mots sur ce qu’il sait du crime commis en face. André estime vite Bernard coupable et la conversation tombe sur Kandara. Il raconte comment il a voulu se faire une vie à l’expatriation, et son échec ; l’élève lui confie qu’il projette de partir lui-même à Madagascar et qu’il va « emprunter » de l’argent. Ce qui confirme les soupçons d’André.

Lors d’une promenade, le professeur échappe de justesse à une grosse pierre qui roule sur lui depuis le haut de la colline. Il se dit que Bernard a compris et qu’il veut le faire taire ; André ressort donc un pistolet ramené d’Allemagne, du temps où il était prisonnier. Un soir, en sortant d’une réunion à l’école qui a trop duré à cause d’un de ses collègues pinailleurs, il aperçoit Bernard qui surgit d’un buisson du parc devant lui, tenant un objet brillant à la main. Il n’hésite pas, c’est lui ou l’autre, il tire. Bernard ne meurt pas tout de suite et a le temps de faire des « aveux » qui accusent André.

Celui-ci est donc emprisonné, prolongeant ainsi l’échec de sa vie dans un enfermement de plus après celui du couple et de la minable carrière. Mais c’est en touchant le fond que l’on peut rebondir. André va réfléchir, convaincre son avocat peu encourageant, puis le juge et même son épouse de l’aider. Il va montrer que Bernard n’est pas ce gentil jeune homme travailleur qu’il présentait à tous, mais qu’il a eu une autre vie dans d’autres villes. Et qu’après tout, ce pourrait bien être lui l’auteur du crime et légitime défense le fait d’avoir tiré…

La peinture de l’étouffante petite ville de province des années cinquante est édifiante, la claustration du jeune couple sans enfant également. Mais c’est surtout le rêve de réussite ailleurs, « à Kandara », qui est le leitmotiv du roman et le ressort psychologique des acteurs. Si André le professeur est amer d’un premier échec, il peut retenter l’aventure ; si Bernard le jeune sans morale est pressé, il va forcer le destin. Portrait de deux générations, celle qui a subi la guerre et celle qui était trop jeune pour la comprendre. Le travail et la morale – ou la prédation égoïste ? Ecrit sobrement, un bon roman noir qui reste.

Le film (que je n’ai pas vu) connait un scénario un peu différent, pour ne pas doubler le livre. Bernard est plus jeune et se trouve un élève du lycée.

Jean Hougron, Je reviendrai à Kandara, 1955, Livre de poche 1966, 192 pages, occasion €2.11

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François-Xavier Bellamy, Les déshérités

A 29 ans, ce natif de Versailles scout d’Europe, qui fit Henri IV avant d’intégrer l’Ecole normale supérieure, a tout compris de la crise de l’Education nationale. Cet essai, paru en 2014, en témoigne. Il reste malheureusement d’actualité. Les déshérités sont cette génération née dans les années 1980 sous Mitterrand et la gauche au pouvoir, qui non seulement n’a pas été éduquée mais qui a été laissée à ses pulsions, désirs et démons. Quoi d’étonnant à ce que cette pédagogie laxiste ait produit des « sauvageons » ?

En deux parties, le professeur agrégé de philosophie donne son diagnostic et ses préconisations. Pour lui, les Lumières ont été entachées du poison corrosif de la critique individualiste par Descartes qui doute de tout, puis du rêve naïf écologique du retour à la nature prônée par Rousseau pour qui toute société est artificielle et détruit la nature profonde de l’homme, enfin de l’idéologie rigide de la domination développée par Bourdieu qui fait de la tradition un carcan, des classiques un impérialisme et de la langue un fascisme.

Le diagnostic surtout est réjouissant, les préconisations plus faibles. Bellamy, désormais tête de liste aux Européennes pour les Républicains, donne la cohérence du laisser-faire au laisser-aller poste soixante-huitard des IUFM et autre officines idéologiques « de gauche » qui ont détruit l’idée même d’éducation au profit de l’animation. « Nous nous sommes passionnés pour le doute cartésien et l’universelle corrosion de l’esprit critique, devenus des fins en elles-mêmes ; nous avons préféré, avec Rousseau, renoncer à notre position d’adulte pour ne pas entraver la liberté des enfants ; nous avons reproché à la culture d’être discriminatoire, comme Bourdieu, et nous avons contesté la discipline qu’elle représentait. Et nous avons fait naître, comme il aurait fallu le prévoir, « des sauvages faits pour habiter dans les villes » p.156. La phrase citée est de Rousseau dans L’Emile. L’illettrisme a prospéré, la compréhension d’un texte diminué, l’agilité mathématique s’est réduite, comme le montrent les différentes enquêtes PISA pour la France.

« Cette crise de la culture n’est pas le résultat d’un problème de moyens, de financement ou de gestion ; c’est un bouleversement intérieur. Il s’est produit, dans nos sociétés occidentales, un phénomène unique, une rupture inédite : une génération s’est refusée à transmettre à la suivante ce qu’elle avait à lui donner : l’ensemble du savoir, des repères, de l’expérience humaine immémoriale qui constituait son héritage. Il y a là une ligne de conduite délibérée » p.12.

L’écologie devient à la mode, et ce n’est pas un hasard ni une « urgence pour la planète » mais ce diktat de l’émotion à la Rousseau qui n’a jamais quitté le cœur des Français depuis l’origine des Lumières. Plus l’homme a perfectionné la culture, selon le Genevois, plus il s’est perdu en s’éloignant de sa nature. Dès lors, toute société est vue comme corruptrice et le bon sauvage est érigé en modèle naturel, tel Adam avant la Chute. L’auteur, catholique, se garde bien de mentionner ce parallèle des idées de Rousseau avec celui de la Genèse dans la Bible. Mais le fait est là : la connaissance est un péché originel et Rousseau prône l’ignorance comme règle de vie à son élève.

Seul ce qui est immédiatement utile doit être expérimenté et l’enseignement d’Emile doit se borner à cela. Les livres sont des dangers (comme les bibliothèques expurgées des collèges catholiques ou la surveillance puritaine des diacres dans les paroisses américaines). Émile n’a le droit de lire qu’à 12 ans, et qu’un seul livre, Robinson Crusoé. « L’enfant ne doit rien faire malgré lui ». D’où les animations plutôt que les apprentissages dans les classes, les jeux plutôt que les leçons, les expériences et cas pratiques plutôt que les exposés théoriques, et ces fameux QCM plutôt que les questions ouvertes aux examens. L’incompétence est préférable aux connaissances acquises de seconde main. Émile devient donc un sauvage social, « il exige rien de personne, et ne croit rien devoir à personne. Il est seul dans la société humaine ; ne compte que sur lui seul », Rousseau cité p.80.

D’ailleurs, selon Bourdieu, la culture est un arbitraire culturel, celui imposé par la classe dominante. Le savoir de l’école n’est donc pas meilleur que n’importe quel savoir sauvage. Ce qui encourage évidemment les plus paresseux à ne rien foutre et excuse les profs de leur impéritie : c’est toujours la faute des autres ou du « Système ». « L’autorité pédagogique est ainsi dénoncée comme un pouvoir violent au service de la reproduction des rapports de domination, dissimulé derrière le mythe irrationnel d’une promesse d’égalité. Ce diagnostic ne pouvait pas apporter de remèdes : il signait l’arrêt de mort de la transmission, désormais définitivement criminalisée » p.104.

Il n’en reste pas moins qu’il n’était pas utile d’attendre la génération 68 pour constater les ravages de l’inculture. L’enfant sauvage Victor de l’Aveyron, découvert en 1797, a montré qu’un gosse isolé qui n’a acquis aucune culture transmise par des humains mais a toujours vécu dans la bonne nature, est resté une sorte d’animal – non pas épanoui naturellement, mais handicapé sensoriel et mental. « Parmi tous les êtres vivants, l’homme se distingue par le fait qu’il a besoin de l’autre pour accomplir sa propre nature ». Nous ne sommes pas une espèce programmée comme les abeilles ou les fourmis, ni apte à une éducation basique fondée sur une courte période d’imitation comme les chats, mais des êtres sociaux qui ont besoin de la société pour devenir humain.

Définir des règles, poser des limites, parler selon une langue au vocabulaire et à la grammaire éprouvés par l’histoire, lire des textes anciens, sont autant d’expériences indispensables pour devenir soi-même et former sa propre pensée. Nul ne peut devenir indépendant sans avoir appris à l’être. Oui, les mots choisis permettent de découvrir ses propres sentiments et nuances de pensée ; oui connaître l’orthographe des mots libère de la maladresse d’écriture ; oui, apprendre des récitations fait acquérir du vocabulaire. Lorsque l’on a rien de tout cela, l’expression ne peut pas passer par le langage et passe par les poings – alors la violence remplace le débat.

Nous en sommes là dans les banlieues, laissées à elles-mêmes et à leur sauvagerie. Le profil des terroristes de Charlie, de Toulouse ou de l’hypermarché kasher le montre à l’envie. Ce n’est pas la religion qui a armé les barbares, mais leur inculture crasse qui les a isolés de la société et a engendré leur violence à prétexte spirituel. C’est ce que l’auteur indique dans une postface de 2015 et nous le suivons volontiers. Il est inutile de faire des cours de morale féministe, antiraciste et pour la tolérance, mieux vaut apprendre sa propre culture de façon à créer une base à partir de laquelle goûter les différences et les apprécier. On ne s’ouvre aux autres que lorsque l’on est sûr de soi. Qui n’a ni les mots ni les valeurs assurées, a peur de tous ou de tout et réagit par la violence à tout ce qui le dérange. « Quand « aimer », « estimer », « apprécier », « admirer » sont invariablement remplacés par « kiffer », le problème n’est pas seulement que l’expression perd sa précision, mais surtout que l’émotion perd sa richesse » p.136.

Et l’ignorance rend esclave du divertissement marchand et des pensées uniques du populisme. Les dictatures ont toujours brûlé les livres et un fameux nazi déclarait volontiers : « lorsque j’entends le mot culture, je sors mon revolver ». Du bûcher des écrits au bûcher des sorcières et des fours, il n’y a qu’un pas. « Nous avons décrété que la langue était fasciste, la littérature sexiste, l’histoire chauvine, la géographie ethnocentrique et les sciences dogmatiques – et nous ne comprenons pas que nos enfants finissent par ne plus rien connaître » p.152.

François-Xavier Bellamy prône donc un retour à la transmission assumée de la culture par l’Education nationale. Cela ne signifie pas un retour aux années 50, mais la fin du pédagogisme et du spontanéisme dont nous constatons les ravages. Il s’agit d’être soi-même, mais pas contre les autres. Les particularismes ne sont pas des ennemis et nous devons les cultiver, non pas parce que nous les considérons comme supérieurs à ceux des autres, mais parce que ce sont les nôtres et que nous ne sommes ni indéterminés, ni indifférenciés, ni surtout indifférents. « Un individu sera considéré comme tolérant dans l’exacte mesure il parviendra à faire comme si la différence n’existait pas. Par là, en réalité, nous ne valorisons pas la diversité, mais plutôt au contraire l’indifférence à la diversité » p.172. Jetez un œil  aux Ricains, c’est exactement ce qu’ils font !

D’où le tropisme pour la jeunesse de la société contemporaine, cette période indéterminée ouverte à l’infini des possibles et qui refuse l’enfermement dans des choix adultes ou même sexuels avec le « genre ». Ce refus de la responsabilité par ceux qui sont censé avoir acquis la maturité génère une grande anxiété parmi les jeunes. Ils n’ont plus de repères et se demandent qui imiter pour devenir eux-mêmes. Rien d’étonnant à ce qu’ils suivent désormais les héros des séries télévisées – évidemment américaines, ce qui colonise un peu plus leur esprit pour le divertissement marchand et la domination numérique des GAFAM. D’autant que ne pas transmettre la culture permet aux classes aisées de se distinguer en la transmettant entre soi, en famille, laissant les pauvres et les ignorants dans la crasse scolaire. « Cinquante ans aprèsLes Héritiers(de Bourdieu et Passeron) notre système éducatif, largement influencé par cette condamnation de la transmission, est devenu le plus inégalitaire d’Europe » p.203. CQFD.

Cet essai cohérent et percutant, facile à lire, montre les origines de la bêtise contemporaine. Pas besoin « d’être d’accord » avec ses idées politiques pour s’enrichir de lire l’auteur. Il pourfend avec raison cette dérive de la raison des Lumières qu’est le culte du soupçon, la croyance au paradis perdu et la culture de l’excuse. De quoi bien mieux comprendre notre époque.

François-Xavier Bellamy, Les déshérités ou L’urgence de transmettre, 2014, J’ai lu essais 2016, 223 pages €6.50 e-book Kindle €11.99

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Don Delillo, Les noms

« Notre offrande est le langage », finit par déclarer l’auteur à l’extrême fin de l’avant-dernier chapitre, p.465. Il aime les mots, les noms comme une glossolalie qu’évoque probablement son fils de 9 ans dans le tout dernier chapitre, rempli de fotes d’aurteaugraf qu’on dirait oubliées du correcteur si ce n’était si gros.

Donald Richard est né dans le Bronx de parents italiens et est devenu ainsi américain. Mais il a gardé du catholicisme cette fascination pour les explications religieuses du monde et conservé de l’italianité cet inclination pour la parole et la discussion. Le narrateur s’appelle James Axton ; il s’est séparé de sa femme Kathryn, une Canadienne partie en Grèce faire des fouilles en amateur sur un chantier. Elle a emmené leur fils surnommé Tap, Thomas Arthur Pattison du nom complet de son grand-père. Mais le lecteur ne l’apprend qu’en page 257, lors d’une conversation entre père et fils.

Car Axton, prénommé Jiim (comme une gym étirée) par sa copine Ann, épouse de son ami David, a trouvé un poste américain en Grèce retrouver son ex et surtout son fils. Il aime à parler avec le gamin, pour lui transmettre mais surtout pour l’écouter et le regarder vivre, cet acte d’amour de tous les jours qui est si précieux lorsqu’on a quitté la famille. Tap, à 9 ans, va se baigner, lave les tessons de poterie minoenne et écrit en cahier d’écolier un gros roman sur le chef du chantier, un Américain nommé Owen.

Tout ce petit monde des expatriés se vit à la fois comme exilé et comme pointe avancée des pionniers dans le monde. « Nous sommes en plein cœur des choses. Nous manipulons des sommes colossales d’argent délicat. Recycleurs de pétrodollars. Constructeurs de raffineries. Analystes de risques » p.138. Sa banque multinationale lui demande de collecter des informations sur la géopolitique, les finances des pays du Golfe, les prêts à la Turquie ; son ami David l’a fait venir pour ce poste indéfini. Un autre, Charles, travaille à collecter des chiffres de risques pour une compagnie d’assurance, car le terrorisme est en plein essor pour motifs politiques en 1982. Souvenons-nous du premier choc pétrolier de 1973 enclenché par les pays arabes après la guerre des Six-jours gagnée par Israël, et du second choc pétrolier initié par l’Iran en 1979 après la chute du Shah et l’obscurantisme armé instauré par Khomeini.

« Si l’Amérique est le mythe vivant du monde la CIA est le mythe vivant de l’Amérique (…) La CIA prend des formes et des apparences, incarnant ce qui nous est nécessaire à un moment donné pour nous connaître ou nous soulager » p.435. Il s’avère que la Mainland Bank où travaillent Jiim et David est un paravent de la Centrale, et ce n’est que par incidence que le narrateur l’apprend. Il démissionne aussitôt, au fond prêt à quitter l’exil pour retrouver les racines, cette Amérique que son fils décrit dans la prairie et dans laquelle sa mère et lui sont retournés après l’arrêt des fouilles Owen.

Entre temps, il se sera intéressé à une piste qui se perd dans les sables, dans le désert indien du Thar, par le récit d’Owen que Tap aimait bien. Un meurtre commis par des marginaux sectaires entraîne l’Américain indécis vers d’autres horizons que les fouilles grecques, vers l’Inde où il apprend le sanscrit. Là encore, c’est une histoire de mots, une fascination pour le verbe. Comme si le verbe était dieu – mais au fond, c’est bien ce qui est écrit dans la Bible. Le titre du roman porte ainsi le titre de la secte en grec : Ta Onomata, Les Noms : « à mon avis, ces mots étaient le nom du culte » p.411. L’Américain qui n’a pas d’histoire se cherche une origine dans le monde, et notamment au Proche et Moyen-Orient d’où la culture provient, dit-on, quand on a pour religion le Livre.

Dans ce roman gavé de mots, et parfois longuet sur les errements d’une secte d’illuminés sans intérêt, le lecteur suit l’auteur en son intime, son exil de soi avec l’exil de son couple, son autre soi dans son fils qui écrit, les noms qui courent la page comme les mots courent le monde. Car écrire, c’est faire renaître – les gens et les choses. Le contraire du briser le nom et les crânes des nihilistes de l’ascèse, adeptes de la secte.

L’auteur écrit avant l’ère Internet où il s’agit de faire court au risque de lasser. Qui lit encore se laissera bercer et emporter ; qui ne lit plus guère ne trouvera pas assez d’action pour son impatience. Mais il s’agit d’une grande œuvre américaine. Ce qui n’est pas si courant.

Don Delillo, Les noms (The Names), 1982, Actes Sud poche Babel 2008, 467 pages, €9.70 e-book Kindle €9.99

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Danse avec les loups de Kevin Costner

Il y a quasi trente ans naissait un grand film écolo à la gloire de l’Amérique avant les Blancs. Tiré d’un scénario devenu roman de Michael Blake paru en 1988, ce western aux sept Oscars, trois Golden Globes et l’Ours d’argent, donnait des Yankees une vision de barbares incultes et plus sauvages que « les sauvages » qu’ils traquaient dans les grandes plaines. C’est caricatural, un brin naïf (et un peu long), mais pas faux. La « civilisation » ne s’est imposée que par la force – et toute force est barbare car qui réfléchit trop est porté à négocier, nuancer, se fondre.

C’est justement le cas du lieutenant nordiste John Dunbar (Kevin Costner) lassé de la guerre de Sécession, de la destruction des autres, des bêtes et de la nature. Blessé à la jambe, il entend les chirurgiens du front dire qu’ils leur faut la couper – il s’enfuit ; attendant la reddition des sudistes, il décide de mourir en beauté mais les soldats désorientés le ratent tous – ils sont massacrés ou faits prisonniers ; soigné par le chirurgien du général qui admire sa bravoure, il est décoré mais reste au grade de lieutenant – il demande à être muté sur la Frontière pour échapper aux mauvais souvenirs ; le major qui l’accueille dans le Dakota du sud est un cynique dépressif qui se suicide juste après son départ – rien à faire de la Frontière ; le poste qu’il prend a été abandonné et les soldats sont devenus déserteurs ou ont été tués – il ne sert à rien.

Il s’installe donc seul – pionnier des pionniers – avec ses provisions et sa cargaison de fusils, accompagné de son fidèle cheval, Cisco, échappé comme lui par miracle aux balles sudistes. Il apprivoise un loup solitaire comme lui qu’il surnomme Deux chaussettes (Two socks) en raison de deux pattes blanches. Il lie connaissance avec les Sioux qui, d’abord, tentent de lui voler son cheval, puis de le faire fuir : ils ont peur de revoir les Blancs s’installer et piller leur territoire de chasse. Car le Blanc est un rapace qui ne pense qu’au fric : il massacre les bisons juste pour leur peau, laissant le cadavre dépecé sans le manger ; il abat les arbres pour faire des cabanes ; il traque l’Indien comme une bête sauvage. Ceux-ci ont combattus les Espagnols de la découverte (dont il conservent un morion), contenus les Mexicains, limités les Texans : mais qu’attendre de la suite ?

Dunbar finit par convaincre Oiseau bondissant, chamane (Graham Greene), et Cheveux au vent, guerrier (Rodney A. Grant), mandatés par le chef Dix Ours (Floyd Westerman) pour connaître ses intentions. Il s’invite au campement de tentes lorsqu’il découvre une jeune femme surnommée Dressée avec le poing (Mary McDonnell), blessée pour avoir voulu en finir après la mort de son époux sioux. C’est une Blanche nommée Christine, adoptée enfant par Oiseau bondissant après que sa famille eut été massacrée par les Pawnees. Le film concède aux préjugés que tous les Indiens ne sont pas civilisés : si les Sioux ont une culture, les Pawnees sont restés barbares.

Le lieutenant se dépouille progressivement de son uniforme militaire pour redevenir un homme et se vêt en sioux. Un soir, il entend la charge des bisons qui passent en horde dans leur migration. Il en informe le campement comme un messager du ciel. Il est dès lors adopté et participe à la chasse, où il sauve in extremis un jeune sioux de 14 ans, Sourit beaucoup (Nathan Lee Chasing His Horse), que charge un bison blessé. Il fait dès lors partie de la tribu sous le nom de Danse avec les loups parce que les Indiens ont remarqué qu’il jouait avec Deux chaussettes, et il ne songe plus à sa mission sans objet ni à l’armée qui l’a abandonné.

Il se marie avec Christine « Dressée » après que son père adoptif ait levé son veuvage sur les instances de sa femme qui comprend mieux que lui. Il avoue au chef Dix ours que les Blancs vont venir, innombrables comme les étoiles du ciel – allusion à Abraham à qui Dieu a dit que sa descendance serait de même. Le campement est donc déplacé dans les montagnes pour l’hiver.

Mais Danse avec les loups, qui a découvert la culture sioux, n’oublie pas sa propre culture. Il cherche donc à récupérer son journal, rédigé dans sa solitude et qu’il a laissé comme témoignage au « fort » composé de deux cabanes dans la plaine au bord d’un cours d’eau. Las ! lorsqu’il parvient aux abords, il découvre un escadron de tuniques bleues installé dans des tentes : cette relève qu’il a attendu des mois en vain. Vêtu en sioux, il est pris pour un Indien et son cheval est tué. Considéré comme traître pour avoir pactisé avec l’ennemi, il est enchaîné et emmené ; son loup qui le suit est tué. Il plaide sa défense en citant son journal, mais un illettré s’en sert comme torche-cul. Décidément, « la civilisation » se révèle une fois de plus comme la plus barbare.

Il est délivré par ses compagnons sioux et Sourit beaucoup tue son premier ennemi, deux fois plus grand et plus épais que lui. Dunbar redevient Danse avec les loups et rejoint les Sioux. Mais, comme il sait que les barbares de sa civilisation vont le traquer sans relâche, il décide de quitter le campement pour ne pas susciter de représailles ; sa compagne le suit et Sourit beaucoup lui rend son journal qu’il a trouvé flottant sur la rivière lors du coup de main pour le délivrer. Muni de ce témoignage, John Dunbar, ex-lieutenant, croit pouvoir défendre sa cause auprès de l’armée et des autorités fédérales. Mais rien n’est moins sûr et les soldats qui s’avancent dans la forêt, guidés par un traître Pawnee, aperçoivent déjà le campement…

L’acteur-réalisateur Kevin Costner a un grand-père a demi Cherokee et sa seconde femme s’appelle Christine. Le livre va-t-il sauver la culture ? Peut-être pas celle des Indiens, encore que – mais celle des Yankees peut-être s’ils s’élèvent (enfin) à la connaissance. Tel est l’espoir distillé par le film il y a trente ans.

Avec l’élection du paon vantard à la Maison blanche, il s’avère que c’est encore vraiment très loin d’être gagné !

DVD Danse avec les loups (Dances with Wolves), Kevin Costner, 1990, avec Kevin Costner, Mary McDonnell, Graham Greene, Rodney A. Grant, Floyd Red Crow Westerman, Pathé 2004, 3h44, standard €8.50 blu-ray €21.12

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Maxime Chattam, Le 5ème Règne

La magie, vous connaissez ? Vous n’y croyez pas ? Mais les mots ne sont-ils par eux-mêmes incapables à faire naître une émotion surgie de nulle part ? De faire lever en vous des passions sans qu’un acte soit accompli ? D’enflammer votre imagination ? De bouleverser parfois tout votre être ? Le conte, le thriller, la poésie – et même la politique – ne sont-ils pas une forme de « magie », cette influence rationnellement « inexplicable » ?

Maxime Chattam, un jeune Français sympathique qui vit entre la France et les États-Unis, a publié en 2003 son premier roman écrit en 1999. Le 5ème règne a obtenu le prix du roman fantastique du festival de Gérardmer. Il court sur les traces de l’Américain Stephen King dans Ça comme de l’Allemand Michael Ende dans L’Histoire sans fin publié en 1979 et mis en film par Wolfgang Petersen. Ses héros sont à peine plus âgés que les adolescents des deux livres, un tantinet plus mûrs mais aussi pragmatiques, aussi courageux et aussi hantés par un reste d’enfance. Ils sont sept.

Comme eux, ils découvrent un Livre, donc un savoir secret ; comme eux, ils vont devoir affronter sans être prêts encore les terrifiantes puissances du mal. Comme quoi « un livre peut être dangereux », ainsi que le dit Bastien dans L’histoire sans fin ; comme quoi la fonction de passeur d’un livre peut vous faire devenir « un héros », tel l’Atreyou libre et hardi (Noah Hattaway) qui est le double de Bastien (Barret Oliver) dans l’imaginaire. Ce sont les ressources que découvrent en eux-mêmes les banals adolescents dans Le 5ème règne.

L’idée directrice, vieille comme le monde, est que le Christianisme a apporté sur la terre un ordre mental et une paix émotionnelle que ne pouvait connaître le monde « d’avant ». Ce monde-là était obscur et angoissant, les forces que tout le monde possède sans le savoir restaient immaîtrisées et se déchaînaient alors en un paroxysme de violence. Le minéral, le végétal, l’animal, l’humain forment les quatre règnes de la nature dans la pensée classique. Le cinquième règne est celui de « l’ora », ce fluide immatériel qui serait l’énergie de toutes choses et que les druides avaient dompté, dit-on. Un livre, recopié de siècle en siècle, en transmet les secrets, surveillé par une confrérie immortelle.

Mais voilà : dans ce petit village de la côte nord-est des États-Unis que l’auteur a hanté lorsqu’il était enfant, lieu propice aux légendes par son climat tourmenté et par son histoire plus longue que dans le reste du pays, des adolescents disparaissent, tués par un Ogre aux pouvoirs étonnants. Sa violence se déchaîne épisodiquement en coups fulgurants, éventrements ignobles, « tétons fendus dans la longueur » et lacération de torse au couteau dans les hurlements de terreur. Ce sadisme répond aux angoisses les plus enfouies des fantasmes adonaissants et en faire le récit n’est pas voyeurisme, mais catharsis. C’est la vertu des contes de savoir faire peur aux jeunes pour qu’ils s’en vaccinent.

La petite bande réunie autour de Sean, 15 ans, fait l’apprentissage de la vie, de l’amitié et de l’amour, en même temps que de la violence du réel. C’est cruel et touchant. Les sept découvrent dans un grenier de grand-père un vieux grimoire… Les puissances, alors, se déchaînent mais les ados ne vont pas se laisser faire puisque les adultes sont incrédules ou impuissants. Ils vont se colleter aux pires instincts humains : l’avidité de la toute-puissance, la férocité implacable, la destruction. Rien de nouveau sous le soleil. Sinon que ces gosses deviennent peu à peu nos amis, leur personnalité encore floue se précise scène après scène, comme dans la vie réelle. Ils perdent leur naïveté d’enfance avec leurs rondeurs musculaires ; ils deviennent doucement des adultes au corps affermi, à l’esprit raffermi.

Est-on jamais vraiment adulte, d’ailleurs ? Maxime Chattam a 23 ans lorsqu’il écrit ce premier roman et son adolescence est encore proche. Le premier baiser, la première fois qu’on « le » fait, le premier enfant – rendent probablement plus conscient, plus responsable. Mais encore ? Ce livre n’est pas que divertissement, bien qu’il y excelle. Il nous fait réfléchir à ce qu’être adulte veut dire. Certains ne le sont jamais, pas même à l’âge mûr. Mais cette maîtrise progressive de ses facultés, qu’on aborde timidement vers 15 ans, en est peut-être le symptôme.

Si vous ne connaissez pas encore Maxime Chattam, laissez-vous entraîner dans cet envoûtement du livre. Il y a une magie à la Peter Pan dans cette bande de garçons et de filles. Une cruauté qui n’est pas complaisante. De vraies révélations de vertu chez les jeunes.

Maxime Chattam, Le 5ème règne, 2003, réédition Pocket 2006, 528 pages, €7.90

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Charles de Gaulle, Mémoires de guerre

L’homme qui incarne à la France se raconte. Étrange destin que celui de ce militaire politique, de ce général stratège, de ce chef de la France légitimé par lui-même.

C’était un homme d’un autre temps, un chevalier médiéval, un peu Lancelot, un peu Jeanne d’Arc. Il paraît venu du fond de l’histoire, enrobé de légende, pour sauver la princesse emprisonnée. « Toute ma vie je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire autant que la raison » p.9. La France est une princesse des contes, une « madone » p.9, une « mère » p.269. Il faut l’aimer, lui rendre hommage, agir pour elle. Elle est un mythe actif qui fait agir la volonté. La forme n’est pas l’acte selon Aristote ; il y faut l’intervention d’une cause extérieure : la volonté. Pour De Gaulle, « la France ne peut être la France sans la grandeur » p.9. Pour ce pays, cela signifie simplement la volonté d’exister : car qu’est-ce que la France sinon une mosaïque de peuples, de traditions diverses, toujours prêts à se diviser ? Les provinces, les partis, les notables sont des ferments de division. En 1940, la France fut « trahie par ses élites dirigeantes et par ses privilégiés » p.224. Intellectuels fascinés par la dictature (stalinienne ou nazie), militaires sclérosés, politicards démagogues, jeunesse contre la guerre, commerçants et industriels prêts à toujours s’entendre pour négocier… Pour les partis, ses grands ennemis-symboles du gaullisme, la politique n’est pas « l’action au service d’une idée forte et simple », mais « une chorégraphie d’attitudes et de combinaisons, mené par un ballet de figurants professionnels, d’où ne devait sortir jamais qu’articles, discours, exhibitions de tribun et répartitions de places » p.228. Conséquence : au moment de la percée allemande, c’est un effondrement politique total. L’Assemblée nationale remet à Pétain tous les pouvoirs, presque sans en avoir débattu. « Le parlement ne siégeait pas, le gouvernement se montrait hors d’état de prendre en corps une solution tranchée, le président de la République s’abstenait d’élever la voix, même au sein du Conseil des ministres, pour exprimer l’intérêt suprême du pays » p.74. En bref, l’État était anéanti.

De Gaulle a opéré « le transfert de la souveraineté hors du désastre et de l’attentisme » p.77. « L’appel venu du fond de l’histoire, ensuite instinct du pays, m’ont amené à prendre en compte le trésor en déshérence, a assurer la souveraineté française. C’est moi qui détiens la légitimité » p.593. Pétain n’est rien, mal élu, sous la contrainte ennemie, et il a accepté l’asservissement de la France. De Gaulle est un recours, il symbolise le pays, la France qui veut durer. « La république n’a jamais cessé d’être. La France libre, la France combattante, le Comité français de la libération nationale, l’ont tour à tour incorporée. Vichy fut toujours et demeure nul et non avenu » p.580. Pour Aristote, l’essence du politique est l’intérêt de la cité. Or la cité est de l’ordre de la nature : sans elle, les hommes ne pourraient réaliser leur être de la façon la plus haute. La politique n’est donc pas un « contrat », elle ne se réduit pas à une « économie du pouvoir » où celui-ci aurait à être réparti, où chaque citoyen en posséderait une part comme un « bien » propre. La souveraineté n’existe qu’en actes. Elle doit assurer pour le mieux l’intérêt général. De Gaulle est dans le droit fil de cette conception du politique. « C’est en épousant, sans ménager rien, la cause du salut national que je pourrais trouver de l’autorité. C’est en agissant comme un champion inflexible de la nation et de l’État qu’il me serait possible de grouper, parmi les Français, les consentements, voir les enthousiasmes, et d’obtenir des étrangers respect et considération » p.78. À partir de ce moment, la responsabilité de ceux qui se prétendent en charge de la France, côté Pétain ou côté résistance, « se mesure ici-bas non à leurs intentions mais à leurs actes, car le salut du pays est directement en cause » p.151 ; la politique, c’est « une âme, une volonté, une action nationale » p.545. Elle « ne vaut que par ses moyens » p.299. « Il n’y a de réussite qu’à partir de la vérité » p.186, c’est-à-dire qu’à partir d’une vision réaliste des moyens dont on dispose. Il y a une « logique des événements », « car ceux-ci, dans les grands moments, ne supportent aux postes de commande que des hommes susceptibles de diriger leur propre cours » p.339. Étonnante prescience de la philosophie chinoise essentielle, où la « propension des choses » ne peut être contrée, et où le sage s’immerge dans son courant pour utiliser, au bon moment, son énergie, pour chevaucher la dialectique.

C’est pourquoi De Gaulle avait bien vu que la démocratie n’était pas une fin en soi, mais un moyen institutionnel commode de réaliser l’essence du politique, l’intérêt de la cité. Durant la guerre, il l’a mise entre parenthèses, car elle ne fonctionnait plus. Il a incarné tout seul la légitimité, avant de créer le Comité, puis l’Assemblée consultative ; les circonstances l’exigeaient. Une assemblée est préférable car, lorsqu’elle délibère, elle prend des décisions plus sages qu’un individu seul, même le plus sage, car la délibération est un jugement. En politique, ce qui importe n’est pas qui est apte à prendre une décision, mais qui est apte à juger de ce qui se fait politiquement. C’est pourquoi le politique est l’ensemble des citoyens. De Gaulle s’est présenté devant eux, par la radio, et sa légitimité l’a emporté sur celle des partis qui acceptaient la défaite.

Ce réalisme gaullien de la politique, nourri au cynisme d’Aristote, lui a donné un regard aigu sur le monde. Les Nations-Unies ? C’est utile mais il ne faut pas exagérer leur importance. « Les membres en seraient les Etats, c’est-à-dire ce qu’il y a au monde de moins impartial de plus intéressé » p.796. On l’a bien vu lors de la dernière guerre du Golfe… Les idéologies ? « Dans le mouvement incessant du monde, toutes les doctrines, toutes les écoles, toutes les révoltes, n’ont qu’un temps. Le communisme passera. Mais la France ne passera pas » p.240. Un demi-siècle plus tard, ce jugement s’est avéré. « La Russie soviétique observe, calcule et se méfie. Assurément, tout porte le Kremlin à désirer qu’il renaisse une France capable de l’aider à contenir le monde germanique et de rester indépendante à l’égard des États-Unis » p.460. Ces derniers ne sont pas meilleurs : « L’idéalisme y habille la volonté de puissance » p.510. Les Etats jouent l’égoïsme sacré. « Les propos du président américain achèvent de me prouver que, dans les affaires entre Etats, la logique et le sentiment ne pèsent pas lourd en comparaison des réalités de la puissance ; ce qui importe c’est ce que l’on prend et ce que l’on sait tenir » p.512. Et encore : « Les États-Unis, admirant leurs propres ressources, sentant que leur dynamisme ne trouvait plus au-dedans d’eux-mêmes une assez large carrière, voulant aider ceux qui, dans l’univers, sont misérables ou asservis, cédaient à leur tour aux penchants de l’intervention où s’enrobait l’instinct dominateur. C’est cette tendance que, par excellence, épousait le président Roosevelt » p.352.

Pour faire de la bonne politique, pour mieux la comprendre, il faut décidément en revenir à Aristote.

Charles de Gaulle, Mémoires (Mémoires de guerre, Mémoires d’espoir), Plon 2016, 1584 pages, €28 e-book Kindle €15.99

Charles de Gaulle, Mémoires, Gallimard Pléiade 2000, 1565 pages, €69

Les Mémoires de guerre (seulement) existent aussi en trois volumes en Pocket, 1, 2, 3, mais chacun coûte 8.50 € – autant acheter l’édition Plon !

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Nicolas Auzanneau, Bibliuguiansie

Sous un titre érudit qui ne fait pas envie et qui signifie « l’art de restaurer des livres », Nicolas Auzanneau, né à Poitiers il y a 46 ans, décortique un dictionnaire letton-français fatigué publié en 1941. La pire année du XXe siècle, dit-il. Occasion de parler des auteurs et du pays, donc de l’histoire.

En août 1939 le pacte germano-soviétique partage l’Europe et l’URSS fait main basse sur la Lettonie. « Vague de répression faisant disparaître au bas mot 500 personnes par mois jusqu’en juin 1941 » p.14. Début juin 1941, « rafles puis déportation massive d’environ 15 000 citoyens de Lettonie sur des critères politiques, sociaux et idéologiques vaseux » p.15. Fin juin 1941, invasion par l’Allemagne nazie avec « exécutions sauvages, règlements de compte, lynchages ». Le retour de l’URSS après la victoire ne sera pas meilleur.

Tiré à 3100 exemplaires en 15 x 11 cm sur 875 pages et jamais réimprimé, le dictionnaire « de J. Baltgrave et E. Blese est à ce jour le seul dictionnaire bilingue d’une certaine tenue » p.17. Une certaine S. Gollanska a aussi collaboré à l’œuvre. Mais d’elle et de Baltgrave, on ne sait rien.

Intrigué, l’auteur enquête, occasion de pénétrer dans les arcanes politiques et surtout idéologiques de ces années de plomb (calibre 7.65). Blese, vieil universitaire érudit plutôt centriste a vécu sans dommage la période soviétique puis la période nazie ; mais il a dû fuir pour cette même raison le retour des soviétiques. Baltgrave serait une femme, mais le choix est entre une militante bibliothécaire (pas très plausible) et une choriste prof de sciences naturelles d’une grande bonté. Quant à Gollanska, elle était juive, née Rabinovitch, elle a donc disparue intégralement de la mémoire soviétique pas moins antisémite que la mémoire nazie.

Le thème est minuscule, l’enquête délicate, le style factuel, mais le lecteur se prend à s’intéresser au sujet, à en apprendre plus qu’il n’en savait sur ces confins baltes plutôt ignorés en France. L’auteur est traducteur de romans lettons en français et fait passer sa curiosité dans ce petit livre.

Nicolas Auzanneau, Bibliuguiansie ou l’effacement de la lexicographie (Riga 1941), PhB éditions 2018, 70 pages, €10, inconnu sur Amazon et à la FNAC, ISBN : 979-10-93732-19-0, EAN : 9791093732190, disponible chez Librest et Mollat

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Ernst Jünger, La cabane dans la vigne, 1945-48

L’auteur vit une période de grands bouleversements extérieurs : la défaite de l’Allemagne, son occupation, les réfugiés de l’est, les restrictions alimentaires. Cela l’incite à se détacher du mouvement, à rentrer en lui-même : « Il me semble que, dans les passes d’anarchie, on seulement je me suis senti particulièrement serein, mais j’ai mieux travaillé. J’ai dû le savoir de bonne heure, dès mon enfance, d’où, sans doute, ma nostalgie des forêts vierges. La pesanteur énorme, le poids atmosphérique de la civilisation, disparaît alors. Les pensées perdent leurs fanfreluches. La vie devient plus juteuse » p.15.

Ses réflexions, elles, deviennent plus mystiques. Il relit la Bible, parle de Dieu comme un stoïcien ou s’oriente vers les causes de la défaite.

Il pense, encore et toujours, à son fils aîné Ernstel, aimé peut-être plus d’avoir été tué parce que lui son père est intervenu pour qu’il ne reste pas en prison, mais il ne parle qu’une fois du petit Alexander. Jünger évoque « un petit marécage où Ernstel aimait jouer dans son enfance. Il s’était bâti son château dans ce coin, à la manière des enfants » p.200. On rencontre chez de tels père une indulgence amusée pour les entreprises des fils ; ils favorisent leurs rêves, leurs donnent des outils, les laissent indépendants dans leur univers imaginaire. Qui dira les bienfaits pour une personnalité de tels écrans créés entre le garçon et le monde extérieur entre le fils et la mère ? Rêver est indispensable à la structuration de soi. Heureux les enfants des pères qui en savent le prix et en protègent les réalisations.

Jünger, lui, poursuit ses rêves d’adulte. Il cultive son jardin, il lit. « Tant qu’on a encore un livre dans les mains et le loisir de la lecture, une situation ne peut être désespérée, ni tout à fait dépourvue de liberté » p.113. Car lire permet de s’évader dans l’imaginaire, de rêver adulte comme le font les enfants. Ernst Jünger laisse le monde extérieur venir à lui désormais, tel Michel de Montaigne en sa tour. « Seul l’aspect de l’individu, de notre prochain, peut nous ouvrir les yeux sur la souffrance du monde » p.30. Retour au réel, au tangible, au proche de soi : les Allemands, ses compatriotes, ont trop cher payé leurs chimères, les abstractions techniques auxquelles ils se sont laissé aller, la machine du pouvoir et les camps de la mort.

Il faut désormais éviter ce qui a créé le nazi, « ce mélange de mépris des hommes, d’athéisme et de grande intelligence technique » p.42. Exemple : Heydrich. « L’un des secrets de ces gens, c’est tout simplement qu’ils avaient plus de cran que les autres » p.32. Himmler : « On voit se manifester dans son cas le degré auquel le mal a imprégné nos institutions : le progrès de l’abstraction. Derrière le plus quelconque des guichets, notre bourreau peut apparaître. Aujourd’hui, il nous remet une lettre recommandée ; demain, notre arrêt de mort. Aujourd’hui il perfore notre billet et demain notre nuque. Il accomplit l’un et l’autre geste avec une égale application, et la même conscience professionnelle » p.65. L’analogie n’est pas gratuite : Lénine voyait déjà dans l’organisation de la poste et des chemins de fer la préfiguration de la société communiste : une machine à dresser les hommes pour en faire des hommes nouveaux et leur faire servir la vision qu’il croyait « scientifique » de l’Histoire.

Pour Jünger, Himmler n’est pas un cas à part, il est le symptôme d’un système : « Quand la neige est tombée tout un long hiver, la patte d’un lièvre suffit à faire débouler l’avalanche » p.65. L’hiver est ici le progrès de l’abstraction, de la technique et de la technocratie, du dressage, de la bureaucratie et de la robotisation progressive des hommes. Leur transformation en conformistes démocratiques tous égaux et se surveillant les uns les autres, ou en fonctionnaires soumis aux règlements édictés par l’élite cooptée qui gouverne. Hitler fut le démiurge de cette tendance historique : « Il absorbait des forces tirées de l’imprécis, les concentrait et les réfléchissait comme un miroir concave ; c’était un attrapeur de rêves » p.246. Après… une fois le loup au pouvoir, la machine en place enclenche ses rouages. « Le premier viol du tabou entraîne tous les autres. Il est probable qu’on a vu de telles choses dans nos équarisseries. D’abord la dégradation par le mot, puis par l’acte. Là où le libéralisme atteint ses extrêmes limites, il ouvre la porte aux assassins » p.299. Il faut entendre ici « libéralisme » au sens de permissivité, le libéralisme politique originel avant d’être économique comme aujourd’hui.

Le 22 septembre 1945, Jünger règle définitivement leur compte aux nazis, qu’il n’a jamais soutenus, dans une belle envolée : « Etrangers aux langues anciennes, aux mythes grecs, au droit romain, à la Bible et à l’éthique chrétienne, aux moralistes français et à la métaphysique allemande, à la poésie du monde entier. Nains quant à la vie véritable, Goliath de la technique – et, pour cette raison, gigantesques dans la critique, dans la destruction, la mission qui leur est impartie, sans qu’ils en sachent rien. D’une clarté et d’une précision peu communes dans tous les rapports mécaniques, déjetés, dégénérés, déconcertés sitôt qu’il s’agit de beauté et d’amour. Titans borgnes, esprits des ténèbres, négateurs et ennemis de toutes les forces créatrices – eux qui pourraient additionner leurs efforts pendant des millions d’années sans qu’il en reste une œuvre dont le poids égale celui d’un brin d’herbe, d’un grain de froment, d’une aile de moustique. Ignorants du poème, du vin, du rêve, des jeux, et désespérément englués dans les hérésies de cuistres arrogants » p.172. Telle est la plus belle charge que j’ai rencontrée contre les prétentions du nazisme (ou d’ailleurs du communisme) durant mes lectures. L’auteur chante un hymne à l’homme libre, héritier fécond de ses cultures anciennes, créateur parce qu’apte au rêve et qui laisse la technique à sa place d’outil, venant après ce qui est vivant : le poème, le vin, le rêve, les jeux…

Ce qui le pousse à écrire, à la date du 8 mai 1945 : « La vigne, le long de la maison, pousse des jeunes tiges gonflées de sève ; le feuillage, l’explosion de vie, révèlent déjà une robustesse dionysiaque » p.40. Un jour de défaite où l’armistice fut justement signé, décrire ainsi la vie à ras de terre, c’est garder l’espoir en la force vitale, présente en l’homme comme dans les plantes. Jünger touche ici au religieux dans une sorte de panthéisme de type stoïcien ou bouddhiste où l’hypothèse de Dieu n’est pas nécessaire. Chaque être vivant est une part de l’énergie qui meut l’univers. « Le stoïcisme, sous sa forme la meilleure, dans l’espace absolu, vide de dieux, et dans l’intelligence de son harmonie », dit-il p.127. Un accord qu’il perçoit dans les grands bois : « La forêt est un grand symbole de mort. Lors de telles promenades, des souvenirs très anciens se réveillent toujours, des thèmes de l’iconographie celtique : attente, curiosité, ferveur religieuse, tristesse, nostalgie peut-être. Ce n’est plus le vent qui court au-dessus des cimes. Tous les appels des oiseaux deviennent savoir, complicité, présage » p.151. L’humain se sent « relié », non plus seul mais englobé, intubé d’énergie comme un fœtus dans un ventre. Il est en harmonie naturelle avec la nature. « Et il y a une consolation dans l’assurance qu’un jour on se détachera de la matière pour se fondre dans le rayon qui appartient tout entier à la sphère du soleil, de l’amour. Tant je comprends, et de plus en plus j’adhère à ce que Ernstel m’a dit, naguère, dans l’une de nos promenades : que souvent l’on peut à peine attendre ce moment ». Et il a ce trait d’humour sublime, comme une intuition : « Dans ces années, j’ai vu trop rarement le garçon, malgré ma qualité de père, et pourtant, si je l’ai amené à proximité de ces mystères, l’acier a frappé le silex » p.194.

Le vivant l’organique, sera toujours humainement supérieur au modèle, au concept. Parce qu’il garde irréductiblement son mystère, sans lequel il ne serait point vivant. « Le noyau du darwinisme, c’est la théorie de la construction. Il lui manque la vue de ce qu’il y a, dans les plantes, de tout à fait étranger à l’économie, d’irrationnel, de gaspillage princier, le débordement du superflu qui traduit des intentions bien plus importantes que celles du simple prolongement de la vie et de la concurrence » p.66. Par exemple, « d’où peut bien venir la grande consolation, le don que nous trouvons dans les fleurs ? J’y ai songé. Tout d’abord, elle est certainement tellurique et érotique puisque les fleurs sont les organes nuptiaux, les pousses amoureuses de la terre maternelle. Les noces des fleurs sont parfaites, et même la suprême splendeur des accouplements animaux ne l’égale pas. Il semble que les lois cosmiques se dévoilent dans leur pureté native, voire paradisiaque. (…) Leur silence est si profond, si convaincant, si symbolique ! (…) Où frôle-t-on aussi clairement la possibilité, l’existence de mondes supérieurs au nôtre ? C’est un nectar divin, le vin de l’éternelle jeunesse, qui resplendit dans ces calices » p.15. Et sur un fossile : « L’univers est vivant. S’y ajoute la conscience d’une unité supérieure qui nous lie à cet être, le sentiment vague que nous sommes un dans l’inétendu » p.47.

Pour rester dans ce courant du grand tout, pour obéir à la vie et faire mouvoir les énergies dont nous sommes une part, il faut observer la vie autour de soi, percevoir l’unité qui s’en dégage, se fondre en elle. Il faut rester en harmonie avec le monde. Or, « en tant que technicien, qu’être vivant d’abstraction intellectuelle, l’homme est inévitablement ennemi et exploiteur de l’homme, de la nature et de la culture. Il lui faut donc protéger contre lui-même son humanité » p.159. Une éthique écologique et humaniste à laquelle je souscris. Les vieux peuples, d’ailleurs, ne s’y trompaient pas, dans leur sagesse : « on dit qu’en construisant des temples, les tibétains évitent la symétrie, croyant qu’elle attire les démons. (…) L’une des tendances de la vie consiste à se soustraire, la liberté croissant aux contraintes de la symétrie, comme nous le voyons en examinant l’arbre généalogique des animaux, et dans l’art. La technique, au contraire, de par son essence même, à produire des formes, non seulement symétriques, mais superposables, et devrait par conséquent, si l’on en croit les tibétains, tracer de véritables pistes d’atterrissage pour les démons » p.129.

De même, se méfier de « la raideur, l’artifice, la Haute école à l’espagnole dans tout ce qui relève du caractère », qui est la marque de Stendhal. Le danger, « on le voit chez Nietzsche et chez les stendhaliens à tous crins comme Léautaud. Montherlant, lui aussi, en porte visiblement les marques » p.229. Il faut être souple et naturel, comme la vie le montre.

Ce dernier tome du Journal écrit pendant la guerre est un grand essai à la Montaigne. Une sagesse bien vivante s’y peut goûter.

Les pages citées sont celles de l’édition Livre de poche 1980 épuisée

Ernst Jünger, La cabane dans la vigne, Journal 1945-48, Christian Bourgois 2014, 503 pages, €10.00

Ernst Jünger, Journaux de guerre, coffret 2 volumes, Gallimard Pléiade 2008, 2396 pages, €120.00

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François Coupry, L’agonie de Gutenberg

Ce quarante-deuxième opus depuis 1970 d’un auteur peu reconnu recycle en livre des notes de blog parues ces cinq dernières années. C’est cocasse et farfelu à la manière des contes, entre Voltaire et Montesquieu, avec un petit air Gripari.

Mais pourquoi ces pensées seraient-elles « vilaines » ? Le titre a déjà été capturé par Iegor Gran pour son recueil de chroniques, Vilaines Pensées (Editions Les Echappés), laborieusement présenté sur YouTube mais plus corrosif que François Coupry. Vilain est attesté dès 1119 d’après Philippe de Thaon et signifie alors « paysan libre » – ce qui devenait rare à l’époque. Avec l’essor de la féodalité et du snobisme seigneurial, le terme vilain a pris un sens péjoratif de laid moralement, puis physiquement, bas et vulgaire, une réprobation que nous avons conservée jusqu’à nos jours. L’auteur voudrait-il pourfendre ce que les anglo-saxons appellent d’un euphémisme, le « politiquement correct » ?

« François Coupry, né le 19 juillet 1947 en Provence, est un écrivain », avoue sa fiche Wikipedia – probablement rédigée par ses soins puis réduite au maximum par les censeurs-professeurs du réseau déclaré « démocratique ». Il a surtout étudié la philo, ce pourquoi peut-être il renverse le sens en déclarant que le réel ne crée pas la fiction mais que la fiction crée le réel, comme l’affirme Platon. Cela pour se donner une Vérité à majuscule. D’où ces chroniques ironiques, ces actualités inactualisées, ces contes qui se prennent pour la réalité.

Tout est paru en blog, au jour le jour, peut-être pas tous les jours, mais transmuté en fictions. On pense aux métaphores mais l’auteur récuse ce terme, il préfère le décalage, l’insolite, le choc de l’imaginaire sur ce qui est pour susciter l’étincelle qui mettrait le feu à la pensée. Car il s’agit de faire penser, même si ces notes paraissent quelquefois artificielles, hors sujet, répétitives. J’ai trouvé l’année 2017 moins bonne que les précédentes, peut-être à cause des élections qui semblent avoir obsédé la plume. Combien de rois ont marié leur fille (accessoirement leur fils) dans ces notes, pour suggérer que les grenouilles peuvent se choisir un destin ! Les autres thèmes favoris de l’auteur sont l’ado de 15 ans face au grand-père de 65, son désir d’Etat-providence national aux frontières protégées et au service public statufié contre les fumées soixantuitardes de l’internationalisme mondialisé et du métissage sexuel et culturel nomade, ou le désir de se soumettre aux commandements d’un dieu jaloux et de tuer en son nom. Et puis ? Comment sort-on de ce constat ?

François Coupry, successivement journaliste littéraire, éditeur et rédacteur en chef de revue, directeur de la Maison des écrivains, président de la Société des gens de lettres de France, président de la Société française des auteurs de l’écrit, regrette qu’on ne lise plus comme « avant ». Mais si la « lecture » change, elle demeure. La révolution numérique a relégué la presse de Gutenberg au musée – mais tout comme ladite presse a relégué l’éducation personnelle par la parole au musée, se plaignait déjà Platon. Dès lors, pourquoi « publier » son blog en livre ?

Certains en font un témoignage de leur existence, ce qui ne va pas sans un travail de notes explicatives. D’autres publient des nouvelles sur le net, puis les réunissent en recueil… vendu sur le net. Avons-nous changé de monde ou seulement changé d’outils ? Internet est, comme la langue d’Esope, la meilleure et la pire des choses – selon l’usage que nous en faisons. Cet outil serait-il insuffisant pour passer « l’éternité » ? Ce que désire un auteur est l’immortalité ; même non académicien, il veut durer, au moins dans les rayons perdus de la Bibliothèque nationale. Le blog est éphémère, le livre est censé durer un peu plus.

Mais blog n’est pas livre, l’écriture est autre, la composition aussi. Écrire court, une idée à la fois, une chute finale, a peu de chose à voir avec le développement raisonné d’une pensée ou d’une histoire sur plusieurs centaines de pages. On se répète, on suit l’actualité qui passe, on n’est pas toujours inspiré. Reprendre un blog pour en faire un livre devrait amener à quitter le carcan de la chronologie pour établir des thèmes, survoler le jour le jour au profit du recul, faire émerger un sens global pour les fictions distillées au ras des heures.

Certes, des personnages apparaissent comme Monsieur Piano, un brin philosophe, un brin décalé, un brin ridicule – et même outré. Le lecteur regrette un tantinet qu’il ne soit pas devenu le personnage central de cette histoire en miettes, la voix du chœur qui annonce l’actualité. Nous trouvons encore la petite souris qui se glisse dans les alcôves, la balle de revolver qui a à peine le temps de penser, la cousine américaine en 2050, ou encore FC qui serait un double de l’auteur (p.35) – mais cela rend-t-il heureux d’avoir lu Hegel à 10 ans ?

Toujours d’un ton affable, plus ironique que bien senti, ces contes, fables et paraboles ne font pas un roman, ni ne témoignent d’une expérience vécue : ils composent un regard autre et personnel bien écrit sur le temps qui passe. Ils se lisent agréablement, mais pas trop à la fois. Renvoyer des idées lancées comme des balles au tennis fatigue à la longue. Mes préférées sont p.84 Le bonheur est dans la politique, p.97 Le vieux petit-fils d’un jeune grand-père, p.116 Le Piano universel, p.164 Le chat et l’enfant, p.194 L’anti-intellectualisme primaire. A chacun d’opérer sa sélection dans ce recueil, puisque le blog a été supprimé du net.

Car l’auteur n’écrit pas pour n’importe qui : « Si je dis que je n’écris pas pour tout le monde mais uniquement pour les rares personnes qui ont le sens de l’imaginaire, des enjeux fictionnels, des plaisirs littéraires, j’ose transgresser les fondements de nos communions sourdes, me laisser taxer d’élitiste, sinon de… raciste » p.42. Enjeux fictionnels est un terme un peu langue de bois mais vous aurez quand même compris, je suppose ? Enfin, ceux qui lisent encore…

François Coupry, L’agonie de Gutenberg – Vilaines pensées 2013/2017, Pierre Guillaume de Roux 2018, 271 pages, €23.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Mort à Venise de Luchino Visconti


La troisième chaîne de télévision a diffusé en février 1987 au ciné-club le superbe film de Visconti. Émotion, bien-sûr, comme annoncé par mes amies du lycée lorsque le film était sorti en 1971. Je ne l’avais pas vu à l’époque. Mes premières impressions d’il y a 31 ans sont celles de la première fois.

Après un départ lourd, après nous avoir volontairement englué dans l’atmosphère théâtrale de la grande cité vendue au tourisme chic début de XXe siècle, voici que surgit la passion. Elle bouleverse l’ordre moral et les convenances bourgeoises. Ces dernières volent sous la musique de Mahler un brin pompeuse (symphonies n°3 et n°5). Le décor 1910 content de lui s’éclipse, les corsets victoriens éclatent et la beauté surgit, nue, sous les traits d’un jeune garçon. Tadzio a 14 ans et, au restaurant le soir, le visage d’un ange ; il a le lendemain, sur la plage du Lido, la fragilité gracile d’un corps déshabillé des oripeaux urbains et moulé par le maillot. La caméra passe lentement comme un regard sur les êtres, puis se repend ; elle vient sur Tadzio qui brille comme un feu follet dans la grisaille des autres.

L’action, lente et surannée, s’anime enfin : la passion est la révolution. Elle met le feu à ce monde conventionnel d’oisifs, maîtres de l’Europe à son apogée. Elle leur inocule la peste du désir, pendant du vibrion qui semble gagner Venise et que les autochtones cachent sous de dérisoires foyers allumés dans les rues. Attitudes, gestes, repas, promenades – rien ne vaut plus que les regards échangés. Ils sont la vie sous le décor, la pulsion sous le Surmoi, l’éternelle attirance des corps, des cœurs et des âmes sur cette terre, malgré les habits et les habitudes, les conventions morales et les règles sociales.

Tadzio aux longues boucles blondes et à la puberté montée en graine est joué par le jeune et viride Bjorn Andresen. Il est divinement beau, bien-sûr, mais pas atteint de cette anémie phtisique que suggère Thomas Mann, son auteur. Le corps de Bjorn n’est pas romantique, ni décadent comme les garçons du Satiricon. Cet écart avec la nouvelle de 1913 donne un autre ton au film. Tadzio apparaît moins innocent chez Visconti que chez Mann. Il a le regard coquin lorsqu’il se sent observé ; il n’est en rien candide. Que pense-t-il ? Que veut-il ? Il ne dit rien, reste impassible, le sait-il lui-même ? Il a le visage de marbre d’un jeune dieu, mais le corps bien vivant.

L’écrivain vieillissant Gustav Aschenbach joué par Dirk Bogarde (avatar du musicien Gustav Mahler) venu en villégiature à Venise défendait la théorie classique de l’art dominateur des passions, équilibré par la raison. Le garçon polonais le prend au piège, le ravage d’amour par sa simple présence. Dans la très humaine Venise, la ville-femme odorante et toute pénétrée par la mer, le vernis puritain se craquelle. Il n’était qu’un maquillage superficiel sur les couches profondes qui continuent de remuer les hommes. L’adulte est envoûté par le visage adolescent, pris par cette pureté de teint et cette douceur des formes, ensorcelé par les boucles de miel et les torsions du torse. Imprégné de Platon, il regarde sa chair et il aime son âme, saisi par la simplicité de la sortie d’enfance, transporté par les gestes patauds des membres qui grandissent plus vite que le corps. Il l’attend, le suit, se trouble, souffre de ne pas le voir, s’oublie. Sa joie est de le regarder rire, sa souffrance de le voir se rouler presque nu dans le sable et dans l’eau avec ses camarades, son exil d’observer sans pouvoir intervenir les frottis méchants des bagarres ou fraternels des enlacements entre pairs. Lui voudrait être père, maître et amant ; il n’est que désirant et tout restera platonique.

La fin est morale, dans le ton compassé du siècle où fut écrit le livre. L’artiste succombe au choléra, ce sida de l’époque, tandis que Tadzio pleure, vexé par l’ami de son âge qui l’a brutalisé. La silhouette juvénile fait un geste d’au-delà sur fond de soleil couchant sur la lagune. Musique : l’amour, la mort, entre les deux la beauté – éphémère. Le film compose une esthétique de la décadence tandis que le livre évoque une Grèce antique refaite en plâtre par les penseurs allemands du siècle industriel.

C’est beau, lyrique, un peu malsain – très chromo pour adolescents. L’époque décrite étouffe de conventions sociales, de pruderie sexuelle, d’hypocrisie bourgeoise, de morale autoritaire, de superstitions bibliques. Seuls les artistes peuvent encore saisir les humains éternels sous le lourd crépi social. Et peut-être à la même époque un certain docteur Freud… Car l’amour – attrait sexuel, passion, admiration – n’est pas décadent. Il est la vie qui veut exister, le désir sous la surface.

Prix du XXVe anniversaire au festival de Cannes 1971.

DVD Mort à Venise de Luchino Visconti, 1971, avec Dirk Bogarde, Bjorn Andresen, Romolo Valli, Silvana Mangano, Mark Burns, Nora Ricc Warner Bros, 2h05, €8.40

Thomas Mann, La mort à Venise, Livre de poche 1989, 273 pages, €6.60

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Gina Kim, Séoul visages d’une ville

Gina Kim est une vidéaste, autrement dit une artiste dont le crayon est une caméra. Elle ne voit le monde que dans l’œilleton de l’objectif. C’est dire si sa ville natale, la capitale de la Corée du sud, apparaît bizarre pour elle, qui l’a quittée à l’âge de 23 ans pour aller aux Etats-Unis. Elle revient et rien n’est comme avant – sauf peut-être l’odeur d’huître de certains quartiers ou les cris des enfants d’un autre. Quant aux bâtiments, soit ils sont en ruines et en cours de rénovation car datant de la période coloniale japonaise, soit ils sont reconstruits tout en verre et vous ne voyez que vous dedans.

Faces of Seoul est une vidéo à la gloire de la ville où elle est revenue en 2001 accompagner son père. Des bouts de film laborieusement collectés malgré la pluie, le verre et les mises au point, est sorti un documentaire en 2009, en anglais et en coréen. En 2017, l’auteur le décline en un livre illustré dont le texte est issu du documentaire, avec une page en coréen et sa traduction en français, plus une traduction globale en anglais tout à la fin.

Les images, photographiées sur un écran vidéo, montrent leur trame. Elles sont prises de si près, ou en atmosphère si sombre, que cela pourrait être n’importe où. Autrement dit, les images dans ce livre n’ont aucun intérêt pour un lecteur moyen. Faut-il avoir vu le documentaire de 2009 pour apprécier le livre de 2017 ? Publier ainsi est un peu étrange. S’agit-il de pouvoir revenir sur les mots, comme le dit le préfacier, alors que c’est impossible en vidéo ? La mémoire serait ainsi en cause, qui croit se souvenir alors que la réalité est autre. Mais ni le préfacier jargonneux, Dominique Bluher, ni le postfacier logorrhéique Jean-Louis Poitevin ne livrent la clé qui ferait apprécier cette « expérience » d’un livre.

Disons que c’est « d’art et d’essai », donc pour initiés parlant le même langage. L’auteur déclare, page 51, que « L’image ne fait que confirmer combien il est impossible pour nous de comprendre ce qu’elle représente ». Elle parle de Bouddha, pour qui tout est impermanence ; elle pourrait aussi bien parler de Séoul, qui ne cesse de changer en s’adaptant à la modernité. Le verre crée un paysage stérile…

Gina Kim, Séoul visages d’une ville – Un essai vidéo, 2017, Atelier des cahiers, 127 pages, €18.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Recentrer sa bibliothèque

Les livres, avec le temps, finissent par envahir l’espace. Ils s’accumulent, déjà lus ou à lire, et sans cesse les « nouveautés viennent s’y ajouter. Si l’on veut.

Car le propos de ce texte est justement de dire non. Comme avec les gens, il faut trier. Nul ne peut tout connaître, tout lire et baiser toutes les femmes (sans parler du reste pour les bi). Les « amis » ne sont pas les « camarades », encore moins les « collègues ». Les amis restent, les autres passent, soit avec l’activité, soit avec le métier. Il vous faut faire de même avec les livres.

Il y a vos amis, qui resteront toujours. De ceux « à emporter sur une île déserte » (sans Internet ni portable qui capte, comme disait un ado) aux compagnons agréables que l’on a plaisir à consulter ou relire – un temps.

Et il y a les autres, les passables (à donner) ou les jetables (à recycler). Car, comme avec les gens, les livres sont toujours récupérables, mais plus ou moins. Ils peuvent plaire à d’autres, ils peuvent porter témoignage, servir aux études. Mais ceux-là, pourquoi les garder ?

Mon critère unique pour conserver les livres est la réponse à la question : aimerais-je les relire ? Si oui je les garde, qu’ils soient classiques ou de divertissement ; sinon, je les donne ou les jette.

Cela pour le présent – mais il faut tenir compte aussi de l’histoire personnelle.

Les livres sont des expériences humaines en papier ; ils vous sont propres parce qu’ils ont, un jour, déclenché votre imagination, fait vibrer vos passions, titillé vos sens. Ces expériences-là sont personnelles et uniques, nul ne peut les reproduire à l’identique, pas même un clone de vous – parce qu’il n’aurait pas la même histoire dans un environnement à l’identique.

Ce pourquoi le tri que vous faites est aussi un tri historique.

Vos livres d’enfant sont en général transmis à vos enfants ou neveux ou filleuls, ou donnés à d’autres enfants – s’ils lisent encore… Vous ne gardez que les plus chers, ceux qui vous ont impressionnés pour la vie. Comme Jules Verne ou Alexandre Dumas, mais aussi les Six compagnons, Michel, le Prince Eric ou Bob Morane. Pour ma part, j’ajoute Kim Carnot, mais très peu s’en souviennent.

Vos livres d’étudiant ne restent quasi jamais dans votre bibliothèque, sauf éventuellement passé la licence – parce qu’alors le sujet vous intéresse. Les étudiants d’aujourd’hui n’en achètent pas ; ils les téléchargent, les empruntent ou les photocopient partiellement en bibliothèque. Ce qu’il y a dans les livres est pour eux du passé et ne sert qu’à étayer des références exigées leurs propres travaux. Il est vrai que les manuels sont souvent bien mal écrits et trop immergés dans la mode idéologique – même dans les sciences dites « dures », les dogmes prennent trop de place pour n’être pas vite dépassés par l’avancée de la recherche. Je n’ai gardé pour ma part que les livres sur les sujets qui continuent de me passionner, en histoire, en idées politiques, en art.

Les essais passent trop vite pour ne pas les lire en médiathèque, ou pour ne les acheter qu’en poche, voire d’occasion ou – bénie soit la technique ! – sur liseuse de type Kindle. Vite lus, vite dépassés, ce ne sont que des articles plus fouillés – mais qui remplacent très avantageusement le blabla usuel du journaliste ! Les médias font de moins en moins leur métier d’enquêter et de réfléchir avant de gloser – les livres d’actualité prennent donc leur place. Ce pourquoi je les consomme comme hier les journaux : gardés un temps, revendus ou détruits ensuite.

Je réserve mon espace limité aux classiques pour la culture (on y revient toujours…), aux romans pour le plaisir (si j’ai envie de les relire) et à l’histoire pour le savoir (sans cesse renouvelé).

Mes lectures « professionnelles » sont traitées comme les essais : lues une fois, gardées parfois, éliminées souvent. Qui se souvient encore des prix Goncourt, une fois l’année passée ? Alors les romans des nouveaux auteurs… Ils doivent passer le temps pour être acceptés, relus, faire partie de votre existence : bien rares sont ceux qui le sont. Et comme l’espace n’est pas extensible, sauf à acheter un château au fin fond d’une province pour en peupler les murs de livres à l’infini… la sélection culturelle s’impose.

C’était l’un de mes rêves d’enfant que ce château bibliothèque – mais l’enfance passe, la raison l’emporte. Entre les murs exigus d’un appartement en ville (même d’un grand), la place des livres est limitée. Si nombre de ceux d’hier sont utilement remplacés par Internet (les encyclopédies, la plupart des dictionnaires, les livres « pratiques » et de santé), la culture ne cesse de croître et il est nécessaire de faire des choix.

Gouverner sa bibliothèque exige de la recentrer sur vous, ce que vous aimez et ce qui vous caractérise. Le critère de relecture est alors le meilleur : si vous avez envie de relire, alors gardez – sinon, donnez ou jetez !

Un exemple de partage : la bibliothèque des champs sur ce blog

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Guo Defu illustre Confucius et Lao Tse

L’illustrateur chinois Guo Defu est né la même année que la République de Chine ; il aime l’encre et la philosophie traditionnelle, mêlant les deux au pinceau sur le papier vers l’harmonie spirituelle. Tout est mouvement et son geste le manifeste, un brin baroque et foisonnant. Aucun jaune dans ses couleurs, qui restent vouées au noir et gris, bleu-vert, parfois rose ou rouge. Aucun soleil mais l’esprit de l’eau.

Il donne en deux tomes format 21×29 cm une biographie imagée de Confucius, et dans un autre tome une biographie de Lao Tse (Laozi) – un condensé de sagesse et d’art chinois. Cette philosophie est sous le signe de la bienveillance, de l’harmonie avec soi-même et avec les autres sous l’ordre de la loi et des rites. Les « Cent écoles » de l’époque pré-impériale avaient pour mission de « soumettre l’ennemi sans combattre ». Et l’on voit bien pourquoi le régime actuel chinois promeut cette façon de voir : c’est également sa mission géopolitique dans le monde d’aujourd’hui. La culture y participe, ce soft-power que les Américains trustent encore – mais de moins en moins avec leur clown-président.

Soif de savoir pour « faire le bien » (de la Chine) grâce à ses connaissances était le but que s’était fixé Confucius il y a deux millénaires et demi. Guo Defu reproduit étape par étape la vie du philosophe, depuis sa naissance en 551 avant J.C. d’un guerrier de Lu dans la grotte de Fuzi au pied du mont Ni, qui lui donna le nom de la montagne (Kong Qiu signifie petite montagne), jusqu’à sa mort en 479 avant J.C., à la page 175 du tome 2.

Le bambin joue avec des vases rituels qu’affectionnait sa mère, perd son père à 3 ans, imite les rituels des adultes à 5 ans. L’enfant et sa maman évoluent dans une nature en noir et vert, tout en mouvement. La mère tend les bras, caresse l’arc du père, l’enfant court sur ses petites jambes, saute de joie, s’étire à genoux, les bras derrière la tête, se penche sur un texte calligraphié à 15 ans. Il se marie à 19 ans et a un fils Li au prénom de carpe. Il garde les troupeaux de moutons tandis que les chevaux aux crinière libres hennissent devant lui.

Le dessin de Guo Defu est imagé, plutôt fantasque, illustrant les cartouches de textes courts, ouvrant l’imaginaire. L’être dans la nature et avec les hommes inspire le peintre. Quand les humains ne sont pas en mouvement, c’est la nature alentour qui l’est, comme Confucius dessiné assis face à la cascade échevelée tandis que les arbres de la rive tordent leurs branches noires aux feuilles bleu-vert teintées parfois de rouge. Autrement, ce sont les objets qui sont immobiles tandis que la famille se meut, chaque membre avec un geste et une expression bien à lui.

Nous n’évoluons pas dans la ligne claire mais plutôt dans l’ondoyant, le contourné, l’exubérant, ce qui est toute une philosophie. L’harmonie réside dans les contraires et non pas dans l’opposition binaire. Le Grec n’est pas le Chinois et nous, Européens qui sommes plutôt grecs dans notre façon de voir, sommes confrontés avec Guo Defu à une autre culture. Pour notre plus grand enrichissement.

Biographie illustrée des grands penseurs : Confucius, partie 1, Confucius, partie 2, Talents Publishing LLC, éditions Pages chinoises 2016, textes traduits du chinois en anglais par Zhong Zhengfeng, prix et disponibilité non indiqués.

Biographie illustrée des grands penseurs : Laozi, édition chinoise, disponibilité non indiquée.

Site officiel de Guo Defu

Exposition Guo Defu : « Flânerie dans l’esprit de l’encre » du 19 mai au 21 juillet 2017 aux Galeries du Diamant, 33 rue Mogador, Paris 9ème / Téléphone 01 84 88 77 88

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Michel Déon, Un déjeuner de soleil

Une écriture toujours aussi charmeuse mais une histoire trop détachée, parfois longuette. Michel Déon réussit moins ce roman que les précédents, bien qu’il en prenne les mêmes recettes, la chronique d’un destin, et les mêmes lieux favoris : Sintra au Portugal, Paris, Londres.

Il s’agit cette fois de Stanislas Beren, fils de prince serbe surgi à 16 ans pieds nus en espadrilles, les cheveux longs, dans une classe de troisième du lycée Janson-de-Sailly en 1925. Un vrai Charbovari à la Flaubert, sauf que l’auteur défie plutôt Gide dans Les Faux-Monnayeurs. Il invente un personnage de romancier, le narrateur, fils de l’ami de Stanislas, et il le confronte à ce que la réalité veut bien lui laisser voir. C’est un peu tordu, roman du roman, un brin trop exercice de style pour emporter l’imaginaire du lecteur.

Le personnage central n’est ni vrai, ni faux, mais « imagé » par une suite d’anecdotes, de témoignages, de lettres, de souvenirs. Le ton détaché du narrateur empêche l’empathie malgré quelques belles pages sur l’amour, sur le sexe et sur mai 68. « Le même jour, j’entendais deux avis différents. Aucun ne me satisfaisait », dit le narrateur p.303. Nous non plus ne sommes pas satisfait. Stanislas n’est pas aimable, un brin dada ; il se coule dans le siècle et dans la culture française comme s’il venait d’une autre planète, sans racines. Une page blanche à laquelle on ne croit pas.

Le titre du livre est celui d’un roman jeté au feu par le romancier observé. Qui en écrit d’autres, complaisamment résumés, comme si Michel Déon vidait ses tiroirs des projets inaboutis. Court cependant le fantasme de Lolita (nous sommes en 1981, au moment de la gauche au pouvoir et de l’explosion des mœurs libertaires). Audrey, puis Mimi, sont de très jeunes filles (8 ans pour la première) qui tombent amoureuses d’un quarantenaire puis d’un sexagénaire (Michel Déon a 62 ans à la parution du roman). Que les scandalisés-professionnels du pédophilisme se rassurent : l’auteur reste classique et l’amour fou de la fillette pour l’homme mûr reste platonique jusque vers ses 20 ans ! Quant à la deuxième nymphette, si elle fait jeune et pose nue sur une bicyclette pour Vogue, elle a déjà 20 ans. L’écart de quarante années avec son amant n’en apparaît pas moins comme excitant.

« Stanislas découvrit avec étonnement que les lecteurs les plus enthousiastes lisent un autre livre que celui qu’on a écrit » p.185. Attention donc aux anachronismes : nous ne sommes plus ni en 1968 (où une passionaria agitait le drapeau rouge seins nus, sur les épaules de vigoureux mâles en rut politique), ni en 1981 où Mitterrand abaisse la majorité sexuelle à 15 ans et favorise les gais, lesbiens et autres trans. Le rigorisme quaker venu des Amériques rencontre aujourd’hui le puritanisme catho-islamique de nos provinces et banlieues pour faire de la France un pays de mœurs réactionnaires où le sexe redevient le Mal et l’érotisme une turpitude. Ce pourquoi les romans contemporains sont désormais insipides quand ils ne décrivent pas de meurtres (le sexe est remplacé par le couteau – n’était-ce pas « mieux avant » ?).

« Les romans ont deux vies secrètes : au moment de leur création, une vie courte et obéissante dans l’esprit de l’auteur, puis une autre vie rêvée et désobéissante dans l’esprit du lecteur » p.212. La même chose peut être dite des enfants, et les livres sont bien des enfants accouchés dans la douleur, élevés dans la douceur et jetés ensuite dans la vie où ils deviennent différents. La fiction décrit la réalité future plus que le réel ne nourrit la fiction, toute d’imaginaire. Créer, c’est dévorer, et le personnage de Stanislas, surgi entre deux balles de fusil, suggère une réflexion sur l’acte d’écrire et sur le milieu littéraire entre 1930 et 1980, la génération de l’auteur.

Un déjeuner de soleil se lit, mais moins bien que Les Poneys sauvages, Un taxi mauve ou Le jeune homme vert. Le roman est plus fabriqué, moins emporté par les personnages, plus réfléchi et donc moins romanesque. Et la postface de Proguidis, critique littéraire d’origine grecque et fondateur de la revue L’Atelier du roman est un charabia jargonneux d’intello qui ne donne pas envie.

Michel Déon, Un déjeuner de soleil, 1981, postface de Lakis Proguidis, Folio 1996, 445 pages, €7.00

Les œuvres de Michel Déon chroniquées sur ce blog

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André Gide, Journal II, 1926-1950

Gide aborde cette seconde partie de sa vie à 57 ans par un périple en Afrique occidentale française – avec Marc Allégret, son amant adolescent devenu son ami adulte, jusqu’à sa mort. Il a publié Corydon, puis les Faux-Monnayeurs, il devient célèbre, et cette stature nouvelle l’oblige en même temps qu’elle le handicape. S’il se lie avec d’autres célébrités du moment, il est aussi trop souvent sollicité par « les amis, les admirateurs, les quémandeurs » (p.91) qui lui demandent conseil et grignotent son temps d’écriture et de pensée.

Ce pourquoi il s’évade, à la campagne, dans les voyages. Son tropisme est le soleil, la Normandie mais surtout les bords de la Méditerranée toute proche : la Provence, la Tunisie, l’Algérie, l’Egypte. Il rencontre en Afrique du nord ce mélange intime de ferveur religieuse et de sensualité charnelle qu’il affectionne. Il s’y sent bien, comme Camus qui y est né. Gide n’y est né qu’à l’amour sexué entre deux corps, mais cette empreinte l’a marquée à vie. Il y emmènera sa femme Madeleine, avant qu’elle ne meure en 1938, le laissant à nouveau orphelin – il l’avait épousée à la mort de sa mère en 1895.

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Malgré l’âge, le désir reste entier et les pulsions ne manquent pas de trouver des partenaires emplis de jeunesse et de sève pour s’assouvir : à 61 ans « un petit débardeur de seize ans » à Marseille p.227, à Calvi p.233, à Berlin p.384, à 70 ans le jeune berger Ali en Egypte p.649, les jardiniers prime adolescents p.671, et à 73 ans encore un gamin blanc de 15 ans venu de lui-même dans sa chambre à l’hôtel à Tunis le 3 août 1942, « deux nuits de plaisir comme je ne pensais plus en pouvoir connaître de telles à mon âge », p.826. Pas d’amour vénal, mais une faim réciproque ; pas de pénétration mais des caresses à l’envi. « C’est de treize à quinze ans, seize ans au plus, lorsque l’adolescent commence à découvrir son exigeante nouveauté avec une surprise exquise. Passé quoi, je le cède aux femmes » 13 février 1939, p.657. Paradoxalement, à l’encontre de ceux qui adorent dénoncer au nom de la Morale, André Gide n’a jamais « violé » personne : l’article 222-23 du Code pénal qualifie en effet de viol tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise. Ni contrainte, ni pénétration, Gide reste blanc comme neige…

Ce n’est pas cette sexualité, différente de la mienne, qui m’a fait relire Gide et surtout son Journal, à mes yeux son œuvre la plus pérenne. L’auteur livre un itinéraire intellectuel français remarquable, élevé dans la religion pour s’en émanciper tout seul, gardant la culture chrétienne en acceptant les cultures autres, se convertissant un temps au communisme comme « religion raisonnable et raisonnée » prenant la suite de l’Evangile (p.421), avant de reprendre sa liberté, s’efforçant de penser par lui-même malgré les pressions amicales, familiales, sociales, politiques et religieuses. « Croire, obéir, combattre » (p.562) est pour lui la devise du fascisme. C’est celle de tout dogme et de toute foi.

Je m’aperçois, dans la maturité, que nombre des idées qu’il émet sont devenues les miennes sans que je puisse distinguer ce qui ressort de son exemple, lors de mes lectures de jeunesse, ou de sa façon d’être – humaniste libérale – enfant des Lumières. Comme lui, je révère Montaigne et Shakespeare, Nietzsche évidemment, Goethe jadis, Dostoïevski sûrement, Racine pour la psychologie et Montesquieu pour la langue, Balzac et Stendhal beaucoup et moins Zola ou Hugo. Je considère l’Eglise comme une perversion bureaucratique et idéologique du message des Evangiles et je ne dissocie pas la chair de l’esprit (p.1077). Je crois comme lui en l’amitié plus qu’en « l’amour », ce mot-valise trop galvaudé dont personne ne sait vraiment ce que c’est entre exaltation des hormones, fuite des sens, désir fusionnel ou idéal inaccessible. Je suis et reste sans-parti, conservant comme lui mon libre-arbitre. Et, comme lui, « dans les écrits de Marx, j’étouffe » p.584.

Gide est un maître de vie – aujourd’hui encore et malgré l’Internet et la mondialisation – se situant sans cesse dans le mouvement, à l’intersection de son moi et du monde. « Prendre les choses non pour ce qu’elles se donnent, mais pour ce qu’elles sont. Jouer avec les cartes qu’on a. S’exiger tel qu’on est. Ce qui n’empêche pas de lutter contre tous les mensonges, falsifications, etc. qu’ont apportés, qu’ont imposés les hommes à un état de choses naturel et contre lequel il est vain de se révolter. Il y a l’inévitable et il y a le modifiable » p.1048.

Il a connu le grand espoir du communisme rouge… avant de déchanter en allant visiter le pays des soviets, devenu beaucoup moins soviétique et beaucoup plus bureaucratique, beaucoup moins participatif et beaucoup plus surveillé par les policiers de Staline.

Il a connu le moralisme égrotant du Maréchal en 40, étant bien près de le croire tant ses mots sonnaient justes sur la défaite due à l’hédonisme et à la lâcheté – avant de constater très vite que l’abandon n’était pas seulement celui des élites effondrées… mais celui de Vichy tout entier : « J’admire ici encore l’habileté consommée de Hitler et la naïveté routinière des Français, notre chimérique confiance en des droits que, vaincus et reniés par notre seule alliée, nous n’avons plus aucun moyen de faire respecter ; notre impéritie » 19 juillet 1940, p757.

Il a connu les bombardements alliés de Tunis occupée, la peur et le rationnement, l’égoïsme forcené de l’adolescent « pas encore pubère « Victor » (pseudo pour François Reymond, né en 1927) dont il tartine des pages d’observations aigües, mais aussi les solidarités à ras de terre des immeubles et du quartier. Il est des moments où il faut s’engager, mais c’est toujours au détriment de sa liberté intérieure et ces moments ne doivent jamais durer sous peine de sombrer dans le conformisme.

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Les « aboyeurs de vertu » ont sévi avant la guerre et ont préparé le fascisme ; pendant la guerre ils ont favorisé la collaboration ; après la guerre ils se sont mués en inquisiteurs vainqueurs qui n’hésitaient pas à lyncher leurs ennemis personnels au nom de l’Humanité. Gide s’est toujours méfié de ces gens dont les abois sonnent bien plus fort que la vertu qu’ils affichent, et dont l’exemple qu’ils devraient pourtant donner manque trop souvent. « Certains êtres ne se maintiennent vertueux que pour ressembler à l’opinion qu’ils savent ou espèrent que l’on a d’eux » 9 octobre 1927 p.48. Ou encore : « quant aux vertus du moins qu’ils préconisent, et dont très souvent ils se persuadent que la foi leur permet de se passer » 7 février 1940, p.687. Croyez et vous serez pardonnés ! C’est valable en communisme comme en religion.

Chrétiens, communistes, résistants de la dernière heure, moralistes, tous ces « croyants » qui abolissent leur personnalité pour le Dogme appauvrissent la civilisation même : « La culture doit comprendre qu’en cherchant à absorber le christianisme elle absorbe quelque chose de mortel pour elle-même. Elle cherche à admettre quelque chose qui ne peut pas l’admettre, elle ; quelque chose qui la nie » 14 juin 1926, p.5. Mettez n’importe quelle foi à la place du « christianisme » et vous aurez le bon sens. L’islamisme aujourd’hui est dans ce cas : en cherchant à admettre un islam qui ne peut littéralement pas l’admettre, la culture humaniste des idiots utiles injecte quelque chose de mortel dans « la » culture – la nôtre. « L’on excusera mal, plus tard, cette modération, cette longanimité, cette tolérance dont nous avons fait preuve à l’égard du catholicisme ; notre sympathie paraîtra faiblesse, et notre indulgence sera jugée sans indulgence. Encore heureux si l’on ne dit pas que nous avons eu peur », écrit Gide le 6 juillet 1938, p.86. Cette phrase s’applique telle qu’elle aujourd’hui. Quant à la « post-vérité » érigée récemment par Trump en dogme de gouvernement, Gide la notait déjà chez Barrès, le nationaliste de son temps : « Je ne consens à connaître pour vrai que ce qui me sert », lui fait-il dire le 11 novembre 1927, p.59.

Comme le premier tome, ce Journal est fait de bric et de broc, les cahiers de réflexions s’ajoutant au carnet plus vraiment quotidien, les relations de voyage restant brutes avant toute élaboration (le carnet d’URSS montre combien l’auteur devient prudent et ne note plus sur la fin que quelques phrases sibyllines). Mais il est bien vivant : « Tout ce que j’ai écrit de mieux a été bien écrit tout de suite, sans peine, fatigue ni ennui » 18 août 1927, p.41. André Gide fut le premier écrivain vivant à être publié dans la Pléiade en 1939, collection Gallimard dirigée par son ami Jacques Schiffrin. La dernière entrée du Journal date du 21 novembre 1950, Gide s’éteindra le 19 février 1951, moins de trois mois plus tard. Le bilan de son existence, il le tire le 3 septembre 1948, à 79 ans : « Un extraordinaire, un insatiable besoin d’aimer et d’être aimé, je crois que c’est cela qui a dominé ma vie, qui m’a poussé à écrire ; besoin quasi mystique au surplus, car j’acceptais qu’il ne trouvât pas, de mon vivant, sa récompense » p.1066.

Ce sont donc les carnets d’une vie entière, de 18 à 82 ans, qui composent cette œuvre. Ils disent l’homme et c’est ce qui nous importe, au fond, plus que les faits ou les imaginations. « Ne vaut réellement, en littérature, que ce que nous enseigne la vie. Tout ce que l’on n’apprend que par les livres reste abstrait, lettre morte » 4 novembre 1927, p.56.

André Gide, Journal II, 1926-1950, édition Martine Sagaert, Gallimard Pléiade 1997, 1649 pages (1106 pages sans les notes), €76.50

André Gide, Journal – une anthologie 1889-1949 (morceaux choisis), Folio 2012, 464 pages, €9.30

Le site André Gide en anglais http://www.andregide.org/

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Équilibrer sa vie selon Montherlant

Quelques maximes de sagesse pratique, tirées d’un sage du siècle dernier qui fréquentait beaucoup les classiques. Après les enflures collectivistes de l’idéologie allemande, il est bon de redécouvrir la philosophie simple et tranquille, celle qui ne cherche pas à changer le monde par le feu et le sang, mais aide chacun à vivre sa vie au mieux durant son temps.

« Quelles sont pour moi les trois vertus cardinales ?

Il me semble : l’intelligence, le sens de la volupté (le ‘tempérament’), et la magnanimité.

Dans l’intelligence, je place aussi la culture.

La volupté ? J’en ai parlé assez.

Magnanimité ? Générosité ? De quel nom nommer ce dépassement de soi dans le désintéressement et, plus encore, dans le sacrifice ? (…)

Pas une de ces vertus ne peut se passer de deux autres. » (Carnet XIX)

Où l’on retrouve les trois ordres de Pascal, les trois métamorphoses de Nietzsche et les trois étages du cerveau humain des neurobiologistes. La volupté des instincts vitaux épanouis, la magnanimité du cœur généreux, l’intelligence froide et lucide des choses. Trois étages, trois étapes, les trois côtés de l’être humain complet.

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« Un journal m’a demandé quels étaient les ‘grands hommes’ qui avaient eu le plus d’influence sur moi. J’ai répondu : Pyrrhon, Anacréon et Regulus. Le Sceptique, le Voluptueux, le Héros. Et n’en imaginant pas un sans les deux autres.

Je ne faisais que reprendre la réponse que j’avais faite, à seize ans, quand cette même question m’avait été posée comme sujet de devoir, au collège.

Le journal n’a d’ailleurs jamais inséré ma réponse. Il a dû penser qu’elle n’était ‘pas sérieuse’. » (Carnet XXIV)

Les médias seraient-ils moins incultes aujourd’hui ? L’état de l’enseignement style Education nationale permet d’en douter. Qui lit encore les classiques romains ?

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« Je n’ai rien fait dans ce monde que des livres, et l’amour ; et ce n’était pas pour faire, mais pour me délivrer.

Un nom pour ceux qui font ? Eh bien, il est tout trouvé : les faiseurs. » (Carnet XXI)

« Une règle d’or : faire peu de choses.

Ne pas écrire trop. Ne pas lire trop. Ne pas trop entreprendre. Ne pas connaître trop de gens. Ne pas connaître trop de questions : en ignorer un certain nombre systématiquement.

Refuser sans cesse. » (Carnet XXV)

Rien de trop est une maxime stoïcienne. Se garder du trop, c’est de ne pas céder à la vanité, ne pas se croire indispensable ou important. Faire est besogneux quand il s’agit d’un devoir ; les seuls actes qui importent sont ceux qui sortent de soi, qui jaillissent ou débordent. D’où l’utilité de ne pas se disperser, stakhanoviste du boulot ou don Juan des relations. Faire, c’est faire bien, donc faire ce que l’on sait le mieux : élan, volonté, sagacité. Rien de plus : le mieux est l’ennemi du bien.

« Un homme qui cherche à réduire dans son existence les heures perdues risque de paraître bientôt un sauvage. De paraître ‘invivable’, parce qu’il veut ‘vivre’. Il y aurait à convaincre les gens qu’un intellectuel ne leur fait nulle offense s’il joue à l’anguille pour leur glisser entre les doigts ; à leur apprendre ce qu’il faut de calme de l’esprit, de liberté d’esprit, de longues heures de silence, et d’une traite, pour faire quoi que ce soit de réfléchi et de construit ; (…) et qu’enfin celui qui dérange inutilement un homme de pensée, son intention fût-elle bienveillante, lui ‘prend’ quelque chose, aussi nettement, et plus gravement, que s’il lui prenait son portefeuille dans son veston. » (Carnet XXI)

La société prend du temps aux bavardages, réunions et dîners inutiles. Ce faisant, elle rabaisse qui n’est pas comme tout le monde, qui pense en-dehors de la mode, qui passe du temps à autre chose qu’au futile en commun. Les médiocres se sentent valorisés par la fréquentation des grands ; mais ces derniers ne doivent pas se laisser bouffer par les parasites qui ne vivent que par eux. Passez-vous de télé une semaine : vous verrez quel bien cela vous fait ! Vous découvrirez la vie dans son émouvante nudité…

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« Seul un grossier s’émerveille de l’abondance de sa bibliothèque. (…) Si un homme dans le milieu de l’âge considère les volumes qu’il a sélectionnés en quelque vingt-cinq ans, il s’aperçoit le plus souvent qu’un bon tiers de ces volumes pourrait être supprimé. (…) Je songe à tant de faux chefs-d’œuvre, que nous respectons par convenance, et dont il suffit d’un rapide coup d’œil pour nous convaincre qu’ils sont des livres morts, morts pour nous et pour quiconque. Je songe à d’autres œuvres, importantes celles-la, mais délayées (…) L’effort constant d’une vie doit être d’élaguer : dans nos tâches, dans nos devoirs, dans nos relations, dans nos curiosités, dans nos connaissances même, pour nous concentrer, avec une force accrue, en un petit nombre d’objets qui nous sont propres et essentiels » (Le solstice de juin).

Telle est la culture : ce qui reste quand on a tout oublié. L’inverse de la réaction conservatrice qui porte aux nues le Patrimoine ou les Racines ethniques depuis les temps les plus reculés.

Tels sont les vrais amis : ceux qui restent quand on est au chômage, en retraite ou malade (ce qui est à peu près la même chose pour notre société française si contente d’elle-même).

Telle est l’écologie : faire son nid durable dans un environnement équilibré – l’inverse de la mystique suicidaire prônant qu’il faut tout conserver au naturel et que l’homme est le nuisible absolu.

Henry de Montherlant, Essais, Pléiade Gallimard 1963, 1648 pages, €62.00

Un site belge sur Montherlant

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Ecrire et publier sur le net, pour quoi faire ?

« Pourquoi écrivons-nous sur le net ? » s’interroge un blog suivi. La réponse qu’il apporte étant loin de me satisfaire, elle a le mérite de lancer le débat.

Ecrivons-nous pour combler l’écart que nous constatons entre le rêve et le réel, comme ce blogueur le laisse entendre ? Je ne le crois pas : ce ne sont pas des utopies ni des projets que nous écrivons, mais des analyses, des critiques, des indignations, des propositions. Nous ne sommes pas grands penseurs, ni « philosophes » estampillés ; nous ne faisons qu’exister au ras de la vie et des événements, cherchant à comprendre et à en tirer leçon. Nous pratiquons la petite philosophie de la vie bonne, pas la grande philosophie des systèmes.

Ce pourquoi ce que le blogueur ajoute, redonner sens à notre existence éclatée entre famille, travail et politique me paraît plus juste. Ecrire fait sens. Et pourquoi écrire plutôt que parler ou chanter ? Parce que l’écriture est un effort qui exige de soupeser le sens des mots et de les placer dans un ordre logique dans le but d’éclairer, voire de convaincre. La parole s’envole, l’écrit reste ; la chanson n’est que cri du cœur sans lendemain, dont on ne retient le plus souvent qu’une mélodie. Filmer, peindre ou dessiner sont des actes plus proches de l’écriture, mais avec le medium des images. Or les images font écran à la pensée car elles sont directes, plus immédiates que les mots, inhibant le recul nécessaire à toute réflexion.

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Car ce qui importe, au fond, est bien de « réfléchir ».

Réfléchir n’est pas refléter ni agir par réflexe. Non pas se poser en statue de soi comme dans les selfies, messages narcissiques qui proposent une image en situation pour les autres, quêtant avidement leurs sentiments. Non pas réfléchir en miroir, comme Trump ou Le Pen, reflétant l’opinion populaire et en se posant comme menhir : « ça, c’est moi, et je ne changerai pas ; à prendre ou à laisser ».

Non, la réflexion n’est pas ce degré zéro du sens matériel, mais l’action de soi à soi de se poser pour analyser ce qu’on est, d’où l’on vient, ce à quoi on croit. Seule l’écriture permet cette ascèse – que les gourous à la mode appellent parfois « méditation ». Descartes le classique en a écrit de célèbres en métaphysique ; Lamartine le romantique de non moins célèbres en poétique.

Pourquoi réfléchir ? Nous le constatons bien, très peu réfléchissent, se contentant « d’être d’accord » (le grand mot des commentaires de blog !) dans le fusionnel du nid des gens qui pensent comme tout le monde, ou « d’être choqués » (l’autre grand mot des commentaires) en réaction à une affirmation ou à un jeu de mots. Réfléchir ne ressort pas de ce genre de passivité flemmarde ; réfléchir implique un acte volontaire d’examen de soi. Acte de solitaire face à Dieu (Descartes) ou face à la solitude dans la nature (Lamartine), l’être qui réfléchit désire mesurer sa place dans l’univers et dans le temps. Répondre aux questions fondamentales du Qui suis-je ? D’où je viens ? Ou vais-Je ? Que sais-Je ?

Cela paraît de bien grands mots, qui passeront par-dessus la tête de la plupart. Mais point du tout ! Chacun est concerné parce qu’il réfléchit un minimum tout au long de sa journée, même s’il n’écrit pas. Il compare ses pensées avec ce qui survient, change ses plans, adapte sa conduite, examine et compare, juge. Ecrire permet seulement de rendre objectives ces réflexions fugaces, de les formuler en les déposant sur le papier ou sur l’écran pour y revenir, les polir, les corriger, les approfondir ou les éliminer.

Ecrire, sur carnet ou sur blog, est donc avant tout un acte de réflexion. Psychanalyse personnelle ou mise au point, écrire permet la distance que ne permet pas la parole ou le slogan (formats exigés par construction sur Facebook ou Twitter). N’avez-vous jamais expérimenté combien le crayon ou le clavier vont moins vite que la pensée, l’obligent à attendre la main, donc à revenir sur le pensé-trop-vite, à trouver des arguments, à étayer la logique, à soigner l’expression, à corriger les mots en affinant le sens ? Ecrire est une discipline qui formate la pensée dans un cadre qui permet son expression la plus fine.

Au détriment de la spontanéité ? Peut-être – mais RIEN ne vous empêche d’exprimer votre spontanéité AVANT de la faire suivre de votre réflexion. « S’exprimer » en cri du cœur soulage, mais ne change rien. Pour changer, il faut penser. Dire que vous êtes « indigné » de la mort d’un enfant immigrant sur une plage turque ne vous dispense pas de réfléchir au pourquoi et au comment, au possible et au nécessaire, à la politique et à la religion, au droit et au fait. Gueuler est toujours aisé, gouverner l’est moins, réfléchir toujours mieux.

Publier sur blog montre combien la réflexion désormais se raréfie, puisque que l’on en ressent le besoin.

Les livres sont vite écrits, mal pensés, vite oubliés.

Les journaux courent après l’événement sans prendre le temps de se poser.

Les médias radiodiffusés sont écartelés entre l’immédiat émotif et la cuistrerie bobo, BFM-TV et France culture pour faire bref, où le pire l’emporte trop souvent sur le meilleur. Seul le choc compte pour la télé, seule la pose (en général de gauche, « mainstream ») et les révérences (envers les intellos et les « zartistes ») comptent pour la radio (après 68 cul, après 86 culte, après Trump/Poutine/Erdogan/Le Pen culturiste ?).

Quant aux réseaux sociaux, les images ou slogans chocs ou mièvres « partagés » montrent combien chacun cherche plus le miroir que le stimulant, plus l’entre-soi que la remise en cause. Ce fut criant lors de la campagne présidentielle américaine.

Ecrire pour exister, pour poser sa pensée avant qu’elle n’aille plus loin et pour éviter qu’elle se fourvoie n’importe où ; écrire pour rassembler en soi nos existences éclatées, pour proposer à d’autres de faire de même et de participer à l’écriture collective de notre histoire… Il y a de tout cela dans le fait d’écrire sur le net.

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Marie Volta, Les jours, les heures

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Trois mois de son existence évoqués en vers libres, comme des éclats, des phosphènes, des pensées. Parfois jolies, évocatrices, sentimentales ; parfois pesantes ou vautrées dans le trivial. Marie Volta veut à toutes forces exister, s’exprimer, éclater. « Je suis la bombe défendue qui n’explose jamais (…) / Je suis volcan, je bous, je jubile de donner » (texte 34). C’en est touchant et fait parfois rêver.

Mais ces textes éclairs n’ont rien du haïku, fort travaillé ; ni du poème en prose rimbaldien, fort inspiré. Ils naissent en spontané et sont laissés tels, comme des bébés tout nus. Donc touchants, mais pas grandis. C’est dommage car l’on sent un talent qui ne demande qu’à éclore, à condition d’y travailler. D’où vient par exemple ce mot « ambrion » qui dépare le texte 160 ? Est-ce un lapsus pour une société financière américaine ? Ou une lâcheté d’Education nationale sur l’orthographe qui voudrait « embryon » ? « Ne pas regarder la réalité en face / C’est se rendre complice de ce que l’on veut ignorer » (texte 38).

J’ai aimé le texte 8, « Pluie ô pluie tout le jour / Pluie qui nous lave l’âme / Et nous trempe les pieds » – la chute est drôle et ramène à la terre. Et le texte 46 « Le chant du merle / Qui nous le volera ? » sur « ceux qui aiment la mort (…) / Qui aux autres imposent leurs sanguinaires lois ». Ou encore 98 : « Parfois toujours / Nous aimons les gens / Juste pour les rêves / Qui de leurs yeux débordent ».

J’ai trouvé trivial, démagogique et sans intérêt l’échange Facebook 29 et ses jeux de mots sur les maux. La rupture du style choque, comme un collage incongru dans un cahier intime. Facebook, ce réseau bien-pensant des puritains américains qui chattent leurs petites peines de cœur de chattes anglos ou leurs « réactions » moralement correctes, n’a rien de littéraire à l’état brut. Ou il faudrait en faire un style. Donc un développement. Une longueur. Pas zapper aussitôt sur une autre chose.

Intéressants sont les textes éclairs sur les idées. Ainsi Robespierre et ses affidés : « A qui le tour ? / C’est cela, la terreur. / Le risque aléatoire / Amplifié par l’arbitraire / Empiré par le sadisme / Bloque la philosophie. / Sans philosophie / Quid de l’être humain ? » De même l’assemblée générale (AG, texte 135), suite de routines sans pensée d’un groupe uni par le règlement, juste pour se manifester…

« Veillez donc, parce que vous ne savez ni le jour ni l’heure », dit Matthieu (25.13) – les jours, les heures sont donc les veilles de Marie, les petits cailloux blancs qu’elle a semé sur son chemin afin de le retrouver. Ce sont aussi les notes éparses de Guy Bedos qui les a rassemblés dans Le jour et l’heure. Entre le Christ – tout amour – et le « bon père juif » Guy Bedos (il se définit ainsi), tout le cœur de Marie se trouve en ces textes éclairs que l’on apprécie si l’on connait l’auteur – mais qui restent pour ma part inaboutis.

Marie Volta, Les jours, les heures – textes éclairs, volume I.a le temps d’allumer le feu février-mars-avril, 2016, éditions La petite marguerite, 149 pages et 3 photos, €7.00 lapetitemarguerite@hotmail.com

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Chroniquée sur ce blog

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Comment considérer mes critiques sur ce blog ?

Il m’arrive assez souvent d’être sollicité pour chroniquer tel ou tel livre venant de paraître, ou un disque, plus rarement un film ou une pièce de théâtre. J’expose ici mes goûts – qui sont moi – et je dis franchement si cela me convient ou pas. Mais je dis toujours pourquoi.

Vous ne trouverez donc jamais de critique injuste ni calomnieuse de ma part, mais des arguments pour et contre. Toute personne qui écrit ou qui chante se croit grand artiste – et c’est bien humain ; la stratégie du déni permet l’optimisme de se croire méconnu, car tant de richesses sont en leur âme qu’ils sont tout étonnés de constater que les autres ne le voient pas. Mais s’il est nécessaire de croire en soi, le narcissisme est un défaut : tout passe, tout change et chacun est perfectible. La science des mots s’acquiert par le labeur et avec les années, elle ne naît pas toute armée du petit cœur gros comme ça qui veut « s’exprimer ».

lecture

Dire s’apprend, dire bien se travaille, communiquer ne vient qu’ensuite.

Ce qui compte avant tout est l’adéquation des mots que l’on emploie à ce que l’on veut dire. La pulsion, le sentiment, l’argument, la grâce exigent des mots précis, si possible avec le moins d’adjectifs – qui appauvrissent en qualifiant. « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement – et les mots pour le dire arrivent aisément » : apprend-t-on encore aux écoles cette maxime de Boileau qu’on ne lit plus guère ? (L’art poétique, 1674).

Une fois les mots précis choisis (et sans cesse vérifiés pour le sens), leur agencement dans une phrase claire ou une ellipse poétique se travaille. Il s’agit là du style – or « le style est l’homme même » (pris au sens neutre d’humain) : apprend-t-on encore aux apprentis écrivains ou paroliers-musiciens cette maxime de Buffon qu’on lit moins encore ? (Discours à l’Académie, 1753). L’auteur ajoutait : « si les ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur de petits objets, s’ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits et les découvertes s’enlèvent aisément, se transportent et gagnent même à être mis en œuvre par des mains plus habiles ». C’est pourquoi les facilités de langage d’époque ne passent pas les années (qui lit encore l’argot des années 50 de certains romans ?). La veulerie démagogique du clin d’œil aux lecteurs (et lectrices), tellement à la mode dans les médias, ne doit pas contaminer l’œuvre écrite si elle veut faire trace. Ceux qui écrivent comme ils parlent, même s’ils parlent bien, écrivent mal. Car la lecture n’est pas l’écoute, aucune personne n’est en face de vous avec ses regards, son ton, ses mimiques, ses gestes, son attitude : tout doit passer par les mots.

Tout cet effort se doit d’être pris dans une architecture, qui fait partie du style. Ecrit-on un roman ? – il y faut de l’action, de la psychologie, une histoire (voyez Stendhal ou Flaubert). Ecrit-on un essai ? – il y faut un thème clair, des arguments étayés et des propositions (lisez Montaigne ou Alain). Ecrit-on une œuvre poétique ? – il y faut du rythme, une mélodie (même en prose), des mots qui ouvrent l’imagination et des juxtapositions qui créent de l’étincelle (étudiez Rimbaud, Baudelaire ou Mallarmé). « Le style doit graver des pensées, ils ne savent que tracer des paroles », résumait avec profondeur Buffon.

C’est cet ensemble que j’évalue à la lecture d’une œuvre, à l’écoute d’une voix, au suivi d’une pensée. Suis-je exigeant ? Comment ne pas l’être devant l’avalanche des publications annuelles qu’une seule vie ne suffirait pas à découvrir ? Est-il toujours pertinent « d’exprimer » son petit moi alors que tant d’autres le font qui méritent bien mieux d’être lus, écoutés ou considérés ? Mon jugement est esthétique, non moral ; lorsque des opinions ne sont pas les miennes, je le dis et j’argumente, mais exposer ses opinions n’est en soi pas négatif, cela permet le débat et la diversité des façons de voir.

Oui, la critique se doit d’être précise et impitoyable, mettant le doigt où sont les faiblesses.

L’auteur, tout à son œuvre, ne les voit pas car il est rempli d’affection pour sa production comme un parent est empli d’amour pour son enfant. Ce ne sont que les autres, les oncles, les parrains, les voisins, les éducateurs, qui voient leurs faiblesses et leurs talents. L’auteur, comme le parent, est aveugle – sauf à laisser passer le temps. C’est pourquoi il est utile d’écrire dans la fièvre puis de laisser reposer. Ensuite, d’autres choses vécues entre temps, il faut reprendre son ouvrage afin d’élaguer, de préciser, d’ajuster. Ainsi se crée une tapisserie ou se forge une épée ; l’art de composer est un artisanat.

C’est ainsi que l’on aide les auteurs à se voir tels qu’ils sont – et non tels qu’ils se voudraient être : dire les défauts autant que les qualités. Il n’y a rien « d’injuste » à dire que tout le monde qui écrit n’est pas beau, gentil ; il n’y a aucune « inégalité » à constater que tout le monde n’est pas promis à la gloire. La seule égalité qui vaille est celle de la perfection : tendre à s’améliorer, vouloir s’égaler aux plus grands, voilà qui élève et qui permet de faire mieux, en emportant le lecteur vers le meilleur de lui-même. Ce n’est pas « soi » qu’on exprime, c’est avant tout un souffle que l’on fait passer, une force que l’on chevauche, une voix inédite – pour les autres, avant soi.

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Vous n’êtes pas obligés de me lire si votre narcissisme en est blessé.

Oubliez-moi et suivez votre chemin, je reste dans le mien – qui est bénévole et gratuit. Certains blogs réclament 15€ pour faire une critique positive ; je ne réclame rien, que le service de presse pour quand même lire ou écouter, ou une invitation pour le théâtre, le cinéma ou l’exposition – ce qui est le minimum pour évaluer. J’ai pour ma part publié une nouvelle à 16 ans, quelques articles et deux livres (sous mon vrai nom), mes chroniques de livres sont en tête sur mon blog cet automne. Je sais donc comment écrire fonctionne et comment le travail de bonne édition est long et douloureux, mais nécessaire. Aduler n’est pas accompagner, mais plutôt desservir. Il ne faut pas « se croire » mais « faire constater » – rien de tel qu’un œil neuf, inféodé à aucun prix ni à personne, pour que les yeux se dessillent et que l’on remanie pour améliorer. Mais rien n’empêche l’exercice d’admiration si cela est justifié : vous le constaterez assez souvent si vous me lisez.

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Pourquoi les critiques négatives sont-elles si rares ? Par peur de faire de la peine ? Ce serait positif. Hélas ! C’est bien pire : il s’agit de flatter pour se faire bien voir, reconnaître, célébrer. Où le narcissisme contemporain ne va-t-il pas se nicher ? Comme le dit Alain (Propos 508, mai 1930, Pléiade tome 2) : « Le premier fripon conduit leurs pensées, si seulement il sait flatter. Aussi ces crédules sont-ils rongés de doutes, c’est-à-dire guéris d’un flatteur par un autre flatteur. Il fallait douter par connaissance de soi, non par expérience des flatteurs ; mais c’est la difficile école, et même ignorée »

Buffon, Discours de réception sur le style, 1753

L’expression de Buffon fait école

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Marie Volta, Petits et grands cadeaux arrivés pieds nus

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Il s’agit d’une seule phrase étirée en 17 chapitres bis (l’âge de son aîné adolescent ?) sur 80 pages. Plus une préface qui rompt le style choisi, sous forme d’une lettre à Françoise Héritier, anthropologue reconnue et digne féministe, mais qui n’appartient pas à la littérature.

Ecrire est un besoin, un plaisir et une psychothérapie. Chaque grain du « sel de la vie » en est l’objet. Dans cette phrase unique ponctuée de virgules, se juxtaposent de petits riens. Ils sont synthétiques et immédiats, sans passé ni avenir – ils passent. Une seule phrase obsédée d’écrire s’étale et roule ses anneaux comme un serpent sorti du ventre. C’est une litanie dont le répétitif produit un effet hypnotique. On peut appeler ce style « poétique » ; il s’accorde plus à l’éphémère des chansons ou des courts poèmes. De là à en vouloir un livre… Car ce qui est original sur deux pages finit par peser sur 80.

Marie avoue 14 ans à la mort de Brassens, décédé en 1981. Elle connait par cœur ses chansons et a même créé en 2006 un festival Brassens qu’elle arrêtera sans explication en 2013. Née en 1967, l’auteur est de cette génération post-68, ado sous Mitterrand, dont l’hédonisme, le progressisme et le multiculturalisme sont quasi génétiques, « mainstream » dit-on désormais. Sa façon d’écrire, souvent exubérante, ne manque pas de tics d’époque (« c’était la série…»).

Femme et mère, probablement prof, elle aime la vie et les petits riens, mais sans aller plus loin. En reste un goût de poème, mais pas de longueur en bouche. Butine-t-elle comme une abeille en vue du miel ? Ou bien zappe-t-elle comme une ado qui sautille d’un événement à l’autre ? Chacun l’estimera. Je suis pour ma part partagé, l’œuvre restant inaboutie, le pollen récolté mais le miel encore entre les pattes de l’abeille qui ne sait pas se poser.

D’où l’obsession du chiffre, revenant ci ou là comme une scie : « calculer qu’avec deux pages par jour on atteindrait les soixante-dix-sept livres de trois cents pages le jour de ses quatre-vingt-cinq ans… » p.24. En quoi une quantité fait-elle jamais une qualité ? L’auteur ne se disperse-t-elle pas trop ? Elle aime vite passer à autre chose, comme en témoigne ses dix livres et sept CD publiés et sa collaboration à deux revues. Marie Volta semble plus à l’aise dans le court, l’impression, l’instant. Son seul roman référencé par les libraires porte sur les souvenirs de deux sœurs séparées par la frontière en raison de la guerre d’Espagne – toute une série de symboles – : La nuit du Poissonnier. Peut-être est-ce là qu’est le miel dont ces petits et grands cadeaux de la vie au quotidien nous allèche ?

Car ces riens comme des cadeaux de l’existence, « arrivés pieds nus », ce qui est sensuellement dit, sont à savourer avec précaution et sans modération : « …recevoir au milieu du bush australien un texto de son fils de seize ans et demi qui donne une petite soirée à dix-sept mille kilomètres de là : ‘Il est où le calva ?’, garder ce texto pour toujours, prendre quelqu’un qu’on aime dans ses bras, savoir qu’une… » p.40. Nous aimerions un peu moins de précipitation, moins d’événement qui chasse l’autre ; un peu de lenteur pour la saveur, un brin de développement et de pause. Ce livre est-il un apéritif avant les plats de résistance où l’auteur pourra développer tout son talent ?

Marie Volta, Petits et grands cadeaux arrivés pieds nus, 2016, édition La petite marguerite : 10 avenue de Joinville 94340 Joinville-le-Pont, 99 pages, €7.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Écoliers au moyen âge

daniele alexandre bidon la vie des ecoliers au moyen age
On apprenait à déchiffrer les lettres en 3 mois dès 3 ans, et à calculer en 4 mois, ce qui était très utile aux petits bergers pour compter les moutons. On ne confiait en effet jamais un troupeau avant l’âge du calcul ! La méthode d’apprentissage de la lecture était celle du b-a ba.

La directrice de recherches au CNRS Danièle Alexandre-Bidon en a écrit un album pour enfants, La vie des écoliers au moyen-âge.

L’école concernait surtout les garçons et un maître ne pouvait enseigner qu’à des garçons. Mais elle n’était pas fermée aux filles, qui pouvaient apprendre avec une femme si elles en avaient le loisir. Les durs travaux faisaient parfois des filles des garçons manqués, en témoigne Jeanne d’Arc. Christine de Pizan fut exemple d’une femme lettrée du temps, auteur de livres à succès. Mais la pesanteur traditionnelle vouait surtout les femmes à la maternité et cela ne nécessitait point d’école. Il en reste quelque chose dans l’islam intégriste, voire chez les catholiques tradi.

maitre et ecoliers moyen age

L’apprentissage commençait très tôt dans les familles, vers 8 ans pour les garçons potiers, mais il fallait attendre d’avoir quelques muscles pour devenir rémouleur. La plupart des apprentis pour les métiers délicats ou difficiles n’avaient pas moins de 14 ou 15 ans. Il fallait de 3 à 6 ans pour sortir de l’apprentissage. Mais ce n’était pas le bagne : souvenons-nous qu’un jour sur trois était fête au moyen-âge.

Doué, on pouvait entrer à l’université à 10 ans, passer le baccalauréat à 14 ans, mais on était obligé d’attendre au moins 1 an pour passer la « licence », autorisation qui permettait d’enseigner – donc dès 15 ans. L’Église imitait Jésus et les docteurs.

maitre et ecolier moyen age

On étudiait par terre, assis en tailleur sur des bottes de paille, tandis que le professeur tenait dur comme fer à sa chaire – afin de faire lever les yeux aux élèves, en signe de respect. Les profs pouvaient sans vergogne fouetter nus les élèves (c’était « le bon temps » ?). Mais il leur était quand même déconseillé de « blesser jusqu’au sang » ou de « casser un membre » (c’est dire les mœurs du temps…). La baguette de bouleau, qui cingle en laissant peu de traces, était donc l’instrument privilégié de l’enseignant : la férule.

fesser nu un ecolier moyen age

Pas de livre (chaque manuscrit valait un troupeau), l’enseignement était oral. Le but de l’éducation était de maîtriser l’art de la parole. Les trois arts qui formaient le trivium étaient la grammaire, la rhétorique et la dialectique Uniquement oral, le bac avait lieu à Pâques, tandis que la maîtrise se soutenait à l’été. La salle de classe médiévale pour gosses de riches était étroite, fermée. C’est qu’il faisait froid à Paris, la plupart de l’année.

pupitre moyen age

L’habitation médiévale urbaine avait un escalier qui menait aux pièces, chacune munie de latrines à fosse. Ces pièces servaient de lieux privés multi-usages : chambre la nuit, cabinet de travail la journée, pièce à manger ou à recevoir. Il suffisait de tirer les courtines du lit, où chacun dormait nu, les enfants en lit commun, ou de dresser la table sur tréteaux.

ecoliers moyen age

C’était une vie spartiate, communautaire et protégée. On vivait surtout dehors, baguenaudant dans la ville, travaillant aux échoppes. Les écoliers étaient enfermés dans les lieux sombres et austères, propices à l’étude, selon les croyances de l’église du temps. Savoir est un péché, il y faut un effort, surtout pas de confort.

N’en reste-t-il pas quelques traces dans les mentalités ?

Danièle Alexandre-Bidon, La vie des écoliers au moyen-âge, 2000, La Martinière 2005, 47 pages

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Daniel Easterman, Le masque du jaguar

daniel easterman le masque du jaguar
De l’action, du mystère, de l’amour, tels sont les ingrédients d’un bon thriller. Avec un découpage cinématographique en chapitres courts et alternés qui montrent les facettes en simultané et donne envie d’en savoir plus. Easterman, Irlandais ex-prof d’université à Newcastle, n’en est pas à son premier roman – et cela fonctionne – même si le grand guignol à la Indiana Jones submerge cet opus à l’inverse des précédents.

Son héros, Declan Carberry, est déjà connu depuis La nuit de l’Apocalypse. Enquêteur Interpol, il est mandaté pour résoudre une énigme internationale : des corps nus et mutilés retrouvés à Paris sous la pyramide du Louvre et à Rome sous la pyramide de Caius. Dans le même temps l’autre héros, Léo Mallory, est archéologue maya. Il vient de découvrir la chambre secrète d’une pyramide au Mexique et est mystérieusement tabassé tandis que les trésors graphiques et mortuaires se volatilisent.

Declan tombe amoureux d’une adjointe de vingt ans plus jeune ; Léo d’une étudiante mexicaine. Les deux vont vivre les affres d’aimer alors que la violence se déchaîne et que leur intime est menacé. Un gourou indien mexicain règne en effet sur une secte fanatique dont le but est de redécouvrir rien moins que l’immortalité – dont les hiéroglyphes mayas font mention. Une petite et rare araignée amazonienne serait dotée d’un venin qui aurait ce pouvoir. Comme toujours, il suffit d’y croire… et les benêts sont pris.

Ce qui ne va pas sans meurtres, viols, crimes, tortures, délits et autres banales entorses à la civilité. Nous sommes dans un monde impitoyable et globalisé. Les puissants ne se sentent au-dessus des autres qu’en ignorant la loi commune. Même si celle-ci a ses héros qui s’efforcent de faire appliquer ladite loi commune démocratique – surtout parce qu’ils veulent aimer en paix une femme (donc pour des motifs libéraux).

  • Le lecteur effaré découvrira le sang, qui est à la base de la croyance maya. Les sacrifices humains passés sont d’une banalité qui attire aujourd’hui comme des mouches les peuples autoritaires sur les sites touristiques (dont énormément de Français !).
  • Le lecteur qui croit à la bonne nature découvrira la jungle, nature pleine de vie et de mort, indifférente aux êtres, étouffante et maternelle, chaude et fétide.
  • Le lecteur féministe moderne découvrira le machisme absolutiste du pater familias mexicain, pour qui une fille n’est que de la viande à vendre à un vieux riche pour augmenter ses terres.
  • Le lecteur qui croit au socialisme naïf découvrira la corruption régnant au plus haut sommet de l’État – dans la France de Jospin, maquillé sous les traits rajeunis et plus sportif de Dutheillet, mais dont l’’épouse est elle aussi philosophe.

Bien sûr la fiction dépasse la réalité, n’est-ce pas ?

J’aime moins cet opus que les précédents, l’univers maya étant plus loin des spécialités proche-orientales de Daniel Easterman, nom de plume de Denis MacEoin, né en Irlande du Nord et docteur en histoire de l’Islam. Mais c’est bien ficelé, entraînant et cela excite l’imagination. Bien plus que ce qui paraît de nos jours, où la fascination pour l’univers ado (vampires, sorciers, apocalypse écolo) emporte la mode.

Autant relire les classiques.

Daniel Easterman, Le masque du jaguar, 2000, Pocket 2002, 540 pages, €0.01 occasion
Les autres thrillers de Daniel Easterman chroniqués sur ce blog

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Eric Fouassier, Le traducteur

eric fouassier le traducteur
L’auteur a beaucoup publié, mais surtout des nouvelles. Il est moins à l’aise dans la longueur ; ce livre est son second roman… un peu court.

Le premier chapitre est à refaire, il ne déclenche pas l’envie de lire, comme si l’auteur se gargarisait avant de parler. La suite coule mieux, beaucoup mieux, l’auteur sait raconter une histoire. Mais la fin laisse sur sa faim. Nous avions pourtant tous les ingrédients d’un bon roman : une idée originale, une décentration dans le passé, des personnages hauts en couleurs, un mythe. Rien de tout cela n’est approfondi, enrichi. L’auteur en reste au superficiel de la nouvelle où seuls comptent le rythme et la chute.

Nous avons un jeune homme insignifiant et veule, héritier sans mérite, qui s’ennuie à « inspecter » les affaires de sa famille en Égypte. C’est à Alexandrie, dans la « bonne » société, qu’il entend parler d’un aventurier, ex-médecin de talent qui a disparu deux ans durant et vient de ressurgir – au grand scandale de ladite « bonne » société. Cet homme, Gabriel Prometh (au nom qui sonne comme promesse et évoque Prométhée), a de quoi fasciner le grand gamin de 21 ans (juste l’âge d’être majeur en 1923) qui n’a ni volonté ni désir. Prometh lit assidûment Rimbaud, qui a laissé en un poème un itinéraire précis ; le médecin a soigné un étrange Noir de Haute-Égypte atteint d’une maladie du sommeil auquel il a su résister, comme la peuplade mythique citée dans les textes. De ces deux faits découle une histoire : celle d’un chapitre oublié de la Bible, le Livre de Pao.

Prometh n’a qu’une idée fixe : découvrir et voler ce livre pour en tirer gloire et fortune. Ce qu’il va faire. Il engage pour cela la jeune nullité narratrice qui, vieillard, va tout révéler. Ces chapitres forment un bon roman d’aventures, à la Pierre Benoit. Sans aucun scrupule ni aucun sexe, la Volonté en marche de Prometh écrase tout sur son passage.

Une fois le livre pris – et rapporté en Europe – commence une autre phase romanesque : la traduction de la langue perdue est décevante. Le Livre de Pao ne fait que raconter la généalogie et l’histoire insipide d’une peuplade des montagnes éthiopiennes : ce n’est en rien la Révélation universelle que le mythe a fait mousser. Nous aurions, à ce moment, pu déguster un morceau de bravoure. Tout ça pour ça ? Gloire et fortune en fumée ? Comment transposer le trésor externe en trésor sorti de soi ? Prometh choisit d’ignorer le Livre de Pao pour créer le sien. Il devient écrivain… De quoi réfléchir sur ce que veut dire être créateur, mais le chapitre tourne court : œuvre enfiévrée, éditeur ravi, succès public et gloire mondaine.

Commence la troisième partie, la déception. Prometh s’en veut d’avoir du succès mais pas pour son mérite propre d’écrivain, seulement celui de « traducteur ». Son livre, il l’a pourtant inventé entièrement, mais l’a publié sous un faux titre. La gloire en revient à ce peuple oublié, pas à l’auteur comme individu. Nous aurions pu, à ce moment, lire quelques réflexions sur le besoin frelaté de gloire, sur la satisfaction de créer un roman comme Dieu créa la terre – mais il n’en est rien. L’auteur en reste au superficiel.

La fin est presque inutile tant elle est convenue : misanthropie, asile de vieillard, mort solitaire. Le narrateur, devenu vieux et resté tout aussi insignifiant (que vient faire la spéculation boursière dans cette histoire ? N’est-il pas toujours rentier ?) va enterrer le manuscrit volé là où il l’avait trouvé.

C’est dommage, l’auteur écrit bien, captive souvent, mais il ne sait pas construire une histoire dans la durée. Ses personnages restent falots, même Gabriel Prometh, qui a pourtant la dimension d’un Faust moderne. Peut-être est-ce la stupidité naïve du narrateur qui entrave la narration ?

Pourquoi avoir choisi de créer un être d’aussi peu d’intérêt pour conter son histoire ? Attendons la troisième tentative.

Eric Fouassier, Le traducteur, 2010, éditions Pascal Galodé, 186 pages, €18.50

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Vladimir, Ce cri qui nous décrit…

vladimir ce cri qui nous decrit
Pascal Saint-Vanne, peintre écrivain – né à Verdun – crie en écorché vif sous le patronyme de Vladimir. Le grand prince de Kiev a décidé le baptême pour la Russie en 988 avant que son métropolite du même nom ne périsse en martyr en 1918. Pascal-Vladimir est créateur d’art brut parce qu’autodidacte sans culture du geste scolaire, exprimant sans tabou le subconscient, révolté social, anarchiste limite libertarien. Il en veut aux Normalisateurs, qu’ils soient médecins-psychiatres qui castrent chimiquement les délires artistes, les gens du marketing qui packagent le prêt-à-jouir pour le commun abêti, ou les « Mélenchon Le Pen » qui imposent impérialement leurs façons de voir aux citoyenfantiles.

« De la tripe ou du banquier, qui produit, à votre avis, l’œuvre la plus authentique ? » L’auteur éructe sa rancœur. Vlad l’empaleur enfile le monde actuel au bout de son pinceau et le lacère avec délectation de sa plume. Sainte Colère ! Dont « la rapidité d’exécution s’est faite de la lenteur ». Il enfile les mots comme des perles d’un collier étrangleur. Un exemple :

« Nous sommes au sommet d’un populaire assommé, déraisonné : il nous en pollue le salubre et l’insalubre du lugubre ou le dernier salut de l’air, et la terre n’est pas conçue pour se taire et il devrait y avoir encore à faire parmi tout ce décor ou serait-ce le corps à corps aux gestes télévisés : une dualité très perverse s’est ainsi réalisée dans cette impasse bien paisible, cette docilité mondialisée nous fronce bien des sourcils, à sa sourde vitesse : j’irais montrer mes fesses délectées dans la paresse, il en reste ainsi la baise d’un peuple défroqué… » p.25. C’est ample, dense, presque somptueux de sens à découvrir.

vladimir 1995

Lui Vladimir impose le fascisme narcissique du « narcisme » par ses « autoportraits fusionnés à la pornographie de la femme » – comme il l’explique en des textes confus où la phrase est dissociée pour mieux associer les assonances. Son « je auto-érotique » provoque, consciemment, pour faire sortir de sa coquille et réagir. Il y aurait du Rimbaud si Vladimir en avait l’âge ; bien qu’il chie les ombres comme Schiele, il y a plutôt du Artaud ou du Rotko.

« Mes couleurs n’expriment que de la vie et ne veulent rien dire ». Art à la racine, psychose. Des yeux hallucinés vous fascinent, trous noirs parmi les ombres violentes. Ils interpellent, ils appellent. Dialogue impossible, tant la raison est ici volontairement absente. Il faut subir l’assaut, se laisser hanter par les fresques qui gagnent à être vues en grand. Les couleurs sont « mortes dans la douleur », ambiance rouge pâle que perçoit le fœtus dans le ventre. Et tout ce noir. Des yeux, des trous, des ombres, embabouinées de mandibules en noir et sang sur fond de glaires, parfois. Tout l’être disparate criant la Mère.

« Rature de la nature », ce Vladimir ? Il promeut « l’acte de peindre la fièvre exaltée du nulle part », presque sartrien inclination Heidegger lorsqu’il démontre que « l’être doit disparaître avant l’après d’atteindre l’acte d’exister !…» Reconnaissez son génie dans l’acrobatie des concepts. « La schizophrénie est un luxe, très en vogue dans le chic et l’Afrique » p.107. Les textes qui accompagnent les peintures sont « le constat qu’il est urgent de constater » p.188.

vladimir 1998

Mais vous convaincre de raison sur une œuvre de passion n’est pas de saison. Il vous faut voir Vladimir, vous perdre dans ses textes qui – dissociant – associent. Vous perdre dans ses peintures expressionnistes de turbulences. Il envoûte, il crie de mots et de couleurs. Il est lui – et nul autre.

Vladimir, Ce cri qui nous décrit…, 2015, éditions La Découvrance, 215 pages et 100 photos couleurs des œuvres, préface par Luis Marcel, €29.00

Éditions La Découvrance, 10 rue Jean Perrin 17000 La Rochelle, www.ladecouvrance.net
Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com
Site du peintre
Estimation financière des œuvres

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Jean-François Marquet, ABC Mer

jean francois marquet abcmer
Quarante mots pour les marins, c’est un peu court, mais alléchant et parfois original. L’auteur, journaliste audio, recycle une émission de Radio France 2011. Une sélection de mots bizarres du vocabulaire maritime est traitée chaque fois sur une page avec le sens commun, une citation, puis le sens marin. Il y a de quoi découvrir.

Ainsi « corbillard » : vous pensez savoir de quoi il s’agit ? A terre, certainement, mais sur l’eau ? Oh, il ne s’agit pas de la mer, cette fois, mais de la rivière : le corbillard était le coche d’eau qui reliait Corbeil à Paris, Corbeil sur l’Essonne.

Original aussi l’origine marine du mot « forban », qui vient de bannir, comme « bandit ». Les forbans sont des aventuriers rejetés des navires, devenus des pirates. Mais leur destin n’était pas écrit dans leur situation, ils auraient pu refaire leur vie ailleurs honnêtement.

On apprend des choses, je vous dis. Mais trop peu : comment embrasser tout l’océan en 40 mots ? D’autant que certaines définitions sont parfois courtes, format minuté de la radio oblige. Par exemple « bord » qui énumère nombre de ce qu’il faut savoir sur le haut bord, le maître à bord et la roulade bord sur bord… mais rien de rien sur bâbord et tribord, pourtant source de confusions et contresens !

Ce petit opus est-il un « livre » ? Non, un divertissement oui, pour passer le temps dans les transports (son format est véritablement « de poche »). Mais un peu cher pour cet usage. Vous serez instruit, mais aussi agacé.

Pourquoi diable l’auteur, qui avoue un « diplôme de lettres modernes » cite-t-il des auteurs anglais pour confirmer le sens des mots français ?! Citer page 11 Stephen King pour « affaler » et page 43 Oscar Wilde pour « estime » est une cuistrerie : c’est le traducteur qui a choisi ces mots, pas l’auteur en langue originale.

Agaçant aussi ces « je cite » avant toute citation. Transposée directement de l’oral radio, cette façon de dire est une ineptie par écrit : les guillemets ou l’italique sont justement là pour ça.

mousse marin

En bref, une publication mais pas vraiment un document, encore moins « un livre ». Sa lecture (qui prend peu de temps) pourra quand même vous divertir, si les mots marins vous intéressent. D’autant que les dessins de Sébastien Léger ont de l’humour, comme « cingler » et « larguer ».

Quant à l’éditeur, malgré la facilité de publier « à tout prix » des noms connus susceptibles de pub dans les médias (le réseau, vous dis-je !), il mérite d’être découvert. J’ai ainsi chroniqué les Mémoires du capitaine Dupont, rescapé de La Méduse, un fort bon livre.

Jean-François Marquet, ABC Mer, 2014, illustré par Sébastien Léger, éditions La Découvrance, 92 pages, €11.00
Le site de l’éditeur
Attachée de presse : Guilaine Depis

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Arabie saoudite et djihad intégriste jusque dans nos villes

La vision sectaire de l’islam ne vient pas de nulle part. Elle est la rencontre historique du féodalisme bédouin et de l’argent du pétrole, encouragé longtemps par les États-Unis, pays respectueux jusqu’à l’imbécilité envers toutes les croyances religieuses. Mais la situation semble remise en cause.

  • 1744, le sabre de Mohammed ben Saoud se croise avec le goupillon de Mohammed ben Abdelwahhab : en témoigne le drapeau du royaume, un verset coranique au-dessus d’un cimeterre. Abd el-Aziz III ibn Séoud (1880-1953) prend, avec l’aide des britanniques à partir de 1915, le contrôle de la péninsule arabique en investissant La Mecque en 1924, Djeddah et Médine en 1925 ; il se fait proclamer roi en 1932 : l’Arabie saoudite est née.
  • 1945, ibn Séoud conclut avec le président américain Roosevelt sur le croiseur USS Quincy un pacte de défense, pétrole contre protection, renouvelé en 2005 pour 60 autres années par George W. Bush : le royaume wahhabite n’a qu’une vingtaine de millions d’habitants dans une région qui compte des mastodontes démographiques musulmans menaçants sa mainmise sur les lieux saints.
  • 2013, l’Arabie saoudite est vexée par l’absence d’intervention militaire américaine en Syrie, ennemie du royaume, et par le rapprochement avec l’Iran après l’élection d’Hassan Rohani à la présidence. Dans le même temps, l’exploitation qui monte en puissance du pétrole de schiste défait la dépendance des États-Unis vis-à-vis du pétrole saoudien. C’est l’une des raisons de la politique de non-intervention sur le prix du baril en 2014, la chute des cours devant forcer les producteurs américains à revenir acheter du pétrole moins cher dans le Golfe.

arabie saoudite drapeau

État théocratique qui ne subsiste que par le pétrole et la religion, que l’un ou l’autre fléchisse et s’en est fait du pays. Mais la religion a peu à peu asservi l’État. La formation idéologique permanente des mosquées et des écoles coraniques a une emprise plus forte sur les âmes faibles que le prestige militaire ou tribal de la famille régnante. Aujourd’hui, l’État a besoin de la religion et finance son expansion dans le monde entier. Djihad pacifique par les imams envoyés prêcher et enseigner mais aussi – et de plus en plus – djihad violent pour aider les mouvements islamistes sur tous les points chauds de la planète. Au risque d’un retour de flammes de la part des activistes musulmans comme des alliés occidentaux. Pour l’Arabie saoudite, nous sommes probablement à un tournant.

arabie saoudite en sursis

La concurrente directe et active des chiites iraniens depuis la révolution cléricale de Khomeiny en 1979 a incité Arabie saoudite et émirats satellites à donner toujours plus d’argent pour défendre – non la vraie foi – mais la vision étriquée wahhabite, appelée aussi salafiste, de salaf as-salih ou compagnons du Prophète aux origines. Il s’agit d’en revenir à la lettre du texte sacré, avant tout commentaire.

Mais, une fois sur le terrain, les moudjahidines saoudiens n’ont plus de contraintes, ils peuvent enfin donner libre cours au wahhabisme pur qu’on leur a seriné depuis tout petit (14 h de cours par semaine sur 35 dans les écoles saoudiennes) mais que leur propre pays les empêche d’appliquer intégralement : prendre femme avec une pubère de 9 ans comme le Prophète, se « marier » ici ou là en prononçant juste une formule pour forniquer légalement, torturer les impies, amputer les voleurs, flageller les fornicateurs, pendre les homosexuels, crucifier et massacrer tous les non-musulmans et tous les musulmans non wahhabites, glorifier la kalachnikov et le couteau comme instruments de Dieu, commettre les pires exactions possibles – du moment que c’est au nom d’Allah.

C’est ainsi que les femmes sont considérées par nature inférieures aux hommes, manquant d’intelligence et de religion car elles abandonnent prière et jeûne durant menstrues et accouchements. Le Coran indique clairement qu’il faut le témoignage de deux femmes pour contrer celui d’un seul homme. « Chaque fois qu’un homme s’entretient avec une femme, Satan est présent », traduit aussi le Prophète – donc c’est vrai. Ce pourquoi les femmes ne sauraient enseigner aux garçons car « dès 10 ans » l’adolescence qui commence est attirée par la femme… Le troisième calife Othman (gendre de Mahomet, qui a régné de 644 à 656) fit procéder à la rédaction officielle du texte coranique, ordonnant en même temps la destruction de tous les documents fragmentaires contraires.

Le wahhabisme fait de l’islam une religion haïssant toutes les autres. Le recours à la force contre les hérétiques et les égarés est encouragé (versets 5 et surtout 29 de la sourate 9), l’esclavage permis sans limites. Il faut détruire tous les livres autres que « le Livre » (« Boko haram » – books interdits) et démolir les tombes des saints musulmans car elles créent un échelon entre Allah et ses serfs. Le Coran est la seule source de légitimité et détache de toute obéissance au pouvoir temporel. Tout y a été dit une fois pour toute, ce pourquoi la terre ne saurait être ronde et l’homme n’a jamais pu marcher sur la lune. Qu’on ne s’étonne pas des « théories du complot » qui fleurissent sur le net à ce sujet : c’est moins le sionisme ou la CIA qui sont mis en cause que l’impossibilité pour un musulman sectaire wahhabite de concevoir que tout ce qui arrive ne soit pas contenu dans le texte littéral du Coran.

2015 je suis mohamed

Ce tout-est-permis a rencontré le nihilisme des jeunes de banlieue européens du no future. Les armes fascinent parce qu’elles sont un substitut de sexe plus facile à utiliser que le vrai : pas besoin de séduire pour jouir. La mort fascine depuis les jeux violents, les conduites à risque, la drogue et la baston, les règlements de compte « barbecue » (exécution rôti dans le coffre d’une voiture, très courante à Marseille). Nos marginaux se sentent tout-puissants par la violence et se mettent en scène en vidéos narcissiques postées sur YouTube et Facebook. Ils se moquent bien du savoir : contrairement à Jésus, qui débattait à 12 ans avec les docteurs du Temple, Mahomet ne savait ni lire ni écrire et cela ne l’a pas empêché d’être pur aux yeux de Dieu. Mal appris et mal intégrés, ils sont indifférents aux valeurs de la république française mais ils n’ont pas pour ambition de bâtir l’État islamique ou de combattre pour la foi collective –  seule compte leur image virile dans le regard des autres et leur détermination personnelle aux yeux d’Allah : ils veulent être reconnus. La mort au bout, mais pas sans avoir joui comme jamais – avant les plaisirs promis au ciel (ou en enfer…). En rupture, les jeunes de troisième génération ou convertis de nos ghettos sont des suicidaires, manipulés par un acteur régional, le daechiste Baghdadi, qui ne représente que lui-même.

La présence de 30 millions de musulmans dans une Europe ouverte et tolérante pose un problème sans précédent s’ils sont gagnés par la propagande haineuse. Les intégristes nihilistes sont pour l’instant minoritaires, mais le trou noir syro-irakien crée un violent appel d’air. Une fois la barrière psychologique de tuer franchie, pas de retour en arrière : quiconque revient en Europe revient pour son djihad et pour se valoriser à ses propres yeux en massacrant sous prétexte d’Allah. La prise de conscience des intellos de gauche iréniques sur les dangers du cléricalisme armé semble avoir enfin eu lieu avec le choc Charlie.

Fanatisme saoudien

Il nous reste donc maintenant à faire plusieurs choses :

Assurer le droit français et européen, sans surenchère mais surtout sans faiblesse : les lois existent, elles doivent être appliquées sans « polémiques ». Et contrairement aux affirmations gratuites, il existe bel et bien en France des lois « contre le blasphème » : par la loi Gayssot, on ne peut tout affirmer sur la Shoah ni rire des victimes en prônant le négationnisme.

Après le « Charlie du souvenir » éviter de multiplier les insultes bêtes et méchantes qui mettent en danger toute une société pour amuser la galerie ; on peut rire de tout, mais pas de tout le monde, et pas de la même façon brute. Dénoncer par l’ironie le cléricalisme oui, injurier gratuitement et de façon répétée Allah, le Prophète et les croyants n’a aucune utilité durable – au contraire. Je ne dis pas « se taire », je dis « mesurer ses propos » à ce qu’on veut dire comme notre civilisation a su longtemps le faire : voir la note Quand l’Europe parlait français.

Inciter les musulmans non intégristes à assumer leur propre critique des dérives de l’islam et promouvoir mieux encore les œuvres de Mahmoud Hussein, Abdelwahab Meddeb, Hamadi Redissi et d’autres. Non seulement leur donner la parole (comme cela commence à se pratiquer ici ou là) mais aussi monter des colloques sur les différents courants de pensée historiques en islam, soutenir les musulmans non salafistes au lieu de se taire, lorsqu’ils sont attaqués par les réactionnaires d’Arabie saoudite ou d’ailleurs sur des points de conduite. Comme par exemple ces « mille coups de fouet » pour un blog ! Ou l’emprisonnement des militants anti-esclavage en Mauritanie (car La Mauritanie pratique encore l’esclavage, bien qu’officiellement illégal).

Prendre de vraies initiatives diplomatiques pour faire pression sur les États qui financent, directement ou par l’impôt islamique privé, le djihad armé et les prêches intégristes. L’Arabie saoudite et les Émirats, mais aussi le Yémen, l’Égypte, le Pakistan, l’Algérie, la Turquie doivent faire l’objet de vigilance. Les desperados convertis ne sont pas vraiment religieux, mais le prétexte religieux, le financement, les armes et les encouragements viennent de sectes financées plus ou moins en sous-main par ces États. Ce pourquoi « demander des imams en Algérie ou en Turquie » (comme je l’ai entendu d’un fonctionnaire de l’Intérieur) me paraît une idée d’enfer… pavé de bonnes intentions culcul. De même, laisser financer le club de foot Paris Saint-Germain par le Qatar ou participer aux coupes du monde dans les pays cléricaux du Golfe, est une ineptie. C’est laisser croire que l’argent peut tout acheter, y compris l’âme républicaine. Faire preuve de lâcheté, est-ce vraiment ce qu’on veut ?

Et ne plus suivre des États-Unis aussi naïfs que courte-vue dans les interventions contre tous les pays arabes. Nos intérêts ne coïncident pas avec les leurs.

Géopolitique de l’Arabie saoudite

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On attend un Comité de vigilance des intellectuels antidaechistes

Requiem pour la presse libre, en tout cas pour la douzaine de Charlie Hebdo, massacrés hier aux armes lourdes. Ah, je sais ! Pas d’amalgame, pas de stigmatisation, « attendons » que la justice fasse son travail, blabla… Mais un tel attentat est signé. Commando cagoulé, armes lourdes, punition contre les livres (Haram les booko !) et contre la liberté de se moquer : on reconnait sans peine (et sans aucun tabou) l’islamisme radical. Après Toulouse et Bruxelles, les retours de flamme du califat se poursuivent et signent.

charlie hebdo prophete

Ne serait-il pas temps d’affirmer les limites ? Car en nos sociétés européennes vivent des minorités attirées par le djihad, par une version tordue de la religion, par un intégrisme de revanche. Ne serait-il pas temps de distinguer publiquement l’islam de l’islamisme, la foi du permis de violer et d’asservir, le crime de guerre du combat identitaire ?

Notre gauche braillarde des ‘Indignés’ constitue-t-elle un Comité de vigilance des intellectuels antidaechistes, comme hier antifasciste ? Ou une Action antidaechiste Paris-Banlieue ? Il semble que non… L’indignation a ses humeurs, les valeurs attendront ; elles ne sont après tout que des cache-sexe pour faire jouir sa bonne conscience. Surtout quand les bobos intellos pètent de trouille, n’osant même pas lire Houellebecq de crainte de rencontrer le diable ! C’est votre lâcheté, bobos « de gauche » bénévolante qui trouve « pittoresques les petites mosquées », « relativisent » les prêches radicaux, trouvent « incroyablement romantiques ces jeunes qui vont en Syrie », comme avant-hier Malraux guerroyer républicain en Espagne et Régis Debray guerriller marxiste auprès de Guevara.

charlie hebdo voiler violer (2)

Aujourd’hui est Daech, donc certainement le daechisme – car l’islam radical est une foi totalitaire et impitoyable. Demain verra peut-être le fascisme, car la réaction des nations est brutale lorsqu’on touche à l’intime.

D’où vient ce daechisme brutal ? Du kyste juif dans la chair arabe depuis 1947 sans doute, mais cela ne fait qu’exacerber ce qui est plus profond : le grand vide de nation, d’État, de projet social, d’identité – de tous les pays de l’arc musulman, du Maroc au Xinjiang. Autoritarisme, népotisme, corruption, sous-développement – malgré les dons, les subventions, le pétrole. Le « printemps arabe » avait donné un certain espoir; il s’effondre dans l’archaïsme, l’ignorance et les mafias cléricales qui captent Allah à leur seul profit.

La guerre entre Juifs et Arabes sur le territoire biblique revendiqué par les deux religions est en train de devenir une guerre de cent ans. Depuis les négociations de Camp David, chacun s’est enfermé dans la bonne conscience, se voyant comme unique victime de la barbarie de l’autre. La guerre apparaît à chaque flambée comme une impasse, la politique comme une surenchère démagogique d’intransigeance des deux côtés. L’immigration juive orthodoxe a radicalisé le national-judaïsme, la Terre idéalisée bloquant tout gouvernement par la représentation strictement proportionnelle qui empêche d’être légitime sans une large alliance de compromis. Le Hamas national-islamiste est paranoïaque pour la Palestine dans les années 40 et fondamentaliste par contamination des Frères musulmans dans les années 50. Ce mouvement est cruel par sectarisme, n’hésitant pas à exécuter – en pleine guerre contre Israël – certains de ses militants soupçonnés de faiblesse, ni à utiliser la population comme bouclier pour cacher des armes, des entrées de tunnels ou des réunions de chefs. Malgré l’ONU (impuissante), les bonnes intentions des pays occidentaux (soumis au veto du lobby juif américain) et le cynisme russo-chinois (tout chaos permet d’affaiblir les États-Unis), la situation négociée des « deux États » n’est pas prêt de voir le jour.

amants arabe et juif
Dans la région alentour, la naïveté missionnaire des États-Unis poussée par le désir de se venger des attentats terrestres (World Trade Center 1993, base militaire américaine de Dhahran en Arabie saoudite 1996, ambassades des États-Unis à Dar es Salaam en Tanzanie et à Nairobi au Kenya 1998), maritime (USS Cole 2000) et aérien (World Trade Center 2011), a créé le chaos. Les talibans sont chassés d’Afghanistan mais survivent dans les zones tribales frontalières du Pakistan, tandis que « l’État des purs » (musulman) joue double jeu, son gouvernement acceptant les subsides américains pour son armée mais ses services secrets (ISI) protégeant largement les groupes islamistes opposés à l’Inde, l’ennemi héréditaire. Jusqu’à « ignorer » la retraite paisible de Ben Laden, le tueur en série, à Abbottabad, un kilomètre et demi proche de la plus grosse académie militaire pakistanaise…

charlie hebdo mahomet et les cons

Dans ce vide créé par la guerre depuis 2001 – puis par l’abandon américain dès 2013 – prolifèrent tous les extrémismes mafieux qui revendiquent Allah pour imposer leur bon plaisir sur un territoire qu’ils appellent « califat ». Un nouvel empire de mille ans au nom de la race ? Non, de la religion – ce qui revient au même ou presque : qui n’obéit pas aux mêmes rites, même s’il est musulman, est envoyé en camp et réduit en solution finale. Ce Nationalisme et cet islamisme font un cocktail détonnant, qui a œuvré sous d’autres climats au siècle précédent pour créer le pire totalitarisme. Le marxisme laïc du parti Baas a échoué, comme le nationalisme arabe ; ne reste plus que l’archaïsme fondamental du Livre, interprété littéralement. Cette foi totalitaire attire dans le monde entier car elle rassure les mal dans leur peau qui cherchent leur virilité, offrant une revanche aux frustrations sociales et à la victimisation historique. Les Italiens de Mussolini comme les Allemands de Hitler, ont connu ces mêmes moments de ressentiment et de haine de soi, avec les conséquences que l’on sait.

ado chiite se fouette

Mais sunnites et chiites s’affrontent pour l’interprétation fondamentale du Coran. Selon Mathieu Guidère, professeur d’islamologie à l’université Toulouse 2, « pour les sunnites, le chef de la communauté musulmane doit être un homme ordinaire, élu par d’autres hommes, parmi les membres de la communauté des fidèles. Pour les chiites, la communauté musulmane ne peut être dirigée que par les descendants de la famille de Mahomet, des imams qui tirent directement leur autorité de Dieu et qui sont donc meilleurs et infaillibles » (revue Le Débat 182, novembre 2014). Reste que les deux sont d’accord par leur refus de séparer Dieu et César : l’islam est un guide de vie total, alliant politique et religion. Or le Livre dit tout et son contraire, justifiant de faire la guerre aux juifs et chrétiens mais leur permettant aussi un statut protégé ; interdisant d’asservir un musulman mais permettant des exceptions au bon vouloir des imams… et ainsi de suite.

Daesh massacre

L’effondrement ou l’illégitimité des États nés de l’occupation américaine (Afghanistan, Irak), l’opportunité ouverte en Syrie par la répression aveugle, font que « le djihad » attire dans la région tout ce que le monde compte de croyants, d’exaltés et de psychopathes. Les dirigeants américains sont restés longtemps complaisants envers l’islamisme, ils voient tous les mouvements religieux menés par une exigence spirituelle et une rigueur morale analogues à la leur, chrétienne – bien loin de « l’immoralité » qu’ils attribuent aux marxistes, baasistes ou anarchistes. Les vidéos par Internet ont diffusé dans le monde entier la violence et la licence sans limites des « croyants » brandissant Allah pour éradiquer l’infidèle, qu’il soit arabe ou blanc, sur le territoire de chasse reconquis de l’islam historique.

Mais disons-le : Daech n’est ni État, ni islamique ; il est une bande de nervis inféodés à un chef sanguinaire qui veut imposer sa terreur par le viol, le meurtre et le pillage. Les daechistes sont les fascistes d’aujourd’hui, avec la même foi en le sang et le sol, la même volonté de domination sur les « esclaves », la même hystérie guerrière pour tremper leur virilité machiste menacée par la modernité.

daesh crucifie

Sommes-nous toujours humanistes des Lumières et démocrates libéraux ?

  • Si oui, « le daechisme ne passera pas ».
  • Sinon, attendez-vous à la servitude volontaire, car les « droits de l’homme »vont être réduits aux seuls droits des mâles islamistes armés, la politique daechiste consistant à accaparer, violer et tuer, réduisant légitimement en esclavage toutes les femmes et tous les garçons non convertis, faisant des autres des soldats au service du chef. Comme cela se passe en Syrie selon les repentis de retour. En Europe, Charlie Hebdo le prouve après les juifs de Merah et le musée de Bruxelles, il s’agit de menacer, de terroriser, de faire taire tout esprit critique. Tout en cherchant à monter les Français « de souche » contre les Arabes « immigrés », afin que le chaos s’installe et que prolifèrent les mafias comme en Syrie, en Irak, en Afghanistan, au Nigeria, au Mali – sur l’exemple de la Bosnie d’hier.

Pour ces barbares, il s’agit de promouvoir « les idéaux de ‘rénovation’ nationale et de puretéécrit la doxa Wikipedia. Croire, obéir, combattre deviennent des valeurs, analyser et critiquer de l’insubordination. Il est donc nécessaire de faire naître un sentiment d’urgence, de désigner un ennemi commun cherchant à détruire le collectif et contre lequel le groupe tout entier doit se mobiliser. » L’article concerne le fascisme…

Abdallah Tintin au pays de l or noir

Pasolini l’écrivait déjà, en 1975 : « Une bonne partie de l’antifascisme d’aujourd’hui, ou du moins ce qu’on appelle antifascisme, est soit naïf et stupide soit prétextuel et de mauvaise foi. En effet elle combat, ou fait semblant de combattre, un phénomène mort et enterré, archéologique qui ne peut plus faire peur à personne. C’est en sorte un antifascisme de tout confort et de tout repos. » Il voyait le fascisme contemporain à combattre dans la société de consommation molle de son époque ; voyons-y de nos jours l’imprégnation de la violence et du romantisme sexuel et guerrier du ‘tout est permis’ Daech.

Alors, à quand votre vigilance contre le daechisme, intellos bobos ? A moins que Daech ne constitue la nouvelle « révolution culturelle » chère à votre vieille jeunesse, cette resucée de la « révolution nationale » des années 40 ?

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