François-Xavier Bellamy, Les déshérités

A 29 ans, ce natif de Versailles scout d’Europe, qui fit Henri IV avant d’intégrer l’Ecole normale supérieure, a tout compris de la crise de l’Education nationale. Cet essai, paru en 2014, en témoigne. Il reste malheureusement d’actualité. Les déshérités sont cette génération née dans les années 1980 sous Mitterrand et la gauche au pouvoir, qui non seulement n’a pas été éduquée mais qui a été laissée à ses pulsions, désirs et démons. Quoi d’étonnant à ce que cette pédagogie laxiste ait produit des « sauvageons » ?

En deux parties, le professeur agrégé de philosophie donne son diagnostic et ses préconisations. Pour lui, les Lumières ont été entachées du poison corrosif de la critique individualiste par Descartes qui doute de tout, puis du rêve naïf écologique du retour à la nature prônée par Rousseau pour qui toute société est artificielle et détruit la nature profonde de l’homme, enfin de l’idéologie rigide de la domination développée par Bourdieu qui fait de la tradition un carcan, des classiques un impérialisme et de la langue un fascisme.

Le diagnostic surtout est réjouissant, les préconisations plus faibles. Bellamy, désormais tête de liste aux Européennes pour les Républicains, donne la cohérence du laisser-faire au laisser-aller poste soixante-huitard des IUFM et autre officines idéologiques « de gauche » qui ont détruit l’idée même d’éducation au profit de l’animation. « Nous nous sommes passionnés pour le doute cartésien et l’universelle corrosion de l’esprit critique, devenus des fins en elles-mêmes ; nous avons préféré, avec Rousseau, renoncer à notre position d’adulte pour ne pas entraver la liberté des enfants ; nous avons reproché à la culture d’être discriminatoire, comme Bourdieu, et nous avons contesté la discipline qu’elle représentait. Et nous avons fait naître, comme il aurait fallu le prévoir, « des sauvages faits pour habiter dans les villes » p.156. La phrase citée est de Rousseau dans L’Emile. L’illettrisme a prospéré, la compréhension d’un texte diminué, l’agilité mathématique s’est réduite, comme le montrent les différentes enquêtes PISA pour la France.

« Cette crise de la culture n’est pas le résultat d’un problème de moyens, de financement ou de gestion ; c’est un bouleversement intérieur. Il s’est produit, dans nos sociétés occidentales, un phénomène unique, une rupture inédite : une génération s’est refusée à transmettre à la suivante ce qu’elle avait à lui donner : l’ensemble du savoir, des repères, de l’expérience humaine immémoriale qui constituait son héritage. Il y a là une ligne de conduite délibérée » p.12.

L’écologie devient à la mode, et ce n’est pas un hasard ni une « urgence pour la planète » mais ce diktat de l’émotion à la Rousseau qui n’a jamais quitté le cœur des Français depuis l’origine des Lumières. Plus l’homme a perfectionné la culture, selon le Genevois, plus il s’est perdu en s’éloignant de sa nature. Dès lors, toute société est vue comme corruptrice et le bon sauvage est érigé en modèle naturel, tel Adam avant la Chute. L’auteur, catholique, se garde bien de mentionner ce parallèle des idées de Rousseau avec celui de la Genèse dans la Bible. Mais le fait est là : la connaissance est un péché originel et Rousseau prône l’ignorance comme règle de vie à son élève.

Seul ce qui est immédiatement utile doit être expérimenté et l’enseignement d’Emile doit se borner à cela. Les livres sont des dangers (comme les bibliothèques expurgées des collèges catholiques ou la surveillance puritaine des diacres dans les paroisses américaines). Émile n’a le droit de lire qu’à 12 ans, et qu’un seul livre, Robinson Crusoé. « L’enfant ne doit rien faire malgré lui ». D’où les animations plutôt que les apprentissages dans les classes, les jeux plutôt que les leçons, les expériences et cas pratiques plutôt que les exposés théoriques, et ces fameux QCM plutôt que les questions ouvertes aux examens. L’incompétence est préférable aux connaissances acquises de seconde main. Émile devient donc un sauvage social, « il exige rien de personne, et ne croit rien devoir à personne. Il est seul dans la société humaine ; ne compte que sur lui seul », Rousseau cité p.80.

D’ailleurs, selon Bourdieu, la culture est un arbitraire culturel, celui imposé par la classe dominante. Le savoir de l’école n’est donc pas meilleur que n’importe quel savoir sauvage. Ce qui encourage évidemment les plus paresseux à ne rien foutre et excuse les profs de leur impéritie : c’est toujours la faute des autres ou du « Système ». « L’autorité pédagogique est ainsi dénoncée comme un pouvoir violent au service de la reproduction des rapports de domination, dissimulé derrière le mythe irrationnel d’une promesse d’égalité. Ce diagnostic ne pouvait pas apporter de remèdes : il signait l’arrêt de mort de la transmission, désormais définitivement criminalisée » p.104.

Il n’en reste pas moins qu’il n’était pas utile d’attendre la génération 68 pour constater les ravages de l’inculture. L’enfant sauvage Victor de l’Aveyron, découvert en 1797, a montré qu’un gosse isolé qui n’a acquis aucune culture transmise par des humains mais a toujours vécu dans la bonne nature, est resté une sorte d’animal – non pas épanoui naturellement, mais handicapé sensoriel et mental. « Parmi tous les êtres vivants, l’homme se distingue par le fait qu’il a besoin de l’autre pour accomplir sa propre nature ». Nous ne sommes pas une espèce programmée comme les abeilles ou les fourmis, ni apte à une éducation basique fondée sur une courte période d’imitation comme les chats, mais des êtres sociaux qui ont besoin de la société pour devenir humain.

Définir des règles, poser des limites, parler selon une langue au vocabulaire et à la grammaire éprouvés par l’histoire, lire des textes anciens, sont autant d’expériences indispensables pour devenir soi-même et former sa propre pensée. Nul ne peut devenir indépendant sans avoir appris à l’être. Oui, les mots choisis permettent de découvrir ses propres sentiments et nuances de pensée ; oui connaître l’orthographe des mots libère de la maladresse d’écriture ; oui, apprendre des récitations fait acquérir du vocabulaire. Lorsque l’on a rien de tout cela, l’expression ne peut pas passer par le langage et passe par les poings – alors la violence remplace le débat.

Nous en sommes là dans les banlieues, laissées à elles-mêmes et à leur sauvagerie. Le profil des terroristes de Charlie, de Toulouse ou de l’hypermarché kasher le montre à l’envie. Ce n’est pas la religion qui a armé les barbares, mais leur inculture crasse qui les a isolés de la société et a engendré leur violence à prétexte spirituel. C’est ce que l’auteur indique dans une postface de 2015 et nous le suivons volontiers. Il est inutile de faire des cours de morale féministe, antiraciste et pour la tolérance, mieux vaut apprendre sa propre culture de façon à créer une base à partir de laquelle goûter les différences et les apprécier. On ne s’ouvre aux autres que lorsque l’on est sûr de soi. Qui n’a ni les mots ni les valeurs assurées, a peur de tous ou de tout et réagit par la violence à tout ce qui le dérange. « Quand « aimer », « estimer », « apprécier », « admirer » sont invariablement remplacés par « kiffer », le problème n’est pas seulement que l’expression perd sa précision, mais surtout que l’émotion perd sa richesse » p.136.

Et l’ignorance rend esclave du divertissement marchand et des pensées uniques du populisme. Les dictatures ont toujours brûlé les livres et un fameux nazi déclarait volontiers : « lorsque j’entends le mot culture, je sors mon revolver ». Du bûcher des écrits au bûcher des sorcières et des fours, il n’y a qu’un pas. « Nous avons décrété que la langue était fasciste, la littérature sexiste, l’histoire chauvine, la géographie ethnocentrique et les sciences dogmatiques – et nous ne comprenons pas que nos enfants finissent par ne plus rien connaître » p.152.

François-Xavier Bellamy prône donc un retour à la transmission assumée de la culture par l’Education nationale. Cela ne signifie pas un retour aux années 50, mais la fin du pédagogisme et du spontanéisme dont nous constatons les ravages. Il s’agit d’être soi-même, mais pas contre les autres. Les particularismes ne sont pas des ennemis et nous devons les cultiver, non pas parce que nous les considérons comme supérieurs à ceux des autres, mais parce que ce sont les nôtres et que nous ne sommes ni indéterminés, ni indifférenciés, ni surtout indifférents. « Un individu sera considéré comme tolérant dans l’exacte mesure il parviendra à faire comme si la différence n’existait pas. Par là, en réalité, nous ne valorisons pas la diversité, mais plutôt au contraire l’indifférence à la diversité » p.172. Jetez un œil  aux Ricains, c’est exactement ce qu’ils font !

D’où le tropisme pour la jeunesse de la société contemporaine, cette période indéterminée ouverte à l’infini des possibles et qui refuse l’enfermement dans des choix adultes ou même sexuels avec le « genre ». Ce refus de la responsabilité par ceux qui sont censé avoir acquis la maturité génère une grande anxiété parmi les jeunes. Ils n’ont plus de repères et se demandent qui imiter pour devenir eux-mêmes. Rien d’étonnant à ce qu’ils suivent désormais les héros des séries télévisées – évidemment américaines, ce qui colonise un peu plus leur esprit pour le divertissement marchand et la domination numérique des GAFAM. D’autant que ne pas transmettre la culture permet aux classes aisées de se distinguer en la transmettant entre soi, en famille, laissant les pauvres et les ignorants dans la crasse scolaire. « Cinquante ans aprèsLes Héritiers(de Bourdieu et Passeron) notre système éducatif, largement influencé par cette condamnation de la transmission, est devenu le plus inégalitaire d’Europe » p.203. CQFD.

Cet essai cohérent et percutant, facile à lire, montre les origines de la bêtise contemporaine. Pas besoin « d’être d’accord » avec ses idées politiques pour s’enrichir de lire l’auteur. Il pourfend avec raison cette dérive de la raison des Lumières qu’est le culte du soupçon, la croyance au paradis perdu et la culture de l’excuse. De quoi bien mieux comprendre notre époque.

François-Xavier Bellamy, Les déshérités ou L’urgence de transmettre, 2014, J’ai lu essais 2016, 223 pages €6.50 e-book Kindle €11.99

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