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Flaubert, politicien très actuel

Dans une lettre au grand historien libéral que fut Jules Michelet, dont le lyrisme et l’analyse sont encensés aujourd’hui, Gustave Flaubert rend compte de sa lecture de Préface de la Terreur, dans la fameuse Histoire de la Révolution française. Michelet n’hésite pas à y écrire : « ce temps fut une dictature ». Flaubert l’en remercie : « Je hais comme vous la prêtraille jacobine, Robespierre et ses fils que je connais pour les avoir lus et fréquentés. (…) Je crois qu’une partie de nos maux viennent du néo-catholicisme républicain. J’ai relevé dans les prétendus hommes du progrès, à commencer par Saint-Simon et à finir par Proudhon, les plus étranges citations. TOUS partent de la révélation religieuse » (2 février 1869).

Flaubert vit dans un siècle positiviste où la science cherche à s’établir contre toutes les croyances, à commencer par la religion. Mais les cléricaux derrière leurs curés ne sont pas les plus dangereux, selon lui : les Jacobins le sont aussi. Laïcs, ils n’en croient pas moins détenir une Vérité qu’ils se sentent la mission d’imposer à tous pour leur bien. Rien n’est pire que les bonnes intentions : l’enfer en est pavé, la politique française aussi. Hier comme aujourd’hui : voyez les socialistes et les écologistes, ou les économistes ultra-libéraux.

Dans une lettre à George Sand, Flaubert précise qu’il est contre le culte de l’État qui a remplacé celui de l’Église. « L’expérience prouve (il me semble) qu’aucune Forme ne contient le bien en soi ; orléanisme, république, empire ne veulent plus rien dire, puisque les idées les plus contradictoires peuvent entrer dans chacun de ces casiers. Tous les drapeaux ont été tellement souillés de sang et de merde qu’il est temps de ne plus en avoir du tout ! A bas les mots ! Plus de symboles, ni de fétiches ! » (5 juillet 1869). Durant la guerre de 1870, lorsque la Prusse envahit la France jusqu’en Normandie, Flaubert écrit à sa nièce Caroline : « La société qui va sortir de nos ruines sera militaire et républicaine, c’est-à-dire antipathique à tous mes instincts. ‘Toute gentillesse’, comme eût dit Montaigne, y sera impossible » (22 septembre 1870). Il faudra être pour ou contre, militant d’abord, bien croyant et très discipliné. Flaubert n’avait pas tort, la IIIe République a bel et bien créé ses ‘hussards noirs’, profs et instits chargés d’évangéliser les villes et les campagnes selon le Bien républicain (et revanchard). C’est ce cléricalisme laïc, cet embrigadement du tout politique, que vomit Flaubert.

flaubert-pleiade

Un peu plus tard, il précise : « On sera utilitaire et militaire, économe, petit, pauvre, abject » (à Claudius Popelin, 28 octobre 1870). L’existence formatée par l’industrie et l’esprit formaté par le tout calculable du commerce, renforceront la militarisation des esprits et la surveillance des consciences. On entre dans l’ère du « muflisme », dit-il à George Sand. « Si nous prenons notre revanche, elle sera ultra-féroce, et notez qu’on ne va penser qu’à cela, à se venger de l’Allemagne ! (…) Attendons-nous à des hypocrisies nouvelles : déclamations sur la vertu, diatribes sur la corruption, austérité d’habits, etc. Cuistrerie complète ! » (11 mars 1871). Ce n’était pas si mal vu pour l’avoir été ainsi à chaud… Mais remplacez Allemands par ultralibéraux (américains), et vous avez de nos jours les mêmes « hypocrisies nouvelles » social-protectionnistes, jacobino-mélanchoniques ou écolo-mystiques (vertu, diatribes, austérité…). La cuistrerie a-t-elle changé ?

Flaubert revient auprès de George Sand sur le ‘démocratisme’, ce militantisme clérical des laïcards missionnaires : « Je hais la démocratie (telle du moins qu’on l’entend en France), parce qu’elle s’appuie sur ‘la morale de l’évangile’, qui est l’immoralité même, quoi qu’on dise, c’est-à-dire l’exaltation de la grâce au détriment de la justice, la négation du Droit, en un mot l’anti-sociabilité » (30 avril 1871). « Le Sentiment est tout, le droit rien ! » (8 septembre 1871). La grâce est verticale : la faveur, le pardon concédé d’en haut, paternellement, le bon plaisir de Dieu ou du prince, l’oukase politique du Jacobin-chef. Le droit est à l’inverse horizontal : l’ensemble des règles débattues et négociées en commun, ce qui fait société.

Seul le droit est démocratique ; la grâce est féodale. Le droit organise les différents intérêts dans la société tandis que le militantisme jacobin ne cherche qu’à imposer systématiquement ses propres vues à tout le monde. Rien n’est neutre dans le jacobinisme militant (ni dans le léninisme ou le trotskysme, ni dans l’écologisme) : qui est avec eux est pardonné, quoiqu’il ait fait ; qui veut l’équilibre et la mesure se place de fait contre eux, parce qu’il n’applaudit pas à tous ce qu’ils font au nom de leur Bien. Sommes-nous sortis de la religion ?

« Au théâtre, même histoire », dira Flaubert un peu après. « On ne s’inquiète pas de la pièce, mais de l’idée à prêcher. (…) rappelez-vous une pièce du père Hugo, dans ‘La légende des siècles’, où un sultan est sauvé parce qu’il a eu pitié… d’un cochon. C’est toujours l’histoire du bon Larron ! béni, parce qu’il s’est repenti. Se repentir est bien ; mais ne pas faire le mal vaut mieux. L’école des réhabilitations nous a amenés à ne voir aucune différence entre un coquin et un honnête homme » (12 octobre 1871). Monsieur Fillon comme Monsieur Bayrou, Monsieur Hamon comme Messieurs Hollande ou Mélenchon, après Monsieur de Chirac et sa majesté François III Mitterrand, auraient dû lire Flaubert.

Gustave Flaubert, Correspondance IV (1869-1875), édition Jean Bruneau 1998, La Pléiade Gallimard, 1484 pages, €73.50

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Haut de Montcuq

Samedi 27 août 2005

Il suffit à l’historien de jeter les yeux sur une carte IGN pour constater que Montcuq a été érigé, comme Lauzerte et Castelnau-Mostratier, au débouché de vallées fertiles allant vers la Garonne. En ces temps troublés de lutte contre l’Anglois, depuis revenu restaurer les murs abattus lors, ces bastides étaient un havre et un grenier. Le plateau crayeux du Quercy blanc se creuse de vallonnements fertiles où poussent les fruits avant que, retour d’Amérique oblige, tabac et maïs ne prennent une place, de même que le tournesol aujourd’hui.

montcuq plan

Une peinture de Nino Ferrer, habitant de Montcuq, est conservée à la Mairie, dans l’escalier qui mène à la salle du Conseil. Elle dégage la géographie de Montcuq : le téton du donjon sur le pectoral villageois, la verge et les vergers, le membre sec et les bourses bien garnies. « L’histoire » selon F.N. stipule que Ferrer se serait suicidé en revenant au pays, juste au moment où la tour lui apparaissait au détour du chemin. Sans doute a-t-il les yeux omniscients de l’archange Gabriel pour en être aussi convaincu.

Montcuq peinture

Le donjon du 12ème siècle a été fermement enfoncé dans le cuq, dominant les alentours et annonçant aux hérétiques et autres estrangers, le jaillissement de violence qui les attend s’ils daignent s’y frotter. On ne caresse pas impunément un tissu aussi érectile au pays où même les pêches ont des formes en harmonie avec le nom de la ville.

Le Raconteur d’histoires a-t-il évoqué le pal, cet outil attentionné de la politique des califes, dans sa légende inspirée ? Le cuq d’ici est ailleurs une motte, forcément féodale vu l’époque, mais le nom a pris en françois officiel (venu de l’Orléanais comme chacun sait) une connotation graveleuse qu’il n’avait point d’origine. Aussi, a-t-on pu écrire : « Mademoiselle de Lacrotte vient d’épouser Monsieur le comte de Montcuq, elle s’appelle donc Lacrotte-de Montcuq. On dit que le jeune époux a l’intention de demander au roi de changer son nom en Cumont, faveur qu’une autre branche de sa famille a déjà obtenue de la Cour. », tel est le texte qu’a pu relever, dans un journal de son époque, le chroniqueur Rodolphe Apponyi (cité par Jean-louis Beaucarnot, Qui étaient nos ancêtres, 2002 éd. JC Lattès, p.379).

Montcuq donjon

La tour de 24 m de haut est rectangulaire, 12 m sur 8 m 50. L’épaisseur des murs est par endroit de 1 m 90. La Kaaba de La Mecque, chère à quelques illuminés, ne mesure que 15 m de haut pour une base carrée de 12 m sur 12 m de large, j’ai vérifié aux sources dignes de foi. Même si l’on ajoute les 1 m 50 de l’enchâssement de la pierre au-dessus du sol (par l’archange Gabriel), on est loin des 24 m de Montcuq, sans évoquer même les quelques 3 m 50 qui manquent en largeur. Elle est belle, la légende ; elle ne résiste pas à la plus petite vérification…

montcuq acces a la tour interdit

Une tourelle rectangulaire contient un escalier à vis qui permettait l’accès aux étages. A la base, une porte semble fragiliser le système de défense – sauf que nul ne peut planter d’échelle sur le rocher alentour.

Des mâchicoulis du sommet, les défenseurs pouvaient lâcher des pierres sur les assaillants, comme cela s’est fait couramment. L’huile bouillante de nos manuels enseignants était trop chère et si difficile à faire chauffer, en haut… Les visites du donjon sont suspendues depuis qu’une décharge de foudre est tombée dessus, le 9 juillet de cette année. Tout le village a tremblé de peur sacrée, le foutre jupitérien traversant le sexe babélien par orgueil érigé. Si l’assemblage de pierres se fut écroulé, cela aurait été, contrairement à Babel en Irak, la faute du gouvernement. On n’est pas en France pour rien.

Rien de bien mystérieux n’est recelé à l’intérieur : la pièce du bas était une prison et une réserve à vivres ; des planchers superposés sur des voûtes en berceaux séparaient trois salles, celle du seigneur au premier, la chambre seigneuriale et l’oratoire au second, la salle d’armes et les gardes au dernier. La voûte en berceau est signée d’époque romane, donc avant le 12ème siècle. Décalotté en 1229, à la suite du traité de Meaux entre comte de Toulouse et roi de France, le donjon sera conservé au cas où. Pénis oui-oui, Montcuq surveille la voie de Cahors à Agen, de la vallée du Lot à celle de la Garonne.

Montcuq église st Hilaire depuis le donjon

…Il est étape de l’une des voies du chemin de Saint-Jacques, venant d’Allemagne et de Suisse en passant par Mâcon, Lyon, Le Puy et Cahors. Les pèlerins avaient à parcourir 1600 km de chemins, depuis Le Puy jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle, dans la rocaille et la boue, par les cols frisquets et souvent enneigés, parmi les rôdeurs, les ribauds et les loups, afin de célébrer dignement la victoire des Chrétiens sur les Musulmans. Parmi les quelques 48 saint Jacques répertoriés officiellement par l’Église, celui-ci était Jacques le Majeur. Disciple du Christ, il a été promu selon une légende clunisienne apôtre de l’Espagne. Il est réputé avoir bouté le Croissant au-delà des colonnes d’Hercule.

Ne résistons pas à nous raconter une histoire. Vous notez que le symbole de saint Jacques est la coquille. Faites sauter le q, il vous reste les co(q)uilles, sans doute pour les protéger des mauvais coups, comme les adeptes des arts martiaux le savent bien. Comme quoi toutes les croisades et autres bagarres se réduisent à des questions de démographie. Le beau conte que voilà : car, messeigneurs, « couille » vient du latin vulgaire « colea » qui signifie à peu près « sac de cuir » – alors que « coquille » vient du latin « conchylia », lui-même venu du grec, qui signifie « coque ou coquillage ». Notre belle histoire prend donc l’eau… Il n’y a que « coquin », mot créé au 12ème siècle, qui ait quelque rapport attesté avec la coquille : il désignerait un faux pèlerin.

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