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Jean-Louis Beaucarnot, Nos ancêtres étaient-ils plus heureux ?

Alors, c’était mieux avant ? Bof, nous dit l’historien généalogiste médiatique en étudiant systématiquement tous les domaines de l’existence.

L’espace était très fermé, cantonné au village ou au quartier. Si les immigrés ne posaient pas problème, le gars du village voisin était déjà un « étranger ». Les colporteurs, baladins et forains étaient bienvenus mais on s’en méfiait d’office. D’ailleurs, la langue restait locale et les parlers régionaux étaient marqués, on ne se comprenait pas parfois d’une vallée à l’autre. Pour voyager, seuls les pieds comptaient ; les chevaux étaient les Rolls des riches. Plus tard, les patches et autres diligences étaient inconfortables et versaient souvent dans les chemins boueux ou défoncés. Ce n’est que le chemin de fer, à la toute fin du XIXe, qui réduira les distances !

Les maisons étaient bâties par le collectif villageois et le confort était minimal : cheminée en pierre mais murs de terre et de paille, terre battue par terre et les poules qui venaient fienter sur la table et picorer les restes, comme les chiens et les cochons. C’était mal isolé des vents coulis, sombre et enfumé, glacial l’hiver. Le feu était le centre d’attraction pour la cuisine, le confort et la veillée. On dormait à plusieurs dans les lits pour avoir chaud et les couples s’ébattaient aux oreilles de tous. En revanche, tout était usé jusqu’à la corde, tout objet récupéré et la chandelle, faite du suif des bœufs ou de la graisse de cochon faisait l’objet d’économie de bouts de chandelles.

La société était équilibrée et hiérarchisée. Chacun sa place (et les vaches étaient bien gardées), l’homme aux champs et la femme au potager, le mâle à la foire et la femelle aux petits. La famille était obligatoire, rassemblant souvent trois générations sous le même toit, et le divorce rarissime (condamné par l’Eglise). Mais on mourait jeune, les hommes par accident ou guerre, les femmes en couche. Le célibat était très mal vu et les mœurs déviantes valaient le bûcher. Le curé surveillait tout, des fornications hors mariage à la pollution des culottes. Chaque âge avait ses tâches, dès 7 ans, et des rites de passage marquaient la maturité progressive (baptême, première communion, certificat d’études, service militaire, mariage). Tout était clair et prévisible. Mais aucune sécurité sociale ni aide en cas de chômage : qui ne travaillait pas ne mangeait pas. Les hospices religieux recueillaient les vieux et les malades délaissés.

L’individu n’existait pas, sauf à rendre compte de ses « péchés » au moment d’accéder à « l’autre » monde possible. Tout se faisait collectivement, au vu de tous. Critique et médisance, querelles de voisinages et de clochers rythmaient la vie sociale. Les gars se battaient dès l’enfance comme dans la Guerre des boutons et les jeunes se tabassaient au bal pour un regard ou une parole, ou pour une fille. Aucun papier, sauf au XIXe le livret militaire (pour les hommes seulement) et un droit de vote quasi inexistant jusque vers la fin du même siècle (les femmes en 1945 seulement). Les noms de famille ne se sont fixés progressivement qu’à partir de la fin du Moyen Âge, calqués sur les surnoms le plus souvent, ou les lieux de provenance ; les noms qui sont prénoms dénotent des enfants trouvés. Longtemps l’habit a fait le moine et l’on se vêtait selon sa condition. La chemise longue et les braies sans aucun sous-vêtement ont été la vêture traditionnelle, une pèlerine l’hiver. Seuls les riches avaient une garde-robe plus fournie et la mode est venue de la ville.

Question hygiène, on se lavait peu par peur du froid et de l’eau croupie. Une lessive dominicale à la belle saison mais l’hiver, quand l’eau était gelée au lavoir, on ne se changeait pas. La maladie frappait là où elle voulait et les épidémies emportaient souvent la moitié d’un village. On se soignait selon la tradition, c’est-à-dire selon des remèdes de bonne fame (rien à voir avec les bonnes femmes, sinon que les « grand-mères » accumulaient le savoir) : le mot « fame », passé direct en anglais, signifiait la réputation. Les médecins des villes étaient des charlatans comme sous Molière, jusqu’à la révolution hygiéniste du XIXe. Les chirurgiens apprenaient sur les animaux de la ferme avant de se former durant les guerres de la révolution et de l’empire. Seul Dieu et les saints étaient le recours. Dieu restant le plus souvent indifférent, les saintes et saints étaient plus accessibles et chacun avait sa vertu. Y croire était déjà un début de guérison. Les campagnes n’étaient pas plus sales que les villes où l’on jetait son pot de chambre par la fenêtre pour emmerder les gens.

L’argent était rare, le troc roi. On produisait en général pour sa subsistance, n’achetant que le nécessaire, souvent les pots et le métal. Des chapons mais pas de TVA dit l’auteur, beaucoup d’impôt mais aucun à la source, tous affermés à des collecteurs qui se servaient au passage. La terre était le patrimoine le plus valorisé ; elle pouvait même anoblir le commerçant enrichi. Le travail était requis de tous mais le chômage rare, surtout à la campagne où il y a toujours à faire. Les jours fériés, la plupart religieux, faisaient que si « les vacances » n’existaient pas, on ne travaillait guère plus qu’aujourd’hui.

L’éducation se faisait à la dure et la tendresse était rare, même marmot : pas le temps pour ça et une mortalité infantile effarante. La vie était rude et les mœurs en rapport. Catéchisme et école communale exigeaient le par-cœur ; on faisait honte aux mauvais élèves par le bonnet d’âne et l’on récompensait les bons par des images en couleur (trésor en ces temps sans télé). Les loisirs étaient la fête au village, aux mariages, à la moisson, à Noël, à la tue cochon… Tout était prétexte à danses, chansons et beuveries. Les ripailles étaient alors de rigueur. Les « sports » étaient proches des nôtres : la soule pour le rugby, la paume pour le tennis, la crosse pour le golf, les joutes nautiques et la boxe (sans les règles).

Le climat général était à la violence et à l’insécurité. On se méfiait du coin d’un bois comme de la ruelle sombre, malandrins et chauffeurs volaient, violaient, torturaient, pillaient sans vergogne, entraînant souvent mort d’homme (ou de femme). La justice la plus équitable était celle de la Bible : la loi du talion. Le vol était puni le plus, les galères pour un pain. Pour le reste, les chicanes et procès pour un bout de terrain et les querelles de voisinage étaient légion. Le jugement de Dieu, au Moyen Âge, permettait à la justice des hommes de se défausser : qui tuait l’autre avait raison, qui surnageait plongé ligoté dans le fleuve était béni, la sorcière qui sortait du feu intacte prouvait qu’elle était une sorcière… Déjà il y a des siècles, « il n’y avait plus de saisons » : canicules et gels alternaient, tempêtes et inondations, surtout au « petit âge glaciaire » entre 1300 et 1860 environ. Le « grand hyver » de 1658, de 1709, de 1795, la canicule de 1765 (40° centigrades à Paris le 6 août).

La société d’avant était dominée par la peur. Celle du lendemain mais surtout celle de la mort. On se réfugiait dans la religion et dans la superstition (pas 13 à table !). Les gens étaient impudiques, n’hésitant pas à pisser dans la rue même en tenant la main d’une dame, mais très susceptibles aux regards d’autrui. Il faut dire que, constamment, tout le monde surveillait tout le monde, médisait, critiquait, jaugeait, méprisait. Les « réseaux sociaux » de notre temps reprennent ces vieilles pratiques de l’humanité envieuse et mesquine. Comme hier, il vaut mieux peu parler et peu montrer, même si la drague ne se fait plus par baffes et pinçons du gars à la fille pour dire qu’elle l’intéresse.

Au total, non, « ce n’était pas mieux avant » – c’était différent. Si l’on n’était jamais seul, on n’était jamais libre. Il fallait être conforme sous peine de farce et charivari, voire exclusion et rejet. Le monde était étranger et les informations ne parvenaient que plusieurs semaines après. Cela ne rendait pas plus sage, mais résigné.

En bref un bon livre qui fait le point sur les siècles passés et montre que seule la révolution industrielle a permis de mettre fin à l’enclavement des humains et des mentalités. La révolution numérique que l’auteur pointe à peine, comme la révolution écologique que l’auteur ignore entièrement, apparaissent à la fois comme favorisant l’individualisme le plus extrême et les comportements communautaristes au conformisme social le plus accentué. Un progrès ? Pas si sûr…

Jean-Louis Beaucarnot, Nos ancêtres étaient-ils plus heureux ? 2017, J’ai lu 2019, 480 pages, €8.10

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Haut de Montcuq

Samedi 27 août 2005

Il suffit à l’historien de jeter les yeux sur une carte IGN pour constater que Montcuq a été érigé, comme Lauzerte et Castelnau-Mostratier, au débouché de vallées fertiles allant vers la Garonne. En ces temps troublés de lutte contre l’Anglois, depuis revenu restaurer les murs abattus lors, ces bastides étaient un havre et un grenier. Le plateau crayeux du Quercy blanc se creuse de vallonnements fertiles où poussent les fruits avant que, retour d’Amérique oblige, tabac et maïs ne prennent une place, de même que le tournesol aujourd’hui.

montcuq plan

Une peinture de Nino Ferrer, habitant de Montcuq, est conservée à la Mairie, dans l’escalier qui mène à la salle du Conseil. Elle dégage la géographie de Montcuq : le téton du donjon sur le pectoral villageois, la verge et les vergers, le membre sec et les bourses bien garnies. « L’histoire » selon F.N. stipule que Ferrer se serait suicidé en revenant au pays, juste au moment où la tour lui apparaissait au détour du chemin. Sans doute a-t-il les yeux omniscients de l’archange Gabriel pour en être aussi convaincu.

Montcuq peinture

Le donjon du 12ème siècle a été fermement enfoncé dans le cuq, dominant les alentours et annonçant aux hérétiques et autres estrangers, le jaillissement de violence qui les attend s’ils daignent s’y frotter. On ne caresse pas impunément un tissu aussi érectile au pays où même les pêches ont des formes en harmonie avec le nom de la ville.

Le Raconteur d’histoires a-t-il évoqué le pal, cet outil attentionné de la politique des califes, dans sa légende inspirée ? Le cuq d’ici est ailleurs une motte, forcément féodale vu l’époque, mais le nom a pris en françois officiel (venu de l’Orléanais comme chacun sait) une connotation graveleuse qu’il n’avait point d’origine. Aussi, a-t-on pu écrire : « Mademoiselle de Lacrotte vient d’épouser Monsieur le comte de Montcuq, elle s’appelle donc Lacrotte-de Montcuq. On dit que le jeune époux a l’intention de demander au roi de changer son nom en Cumont, faveur qu’une autre branche de sa famille a déjà obtenue de la Cour. », tel est le texte qu’a pu relever, dans un journal de son époque, le chroniqueur Rodolphe Apponyi (cité par Jean-louis Beaucarnot, Qui étaient nos ancêtres, 2002 éd. JC Lattès, p.379).

Montcuq donjon

La tour de 24 m de haut est rectangulaire, 12 m sur 8 m 50. L’épaisseur des murs est par endroit de 1 m 90. La Kaaba de La Mecque, chère à quelques illuminés, ne mesure que 15 m de haut pour une base carrée de 12 m sur 12 m de large, j’ai vérifié aux sources dignes de foi. Même si l’on ajoute les 1 m 50 de l’enchâssement de la pierre au-dessus du sol (par l’archange Gabriel), on est loin des 24 m de Montcuq, sans évoquer même les quelques 3 m 50 qui manquent en largeur. Elle est belle, la légende ; elle ne résiste pas à la plus petite vérification…

montcuq acces a la tour interdit

Une tourelle rectangulaire contient un escalier à vis qui permettait l’accès aux étages. A la base, une porte semble fragiliser le système de défense – sauf que nul ne peut planter d’échelle sur le rocher alentour.

Des mâchicoulis du sommet, les défenseurs pouvaient lâcher des pierres sur les assaillants, comme cela s’est fait couramment. L’huile bouillante de nos manuels enseignants était trop chère et si difficile à faire chauffer, en haut… Les visites du donjon sont suspendues depuis qu’une décharge de foudre est tombée dessus, le 9 juillet de cette année. Tout le village a tremblé de peur sacrée, le foutre jupitérien traversant le sexe babélien par orgueil érigé. Si l’assemblage de pierres se fut écroulé, cela aurait été, contrairement à Babel en Irak, la faute du gouvernement. On n’est pas en France pour rien.

Rien de bien mystérieux n’est recelé à l’intérieur : la pièce du bas était une prison et une réserve à vivres ; des planchers superposés sur des voûtes en berceaux séparaient trois salles, celle du seigneur au premier, la chambre seigneuriale et l’oratoire au second, la salle d’armes et les gardes au dernier. La voûte en berceau est signée d’époque romane, donc avant le 12ème siècle. Décalotté en 1229, à la suite du traité de Meaux entre comte de Toulouse et roi de France, le donjon sera conservé au cas où. Pénis oui-oui, Montcuq surveille la voie de Cahors à Agen, de la vallée du Lot à celle de la Garonne.

Montcuq église st Hilaire depuis le donjon

…Il est étape de l’une des voies du chemin de Saint-Jacques, venant d’Allemagne et de Suisse en passant par Mâcon, Lyon, Le Puy et Cahors. Les pèlerins avaient à parcourir 1600 km de chemins, depuis Le Puy jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle, dans la rocaille et la boue, par les cols frisquets et souvent enneigés, parmi les rôdeurs, les ribauds et les loups, afin de célébrer dignement la victoire des Chrétiens sur les Musulmans. Parmi les quelques 48 saint Jacques répertoriés officiellement par l’Église, celui-ci était Jacques le Majeur. Disciple du Christ, il a été promu selon une légende clunisienne apôtre de l’Espagne. Il est réputé avoir bouté le Croissant au-delà des colonnes d’Hercule.

Ne résistons pas à nous raconter une histoire. Vous notez que le symbole de saint Jacques est la coquille. Faites sauter le q, il vous reste les co(q)uilles, sans doute pour les protéger des mauvais coups, comme les adeptes des arts martiaux le savent bien. Comme quoi toutes les croisades et autres bagarres se réduisent à des questions de démographie. Le beau conte que voilà : car, messeigneurs, « couille » vient du latin vulgaire « colea » qui signifie à peu près « sac de cuir » – alors que « coquille » vient du latin « conchylia », lui-même venu du grec, qui signifie « coque ou coquillage ». Notre belle histoire prend donc l’eau… Il n’y a que « coquin », mot créé au 12ème siècle, qui ait quelque rapport attesté avec la coquille : il désignerait un faux pèlerin.

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