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Obliger au service national

Voilà une idée simpliste qui plaît à Monsieur Toutlemonde (peut-être moins à Madame ou à Trans car – égalité oblige ! les trois sexes y seraient soumis).

Le refrain est connu : rien ne va plus, c’était mieux avant, les jeunes ont besoin d’être repris en main, la civilité et les valeurs ne sont plus respectées, l’école est laxiste et les « maîtres » ne maîtrisent plus rien, se contentant d’animer des classes anarchiques. En bref, comme disaient les vieux de 14 à leurs petits-enfants des années soixante, « il vous vaudrait une bonne guerre ».

Or la société a changé. Les valeurs d’autorité et de hiérarchie d’hier ne sont plus admises aujourd’hui où chacun se veut autonome, sinon « libéré » (sauf chez les communautaires qui privilégient leur clan et chez les sectaires qui ont peur de toute liberté et préfèrent obéir).

La jeunesse n’est pas uniforme et ne saurait se retrouver sous un même uniforme sans voir ressurgir ces plaies du service militaire d’hier qui étaient les exemptions, les pistons et la coopération. L’égalité obligatoire engendre inévitablement des inégalités de défilement, d’autant plus fortes que l’on est haut placé dans la hiérarchie sociale. Les seuls à subir seraient donc les pauvres en richesse, donc en pouvoir et en savoir, donc en relations. Les traditionnels se défileront, les rebelles défileront – mais pas sûr qu’ils ne subvertissent pas le « service » comme inutile.

Appliquer une pédagogie autoritaire sur la nostalgie du bon vieux service militaire, comme Bayrou, apparaît comme voué à l’échec à l’ère des smartphones interconnectés. D’autant que ceux qui le regrettent sont souvent ceux qui ne l’ont jamais fait, exemptés comme fous mais pas dangereux (P4) ou employés au ministère, voire « coopérants » dans les pays exotiques. Je fais partie des quelques 70% seulement de ma classe d’âge uniquement garçons qui ait réellement et concrètement accompli son « service ». Je n’y ai pas trouvé grand-chose à garder, même avec le recul, pas même une expérience sociale tant la discipline était inepte, les apprentissages dépassés et la vie de caserne d’une pauvreté intellectuelle et morale (voire sanitaire) criante.

Nos technocrates voudraient-ils donc refaire le coup des 35 h appliquées partout à tous de pareille façon ? On a vu ce qui en résultait… un décrochage de la productivité qui a duré plus d’une décennie par rapport à nos bons voisins qui se gaussaient de ces intellos se prenant pour des chefs d’entreprise comme Marie-Antoinette jouait à la bergère.

Si l’on veut renouveler les valeurs civiques dans la société, pourquoi ne pas passer par l’école ? Evidemment, il faudrait rendre obligatoire avec contrôles les heures d’éducation civique théoriquement prévues et rarement dispensées, si l’on en croit certains rapports… Il faudrait faire participer les élèves à la vie lycéenne autrement que par de vagues consultations préparées d’avance où la gent professorale garde la haute main sur l’ordre du jour et les moyens. Il faudrait encourager la pratique du débat oral et argumenté, ce dont sont bien incapables nombre d’enseignants qui ne savent même pas ce que c’est.

Il faudrait aussi – et ce n’est pas simple – réoccuper les « territoires perdus de la République » pour que la citoyenneté « égale pour tous » ait un sens quelconque. Vaste programme !

Non que cette utopie ne soit pas digne d’être considérée, mais procédons par ordre.

Le sens du devoir ne s’apprend pas par une initiation virile de quelques mois sous la férule des militaires, malgré le tropisme crypto-fasciste du tempérament français toujours porté à la révérence aux autorités et à l’Etat, vieil héritage romain, catholique et bonapartiste, avant de sombrer dans le pétainisme du « chef » et de se régénérer un temps dans le gaullisme du général.

S’il s’agit d’un « brassage des identités culturelles », je ne vois pas de quoi il peut s’agir, puisque la République est Une et indivisible et ne tolère pas de communautés particulières en son sein. Ses valeurs sont de culture française et pas multiculturelles, car il n’y a pas besoin de « service civique » pour constater les écarts entre les cultures. Et un « formatage » de quelques mois pour rattraper ce que ni l’école ni la société n’ont su bâtir sur une quinzaine d’années de socialisation est une douce illusion.

S’il s’agit d’un service « militaire », n’a-t-on pas peur de former de nouveaux terroristes bien plus avertis que les nuls qui bidouillent sur Internet ? A moins d’armer profs et citoyens majeurs, à l’américaine. Ou d’instaurer une surveillance continue et tatillonne bien au-delà du monde d’Orwell.

S’il s’agit de donner « à la jeunesse de France des causes à défendre, des combats à mener dans les domaines social, environnemental, culturel », selon les vœux du Président, il existe le service civique, déjà créé en 2010. Il n’est nullement obligatoire et connait un gros succès justement parce qu’il n’est pas obligatoire et qu’il est rémunéré : pourquoi ne pas le développer ? Car on s’aperçoit, petit détail de l’histoire, que les candidats sont cinq fois plus nombreux que les structures d’accueil ne le permettent aujourd’hui…

Ce coût, nerf de la guerre et du service, qui y a pensé ? Un rapport non publié estimerait le coût du service national universel pour 800 000 jeunes à au moins 2,4 milliards d’euros par an, selon Les Echos.

Les yakas sont faciles, les onfait nettement plus rares. Sauf à basculer dans ce nouveau dispositif TOUS les budgets de formation, d’insertion, d’aide au logement et à l’emploi pour ces jeunes sortis de l’école sans rien, ne sachant parfois même pas lire, qui représentaient en 2015 (derniers chiffres mystérieusement disponibles alors que nous sommes en 2018), 17% des Français de 15-29 ans hors système scolaire, emploi ou stage. Sauf à encourager le bénévolat obligatoire, ce bel oxymore des yakas de tous les faux cons.

Petite anecdote croustillante : « Emmanuel Macron, n’a pas effectué son service militaire grâce au report de sa date d’incorporation au motif de la poursuite d’études supérieures » est-il écrit dans la bible des badaunautes… Faites ce que je dis, pas ce que j’ai fait, est-il l’argument suprême pour imposer cette obligation à une jeunesse qui n’en veut pas ? Un nouveau « rapport » est demandé pour avril sur le sujet que les députés ont refusé de débattre en janvier.

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Pascal Bruckner, Un bon fils

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Choisit-on sa famille ? Non – pire encore lorsque l’on est unique enfant. Pascal porte un prénom juif alors que son père est hystériquement antisémite. Pourquoi ? Bruckner serait-il un nom juif ? Pourtant, Anton Bruckner, musicien et compositeur autrichien n’est en rien juif. Sur le tard, le fils découvrira le père circoncis, mais peut-être pour raisons médicales… Le mystère reste entier. Cette haine hystérique du Juif par le père a cependant façonné l’enfance et l’existence du fils, qui n’a été « bon » que parce qu’il n’a jamais rompu totalement avec le père.

Le macho engueule sa femme, se mettant dans des colères orchestrées qui montent et le transforment en bête. Les années 40 et 50 avaient poussé au sommet l’autoritarisme mâle issu de la guerre et, plus avant, du traumatisme de la guerre de 14. Ingénieur des mines mais resté très petit bourgeois, intelligent mais haineux, le père René est fort avec les faibles et faible avec les forts. Ce que le gamin ressent, la terreur de l’ogre, l’adolescent comprend, la lâcheté du gueulard.

Heureusement, mai 68 vint… Né en 1948, Pascal Bruckner a donc vingt ans en 1968. S’il a été « déluré à huit ans », surpris la tête enfouie entre les cuisses de sa cousine, il n’a été dépucelé qu’à « dix-huit ans », par une fille de seize en camp de vacances non mixte. Entre temps, élevé chez les Jésuites, il a branlé ses camarades et réciproquement, consentant aussi aux offrandes de bouche des plus grands – dit-il – « l’hostie spermatique ». Mais que les professionnels du choqué ne fassent pas de crise cardiaque : « Des millions d’adolescents, aujourd’hui encore, entrent dans la carrière amoureuse par ce biais et l’effacent ensuite de leur mémoire. A cet âge, il convient de se dévergonder à outrance et par tous les moyens : la pulsion l’emporte sur l’objet, la libido est un fleuve en crue » p.99. De quoi rassurer les parents, s’ils ne comprennent pas leurs garçons parce qu’eux-mêmes sont névrosés à cause du sexe. Ce n’est pas parce que l’on a des comportements homoérotiques entre 10 et 16 ans que l’on devient pédé à jamais. Pascal Bruckner a eu deux enfants, un garçon tôt vers 20 ans, et une fille plus tard vers 45 ans. Il aime les femmes et célèbre la beauté dans toutes ses œuvres. C’était « avant », dans la société catholique patriarcale non mixte, que le sexe était considéré comme sale et, « avant » la pilule ou l’avortement que l’acte sexuel conduisait à la déchéance de la grossesse non désirée, de la fille-mère et de la bâtardise… Non, il faut le réaffirmer contre les mythes, ce n’était pas « mieux avant » !

Bruckner est de cette génération passée du XIXe au XXIe siècle en quelques dizaines d’années, sans intermédiaire. « Dans l’espace d’une seule vie, nous aurons connu les derniers soubresauts de l’ordre patriarcal, la libération des mœurs et des femmes, la chute du communisme, l’effondrement du tiers-mondisme et maintenant celui de l’Europe, mourant de son triomphe, de sa mauvaise conscience » p.97. Enfant il a connu les punitions corporelles de la gifle et du martinet ; jeune adulte, l’interdit d’interdire et le sexe à toutes les sauces. D’un extrême l’autre… Il en garde un scepticisme envers tous les dogmes, ni l’avenir radieux ni le c’était mieux avant ne l’ont convaincu – pour les avoir subis. Ce pourquoi il n’en veut pas à son père d’avoir été ce qu’il fut, seulement de ne pas avoir fait l’effort de reconnaître ses erreurs.

Car la colère peut être saine – si elle remet en cause les inerties ; l’indignation morale est utile – si elle débouche sur des initiatives concrètes ; la critique déconstructive est nécessaire – si elle permet de reconstruire sans être dupe. « Ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort », soulignait Nietzsche.

Son amitié, un temps quasi fusionnelle, avec Alain Finkielkraut, lui a permis d’avancer. L’un a réussi Normale sup, pas l’autre ; l’un a enseigné par devoir, l’autre par hasard ; mais tous deux ont écrit des livres, certains à deux. Qui ont plu par leur ton. Comment ne pas être provocateur et un brin cynique lorsqu’on a été élevé par un bon Aryen aussi bon à rien ? Germanophone enfant, par force, Pascal est devenu anglophone par choix ; s’il a subi la « grande » musique petit, il a choisi Aretha Franklin et le « gospel, blues, jazz, soul, funk » (p.98) plus tard. S’il a cru en Dieu au point de lui demander de tuer son père à dix ans, il est devenu agnostique, mais de culture chrétienne, se réveillant chaque matin avec du Bach pour célébrer l’avenir. « Rien de plus doux qu’une grande religion à son crépuscule quand elle a renoncé à la violence, au prosélytisme, et n’exhale que son message spirituel » p.97.

S’il n’a jamais été communiste, trotskiste ou maoïste, il « a vagabondé quelques années d’une secte gauchisante à une autre » et même au PSU où « Michel Rocard nous enseigna[it] les rudiments de la guérilla urbaine sur une plage de Corse. J’en ris encore de bon cœur ». Au fond, « le gauchisme fut cette ruse de l’histoire qui permit de liquider le communisme dans l’intelligentsia » p.109. Il était « plus Charles Fourier que Lénine »… Il reste dans le camp du progressisme « malgré l’épaisse bêtise et la bonne conscience qui y règnent ». Ses « grands éveilleurs » furent Sartre, malheureusement vite tombé dans le gâtisme par avidité à se faire aimer, Jankélévitch avec qui il fit sa maîtrise de philo, et Barthes avec qui il soutint sa thèse sur l’émancipation sexuelle chez Fourier.

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Pascal Bruckner a su construire une œuvre : ses deux enfants Éric et Anna, dédicaces de ce livre autobiographique écrit à 66 ans, ses multiples romans et essais récapitulés en fin d’ouvrage : sur le sanglot de l’homme blanc, la mélancolie démocratique, l’amour du prochain, l’euphorie perpétuelle, le fanatisme de l’Apocalypse, la misère de la prospérité, le paradoxe amoureux, la tentation de l’innocence, la tyrannie de la pénitence, les voleurs de beauté… Tous ces poncifs de la génération bobo, gaucho, écolo dont il est, dont il sait se sortir pour voir plus loin.

Ce livre court, écrit magnifiquement, avec ce ton reposé d’après la mort du père, dit en trois parties ce que fut cette vie : le détestable et le merveilleux de l’enfance, l’échappée belle parisienne de la jeunesse, le pour solde de tout compte adulte. On ne dira jamais assez la vertu de l’éducation classique, celle d’avant-68, sur le style et sur la pensée. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Pas de fioritures ni de préciosités mais la langue française dans sa clarté et les idées dans ses Lumières. Le récit se lit avec bonheur, le lecteur est captivé et ne ressort pas indemne de ces confessions d’un enfant du siècle.

Pascal Bruckner, Un bon fils, 2014, Livre de poche 2015, 207 pages, €6.60

e-book format Kindle, €6.99

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