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Jules Vallès, Les Réfractaires

Recueil d’articles sous forme de livre à thèse, Vallès réagit aux Scènes de la vie de Bohème d’Henri Murger. Le rose artiste ne sied pas à Vallès l’insurgé. La dèche est miséreuse, pas romantique. La société, au lieu de se rêver, devrait se regarder en miroir. Le réfractaire n’est pas (encore) le rebelle, il est plutôt l’irrégulier, ce qui qui n’obéit pas aux règles sociales et qui vit dans les marges. En général il ne l’a pas voulu mais a échoué au bac par manque de talent ou de fortune – ou des deux ; il a échoué dans un métier, où la concurrence est rude et la critique réprimée par le pouvoir et les puissants ; il a échoué en société, le verbe trop haut ou par « mauvais » caractère. Lécher les culs et réciter sa leçon rapporte plus qu’inventer et dire le vrai.

C’est un portrait de l’auteur par sa bande que brosse Vallès : artiste manqué, poète sans talent, professeur révoqué, inventeur chimérique, critique impuissant à créer son œuvre. La bohème n’est pas la jeunesse méritante qui aboutit à l’Académie et sa misère n’a rien de pittoresque. Elle est plus la victime du livre, le prurit littéraire des petits intellos qui se croient du talent mais qui ne parviennent pas à plaire. Les personnages ainsi contés sont vrais, Vallès les a côtoyés dans les dîners du Figaro ou les cafés de la monarchie de Juillet et du Second empire. Toute une tribu de parasites qui vit au crochet de l’édition et du journalisme sans jamais percer. Aigris, ils font de leur ressentiment social une vertu – tout comme les écolos naïfs d’aujourd’hui font de leur austérité forcée une mission pour sauver le monde… sans toucher concrètement au système qui le loge, les nourrit, les transporte, leur permet de communiquer sur le net et sur smartphone à grande débauche d’électricité.

Vallès s’attache à trois réfractaires de Paris, Fontan-Crusoé, Poupelin dit « Mes papiers » et Monsieur Chaque « orientaliste et ancien Pallicare ». Il ajoute un réfractaire illustre, Gustave Planche, deux autres qui le sont moins, Cressot et Alexandre Leclerc, ainsi qu’un géant bachelier qu’il inverse en bachelier géant – mais pas par hasard. Ces réfractaires sont ceux « qui, au lieu d’accepter la place que leur offrait le monde, ont voulu s’en faire une tout seuls, à coup d’audace ou de talent ; qui, se croyant de taille à arriver d’un coup, par la seule force de leur désir, au souffle brûlant de leur ambition, n’ont pas daigné se mêler aux autres, prendre un numéro dans la vie » p.138 Pléiade.

Pour Vallès, tout vient du livre, depuis l’enfance ; tout est rêvé au lieu d’être agi – tel est l’esclavage bourgeois de « la littérature ». Il s’agit de prétendre vivre ses lectures comme la vraie vie, de laisser son existence tout entière passer par les mots, d’enjoliver quand on écrit toutes les passions, de parfumer toutes les misères – en bref de voir la vie en rose. Oh, la tendance n’a pas disparue avec le siècle XIX ! Au contraire, notre industrie du « divertissement » en tire encore ses ressorts les plus profonds. Vivre par procuration ce qu’on n’aura jamais est l’essence du pouvoir bourgeois. Disney Channel dès le jeune âge fait rêver aux princesses ou au vaillant lion ; les séries pour femmes seules, « soccer moms » ou autres isolées de banlieues sans âme font rêver au bel amant musclé doux de jeunesse bien qu’un brin inquiétant au fond, que les super-femelles-comme-tout-le-monde mettent vite au jour et s’en protègent (voyez les téléfilms américains à longueur d’antenne sur TF1 !) ; le cinéma même fait s’évader car le seul documentaire vrai ne suffit pas au plaisir. C’est contre tout cela que s’élève Vallès au nom du réalisme.

A quoi cela sert-il d’être bachelier si c’est pour échouer dans un cirque ? De suivre le séminaire si c’est pour être bateleur ? « M. Jules Vallès a du talent », écrit Barbey d’Aurevilly l’année de la parution du livre, mais il n’a « pas assez de souvenirs », il traîne « un seul souvenir personnel » et c’est trop peu, il fait de son propre cas un cas exemplaire de toute une faune et c’est assez vrai. « Pachionnard », disait de lui Veuillot en 1866, Vallès est adepte du passionné avec l’accent d’Auvergne, et c’est bien là son style. Il n’a pas encore su le dompter ni canaliser sa rage. Cela viendra. Après la Commune.

Jules Vallès, Les Réfractaires, 1865, Prodinnova 2020, 186 pages, €7.95 e-book Kindle €3.99

Jules Vallès, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1975, 1856 pages, €68.00

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