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Jean Hougron, Je reviendrai à Kandara

Notre époque a oublié Jean Hougron, né à Cherbourg en 1923 et mort à 77 ans en 2001. C’est que tout a changé, la société, la décolonisation, les mœurs, l’écriture même. Avis à ceux qui connaissent aujourd’hui « la gloire » : elle restera éphémère. En témoigne ce mauvais roman de Weyergans, mort récemment, qui a obtenu le Goncourt pour on ne sait quelle (probablement mauvaise) raison en 2005 ! Qui peut encore le lire aujourd’hui ?

Jean Hougron a excité le cinéma après le milieu littéraire avec sa série de La nuit indochinoise, et son roman mi-policier Je reviendrai à Kandara, a donné lieu à un film d’une heure trente-cinq en 1957 réalisé par Victor Vicas (connu pour les séries TV Aux frontières du possible et les Brigades du Tigre) avec François Périer en André Barret et Daniel Gélin en Bernard Cormière ; on y trouve même Patrick Dewaere en petit garçon.

Dans la ville imaginaire de Loudan, située quelque part vers la Loire-Atlantique, André Barret enseigne pour le brevet. Il continue de rêver épisodiquement à Kandara, une ville du Kenya où il a passé quelques années après la guerre pour « réussir » (le mantra de ces années-là). Il a échoué pour mauvaise santé et a réintégré sur la recommandation de sa belle-mère son école privée catholique pour y enseigner la littérature. Il pense avoir raté sa vie, raté son couple, raté sa carrière. Il prépare depuis des années ses examens de licence sans jamais les passer et gagne le quart de ce que gagne un professeur agrégé dans l’enseignement public ; il n’a pas d’enfant parce que sa femme n’en veut pas, un brin névrosée et dépendante de sa mère plutôt aisée ; il ne se coule pas dans le modèle social exigé et s’en trouve aigri.

Toute son existence continuerait à se déliter si, un soir d’été étouffant, le professeur n’allait à la cuisine boire un verre d’eau. Il entend un bruit sur le toit d’en face et aperçoit une ombre vers la mansarde d’un vieux cafetier laid qui prête à taux d’usure de l’argent aux ouvriers. Il n’y prête pas garde, fume sa cigarette et va se recoucher. Mais, le lendemain, toute la petite ville bruisse de la nouvelle : un crime a été commis, le premier depuis la guerre ! Le vieux a été étranglé et son matelas retourné, son magot envolé.

André Barret se dit qu’il doit aller au commissariat pour témoigner de ce qu’il a vu mais les rets de la vie quotidienne l’en empêchent à chaque fois : c’est sa femme qui l’agace, un collègue qui l’entreprend, une réunion qui se prépare, un surcroît de copies à corriger. Il procrastine, dans cette affaire comme dans son existence depuis Kandara, il ne fait rien et se laisse faire.

C’est alors qu’un jeune homme sonne à sa porte. Bernard Cormière a 25 ans et travaille à la Poste mais déclare vouloir réviser son orthographe déplorable pour passer un concours. Il demande si Monsieur le professeur veut bien le prendre en leçons particulières payantes. Une relation s’établit donc entre le maître et l’élève, le premier s’étonnant des fautes rares et peu compréhensibles de l’élève, le second épiant le professeur et le questionnant à mi-mots sur ce qu’il sait du crime commis en face. André estime vite Bernard coupable et la conversation tombe sur Kandara. Il raconte comment il a voulu se faire une vie à l’expatriation, et son échec ; l’élève lui confie qu’il projette de partir lui-même à Madagascar et qu’il va « emprunter » de l’argent. Ce qui confirme les soupçons d’André.

Lors d’une promenade, le professeur échappe de justesse à une grosse pierre qui roule sur lui depuis le haut de la colline. Il se dit que Bernard a compris et qu’il veut le faire taire ; André ressort donc un pistolet ramené d’Allemagne, du temps où il était prisonnier. Un soir, en sortant d’une réunion à l’école qui a trop duré à cause d’un de ses collègues pinailleurs, il aperçoit Bernard qui surgit d’un buisson du parc devant lui, tenant un objet brillant à la main. Il n’hésite pas, c’est lui ou l’autre, il tire. Bernard ne meurt pas tout de suite et a le temps de faire des « aveux » qui accusent André.

Celui-ci est donc emprisonné, prolongeant ainsi l’échec de sa vie dans un enfermement de plus après celui du couple et de la minable carrière. Mais c’est en touchant le fond que l’on peut rebondir. André va réfléchir, convaincre son avocat peu encourageant, puis le juge et même son épouse de l’aider. Il va montrer que Bernard n’est pas ce gentil jeune homme travailleur qu’il présentait à tous, mais qu’il a eu une autre vie dans d’autres villes. Et qu’après tout, ce pourrait bien être lui l’auteur du crime et légitime défense le fait d’avoir tiré…

La peinture de l’étouffante petite ville de province des années cinquante est édifiante, la claustration du jeune couple sans enfant également. Mais c’est surtout le rêve de réussite ailleurs, « à Kandara », qui est le leitmotiv du roman et le ressort psychologique des acteurs. Si André le professeur est amer d’un premier échec, il peut retenter l’aventure ; si Bernard le jeune sans morale est pressé, il va forcer le destin. Portrait de deux générations, celle qui a subi la guerre et celle qui était trop jeune pour la comprendre. Le travail et la morale – ou la prédation égoïste ? Ecrit sobrement, un bon roman noir qui reste.

Le film (que je n’ai pas vu) connait un scénario un peu différent, pour ne pas doubler le livre. Bernard est plus jeune et se trouve un élève du lycée.

Jean Hougron, Je reviendrai à Kandara, 1955, Livre de poche 1966, 192 pages, occasion €2.11

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Jérôme Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome

jerome ferrari le sermon sur la chute de rome
Neuvième roman d’un prof de philo licencié de la Sorbonne et né Corse en 1968, qui a obtenu en 2012 le prix Goncourt. Je retiens l’écriture envoûtante, mais la teinture philosophique appuyée, un rien prétentieuse. L’auteur n’aime pas notre monde, ni la société actuelle : il se venge en caricaturant les comportements français et le localisme corse. Il va même plus loin, effectuant un parallèle entre la chute de l’empire romain et le nôtre, via Saint-Augustin. Ferrari gronde que l’homme, du seul fait de naître, porte en lui sa destruction et que Leibniz est un méchant con avec son « meilleur des mondes possibles », de même que Dieu n’est pas « bon » mais indifférent (p.101).

Il le démontre par les échecs personnels répétés de ses personnages, par l’échec de la société d’aujourd’hui, réduite au commercial et qui monnaie toute culture, par l’échec de la culture elle-même qui, coloniale, a voulu s’imposer au monde entier. Mais ne considère-t-il pas lui-même être au-dessus de tout cela ? Ni Corse faisant commerce des touristes, ni colonisateur enseignant la haute culture aux ignares en Algérie ou à Abu Dhabi, ni bien dans sa peau, bon époux, bon père et bon citoyen ? Je ne connais pas l’auteur mais je connais l’expatriation ; l’exil volontaire est souvent une fuite qui permet d’être mieux considéré ailleurs que chez soi, pardonné d’être seul par la distance, missionné pour porter la bonne parole aux étrangers.

Reste que ce roman est lisible, malgré ses personnages pitoyables (Matthieu) ou grotesques (Annie la branleuse, Virgile obsédé de testicules, Aurélie la sœur amateur de baise exotique). Aux phrases parfois interminables sur une page entière avec incidentes, virgules et subordonnées, se voient parfois succéder une phrase courte, sèche et percutante. L’ironie acerbe pour ses contemporains est un plaisir de lecture qui ajoute à l’envoûtement. « Son professeur d’éthique était un jeune normalien extraordinairement prolixe et sympathique qui traitait les textes avec une désinvolture brillante jusqu’à la nausée, assénant à ses étudiants des considérations définitives sur le mal absolu que n’auraient pas désavouées un curé de campagne, même s’il les agrémentait d’un nombre considérable de références et citations qui ne parvenaient pas à combler leur vide conceptuel ni à dissimuler leur absolue trivialité. (…) Il était absolument manifeste que l’Université n’était pour lui qu’une étape nécessaire mais insignifiante sur un chemin qui devait le mener vers la consécration des plateaux de télévision où il avilirait publiquement, en compagnie de ses semblables, le nom de la philosophie, sous l’œil attendri de journalistes incultes et ravis, car le journalisme et le commerce tenaient maintenant lieu de pensée » p.60. Trop d’adjectifs, mais le ton y est.

Certes, l’écriture se sépare du langage parlé (ce qui fait bondir les zappeurs immatures contemporains), mais elle se comprend et se goûte. Faites un test : quittez ce livre après plusieurs chapitres, ne le reprenez que plusieurs jours après. Vous aurez oublié quelque peu les personnages (plutôt insignifiants) mais vous rentrerez immédiatement dans l’ambiance grâce à l’écriture ; elle vous enveloppe et vous entraîne.

Alors l’histoire importe peu au fond, tant le style possède. L’idée pessimiste qui sous-tend le roman est la critique que Nietzsche fait au platonisme repris par le christianisme puis le marxisme : « le monde persistait à contrarier ses rêves au moment même où ils devenaient réels » p.135. Croire au monde idéal est une contradiction dans les termes ; refuser d’accepter que ce monde-ci est irrémédiablement mêlé, bon et mauvais, amour et manque, rêves et comptabilité, est une lâcheté.

Mais l’auteur a-t-il compris la critique de l’idéalisme par Nietzsche, s’il l’a jamais étudié ? En quoi Saint-Augustin, évêque confit en Dieu après une jeunesse débauchée, répond-t-il à la question ? Est-il avéré qu’un travail lucratif déforme l’être, que le commerce contamine les mentalités ? « Un boulot qui rend con. Tu ne peux pas vivre de la connerie humaine ». Pourquoi ne peut-on pas ? « Parce que tu deviens toi-même encore plus con que la moyenne » p.184. Ah bon ?

C’est ne pas faire confiance aux êtres qui peuvent jouer avec la bêtise en conservant leur quant à soi, être efficaces au travail et gagner de l’argent sans vendre leur âme. Mais cette conception utilitariste de l’existence échappe au fonctionnaire français formaté Éducation nationale qui reste enplatonisé d’idéal, à ne réaliser que par et pour l’État qui sait tout mieux que vous, qui peut tout grâce aux « moyens » taxés de force aux citoyens, infantilisant un peu plus ces mêmes citoyens assistés et empêchés par une multitude de préceptes de la moraline « progressiste », de règlements minutieux et de contrôles tatillons.

L’auteur, malgré son exil, est contaminé par cette façon de voir le monde et les êtres – et c’est bien dommage car ses personnages auraient pu prendre une figure plus tragique, à la Camus, avec un zeste de contradictions et de complexité. Son roman aurait pu s’élever au présent éternel, sans la caution douteuse de Saint-Augustin.

Le roman se lit, mais se relit-il ?

Jérôme Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome, 2012, Babel 2013, 207 pages, €7.70

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