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Villa Carlotta

Une chapelle en bord de route offre un plafond en trompe l’œil d’une telle perfection que nul d’entre nous ne parvient à distinguer ce qui est en bas-relief de ce qui n’est qu’illusion peinte. Les statues le long des murs comme les bas-reliefs néoclassiques séduisent. Toute une jeunesse nue célèbre la vie et le corps, dans des attitudes olympiennes ou même chrétiennes. L’endroit est un beau préalable à la villa d’habitation elle-même.

Construite dès 1690, la villa vénérable a appartenu à un banquier de Milan, marquis Georges Clerici, avant d’appartenir en 1795 au marquis Jean-Baptiste de Sommariva, entrepreneur sous Bonaparte. Ce marquis rêvait de devenir vice-président de la nouvelle République italienne, ce pourquoi il a enrichi sa collection d’autant d’œuvres du favori du futur empereur, le sculpteur Canova. Mais son ambition fut déçue : c’est Andréco Melzi d’Eril qui devient vice-président. Ce nouveau promu a construit aussitôt une villa rivale en 1808, en face, près de Bellagio, dont les jardins voulaient rivaliser avec ceux de villa Carlotta pour ses rhododendrons, ses azalées et ses arbres exotiques.

La villa est passée ensuite entre les mains de la famille Rubini, puis, en 1843, entre celles de la princesse Marianne de Nassau, femme d’Albert de Prusse. Lorsque sa fille Charlotte se maria avec Georges, prince héritier de Saxe-Meiningen, la princesse offrit la villa au jeune couple en cadeau de mariage. C’est pourquoi aujourd’hui l’endroit porte le nom de « villa Carlotta ». Après 1918 et l’écroulement des empires centraux, l’Etat italien en devint propriétaire. Il en confia la gestion en 1927 à une fondation privée, à charge pour elle d’entretenir le jardin et de préserver les collections, contre droit de faire visiter au public.

Une haie d’arbustes nous conduit, comme dans un labyrinthe, depuis l’entrée des touristes jusqu’à la fontaine où danse un faune nu, face à la grille du lac qui est l’entrée officielle. De là montent trois volées d’escaliers arrondis jusqu’à l’étage de la villa, construite en hauteur. Celle-ci est carrée, classique, à deux étages, un balcon surmonté d’une horloge de gare surplombant le porche d’entrée à colonnes.

Les autres se dirigent en groupe vers les jardins. Je me distingue en allant tout de suite à l’intérieur de la villa. J’aime à visiter seul de temps à autre. Le rez-de-chaussée comprend surtout des sculptures de Canova, Amour et Psyché, Mars et Vénus, l’Amour abreuvant deux colombes. Certaines statues sont de Thorwaldsen. Si Stendhal affecte de mépriser un peu la collection (« Là se trouvent deux statues de Canova, plusieurs bons tableaux et une quantité de croûtes françaises, paratonnerres dudit Sommariva ! »), Flaubert raconte dans ses Notes de voyages qu’il a été transporté par Amour et Psyché, au point d’y poser ses lèvres. Son amour des corps a transcendé la pierre inerte. Le groupe est impeccablement exécuté, un hymne à la fragilité et au volontarisme de la jeunesse, un caractère trempé dans un corps tendre, tout à fait dans le style du Premier Consul. Le romantisme et la raison ont donné cette fleur très française qu’est la sculpture de Canova : rien d’échevelé ou de tordu, rien non plus de froid ni de mort, mais cet équilibre miraculeux d’époque (qui n’a pas su durer).

A l’étage est reconstituée une « chambre impériale », deux petits en chemise de nuit attendent sur un guéridon le baiser du soir, sculpture attendrissante. Du plus haut, la clarté de l’atmosphère donne une belle vue sur le lac et sur Bellagio.

Je redescends l’escalier monumental vers les jardins, qui s’étendent sur sept hectares. Ils sont fameux pour la floraison des rhododendrons et des 150 variétés d’azalées qui poussent sur une moraine glacière très riche en vieux dépôts fertiles. Je remonte la « vallée des fougères », humide et sombre comme il se doit, pour déboucher, par un sentier vers la droite sur la bambouseraie, aérée et lumineuse par contraste. J’y ai vu des bambous là, tout noirs !

Le reste du jardin descend en pente douce vers les eaux du lac, sans y accéder à cause de la route. Des massifs d’azalées, blanches, mauves, jaunes, poussent entre les arbres d’essences exotiques et diverses, paulownias, prunus, cèdre de l’Himalaya, cèdre du Liban, magnolias, rhododendrons sans nombre. Parmi ces plantes, quelques fleurs humaines, de pâles jeunes filles, un adonaissant blond aux yeux très bleus, un papillon d’argent au bout d’un lacet noir au cou, de petits enfants babillant et piaillant – qui ont payé trois euros (tarif enfant) pour se planter là. Défilent encore des cyprès, un chêne rouge, un palmier Jubea du Chili, une belle femme, un érable rouge du Japon. Deux petits Alsaciens gazouillent en dialecte et ils sont très intéressés par deux tortues d’eau et les poissons qui prennent le soleil dans une fontaine au bord de laquelle je me suis assis en attendant les autres.

Nous quittons le jardin vers 17 h pour prendre un bateau au pied de la villa, à l’arrêt motoscafo de Cadenabbia. Nous revenons à Bellagio par une fin de journée qui s’embrume un peu sur les lointains. Le bourg n’est pas très vivant, nous ne sommes pas « en saison ».

Nous prenons notre dîner à l’hôtel. Cette fois, l’entrée est une soupe de légumes minestrone, typique de la région, une tranche de veau aux cèpes de Toscane conservés dans leur jus et des haricots beurre, la sempiternelle salade variée (salade verte, tomates, poivrons, oignons), puis une boule de glace.

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Mary Higgins Clark, Dans la rue où vit celle que j’aime

Comme toujours, nous sommes dans la bonne société américaine du nord-est, à Spring Lake. Des familles y vivent depuis des générations, les maisons anciennes regorgent d’archives et de vieux meubles dans leurs greniers. C’est ce qui donne l’idée à un meurtrier en série de rattacher ses fantasmes actuels aux jeunes filles jadis assassinées fin XIXe, nul n’a jamais su par qui.

Mais lui sait : il a trouvé le journal de l’assassin et se pique d’en être la réincarnation. 1891-2001, un siècle a passé mais les meurtres reprennent depuis quelques années aux mêmes dates et selon les mêmes critères : des jeunes filles blondes, jolies et élancées. Toutes étranglées. Y aurait-il un lien ? C’est en tout cas ce que pense immédiatement Emily, jeune avocate récemment divorcée et entre deux boulots. Elle a fait fortune avec la vente d’actions offertes par une jeune pousse à qui elle a fait gagner un procès et vient d’acheter la maison d’une de ses grand-tantes à Spring Lake. Elle s’intéresse aux archives de la ville.

La réincarnation est un thème à la mode dans les magazines pour épouses désœuvrées, et l’auteur aime à être complice de ces lectrices favorites – même sans y croire une seconde. Comme toujours en rivalité avec la presse, l’écrivain est du côté policier et n’hésite pas à mettre en cause les méthodes de charognards des journalistes – surtout femmes. Le meurtre d’une vieille dame est d’ailleurs commis après publication d’une indiscrétion par l’une des harpies d’un torchon à scandale.

Le génie professionnel de Mary Higgins Clark est de nous plonger dans un milieu précis, d’embrouiller à plaisir les histoires et les petits secrets plus ou moins avouables de chacun, de découper le roman en journées inexorables jusqu’au dénouement annoncé, puis chacune d’elle en scènes de cinéma où chaque métier vaque obstinément à ses affaires. La mécanique une fois montée roule toute seule, et c’est un plaisir d’être surpris à la fin : tout était dit et le lecteur n’a rien vu.

Même si le premier indice qui a sauté aux yeux était le bon…

Ceux qui lisent laborieusement se noient dans la profusion des personnages, si l’on en croit leurs commentaires niais, mais il s’agit d’un grand roman policier de Mrs Clark – certains le sont moins. Les années qui ont passé depuis sa publication n’enlèvent rien à l’attrait de la lecture, car l’histoire se réfère au passé tout en ayant déjà basculé, pour le présent, dans notre monde actuel des téléphones mobiles et des start up. Vous qui aimez lire, vous ne serez pas déçu !

Un conseil cependant : évitez de tout dévorer d’un coup, malgré l’envie que vous en avez. Lisez chaque journée et faite une pause, ce n’en sera que meilleur.

Mary Higgins Clark, Dans la rue où vit celle que j’aime (On the Street Where You Live), 2001, Livre de poche 2003, 383 pages, €7.90, e-book format Kindle €9.49

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Henry de Montherlant, Les jeunes filles

montherlant les jeunes filles
ÉvoquerLes jeunes filles de Montherlant aujourd’hui est une gageure ; rappelons cependant que ceux qui le critiquent ne l’ont jamais lu – ils en ont entendu parler par quelqu’un dont les préjugés lui ont fait tirer un trait définitif sur toute lecture. Or ce roman a été commencé en 1936, année du Front populaire et du grand vent de liberté qui semblait souffler alors sur la jeunesse et la modernité. On ne voulait pas voir le fascisme au sud-est, le franquisme au sud-ouest, ni le nazisme ou le stalinisme à l’est. Ce qui préoccupait était le bonheur. Mais comment trouver le bonheur dans l’inégalité ? Or l’époque restait très macho et emplie de convenances bourgeoises… et les femmes n’avaient pas encore le droit de vote !

Cette charge de Montherlant sur les femmes de son temps, je l’avais lue pour la première fois à la veille de la Terminale au début des années 1970, à cette période du secondaire français qui rend cuistre, comme le dit justement l’auteur. La relecture a ceci de bon qu’elle permet d’aller au-delà de la prime impression ; le jugement que l’on porte se dégage du goût que l’on a pour le texte. Je trouvais alors la peinture assez juste. Je me délectai de retrouver les traits haïs des jeunes bourgeoises bovarysantes qui empoisonnaient mes classes de leur idéalisme psychologique. Depuis j’ai connu d’autres filles et surtout des femmes sorties d’adolescence, au travail, à l’université, en bateau, en voyage, loin de ce lieu d’irresponsabilité et d’oisiveté malsaine du lycée.

Dans Les jeunes filles, Montherlant prend position : sur la femme telle qu’il la voit, sur la société bourgeoise de son temps, sur l’enfant qui est promesse. Il dessine d’autre part un caractère : celui de Costals, qui est l’un de ses masques.

montherlant pitie pour les femmes

Tout en marquant sa différence d’avec la femme, Montherlant rêve d’elle comme d’un être au même niveau que l’homme. Si pour lui le mâle n’a pas de conception du bonheur (« un état négatif », « dont on ne prend conscience que par un malheur caractérisé »), s’il ne s’intéresse à la femme que par désir des sens ou par volonté d’enfant, s’il est un être actif, ouvert et curieux, insouciant, guerrier – la femme lui apparaît plus stable, plus renfermée, plus « sérieuse », plus attentives aux états psychologiques qui conduisent à la paix et au bonheur. Elle en fait « une réalité substantielle extrêmement, vivante, puissante, sensible. » Fondamentale distinction des sexes : l’homme pointu, fait pour percer, chercher, vaincre ; la femme fendue, faite pour recevoir, attendre, concevoir. Homme en pic et femme en creux ; homme qui chasse et prévoit, femme qui s’attache et s’enferme.

Il ne faut pas attacher trop d’importance à ces oppositions de couples qui sont des métaphores et, comme les mots eux-mêmes, des images. L’homme n’est pas toujours montagne ni la femme vallée. Mais il reste que la différence existe, qu’elle n’est pas uniquement culturelle, et que toute dissemblance n’est pas nécessairement contradiction à résorber. Un couple fécond est union des contraires et certainement pas fusion de deux semblables. L’homme n’est pas la femme, il l’épouvante, l’apitoie et la fascine ; la femme n’est pas homme, ni dominée, ni identique.

« Presque toutes les fois qu’une femme se dégrade – par une mode qui l’enlaidit, une danse qui l’encanaille, une façon imbécile de penser ou de parler – c’est l’homme qui l’y a poussée ; mais pourquoi ne résiste-t-elle pas ? » Désarroi et colère de Montherlant, taxé sans fondement de misogyne, auquel les féministes depuis, à travers leurs excès, ont heureusement répondu. La bourgeoise de son époque, qui ne fait rien par standing (pour montrer qu’elle n’a pas besoin de travailler), devient vaine, cancanière, ignorante, simple femme-objet pour un faire-valoir social. Quand la femme n’a d’autre rôle que de parure pondeuse, ses parents la poussent nécessairement au mariage, seul moyen de lui faire acquérir un statut.

Costals, comme Montherlant, « rêvait d’étreintes plus dignes de lui, d’égal à égal, sur le plan héroïque ». Non point la femme garce (clope, pantalon, cheveux courts, ongles rongés et manières de charretier), mais la femme puissante, aussi libre que l’homme. Non point amazone, Jeanne d’Arc ou Walkyrie, ces créations d’homosexualité refoulée des sociétés autoritaires, mais Reine morte, Mariana fille du Maître de Santiago, Pasiphaé ou sœur Angélique de Port-Royal, des femmes dignes comme Iseut ou Chimène. Telle est Rhadidja, la jeune maîtresse marocaine de Costals, aussi insouciante dans la vie que dans la mort, trouvant plaisir à donner sans demander en retour, vivant le présent et non l’avenir ou le passé, jouissant de l’instant sans idéaliser l’ailleurs.

Car ce qui agace le plus Montherlant est l’Hâmour raillé par Flaubert, cette caricature monstrueuse du sentiment féminin agrémentée par les littérateurs et considérée avec sérieux par la bêtise bourgeoise à la Bovary. Il ne faut pas dévoyer l’amour comme le font à longueur de temps ces romans pour midinettes, ces chansons pour teen-agers et ces films hollywoodiens. Comme sont méprisables ce commerce du sentiment, cette enflure du cœur pareille à une drogue dont il faut augmenter la dose pour qu’elle fasse encore effet !

Costals ramène l’amour à ce qu’il est : « d’une part de l’affection à nuance de tendresse, et de l’estime ; et, d’autre part, du désir ». Rien de plus – mais quel couple peut se vanter de vivre DÉJÀ ces sentiments ?

Parfois l’affection « va proprement à l’infini », en ces rares cas où les êtres se reconnaissent et se choisissent. Ils veulent s’aimer « comme le chrétien (intelligent) veut croire » : par pari. Ainsi Costals et son fils. Ainsi Rodrigue et Chimène. Mais ce sont là des miracles qu’on ne peut prostituer. Certes, l’amour existe, mais il ne faut pas qualifier ainsi le seul mouvement du désir ou l’affection d’un soir. Aussi, « l’un des devoirs de l’Européen moderne, qui veut vivre raisonnablement » est-il « d’opposer avec la dernière fermeté une légèreté systématique à ces complications et à ces sublimations malsaines ».

On ne peut aimer « à fond » qu’un être libre, qui échappe miraculeusement à sa condition sociale. « Ce qu’on aime est toujours un enfant », dit Costals. L’enfant ontologique au sens de Nietzsche : l’être de la dernière métamorphose, innocence et oubli, jeu, roue qui roule sur elle-même, oui sacré à la vie. Ainsi Guiguite, la maîtresse juive, ainsi Rhadidja, la maîtresse arabe. Ainsi les bêtes, les primitifs, les gosses. Rien de pesant, de sérieux, de nécessaire. L’amour aussi infini que l’eau de la mer mais, comme elle, indifférent, comme elle, en mouvement. « Quelle ivresse de vivre sur cette eau mouvante, jamais épuisée, jamais fidèle, jamais désespérée, qu’est la vie d’un autre ! »

montherlant le demon du bien

Fi des convenances et de l’idéalisme bourgeois. Le mariage ? Comme une dernière extrémité, après promesse de divorce par consentement mutuel. Mieux que le mariage est la liaison libre, qui préserve la liberté des partenaires et l’indépendance du plaisir. Quelle misère que ces couples de Nénette et de Rintintin, ces « pénuries frissonnantes qui ont besoin de se réchauffer l’une à l’autre ». Ne jetons pas la pierre : si le mariage aide à vivre, tant mieux, mais il est trop souvent le lot des médiocres qui ne sont rien tout seul. Rares sont les amours qui durent, où la sexualité se transforme en affection, où l’on connait le bonheur de vieillir ensemble…

Quant à l’enfant… Refus de la lapinerie sociale, refus de l’héritier bourgeois. L’enfant est chose sérieuse, qu’on ne doit pas « faire » sans y penser. « Avoir » un enfant parce que tout le monde le fait, parce que la société l’attend de vous, parce qu’il sera nounours entre les mains d’une femme déçue, ou parce qu’il fournira les futurs citoyens pour occuper les bataillons de profs et autres spécialistes ? Non ! Un être se respecte, il se construit comme une œuvre. « J’imagine très bien que j’aurais pu, depuis dix ans, ne faire rien d’autre que me consacrer à l’éducation de mon fils », dit Costals. Lorsqu’on veut qu’il vienne au monde, lorsqu’on veut être son père et le reconnaître pour fils, on ne le laisse pas à la charge des institutions. Spécialisées et anonymes, elles feront déteindre sur lui « l’ignominie du siècle ». Vouloir d’un fils, c’est vouloir l’aimer, donc l’estimer et qu’il s’en montre digne. Donc le modeler soi-même, tâche difficile, belle, et qui suffit à justifier une vie.

Positions scandaleuses pour l’époque – et qui nous sont sympathiques aujourd’hui. Elles prennent leur relief lorsque l’on considère le caractère particulier de Costals. La conduite de sa vie est une conséquence de sa nature et du libre choix de soi-même. Le roman Les jeunes filles analyse le rapport entre soi et les autres. Le mot-clé est « dépendance ».

Si les rencontres avec les autres sont nécessaires (« on ne vit pas sur soi seul impunément »), et si le repli sur soi, lorsqu’il n’est pas commandé par de hautes raisons spirituelles ou intellectuelles, n’a le plus souvent pour cause que l’impuissance ou la peur de vivre. « Je n’aime pas qu’on ai besoin de moi, intellectuellement, sentimentalement, ou charnellement », dit Costals. Car le besoin fixe l’être, le réduit à l’un de ses moments, alors qu’il doit garder la liberté du mouvement. « Je redoute ceux qui me comprennent », car ils n’ont saisi qu’une image de moi, seulement l’un des masques, et ils s’imaginent m’avoir tout entier. Or « je suis une âme de grâce, et les âmes de grâce se communiquent comme la grâce même, qui prend toutes les formes. Et je suis – essentiellement – celui-qui-prend-toutes-les-formes ».

L’amour, l’admiration, font dépendre et obligent à se conformer. La grâce qui séduisait ne peut que s’épuiser car elle ne peut s’enfermer dans les formes sans perdre sa qualité essentielle qui est la légèreté. Les âmes de grâce sont comme ces oiseaux à qui l’on ne peut rogner les ailes sans qu’ils deviennent de stupides oiseaux de basse-cour. L’albatros du poète…

montherlant les lepreuses

L’existence de Costals est de plaisir et de sagesse, une vie bonne à l’antique, où la liberté se préserve par un certain égoïsme, permettant l’amour du fils et la genèse d’une œuvre. Costals se rend libre pour aimer et pour écrire, non par pur nombrilisme. Sa sensibilité vive, qui est celle de Montherlant, le pousse à porter une attention exigeante aux autres – à ceux qu’il choisit. Ce qu’il appelle sa charité, que ceux qu’elle vise ne comprennent pas, y voyant autre chose que la gratuité du don. Andrée Hacquebaut croit que c’est par amour pour elle que Costals répond à ses lettres, comme Thérèse Pantevin et Solange. L’Hâmour toujours… pareil à celui de ces chiens errants qui viennent se frotter à vous en remuant la queue et vous suivent partout parce que vous leur avez jeté un regard.

Les bêtes, les primitifs et les enfants, Costals, sont plus simples – plus légers – que vous ne dites. Quelle pesanteur que ce sérieux bourgeois que vous gardez encore, malgré juin 36, malgré mai 68, malgré la libération de la femme !

Henry de Montherlant, Romans 1 (dont les 4 tomes des Jeunes filles, 1936 à 39), Gallimard Pléiade 1959, 1600 pages €59.00
Tome I Les jeunes filles, Folio 1972, 224 pages, €6.50
Tome II – Pitié pour les femmes, Folio 1972, 224 pages, €6.50
Tome III – Le démon du bien, Folio 1972,256 pages, €6.50
Tome IV – Les lépreuses, Folio 1972, 256 pages, €9.93
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Paul Doherty, Le porteur de mort

Paul Doherty Le porteur de mort
Nous sommes en 1304 dans l’Essex. Saint-Jean d’Acre – dernier bastion chrétien en Terre sainte – est tombée aux mains des musulmans quelques années plus tôt. Le donjon des Templiers a résisté le dernier avant que les survivants soient tous massacrés, sauf les jeunes filles et les enfants de moins de 15 ans, voués aux plaisirs et en vente avec profit sur le marché aux esclaves. A Mistelham dans l’Essex, en ce mois de janvier glacial, le seigneur du lieu s’appelle Scrope ; il est l’un des rares à avoir échappé à la prise d’Acre. Il s’est servi dans le trésor templier avant de s’évader en barque avec ses compagnons dont Claypole, son fils bâtard et un novice du Temple.

Mais justement, il a volé le Sanguinis Christi, une croix en or massif ornée de rubis enfermant le sang de la Passion enchâssée dans du bois de la vraie Croix, dit-on. Les Templiers veulent récupérer ce bien tandis que Scrope l’a promis au roi Edouard 1er d’Angleterre qui l’a fait baron et bien marié. Or voici que des menaces voilées sont proférées par rollet contre Scrope tandis qu’une bande d’errants messianiques établis sur ses terres pratiquent l’hérésie et la luxure. Le roi, dont le trésor de Westminster a été pillé par une bande de malfrats particulièrement habiles (fait historique !), ne veut pas que le Sanguinis Christi lui échappe.

Il mande donc sir Hugh Corbett, chancelier à la cour, pour enquêter et juger sur place au nom du roi. Il sera accompagné de Chanson, palefrenier, et de Ranulf, formé au combat des rues par sa jeunesse en guenilles et que Corbett a sauvé jadis de la potence. Le trio débarque donc au manoir de Scrope, muni des pleins pouvoirs de la justice royale. Lord Scrope est sans pitié, il aime le sang ; sa femme Lady Hawisa, frustrée, qu’il méprise ; sa sœur Marguerite, abbesse du couvent voisin ; son chapelain maître Benedict ; Henry Claypole, orfèvre et bailli de la ville, qui est son bâtard dévoué ; le père Thomas, curé de la paroisse et ancien guerrier ; frère Gratian, dominicain attaché au manoir.

Qui sont ces Frères du Libre Esprit, que Scrope a fait passer par les armes un matin, pour complot et hérésie, dans les bois de son domaine ? Une bande d’errants hippies rêvant de religion libérée de toute structure et hiérarchie, adeptes de l’amour libre et de la propriété communiste ? Artistes habiles à la fresque et à chanter ? Pourquoi donc aiguisaient-ils des armes sur la pierre tombale d’un cimetière abandonné ? Pourquoi s’entraînaient-ils au long arc gallois dont les flèches sont mortelles à plus de 200 m ? Depuis quelques mois, un mystérieux Sagittaire tue d’une flèche galloise un peu au hasard dans le pays, après avoir sonné trois fois la trompe. Qui donc est-il ? De quelle vilenie veut-il se venger ?

Ce seizième opus de la série Corbett est très achevé. L’intrigue est complexe à souhait, comprenant comme il se doit un meurtre opéré dans une pièce entièrement close sur une île entourée d’un lac profond sans autre accès que par une barque bien gardée. Il y a du sang, beaucoup de sang ; un passé qui ne passe pas, des péchés commis qui poursuivent les vivants ; des instincts qui commandent aux âmes, aiguillonnés par Satan. Nous sommes entre James Bond et Hercule Poirot, entre l’action et l’intrigue, la dague et le poison. Nightshade, c’est l’ombre de la nuit, la noirceur des âmes mais aussi le petit nom de la belladone, cette plante mortelle ingérée à bonne dose.

Whodunit ? Qui l’a fait ? C’est à cette éternelle question des romans policiers que Corbett doit répondre, aussi habile à démêler les passions humaines qu’à agiter ses petites cellules grises.

Paul Doherty, Le porteur de mort (Nightshade), 2008, poche 10/18 janvier 2011, 345 pages, €8.80

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Paul Doherty, Le livre du magicien

Paul Doherty le livre du magicien

Encore un Doherty, me direz-vous ? Eh oui, c’est que ce prolifique, bien qu’au civil éminent professeur anglais d’histoire médiévale, est l’auteur d’au moins six séries de romans policiers historiques, dont plus de quinze ayant pour héros le clerc du roi Hugh Corbett ! Le livre du magicien fait suite à L’archer démoniaque, La trahison des ombres et Funestes présages, mais on peut le lire seul.

L’histoire, cette fois se complique. Ou plutôt la petite histoire rencontre la grande. Le décor est toujours cette Angleterre des campagnes au temps du roi Edouard 1er, époque rude et féodale de l’an de grâce 1303. Mais les protagonistes sont cette fois la France et l’Angleterre, affrontés par espions et clercs interposés. L’objectif est de réduire les apanages gascons d’Edouard 1er à la vassalité de Philippe le Bel. Où l’on voit les Anglais rusés et les Français impérieux, l’amorce de « l’État c’est moi » qu’affectionneront très tôt les rois de France et le bon vouloir fantasque du roi anglais.

En bref, dans un château « imprenable » des bords de mer, côté anglais, des émissaires lettrés des deux royaumes se réunissent, d’ordre de leurs rois, pour y débattre d’un livre secret. Il fut écrit dans un code inconnu et a pour titre « Secretus secretorum ». Le fameux Roger Bacon en est l’auteur. Ce livre existe pour de vrai – et n’a jamais été traduit en clair – mais sa provenance fait débat. Est-il vraiment de Bacon ? Ces travaux érudits sont le prétexte au roi de France pour mettre au pas ses clercs de Sorbonne qui en prennent à leur aise avec leur théorie du pouvoir. Pour eux, le bon plaisir du Prince n’est pas source de légitimité – voilà qui est bien séditieux ! Trois sur quatre trouveront d’ailleurs la mort au château, lors de malencontreux « accidents ».

Amaury de Craon, l’oreille de Philippe de France, est rusé comme un goupil et voudrait bien en accuser les Anglais. Il aurait ainsi un prétexte pour asservir la grande île aux désirs de revanche du roi, et contrer le Pape, qui soutient Philippe le Bel parce qu’établi sous sa protection en Avignon. Mais, on le devine, Hugh Corbett, intègre et scrupuleux, veille, ainsi que son âme damnée Ranulf, auquel son roi à fait des promesses secrètes.

Rien n’était simple mais tout se complique. Ne voilà-t-il pas qu’une série de jeunes filles, fraîches et jolies, sont occises par carreau d’arbalète, en quelques jours, successivement ? Et que de sombres colporteurs sillonnent les chemins pourtant enneigés de cette contrée déserte. Cela alors qu’on signale des cogghes de pirates flamands le long des côtes, ce qui ne s’était jamais vu durant l’hiver. Que se passe-t-il donc en cette contrée dominée par le château de Corfe ?

Nul doute qu’Hugh ne démêlera l’écheveau enchevêtré de tous des périls qui menacent le royaume et son faible roi. Passera alors sa justice, expéditive selon les mœurs du temps. Et l’on fera entre temps connaissance d’une galerie de personnages hauts en couleur et attachants : un espion, quatre clercs lettrés, un gamin de taverne, une douce jeune fille, un prêtre tenant l’hostie à l’envers, un hors-la-loi repenti, une vigoureuse maîtresse lavandière, un jeune soldat grêlé, une fille de seigneur qui n’a pas peur de draguer les beaux garçons… Doherty n’a pas son pareil pour, en quelques mots, croquer un caractère.

Le charme du polar médiéval tient en l’usage de mots anciens qui prennent, à notre époque moderne, des résonances profondes. Ce ne sont ainsi que garces, bachelettes et jouvencelles, ou gamins, bacheliers et jouvenceaux. L’on y fait rencontre de pendards et de claquedents, de gâte-sauces, de souillons et de saute-ruisseau, de lavandières et de taverniers. Les gens s’abreuvent de posset et de bière en chope ou en pichet, de vin épicé brûlé au fer rouge ; ils déjeunent de ragoût de venaison avec du pain sortant du four et une écuelle d’oignons et de poireaux frits au beurre, ou de saumon sauce au vin et de poulet crème au cumin.

C’est ainsi que Doherty oppose l’hiver du dehors à la chaleur du dedans ; le mal de l’état de nature au bien de la collectivité humaine (lorsqu’elle est organisée) ; la solitude des forêts enneigées à la vie grouillante des églises, des tavernes et des châteaux ; la faim qui tenaille les hors-la-loi aux cuisines bien garnies des paysans, des tenanciers et des seigneurs ; l’imprévoyance des ignares qui ne suivent que leurs instincts du moment à la bonne gestion des avisés qui préparent l’avenir. L’histoire se passe, comme les trois précédentes, durant un hiver. A croire que le mystère est plus profond, plus démoniaque, quand la nature s’en mêle. Que la raison est une lumière qui éclaire comme le soleil. Que le bon feu qui flambe dans la cheminée des salles, aide la raison à clarifier les choses. Peut-être est-ce un roman qu’il faut lire calfeutré chez soi, sous la couette confortable, quand le froid est mordant au dehors ? Durant nos étranges saisons, on peut le lire tout de suite.

Paul C. Doherty, Le livre du magicien, 2004, 10/18, 350 pages, €1.26

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Peter Robinson, Face à la nuit

peter robinson face a la nuit

Une enquête de l’inspecteur principal Banks est toujours un événement. Si la ville d’Eastvale n’existe pas ailleurs que dans l’imagination fertile de l’auteur, elle ressemble à Ripon dans le Yorkshire. Mais si l’histoire débute par le meurtre d’un flic à Eastvale, elle se poursuit à Tallin, Estonie. C’est dire si ce nouvel opus de la série renouvelle le genre.

Banks est toujours célibataire mais moins accro au whisky Laphroaig ; il lui préfère désormais le vin rouge. De même, ses dadas musicaux évoluent vers du plus récent – et même du classique. Son fils Brian, cité plusieurs fois, est devenu un musicien de brit pop célèbre jusqu’aux États-Unis. Annie, la collaboratrice d’enquête, s’est remise des balles qu’elle a prise dans le corps lors d’un volume précédent. Le métier de flic n’est décidément pas de tout repos.

Car le crime évolue, il s’internationalise, se sophistique. Nous croisons cette fois des travailleurs immigrés clandestins, des marchands de chair humaine transfrontières et des usuriers anglais sans scrupules. Mais aussi la mafia russe ou estonienne (les deux étant liées par la même origine soviétique). Les flics sont aussi ripoux en Estonie qu’en Angleterre, peut-être un peu moins dans ce dernier pays (pour la morale), mais à peine. Ce qui fait agir Banks, comme Annie, est moins l’argent ou le goût du pouvoir que la curiosité à démêler une intrigue, plus la décence commune qui répugne aux meurtres d’enfants ou de jeunes filles.

Cette fois, la piste du crime à l’arbalète du flic d’Eastvale croise la disparition d’une jeune anglaise de 19 ans en virée à Tallin, des années plus tôt. Banks a l’intuition que les deux sont liés, contrairement à l’inspecteur Joanna Passero, superbe blonde glaciale qui appartient à l’inspection générale des services de police. Elle ne veut qu’impliquer le flic mort ; Banks préfère la vérité jusqu’au bout et connaître le sort de Rachel. Chacun ses priorités.

Le roman se découpe avec art en alternant Eastvale et Tallin, Banks et Annie chacun dans leurs recherches, avec Joanna Passero en aiguillon qui oblige à la performance. L’enquête progresse de façon continue, aucun chapitre ne s’achève sans que l’on ait avancé. Si le dénouement n’est pas un coup de théâtre, c’est parce que Peter Robinson préfère la psychologie des personnages et la sociologie des milieux à la construction intellectuelle. Le crime est humain, trop humain. Toujours à base d’avidité, qu’elle soit de pouvoir, de fric ou de sexe – dans l’ordre d’importance.

Quand une petite bourgeoise anglaise comme Rachel rêve de grosse bagnole et de compte en banque bien garni pour vêtir son prince charmant, nous ne sommes plus chez Andersen ni chez Disney, mais dans la naïve stupidité classe moyenne bien d’aujourd’hui. Il se trouve qu’un Estonien jeune et nanti de tous ces attributs ne peut qu’être mafieux, donc dangereux. Ce qu’une oie blanche avide ne peut concevoir, toute emplie d’humanisme anglican et de charte des droits britanniques – éléments qui n’existent que chez elle, et de moins en moins…

Dommage que la traduction de Marina Boraso soit si embrouillée, elle qui confond le docteur Glendenning et le docteur Burns pages 178 et 179 (entre autres bourdes). Dommage aussi que « le marketing » du premier éditeur français Albin Michel soit aussi peu cultivé, traduisant Watching the Dark (titre anglais) par un pâle et fadasse Face à la nuit – alors même qu’il est indiqué page 404 que Scruter les ténèbres est nettement mieux adapté, et page 249 qu’il est une référence à l’album 1993 du guitariste acoustique Richard Thompson, et plus encore la traduction exacte de la rubrique d’un journaliste estonien lui aussi assassiné dans le roman… Comme le dit Annie à deux flics débutants, le minimum professionnel est au moins aujourd’hui de savoir interroger un moteur de recherches !

Mais on ne peut pas demander aux soutiers du marketing et de la traduction d’avoir des lettres dans la France des années 2010, tant l’Éducation « nationale » est fière de ses 77% annuels de réussite au bac.

Ce roman policier anglais d’un auteur qui vit au Canada et qui a enseigné en Estonie allie la tension à la description, et l’action à la psychologie. De quoi vous hypnotiser un bon moment pour le meilleur.

Peter Robinson, Face à la nuit (Watching the Dark), 2012, Livre de poche 2015, 549 pages, €7.90
Existe en format liseuse Kindle – mais plus cher : €9.49
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Premiers tours de roues en bus à Cuba

Nous nous arrêtons brièvement dans un hôtel pour « prendre le pique-nique ». Nous le consommerons plus tard, lorsque l’heure (locale) sera venue – très tard ! En attendant, nous nous baladons un peu dans le parc. Le site est à l’écart de la ville. Un monument à la lutte révolutionnaire est instauré au sommet de la colline. Ce n’est pas la lutte de Fidel Castro mais, bien avant, celle contre les Espagnols, fin 19ème siècle. C’est un but de promenade pour les enfants et les adolescents de l’endroit. Cela leur permet aussi de rôder autour de l’hôtel aux étrangers et de grappiller des yeux quelques nouveautés ou, de la main, quelques dollars. Les très jeunes filles, poitrine en avant, draguent ouvertement l’étranger. Bien que j’accompagne Françoise, elles me font des bruits de baiser incitatifs et me chuchotent des propositions « for one dollar ». Les jeunes hommes, chemises ouvertes, veulent engager la conversation pour nous vendre tout ce qui peut se vendre, même en imagination. Il faut peu de dollars pour avoir satisfaction de n’importe quoi. J’en suis pantois. Françoise ne comprend pas car la « linguiste » ne sait rien de l’espagnol ; elle fait plutôt dans l’anglais et le germanique. Trop enfermée dans ses petits problèmes d’ego, elle ne cherche même pas à comprendre les propositions des jeunes alentours. Quand je lui en fais part, en termes légers, elle me rétorque : « mais non, tu te fais des idées. » Tant pis. La crédulité congénitale est impossible à soigner.

fille cuba

La chaleur moite s’élève avec l’heure solaire. La végétation tropicale exhale sourdement ses parfums entêtants. Un rapace plane lentement dans l’air lumineux ouvert sur le sud, vers les Caraïbes. Les enfants sourient, vêtus de shorts et de débardeurs vifs. Ils ont tous le souci de paraître, sauf pour quelques gavroches comme il y en a partout, qui vont mieux la peau nue. Les filles s’exhibent en jupes vraiment mini, en shorts très moulants, caracos serrés sur leur poitrine déjà opulente, dansant sur des chaussures à hautes semelles. Tout est forcé pour nos regards, les couleurs, les attitudes, le vêtement, le physique. Je conçois l’attrait que Cuba peut exercer sur les mâles aux sens exacerbés par les tropiques, et avides de jeune chair à prendre. Après l’expérience de l’avion, nous avons vu que les femelles aussi sont attirées par les peaux bronzées, à condition qu’elles soient communistes révolutionnaires (tout dans la tête, les filles).

che guevara string

Nous allons acheter de l’eau dans l’épicerie-bazar sur la route, en face de l’hôtel. Les gens du pays viennent faire quelques courses en ce dimanche. Un cerbère garde l’entrée et le refuse à quelques jeunes sans raison apparente. Les étals sont comme ceux connus en Bulgarie l’année 1976 : une console de pâtes comprenant une centaine de paquets marqués « pâtes », un rayon de sauce tomate, un guéridon de bouteilles d’eau « purifiée » – toujours une seule possibilité à la fois. Rien pour le désir, tout pour le seul besoin. Tristesse de l’austérité égalitaire, de la « morale » collectiviste : l’absence de choix appauvrit l’individu – c’est une volonté révolutionnaire d’abaissement  (tout le monde pareil) sous prétexte de « démocratie » – juste pour conserver le pouvoir une fois acquis…

Des adolescents viennent rêver devant les chaînes hifi vendues en dollars américains. Le matériel vient de Chine, pays « frère » qui n’a pas honte – lui – d’inoculer du « capitalisme » dans sa morale collective, par souci d’efficacité : « peu importe qu’un chat soit blanc ou jaune, pourvu qu’il attrape des souris » disait le vieux Deng. Ce pragmatisme apparaît bien « réactionnaire » au regard de l’austérité butée de Cuba. Une télé représente douze mois de salaire officiel moyen ici, selon Sergio. Mais les travailleurs « méritants » (selon les critères idéologiques) peuvent gagner des meritos, ces bons points scolaires qui permettent d’acquérir des biens ménagers dans les magasins en dollars. Les Cubains en rapport avec les touristes peuvent, eux, accumuler les pourboires en dollars pour les acquérir aussi. Sucer des bites capitalistes est une pente plus facile que lécher des culs idéologiques, on le comprend – mais cet état de fait n’encourage pas « la morale » pourtant largement affichée ! Le pays n’a été ouvert au tourisme qu’en 1994, lorsqu’il a fallu trouver une alternative vitale à la chute du soviétisme… et à la chute du PIB cubain de 35% la première année ! Je crois que la prostitution inévitable va changer le pays plus vite que les révolutionnaires vieillis le voudraient, mais pas en bien, hélas.

Cuba drague

Nous partons en bus pour la pointe sud de l’île, en passant par Guantanamo. Cette baie, à 910 km de La Havane, renferme une base américaine, louée par traité depuis 1903 pour 4085$ par an sans limitation dans le temps, après l’aide américaine accordée aux Cubains pour se libérer du joug colonial espagnol lors de la seconde guerre d’indépendance de 1895-1898. La base de Guantanamo est revenue sous le feu de l’actualité lorsque les Américains ont décidé d’y amener les prisonniers d’Al Qaida pris en Afghanistan pour les interroger. Ce n’est pas un territoire des États-Unis, donc le droit américain ne s’y applique pas… Raul Castro, frère du Président et ministre de la défense a dit que le respect mutuel régnait désormais entre États-Unis et Cuba et que, dans l’éventualité où un prisonnier afghan s’échapperait, il serait capturé et rendus aux États-Unis. Il faut dire qu’en novembre 2001, 20 millions de dollars de nourriture ont été vendus à Cuba par les compagnies américaines « pour raisons humanitaires » après le passage de l’ouragan Mitchell – et cela pour la première fois depuis la mise sous embargo de l’île révolutionnaire en 1960. Il faut dire aussi que Fidel Castro n’est plus le premier ennemi de l’Amérique, la base d’espionnage soviétique de Lourdes (tout un symbole que ce nom !) construite en 1964, a été fermée par Poutine pour économiser sa location inutile à Cuba (224.7 millions d’€ par an). Les deux pays ont intérêt, désormais, à normaliser leurs relations. L’embargo fait mal à Cuba, qui voudrait développer le tourisme dont son économie a besoin – et les touristes les plus nombreux, les plus riches et les plus près sont américains. Quant aux États-Unis, la lutte contre le terrorisme ne vise plus Castro depuis qu’il ne tente plus d’exporter la révolution un peu partout dans le monde et surtout en Amérique latine, arrière-cour des États-Unis. Nous voyons la baie mais pas la base. La route passe loin de l’observatoire qui permet de voir le site. C’est une zone militaire, il faut une autorisation pour accéder à la terrasse d’où l’on peut voir la base américaine. On dit qu’une longue-vue y est installée.

Cuba plage

Nous ne mangeons le pique-nique qu’à deux heures et demie de l’après-midi. Cette heure « espagnole » n’a pas été décolonisée avec le pays et nous avons faim ! Le bus s’est garé au bord d’une plage de sable sale qui est sensée nous offrir une occasion de bain. Malgré le soleil, cela ne fait envie à personne. Nous n’avons pas cessé de voyager depuis des heures et le bain n’est pas un plaisir. Les gosses des quelques maisons qui se sont posées près de la plage sont vêtus a minima, comme ceux des villages que nous avons traversés. Ils jouent au foot pieds nus dans la poussière, la peau noircie d’origine, mais aussi de s’exposer souvent au soleil. Ils sont bien nourris, bien bâtis, ils ont l’air heureux, mais les vêtements sont chers, pas de fabrication locale et sont à économiser. Des adultes nourriciers, des copains de jeu, un peu d’école, il n’en faut pas plus pour s’épanouir à cet âge.

jeu de ballon gamins cuba

La région est sèche, aride, il y pousse des cactus, des euphorbes et des palmiers saguay. La plage où nous pique-niquons est au bout d’un chemin qui prend sur la route. Nous mordons dans nos cuisses de poulet grillé mais les « frites » sont molles, graisseuses et froides – immondes. Des sandwiches au fromage sont formés de tranches « de travailleurs », d’un pain chimique typiquement socialiste. Nous en nourrissons un chien famélique et très laid, de même que des restes du poulet. Les cuisses qui restent, nous les donnons au grand-père des enfants qui jouent autour de nous. Le chien n’a pas dû manger autant à la fois depuis sa naissance car, le repas achevé, il part se coucher à l’abri d’un buisson. Le soda est chimique lui aussi, avec un vague goût orangé. Nous demandons à Sergio pourquoi il n’a pas prévu tout simplement de l’eau. La question n’appelle pas de réponse car celle-ci est purement administrative : ce n’est pas lui, c’est « on ».

Le sable de la plage est noir. L’eau de la mer Caraïbe est tiède, très salée (je la goûte). Je regarde l’horizon en m’ennuyant un peu. Rester sur une plage à ne rien faire m’a toujours ennuyé. Quelques garçons du village jouent avec un jeune chien de race bouledogue. Ils s’amusent à le jeter dans les vagues à bout de bras. Le chien, malgré ce traitement musclé, a l’air ravi. J’essayerais bien avec l’un des garçons, pour voir s’il serait aussi ravi. Au bout de trois quarts d’heure, le soleil a la complaisance de se cacher derrière d’épais nuages, ce qui assombrit aussitôt le paysage. La brise aidant, tout le monde a envie de partir, ce qui n’est pas plus mal.

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Stendhal, Le Rouge et le Noir

stendhal le rouge et le noir poche
Dès le premier chapitre, est campé le personnage type du “bourgeois” : conformiste, accumulateur, obsédé par l’argent. Le bourgeois ne fait rien, il exploite : les forces naturelles (le torrent de la ville), ses appuis politiques (il détourne ainsi le torrent vers son terrain), la main d’œuvre disponible pour sa fabrique de clous (« les jeunes filles fraîches et jolies »). Dès la première phrase, est décrit le biotope du bourgeois : une « petite » ville de province, riche de « petites » industries gérés par d’anciens paysans aux « petites » ambitions, leur horizon borné par le « petit » paysage entre glacier et collines. Stendhal songe ici à sa ville natale, Grenoble : « tout ce qui est bas et plat dans le genre bourgeois me rappelle Grenoble, écrit-il dans sa Vie de Henri Brulard, tout ce qui me rappelle Grenoble me fait horreur ; non, horreur est trop noble, mal au cœur » IX. Avide, borné, provincial, le bourgeois selon Stendhal est tourné exclusivement vers lui-même – il est définitivement « petit ». Ce pourquoi l’auteur dédie en épigraphe Le Rouge et le Noir « To the happy few » (à l’heureux petit nombre)…

Son esprit même est étroit. « Voilà le grand mot qui décide de tout à Verrières : « rapporter du revenu ». À lui seul il représente la pensée habituelle des trois-quarts des habitants » 1I. Tout s’achète, le confort et le paraître, les produits et les services, tant l’armée de réserve des ambitieux est grande. Et c’est ainsi que le loup fut introduit dans la bergerie, le jeune Julien engagé comme précepteur des enfants de Louise de Rênal, qui s’ennuie. Héritière fortunée, cloîtrée chez les Jésuites d’où elle est sortie à 16 ans pour être aussitôt donnée en mariage, sans amour, à un homme de 20 ans plus âgé, elle a son premier enfant un an plus tard, puis deux autres espacés de deux ans. Telle est la vie « productive » et étriquée des femmes dans la bourgeoisie de province. Entourée de gens qui ont « peur de manquer », elle n’a guère l’occasion de rencontrer la passion, même si certains lui font assidûment la cour. « Ce M. Valenod, grand jeune homme, taillé en force, avec un visage coloré et de gros favoris noirs, était un de ces êtres grossiers, effrontés et bruyants, qu’en province on appelle de beaux hommes » 1III.

Par contraste, l’éphèbe Julien a tout du personnage des romans de Paul de Kock qui se répandent à cette époque dans les campagnes : « C’était un petit jeune homme de 18 ou 19 ans, faible en apparence, avec des traits réguliers, mais délicats, et un nez aquilin. De grands yeux noirs qui, dans les moments tranquilles, annonçaient de la réflexion et du feu (…) Des cheveux châtain foncé, plantés fort bas, lui donnaient un petit front et, dans les moments de colère, un air méchant (…) Une taille svelte et bien prise annonçait plus de légèreté que de vigueur » 1IV. Contraste du pur-sang et du percheron, « une âme noble et fière » contre « la grossièreté et la plus brutale insensibilité à tout ce qui n’était pas intérêt d’argent, de préséance ou de croix » 1VII.

Ce plébéien ambitieux est tel le Persan de Montesquieu ou l’enfant du conte d’Andersen, le seul à voir – et à dire publiquement – que le roi est nu. Le bon sauvage découvre l’hypocrite société. Son vieux curé dit à Julien : « Vous pourrez faire fortune, mais il faudra nuire aux misérables, flatter le sous-préfet, le maire, l’homme considéré, et servir ses passions » 1VIII. La situation a-t-elle changé ? « La tyrannie de l’opinion, et quelle opinion ! est aussi ‘bête’ dans les petites villes de France, qu’aux États-Unis d’Amérique » 1I. « Ce sont sans doute de tels moments d’humiliation, ajoute Stendhal, qui font les Robespierre » 1IX. Comment dynamiter cette bastille ?

Par l’amour, le grand subversif, parce que sans lois et purement individuel. Il fait exploser le verrouillage social des modestes pleins d’énergie comme des femmes passionnées. L’acte sexuel instinctif, affectif, rend intelligent et spirituel. Il court-circuite les hiérarchies et les institutions, l’érotique est une politique ! Ce n’est pas pour rien que Julien fait encore l’amour à Mme de Rênal dans sa cellule de condamné à mort. La puissance, avant d’être une volonté, se manifeste à la racine ; le vit est la vie.

film 1954 Le_Rouge_et_le_noir photo

Stendhal écrit « sec », son tempérament tourné vers l’énergie et l’action, sa formation plutôt mathématique à l’école Polytechnique, son engagement très jeune dans la carrière militaire aux côtés de Bonaparte, ne le poussent ni aux élégies ni aux trop longues phrases. Le style, n’est-il pas l’homme même ? Il déteste le contemplatif et l’imagination enfiévrée, « allemande » ; il révère l’activisme et le panache « italien », tout comme la rigueur « espagnole » ; s’il se méfie quelque peu de l’Angleterre, il adopte son utilitarisme appliqué à l’écriture et loue Walter Scott pour avoir écrit des romans d’action. En cela, Stendhal est de son temps – où il ne suffit plus de naître. Après 1789, il faut désormais à chaque homme « se construire » par l’éducation, la lecture et la fréquentation des autres ; par l’ambition, la volonté personnelle et le travail ; par le devoir, qui remplace le Dieu vengeur jésuite par l’Être de bonté et de justice de Voltaire. « N’ai-je manqué à rien de ce que je me dois à moi-même ? » s’interroge Julien 1XV.

le rouge et le noir film 1954

Or, la France aurait besoin de se régénérer auprès de ces gens qui aspirent – aujourd’hui comme en 1830. « Rien ne ressemble moins à la France gaie, amusante, un peu libertine, qui de 1715 à 1789 fut le modèle de l’Europe, que la France grave, morale, morose que nous ont léguée les Jésuites, les congrégations et le gouvernement des Bourbons de 1814 à 1830 » (Projet d’article sur Le rouge et le noir, 1832).

Mettez « doctrinaires de gauche » en place de Jésuites, « intérêts d’argent » en place de congrégations et « gouvernement Hollande » en place de celui des Bourbons, et vous aurez une bonne peinture de notre époque… « C’est l’esprit de parti (…) Il n’y a plus de passions véritables au XIXème siècle ; c’est pour cela que l’on s’ennuie tant en France » 2IX. Et comme dit Mathilde : « les jeunes gens de la cour n’aiment à marcher qu’en troupe (…) Mon petit Julien, au contraire, n’aime à agir que seul » 2XII.

Stendhal, Le Rouge et le noir, 1830, Livre de poche 1997, 576 pages, €4.60
Stendhal, Le Rouge et le noir, 1830, Garnier-Flammarion 2013 avec commentaires de Marie Parmentier, spécialiste de la littérature du XIXe siècle, de l’université Paris III, 640 pages, €4.60
Stendhal, Œuvres romanesques complètes tome 1, Gallimard Pléiade 2005, 1248 pages, €52.50
DVD Le Rouge et le Noir, films de Claude Autant-Lara 1954 avec Gérard Philipe et Danielle Darrieux, Gaumont 2010, 194 mn, €21.70

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Saïgon et le delta

Royaume du Champa : entre le IIe et le XVIIe siècle, le royaume de Champa ou Tchampa était un État hindouiste, de langue du groupe malayo-polynésienne de la famille austronésiennes, installé dans la zone centrale du Vietnam. Le voyageur chinois Faxian, de retour d’Inde et se dirigeant vers la Chine au début du 5e siècle y fait escale et note le fort nez droit et les cheveux noirs bouclés de ses habitants, des pratiques funéraires telle la crémation au son des tambours, pas de bœuf sur leur table, leur langage écrit basé sur le sanscrit. Aujourd’hui, forte d’une population de 80 000 personnes, l’ethnie cham a conservé sa culture et sa langue, mais un tiers de ses membres pratiquent l’islam. Nous sommes dans le sud maintenant et foulons le sol d’Ho Chi Minh Ville.

VIETNAM ATTENTION CANARDS

Saïgon, ou Ho Chi Minh Ville, est surpeuplée, bruyante. Personnellement je n’ai que peu appréciée ! Du shopping ! Des scooters ! Certainement aussi, c’est la fin du voyage, la fatigue s’est installée. Le grand hôtel au style suranné, c’était parfait pour les p’tits déjeuners. Des pagodes, encore des pagodes, j’en avais ras le bol !

VIETNAM

Le delta du Mékong : après la ville étouffante, de l’air, de l’eau, de la végétation ! Ce grand fleuve d’Asie du Sud-Est, d’une longueur de 4 350 à 4 909 km, né dans l’Himalaya, irrigue la Chine (le Yunan), borde le Laos à la frontière birmane puis thaïlandaise avant de couler au Laos, traverser le Cambodge, où naissent les premiers bras de son delta, puis le Vietnam. On le nomme ici « le fleuve des neuf dragons. La marée haute en mer de Chine méridionale est souvent plus haute que la marée basse sur le Mékong au Cambodge, ainsi donc le courant s’inverse presque à chaque cycle de marée. ».

VIETNAM LE DELTA

Le delta couvre 55 000 km2 où vivent 18 millions d’habitants. C’est un riche pôle d’activité et de production agricole, en particulier rizicole, très fertile, c’est le grenier à riz du Vietnam. En pratique, le delta comporte quatre grands cours d’eau : le Bassac (Hâu Giang ou deuxième fleuve), le Tien Giang (Tièn Giang ou premier fleuve), le fleuve Co Chien à la ville de Vinh Long, le fleuve Ham Luong qui traverse la province de Ben Tre, le fleuve My Tho. Il aurait également 18 autres delta encore inconnus aujourd’hui mais découverts par les scientifiques en 1996 ! L’amplitude des marées est très importante dans le delta qui a une faible pente.

VIETNAM HANOI MARCHAND DE SUCRE

Personnellement, j’ai été « déçue » par ma visite au Viêt-Nam. Vu le nombre d’étrangers mâles rencontrés, j’en ai déduit – c’est un avis tout à fait personnel – que c’était un pays pour les hommes, que les jolies jeunes filles habillées de longs pantalons et tuniques blanches chevauchant leurs bicyclettes captaient les regards des hommes fussent-ils Américains, Européens, ou Asiatiques… et que peut-être, le syndicat d’initiative de leur ville requérait leur service pour faire la promotion du Viêt-Nam ? J’ai beaucoup plus apprécié le Cambodge, la Thaïlande, la Birmanie, l’Inde, la Chine…

FIN du voyage

Hiata de Tahiti

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Infuser à Ceylan

Me voilà, té ! comme disent les gens du sud. J’embarque pour Ceylan, assez longtemps pour infuser dans son climat tropical. L’île de l’océan indien était appelée Taprobane par Ptolémée, Serendip par les Arabes, Ceylan par les Anglais, avant de prendre son nom actuel en 1972 : Sri Lanka. Elle a été envahie successivement par les Cinghalais au 6ème siècle avant, les Dravidiens au 3ème siècle avant, les Tamouls du royaume de Chola au 10ème siècle après, les Thaïs au 13ème siècle, les Portugais au 16ème siècle, les Hollandais au 17ème et les Anglais au 19ème ; elle a acquis son indépendance en même temps que l’Inde en 1948. Le mot anglais serendipity, venu de Serendip et intraduisible en français autrement que par une périphrase, veut dire « découverte heureuse due au hasard ». Je vais découvrir.

sri lanka carte

Qatar Airways embarque à 9h15 pour Colombo avec une escale à Doha. L’Airbus 360 est climatisé vers 18° alors qu’il fait au moins 24° dehors. L’escale de Doha est chaude et moite, à 37°. Le contraste avec l’avion est brutal ; heureusement, la correspondance est rapide. Le vol suivant s’effectue en Airbus 320, plus petit. Colombo nous accueille avec la même chaleur moite, mais tempérée par une brise de mer. Je change 100 euros pour 16750 roupies locales, soit le tiers d’un salaire moyen ici, me dira-t-on. Cela suffira largement pour mes boissons, mes extras et pour les pourboires des guides, chauffeur et assistants divers.

jardin Anuradhapura sri lanka

Nous sommes accueillis par Monsieur Inoj (dont l’anagramme donne Joni), notre guide francophone à la prononciation empêtrée. Il ressemble à Achille Talon avec un chapeau scout. Ce qu’il a préparé en français passe à peu près bien, ce qu’il improvise est souvent incompréhensible. Mais après la guerre civile, puis le tsunami de 2005, le tourisme repart à peine et il est difficile de trouver de bons guides locaux. Nous prenons le bus presqu’aussitôt, sans nous arrêter dans la capitale où il est 3h30 du matin, heure locale. Nous dormons à moitié durant les 5h de route jusqu’à l’hôtel d’Anuradhapura, dont les chambres entourent un jardin tropical orné d’une piscine, le Galway Maridiya Lodge. Durant le trajet, chauffeur et guide s’arrêtent pour nous montrer les oiseaux du pays : cigognes, martin-pêcheur, hérons, aigle, chauve-souris…

buffet piment sri lanka

Le jardin luxuriant borde presque un lac au bord duquel broutent les zébus. Le déjeuner est un buffet, comme toujours au Sri Lanka. Il est épicé, le plus fort du séjour. Certains se laissent prendre aux morceaux de piment vert mélangés l’air de rien aux légumes. Ils se goinfrent aussi de crudités et de fruits coupés ; ne sachant trop quelle hygiène règne dans les hôtels du pays, je m’en tiens à mes principes : du cuit et chaud seulement, ou des fruits à éplucher moi-même. Les serveurs adolescents glissent silencieusement sur leurs pieds nus ; l’absence de chaussures leur donne une grâce corporelle. Une horde disciplinée de Japonais d’un certain âge déjeune à la table parallèle ; ils ont l’air de la classe très moyenne, un peu vulgaire.

biere lion sri lanka

L’après-midi est libre, nous décidons par petits groupes de prendre des touk-touk, ces Vespa à trois roues et cabine capotée, pour visiter un peu la ville. Nous sommes trois par engin et cela nous coutera 1000 roupies chacun pour le reste de la journée. Notre taxi a 25 ans, le teint très sombre et la taille empâtée, mais débrouillard. Il a du bagout ; j’apprendrai qu’être un peu replet est signe de prospérité, ses talents lui permettent de bien gagner sa vie. Pour 3000 roupies, un beau salaire pour une demi-journée, il offre à un cousin moins chanceux la même aubaine et nous promène dans des lieux agréables où les gens se mêlent à la nature, les plantes aux bêtes. Pèlerins, ados, singes, palmiers, composent un ensemble luxuriant à nos yeux neufs. Nous rencontrons même un groupe de filles en uniforme à numéros, comme une équipe de foot.

temple aux 500 bouddhas Anuradhapura sri lanka

Nous commençons par le temple aux 500 Bouddhas, Isurumuniya Vihara, bâti au 3ème siècle. C’était un complexe monastique qui reçut son nom de 500 nobles (issara, ceux du premier rang) qui ont reçu l’ordination comme moines en ce lieu. Il est probablement le temple le plus ombragé et le plus tranquille d’Anuradhapura, comme nous nous en apercevrons le lendemain ! C’est kitsch et populaire comme à Lourdes. Une allée bétonnée sur laquelle il faut aller pieds nus longe 500 statues de béton armés représentant Bouddhas, couleur minium et visage blanc. Elle serpente, monte jusqu’à un belvédère aux offrandes (une boite est prévue à cet effet) puis redescend sous terre dans une grotte artificielle où sont présentées des scènes édifiantes, toujours en béton armé : ainsi le cycle des corps de la naissance à la mort, ou le cycle de retour au grand Tout, du cadavre aux restes du squelette. Des femmes nous sourient, des gamins, des adolescents nous regardent avec curiosité ; il est vrai que nous sommes à peu près les seuls étrangers à visiter ce temple kitsch. Bonjour se dit « ayouboâne » et merci « stotsi ».

restes temple Vessagiriya a Anuradhapura sri lanka

A Vessagiriya, nous voyons les restes d’un temple troglodyte, 23 grottes aux moines et des fondations de bâtiments en briques du 10ème siècle autour. Le Ranmasu Uyana offre ses singes et ses jeunes filles en visite scolaire. Son nom signifie parc des poissons dorés. Il suffit de monter une butte pour trouver un lac. Un vol de perroquets verts le survole.

A Sri Sarananda Maha Piriwene (tous ces temples ont des noms à rallonge remplis de syllabes en a), un grand Bouddha blanc d’une quinzaine de mètres de haut trône en lotus – probablement en béton armé lui aussi ; il s’agit du lieu de culte d’une fondation bouddhiste militante.

bouddha blanc Anuradhapura sri lanka

Nous rentrons à la nuit tombante, vers 18h30 ici, très content de notre première journée et après 62,5 cl de bière Lion à 4.8° d’alcool. Fabriquée dans le pays depuis 1881, elle est une lagger très rafraîchissante. Nous nous jetons dans la piscine au crépuscule pour nous délasser du jour moite. Il n’y a que nous dans l’eau, les kids du matin et les ados du midi venus en ce dimanche ont déserté. La lune est une faucille brillante en son premier quartier. Des vols silencieux de chauves-souris hantent le ciel entre les arbres. Nous en avons vue une ce matin sur la route, électrocutée pour avoir touché trois fils électriques d’une portée de tension. On aurait dit un vieux chiffon.

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Thorgal 34, Kah-Aniel

Thorgal 34 Kah Aniel couv
Un cru meilleur que le précédent, l’histoire s’accélère un peu (pas trop) et la magie renaît (plutôt conventionnelle).

Mais pourquoi ces couleurs verdâtres et marronnasses, même dans les instants les plus lumineux de l’amour, de la ville ou du désert ? La gueule du héros en couverture elle-même est alourdie du bas comme s’il devenait moins avisé et plus prognathe, affublé d’une barbe de notable socialiste.

Rosinski est-il en pleine déprime pour atténuer l’éclat de l’orient par ces ombres lourdingues ? Où est passé le dessinateur des albums de la maturité ?

Exit Jolan pour l’instant, Thorgal poursuit sa route et Aniel grandit. On apprend de qui il est le descendant, bien que Thorgal l’ait engendré.

Mais nous quittons le nord et les étoiles pour le politiquement correct arabisant. Le grand métissage des gènes et des cultures… Tout le monde il est beau et puissant, le jeune chamelier basané est amoureux de la nordique Lehla tandis que Thorgal abandonne sa passion d’Aaricia pour une voilée, fille de concubine à sultan !

Thorgal 34 thorgal et salouma voilee

Des pages entières ne contiennent que des cases sans un mot, signe que le scénariste n’a pas grand-chose à dire. Pas plus que le dessin, qui baisse, le scénario n’est à la hauteur. Il sombre lui aussi dans le verdâtre et le marronnasse du politiquement correct onusien.

Thorgal 34 amour verdatre

Le fils des étoiles passe de la fonction d’homme debout à celle d’homme de boue.

Thorgal 34 lehla nue au bain

Les complots de harem remplacent les bagarres viriles, les passes magiciennes l’intervention des dieux. Asgard est bien oublié au profit des coutumes islamiques où « si les jeunes filles se promènent en tenu affriolante, c’est qu’elles sont à prendre » (p.29) et où le poison et la ruse sont préférés à l’arc et l’épée.

Thorgal 34 moeurs arabes pour la femme

Le personnage de Thorgal en est trahi, l’amour serein méprisé, les valeurs vikings ignorées. Au profit d’un salmigondis à la mode, vendable à la multiculture. Le jeune lecteur, en pleine construction d’identité, a besoin d’autre chose que ce Machin où tout vaut tout, où l’on baise qui est là malgré les serments, où l’on somme la vierge de s’initier aux godemichés et où le fils aîné est oublié tandis que le cadet n’est plus un fils.

Thorgal 34 aniel nu

Aniel renaît, nu, en jeune homme voué à une destinée, prélude peut-être à une bifurcation de héros par Sente.

Thorgal 34 aniel jeune homme nu

Le néo-scénariste n’aime pas le monde viking qu’il connait mal (un gamin de 5 ans qui ne sait pas nager chez les Vikings est une stupidité). Il n’aime pas plus Thorgal ni Aaricia, ça se voit depuis ‘Moi, Jolan’ ; il n’a de cesse de bifurquer pour faire exister les personnages secondaires, bien à lui, mais affadis depuis Van Hamme. N’en étant pas le père, Sente adopte avec peine une famille de héros recomposée – pour le grand dam de la série !

Souhaitons que le cru 2014 de la série quitte un peu ces bas-fonds culturels et ces illustrations fadasses pour un peu de sain héroïsme et de magie positive !

Rosinsski & Sente, Thorgal 34, Kah-Aniel, 2013, 48 pages, €12.00

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Jean-Pierre Vernant, La mort dans les yeux

jean pierre vernant la mort dans les yeux

Professeur au Collège de France, anthropologue et helléniste, Jean-Pierre Vernant né en 1914 est mort en 2007 ; il était un grand homme de la culture, un professeur pour mes jeunes années d’archéologue. J’aimais en lui son souci de la précision et l’adéquation des mots, ce pourquoi il récusait les interprétations freudiennes, trop simplistes selon lui. L’anthropologue, contrairement au psychanalyste freudien, ne fait pas une idéologie de son savoir, il tient compte du contexte social et de la dimension historique des faits dont il forme système. « Je ne crois pas que la psychanalyse puisse proposer un modèle d’interprétation à valeur générale et qu’il s’agirait seulement d’appliquer ici ou là. C’est cette façon de penser et de vivre la psychanalyse que j’appellerai ‘illusion’, comme il y a un mode illusoire de vivre et de penser le marxisme » (entretien avec Pierre Kahn, 1996).

Dans ce long article édité en petit livre, il étudie ces trois puissances divines grecques au masque : la Gorgone, Dionysos et Artémis. Toutes trois concernent des expériences de l’Autre. L’homme grec antique, contrairement à nous, était exclusivement extraverti. Il ne cherchait pas son identité en lui-même, mais dans le regard des autres. Sa personnalité était une suite d’actes qui le définissait dans la famille, la cité, la civilisation. Artémis situe chacun dans l’horizon, Dionysos et la Gorgone dans la verticalité. Artémis montre l’homme autre, Dionysos l’autre en soi, la Gorgone l’autre de l’homme.

Artémis est la déesse du monde sauvage et des confins, elle hante tous les lieux non cultivés et guide les personnalités non encore civilisées – notamment les jeunes filles et les adolescents. Patronne de la chasse, elle conduit par la sauvagerie vers la civilisation en disciplinant les jeunes hommes à respecter les règles qui les distinguent de l’animalité. « Pendant le temps de leur croissance, avant qu’ils n’aient sauté le pas, les jeunes occupent, comme la déesse, une position liminale, incertaine et équivoque, où les frontières qui séparent les garçons des filles, les jeunes des adultes, les bêtes des hommes, ne sont pas encore nettement fixées. Elles flottent, elles glissent d’un statut à l’autre… » Chez Atalante, par exemple, la virginité volontairement prolongée fait que tout se brouille, l’enfant ne se distingue plus de la femme mûre, la féminité se virilise, l’humain se fait ours. Les jeunes, à Sparte, sont appelés Pôlos – poulains et pouliches – pour dire leur statut non entièrement acquis à la civilisation. Artémis préside aussi à l’accouchement, moment où la femme est la plus naturellement animale, et à la guerre, qui fait du guerrier une bête saisie de fureur.

Artémis est donc la déesse qui permet à la culture d’intégrer ce qui lui est étranger. Fondatrice de la cité (poliade), elle institue une vie commune pour tous ceux au départ différents. « En faisant de la déesse des marges une puissance d’intégration et d’assimilation, comme en installant Dionysos, qui incarne dans le panthéon grec la figure de l’Autre, au centre du dispositif social, en plein théâtre, les Grecs nous donnent une grande leçon. Ils ne nous incitent pas à devenir polythéistes, à croire en Artémis et Dionysos, mais à donner toute sa place, dans l’idée de civilisation, à une attitude d’esprit qui n’a pas seulement valeur morale et politique, mais proprement intellectuelle et qui s’appelle la tolérance ».

Dionysos dépayse de l’existence quotidienne par le déguisement, le jeu, le théâtre, l’ivresse, la danse et la transe. Il permet de devenir soi-même autre. Il tire vers le haut, vers le dieu.

La Gorgone (ou Méduse), à l’inverse, tire l’homme vers le bas, vers les enfers (Hadès) et la mort. Elle pétrifie, son extrême altérité terrifie, elle glace en mettant face à soi le miroir de soi figé, immobile dans le néant. Puissance de mort, elle est représentée sur les boucliers des Achéens qui attaquent Troie. Les guerriers renvoient en miroir ce qu’ils promettent à leurs ennemis, tout en poussant des cris gutturaux pareils aux sons proférés par les serpents, les chiens et les chevaux en fureur, qu’on dit être ceux poussés aussi par les morts dans l’Hadès. Les éphèbes sont incités à laisser pousser une longue chevelure qui les rendra plus terrifiants au combat, comme les serpents autour de la tête de Méduse. Cette crinière ajoute à leur aspect sauvage et contribue à les posséder d’une fureur de carnage.

Artémis, Dionysos, la Gorgone, sont les trois dieux au masque qui ponctuent le rapport à l’Autre en Grèce ancienne. L’humanité se trouve définie par l’appartenance à la vie politique, à la vie citoyenne, privilège qui distingue des barbares, des étrangers, des esclaves, des femmes et des jeunes. Seules les pratiques institutionnelles permettent d’intégrer ces êtres aux marges de la cité pour avoir contact et commerce, ou les assimiler. Cette attitude rationnelle, bien loin de la haine passionnée des sauvages pour tout ce qui n’est pas eux, est une distance critique par rapport à soi – un grand pas de l’humanité.

Attitude que l’on se doit de rappeler aujourd’hui, où les « racines » de notre civilisation occidentale sont bien malmenées par des groupes extrémistes qui se réclament pourtant d’elles !

Jean-Pierre Vernant, La mort dans les yeux, 1998, Fayard Pluriel 2011, 128 pages, €17.00

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Voyage à Rimatara

Rimatara est la plus petite île des Australes, 9 km², 8,5 km de circonférence, à 665 km au sud-est de Tahiti. C’est une île circulaire issue d’un plateau volcanique. Les habitants ont l’habitude de parler de son altitude en cm soit 8 400 pour le plus haut sommet de l’île. Son lagon est quasiment inexistant. La population au dernier recensement 2012 est de 873 habitants.

RIMATARA

La première mention de l’île est faite par le capitaine Samuel Pinder Henry en 1811. En 1821, deux missionnaires protestants établissent une mission sur l’île. La France institue son protectorat en 1889 puis l’annexe en 1900.

FAUVETTE DE RIMATARA

Les paysages sont magnifiques, de superbes plages de sable blanc, un récif frangeant, des petites criques ornées de feo (corail fossilisé), quelques petites falaises, tout cela peut être découvert à pied, à vélo. Règne une végétation exubérante : arbres fruitiers, plantes à fleurs, plantations de taro, pandanus, nono, cocotiers pour faire du coprah, café, bananes, etc. Deux espèces endémiques rares : la fauvette de Rimatara et le ura (rouge en tahitien) ou lori de Kuhl. Trois villages sur l’île : Anapoto, Motuaura Et Amaru. Les spécialités sont le tressage des paniers ou peue (natte en fibre végétale tressée), les chapeaux, la préparation du fara (pandanus), la confection des colliers de coquillages «pupu». La sculpture sur bois d’une très grande finesse commence à être connue. Une destination à privilégier. Il y a deux pensions de famille sur l’île et un avion trois fois par semaine. Toute la population est protestante à part une petite communauté adventiste. Partons à la découverte de l’île.

LORI

Le débarquement d’avion ou de bateau oblige tous les visiteurs à passer à travers les volutes de fumée d’un feu de bourres de coco purificateur ! L’arrivée est matinale à la pension ‘La Perruche rouge’ et sitôt le petit-déjeuner avalé il faut partir en compagnie de N. dans les champs de pandanus. La variété de Paoere (Pandanus tectorius) est cultivée à grande échelle à Rimatara. C’est un pandanus à feuilles très vertes, sans aucune épine et stérile. Il faut couper quatre ou cinq feuilles, enlever la nervure centrale, nettoyer, tresser une guirlande qui sera mise à sécher à l’abri de la pluie. N. apprend aux touristes à faire un petit éventail. Pour 4 000 XPF par personne il en faut pour son argent. Le chef d’œuvre réalisé, c’est le repas Rimatara : soupe Rimatara (poulet, riz, pota vert (blettes) et lait de coco) taro, fei (bananes de montagne) et crêpes bananes. Pas question de se reposer : en voiture pour le tour de l’île, traversée des villages d’Anapoto, Mautuaura et Amaru et arrêts photos à la demande.

RIMATARA ENLEVER LA NERVURE CENTRALE

Ainsi le coin secret des amours défendus, Tamarii a Tara (Les enfants de Tara) ou Bain des vierges est un bassin naturel entouré de rochers sis près du Motu Rare Apo. La légende raconte qu’« il était une fois, au temps des rois, deux enfants qui s’aimaient en cachette. Les membres de leur famille s’opposaient à leur amour. Il leur était impossible de se présenter chez le Roi car les membres de leurs familles les épiaient. Ils décidèrent de s’enfuir et de se cacher dans les rochers au lieu-dit Hipuna. Seules, les jeunes filles connaissaient leur cachette. Chaque jour elles leur rendaient visite en prétextant aller prendre un bain ou de puiser de l’eau de mer à leur retour. Elles apportaient de la nourriture aux amoureux. Mais, un jour, ces enfants furent surpris par des pêcheurs et poursuivis jusque chez le roi. Ce dernier les accueillit et les maria. Malheureusement, ces enfants étaient frères et sœurs, enfants de Tara, et ne vécurent pas longtemps ensemble ». C’est l’un des plus beaux coins de l’île de Rimatara.

gamine gamin

Le Raro Apo, Mauna Teitei est un coin recherché des habitants surtout durant les fortes chaleurs. Les pique-niqueurs apportaient uniquement du taro (Colocasia esculenta) apo, qui est le préféré et le plus apprécié des habitants pour sa saveur et sa couleur. Les uns se reposaient, les autres plongeaient et tous étaient heureux !

SOUPE RIMATARA

La légende de vahiné Punarua : « Il y a bien longtemps sur l’île de Rimatara vivait une sirène à l’abri d’une profonde grotte marine dans la baie de Motuaura. On pouvait la voir sur la crête des vagues les jours de forte mer apaiser les flots afin de protéger le village. La renommée de sa beauté était parvenue jusqu’à Hurumanu, un vaillant guerrier d’une île lointaine qui désira vivement la conquérir. Il débarqua à Taanini au nord de l’île et bondit sur la montagne Oromana (8400 cm). Là, du sommet de l’île, il aperçut la princesse de ses rêves qui se baignait près du rocher Toaharao que l’on voit encore tout près de la superbe plage de sable blanc. Hélas lorsqu’il y parvint, elle avait à tout jamais disparue. Elle s’était réfugiée dans les rochers de Toaharoa et dit-on cachée dans une excavation nommée Punarua. C’est pourquoi les Anciens ont appelé leur sirène « Vahiné Punarua ».

Hiata de Tahiti

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Esclavage dans le monde arabe 7ème 20ème siècle, Murray Gordon

murray gordon l esclavage dans le monde arabe 7e 20e siecle
L’esclavage n’a pas concerné que la traite atlantique ; le territoire africain et les marchands arabes ont également trafiqué des êtres humains, bien avant et durant bien plus longtemps – jusqu’à la mi-XXe siècle. Les études sur le sujet sont plus rares et font moins parler d’elles. Murray Gordon, qui a enseigné les sciences politiques à la City University de New York et travaillé aux Nations Unies, y voit quatre explications :

  1. la mauvaise conscience occidentale au passé colonial enrichi dans le commerce triangulaire,
  2. le manque de documents historiques de première main,
  3. l’écart de définition de l’esclave entre Occident et Islam (objet sans âme pour les premiers, personne vendable pour les seconds),
  4. enfin l’absence de diaspora noire comme aux États-Unis et en France qui ne pousse pas à l’étude du sujet.

Son livre, qui se lit facilement et donne de copieuses notes et bibliographies, complète ceux de Jacques Heers, Les négriers en terre d’islam – la première traite des Noirs VIIe-XVIe siècle et de Robert Davis, Esclaves chrétiens maîtres musulmans – l’esclavage blanc en Méditerranée (1500-1800).

Des historiens se sont quand même penchés sur ce sujet délaissé, surtout depuis le mouvement abolitionniste né au XIXe siècle en Angleterre pour raisons religieuses ; Murray Gordon en fait la recension. Si les chiffres sont à prendre avec les précautions scientifiques d’usage, les témoignages et les écrits historiques sont indéniables. Il y aurait eu traite vers les pays arabes pour environ 7 millions d’esclaves du VIIe siècle au XVIe siècle (p.149), pour environ 10 millions de 1600 à 1800 (p.150), et pour environ 2 millions de 1800 à 1950 (p.172, p.188). Il y aurait eu encore de 500 000 à 700 000 esclaves en Arabie Saoudite dans les années 1950… Ce sont principalement des « nègres », réputés physiquement forts pour être soldats mercenaires, gardes du corps ou compagnons de jeux, agriculteurs, eunuques de harem castrés entre 8 et 12 ans, intendants, artisans spécialisés ou nourrices, concubines ou mignons – voire « chèques de voyage » pour payer les frais durant le pèlerinage à La Mecque. Mais ce sont aussi des « Slaves » des Balkans, de Grèce ou des bords de la mer Noire, les chrétiens pris en Méditerranée, et des « Blancs d’Asie » capturés en Inde ou ailleurs.

La carte des traites draine principalement l’Afrique du nord et du centre, le XIXe siècle voyant l’apogée des routes ouvertes : « A l’ouest, s’étendait la route du Maroc à Tombouctou en passant par Taoudeni, avec son important embranchement sur Mabruk et Touat. Au centre, passait la route Ghadamès-Aïr-Kano qui menait au pays des Haoussas. Plus à l’est, on trouvait la route Tripoli-Fezzan-Kawar qui se terminait au Bornou. Enfin, la dernière reliait la Cyrénaïque au Ouaddaï par Kufra » p.155.

esclavage arabe routes du commerce

Pourquoi l’esclavage en pays arabe ? Parce qu’il est plus ancien que l’islam, la pratique courante d’une société machiste de bédouins prédateurs qui considèrent déshonorant tout travail autre que la guerre. Parce que l’islam – mais plus encore la charia, cette interprétation juridique de la religion – a légitimé l’esclavage des non-croyants, avec une exception théorique pour les croyants du Livre non-musulmans : juifs et chrétiens. Mais la pratique a toujours su jouer habilement des textes pour justifier la capture, la captivité et la mise au travail de croyants, y compris musulmans, lorsque cela arrangeait les affaires. Le mythe de Cham, présent dans la Bible et repris par le Coran, rend les « nègres » inférieurs, plus loin de Dieu et plus « enfants ». « Tant que l’esclavage reposa sur un système multiracial, les propriétaires turcs et arabes d’esclaves favorisèrent leurs esclaves blancs par rapport à leurs esclaves noirs, dans l’attribution du travail et dans ce que l’on pourrait appeler les perspectives de carrière. Les concubines blanches étaient préférées aux noires… » p.102. Le Prophète veut cependant corriger les abus pratiques de la société de son temps (p.25) et la religion musulmane qu’il instaure fait des esclaves des êtres humains à traiter correctement. On peut d’ailleurs « expier ses péchés » en affranchissant ses esclaves. Mais « il n’y a rien dans les prescriptions du Prophète qui permette de conclure qu’il aurait en aucune façon favorisé l’abolition même graduelle de l’esclavage. Une approche aussi radicale lui aurait aliéné les gens mêmes qu’il voulait gagner à son enseignement » p.25.

D’ailleurs, la conversion à l’islam après la capture ne rendait aucunement libre : le juriste musulman marocain Ahmad al-Wansharisi, au XVe siècle « déclara qu’elle n’invalidait pas la propriété ou la vente de l’esclave » p.39. L’esclavage en islam « fait partie de l’ordre naturel des choses », justifié au nom de la religion par le sentiment d’être élu d’Allah, habilité à convertir la terre entière. « L’abus de la notion de jihad se manifesta particulièrement dans les déprédations des pirates barbare[sques] à l’encontre des navires chrétiens sur les côtes d’Afrique du nord (…) qui se poursuivirent jusqu’au début du XIXe siècle » p.33.

L’Arabie Saoudite, les Touaregs, les sultans turcs, les riches égyptiens, Oman, Zanzibar, furent les plus gros consommateurs d’esclaves. « Au milieu du XVIIIe siècle, le harem et le voile, symboles du statut des peuples soumis chez les Byzantins et les Perses, furent adoptés par les Arabes » p.64. Les habitudes d’avoir des domestiques, de garder ses femmes et concubines à l’abri de tous regards, et la caution de la religion – firent que l’esclavage a duré en Arabie Saoudite jusqu’en 1962 et en Mauritanie jusqu’en 1981 ! « Partout où l’islam s’implanta, le harem entra dans les mœurs » p.94. Même l’Afghanistan, pourtant réputé plus arriéré, a aboli l’esclavage en 1923, l’Irak en 1924, la Transjordanie et l’Iran en 1929. « En Égypte, dans les années 1870, les beys et les pachas les plus riches achetaient encore des garçons blancs pour servir de compagnons de jeu à leurs fils » p.61. « Un marché aux esclaves fonctionnait encore à La Mecque en 1941 » p.227. « Des chargements de jeunes garçons avaient été débarqués à Oman en 1947, venant de la côte du Makran, au Baloutchistan. (…) on faisait venir des jeunes filles d’Alep en Syrie pour les vendre comme esclaves en Arabie » p.227.

esclave torse nu ligote 14 ans

Ce sont les pressions diplomatiques, commerciales et militaires des pays occidentaux – avec arrière-pensées coloniales – qui ont forcé à abandonner le système social confortable de l’esclavage et les profits fructueux de la traite (de 300 à 500 % de bénéfices pour les marchands p.161, malgré les nombreux morts dus au transport – traverser le Sahara à pied… – et aux mauvais traitements). Les pays devenus colonies ont abandonné de force la traite et l’esclavage : Tunisie et Algérie en 1846, Tripoli en 1853. Certes, les conférences internationales de 1885 et 1890, la SDN en 1926, l’ONU en 1956, se sont saisis du problème. Mais, « en réalité, le facteur déterminant dans cette affaire ne fut pas le respect des textes interdisant l’esclavage, respect intermittent dans le meilleur des cas, mais plutôt l’apparition de nouveaux moyens de transport plus pratiques et de nouvelles opportunités commerciales » p.170. Le développement des échanges et l’industrialisation ont rendu l’esclavage sans intérêt pratique.

Quoique… les salariés mercenaires importés du Népal ou d’Indonésie en Arabie Saoudite ou dans les Émirats aujourd’hui, parqués sans passeport dans des clapiers construits à la hâte, et exploités 12 heures par jour pour bâtir des buildings, ne sont-ils pas la forme moderne de l’esclave en islam ? Et la secte islamiste Boko Haram (ce qui veut dire “l’éducation occidentale est un péché”) qui a annoncé que les adolescentes nigérianes enlevées seraient traitées comme des esclaves, mariées de force aux militants du groupe islamistes ou vendues pour 12 $ sur les marchés – ne reprend-t-elle pas la tradition des origines de l’islam ? Retour aux sources et anticolonialisme font aussi partie d’aujourd’hui. Connaître l’histoire permet de comprendre ce qui se passe ici et maintenant.

Quant à « commémorer » l’abolition de l’esclavage, autant n’oublier aucune des formes qu’il a pris et qu’il prend encore. Car trop souvent, pour les politicards avides de faire mousser leur politiquement correct, la « mémoire » est sélective – selon leur idéologie du moment. Or l’histoire est une science en mouvement, pas une réserve d’indignations morales gratuites.

Murray Gordon, L’esclavage dans le monde arabe – VIIe-XXe siècle, 1987, collection Texto Tallandier 2009, 271 pages, €7.60

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Martin Amis, Chien jaune

martin amis chien jaune

Martin Amis pénètre l’Angleterre, sodomise la société, baise les bobos. Il s’attaque cette fois à la presse tabloïd, raclure de poubelles, parfait reflet de son époque et de ses lecteurs. En 2003, toute la société anglaise semble n’être que baise. Les années 60 sont passées comme une tornade, désapant et désinhibant le puritanisme victorien. Aujourd’hui, plus rien ne tient : ni la langue (texto), ni la presse (de caniveau), ni les sentiments (sexués).

L’Anglais mâle ne semble plus avoir pour objectif que les trois B des collégiens américains : bite, bière et baston. Il se repaît des frasques des très jeunes filles aux prises avec les hommes en rut ; il achète et lit avec délectation les torchons people dont le style incite à l’action et les photos au porno. C’est toute la société qui est devenue bête : à deux dos, ventre à dos, dos sur dos. Sur l’exemple des vulgaires américains. « Le porno s’autorégulait jusqu’au second mandat du second gouvernement [Clinton] quand, comme vous le savez, tout à coup, nous nous sommes retrouvés avec un président porno. Le porno, sous cette présidence porno, a cessé de s’autoréguler et est entré dans sa période Salo » p.398. Mussolini et Pasolini sortis du spectacle, la vulgarité bestiale en référence a envahi toute la culture.

Les personnages de cet étrange roman contemporain tournent autour du foot, des médias, des gangsters et – nous sommes au Royaume-Uni – de la famille royale. La princesse Victoria, 15 ans, a été filmée nue dans sa baignoire ; une ombre montre qu’elle n’est pas seule. Est-ce « l’un de ces jolis petits Arabes », comme le pense le roi son père, dans un vocabulaire désuètement bienveillant ? Est-ce pire ? Les tabloïds s’en donnent à « cœur » joie dans les hypothèses, le pouvoir dément l’information, les gens n’en pensent pas moins : c’est vers 12 ou 13 ans que les chattes se déflorent au Royaume. Bugger, l’ami du roi, dont le surnom signifie bougre (ou sodomite en souvenir des années de collège en commun), gère la réputation ; le souverain se contente de régner, c’est-à-dire de ne rien foutre (ni plus personne).

Xan Meo, au nom invraisemblable même pour un Anglais, est un écrivain-musicien qui se prend un coup sur la tête, une vieille vengeance de famille. Il faut dire que sa mère était pute et son père gangster. Perdant un peu la mémoire, il régresse : il est enfin au niveau requis par la société, à même de la comprendre mieux. Il fantasme sur ses petites filles, regarde l’aînée – 4 ans – faire « ses exercices » (qui consistent à se remuer le vagin avec les doigts), discute avec ses garçons d’un premier lit, se voit rejeter par sa dernière fille encore bébé pour n’être plus lui. Il rencontre une ex-pute, star du porno, qui se révèle sa nièce. Pas simple de suivre l’histoire – si tant est qu’il y en ait une – et ses personnages, divers mais tous liés.

Le titre s’explique par un souvenir d’enfance, un chien jaune attaché pendant que son père se faisait tabasser, et retentit jusqu’aujourd’hui par la signature pseudo d’un rédacteur de tabloïd. « Et puis, si quelqu’un pose la question, nous pouvons dire que c’est une satire et qu’elle dérive de Jonathan Swift » p.302. Lilliput se fait désormais appeler Karla et se fait prendre par derrière après avoir joué de la bouche.

Il faut dire que l’actualité télévisée n’incite guère à l’optimisme. « Quelques images du monde moderne : le châssis calciné d’un bus ou d’un camion, une silhouette couverte de bandages dont le brancard filait dans un corridor d’hôpital, une femme en pleurs, avec des sous-titres… » p.322. Le choc des photos augmente le poids des mots. Le choc sur la tête a les mêmes effets individuels que les chocs sociaux : perte mnésique, régression de civilisation. « Je crois que j’ai fini par comprendre ce que mon accident avait produit en moi. Je pensais auparavant qu’il m’avait arraché quelques valeurs – les valeurs de la civilisation, plus ou moins. C’est vrai qu’il l’a fait. Mais il a aussi fait autre chose : il a bousillé mon talent pour aimer. Il l’a foutu en l’air » p.452.

Est-ce pour cela que l’auteur imagine la princesse royale, héritière du trône, se convertir à l’islam ? Toute cette immoralité étalée à longueur de torchons imprimés et de vidéos sur Internet, toute cette « merde » télévisuelle et langagière (le mot est répété plusieurs fois, y compris par les garçons adonaissants de Xan Meo), incite à rechercher une forme de pureté. Qu’on ne trouve aujourd’hui que dans la régression religieuse : ne plus penser, obéir ; ne plus se laisser aller à ses instincts bestiaux, se prosterner ; ne plus jouir à tout bout de champ, prier.

Le lecteur non habitué à Martin Amis, auteur britannique original, sera plutôt déconcerté en début de lecture. Il ne verra pas bien le lien entre les chapitres ni entre les personnages, il se demandera pourquoi les gens portent des noms aussi bizarres. Mais le langage, réinventé, et la satire sociale, impitoyable, le feront bientôt jubiler. Nous sommes dans Swift et dans Nabokov, dans le fantasme et la satire sociale. Et, malgré les dix ans qui ont passés, elle reste très actuelle…

Martin Amis, Chien jaune, 2003, Folio 2008, traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner avec la collaboration de Catherine Goffaux, 505 pages, €8.46

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Musulmans, Chrétiens et Juifs caraïmes de Crimée

Compliquée, la Crimée… Quittant Chersonèse et ses baigneurs, le bus nous mène à une heure et demie de là pour déposer nos bagages dans notre nouveau gîte. Il s’agit d’une ancienne capitale tatare, Bakhtchisaraï, réduite aujourd’hui à un gros bourg. Nous y déjeunons dans le restaurant musulman qui se fait appeler ingénument Karavansérail. Il y a bien sûr prohibition sur l’alcool, mais une bière plus chère est disponible, la Baltika désalcoolisée. Le prétexte religieux sert aux petits bénéfices.

panneau interdit alcool tatars musulmans

Nous y gobons les salades habituelles, chou, tomate concombre, puis nous sont servis des beignets au fromage et des mantek, gros raviolis au mouton haché et oignon. Ils sont gras et la pâte est trop peu abaissée, ce qui donne une consistance pâteuse à l’ensemble. Mais le gras et le pâteux sont les goûts de ceux qui ont un jour manqué. La sensation d’avoir du riche, et plein la bouche, est un plaisir que notre génération ne peut pas connaître.

monastere dormition chufut kale

Nous montons ensuite visiter l’antre des « troglomoines ». Leur monastère de la Dormition et leur église sont creusés dans la falaise d’une vallée secondaire. Pour leur confort, ces moines gras ont cependant fait bâtir un nouveau logement de bois à l’extérieur, un peu plus bas. Le site attire de nombreux touristes, presque tous venus d’Ukraine et des autres républiques de Russie.

monastere dormition chufut kale b

Deux couples d’allure hippie, à sac à dos et guitare, viennent par exemple de Saint-Pétersbourg. Ils traînent avec eux deux enfants d’environ 8 ans, dont un gavroche des villes, maigre blondinet bronzé par le grand air sous une salopette en jean de marque Gee-Jay. En Russie, pratiquement tous les jeunes garçons portent des vêtements Gee-Jay. « C’est confortable, à la mode et, ce qui est le plus important, pas cher », disent les consommateurs. Le gavroche blond s’élance sur les marches, observe, redescend, court de ci delà, entraînant son copain, empli d’énergie d’avoir quitté les faubourgs citadins. Les parents semblent plutôt avachis et blasés, sous l’emprise des fumettes.

gamin russe torse nu en salopette

Nous longeons le chemin à travers bois qui débouche sur la pente d’en face, une fois le ruisseau traversé. Il monte jusqu’au village troglodyte fortifié de Chufut Kalé. Ce site a été bâti par les Caraïmes, une peuplade juive à demi convertie à l’orthodoxie – et rejetée par chacune des deux communautés. Nous entrons par la poterne sud, élevée au 14ème siècle, tout comme le rempart à meurtrières qui la protège. Un étroit couloir creusé dans le roc est flanqué de caves servant de postes de réserve. La porte était bien gardée. La rue « du milieu », qui monte sur le plateau, traverse des restes d’habitations et les ruines d’une mosquée, puis un mausolée du 15ème. La forme en octaèdre du bâtiment vient de l’architecture d’Asie mineure. Le mausolée recèle une tombe à inscription qui montre qu’il s’agit de la sépulture de Junik-Hanim, fille du khan Toktamich.

village troglodyte chufut kale

Chufut Kalé a été fortifié entre le 8ème et le 10ème siècle. L’historien géographe arabe Abulfedi, au 14ème siècle, décrit des Alains vivant là, une tribu d’origine iranienne proche des Scythes et ancêtres des Ossètes actuels. Ils cultivaient les fruits et la vigne sur les pentes des vallées alentour, avant d’être assiégé et pris en 1299 par le Tatar Bey Yashlavski. Tous les mâles au-dessus de 12 ans furent défoncés à l’épée puis égorgés, le reste de la population réduit en esclavage. Bakhtchisaraï est resté longtemps un marché aux esclaves renommé chez les Tatars ; très jeunes filles et garçonnets pour le plaisir y étaient très prisés. L’endroit a pris alors le nom de Kyrk-Er (40 fortifications). Le premier khan de Crimée, Hadji-Girey, en fit sa résidence fortifiée au 15ème siècle lors des guerres entre khans pour secouer le joug de la Horde d’Or. Les Tatars, plus portés au commerce qu’autarciques, ont migré vers Bakhtchisaraï à 3,5 km de là, plus accessible. Seuls les Caraïmes demeurèrent sur le plateau, renommant la cité « Chufut Kalé » : en turc « la cité des Juifs ». L’endroit, vu son isolement, comprit aussi une prison tatare. L’ambassadeur de Lithuanie, Lez, l’hetman polonais Potozkiy et Vasilli Griaznoi, un ex-favori d’Ivan le Terrible, ont langui ici, entre deux séances en chambres de torture. Le voïvode russe Vassili Cheremetiev a passé 21 ans dans le donjon.

gamin chufut kale

Les 18 hectares comprennent l’ancienne et la nouvelle cité, partagées par un mur et protégées par des fortifications. L’annexion de la Crimée par la Russie a fait déserter Chufut Kalé, qui perdait de son intérêt défensif, au profit de Bakhtchisaraï. En 1834, le maréchal français Marmont note que les Caraïmes habitent les 300 et quelques maisons de la citadelle mais descendent chaque jour à Bakhtchisaraï pour leur travail. En 1839, les missionnaires écossais Bonar et McCheyne racontent que 1500 Caraïmes vivent là. De faibles communautés caraïmes vivent aujourd’hui encore à Simferopol et à Lvov.

jeune couple russe forteresse chufut kale

Le plateau fut déserté en 1852. Le dernier résident caraïme a été un érudit, A.S. Firkovich (1786-1875), qui a publié les épitaphes médiévales (dont la plus ancienne remonte à 1203) et collecté d’anciens manuscrits, aujourd’hui à la bibliothèque publique de Saint-Pétersbourg. Sa maison sur deux niveaux, perchée à l’extrême rebord de la falaise, est devenue un café et une résidence pour colonies de vacances, dont nous rencontrons les jeunes en polo bleu France qui peuplent une partie de la cour où nous allons prendre le thé.

chapelle chufut kale

Firkovitch, nationaliste, a voulu à toutes forces prouver l’origine khazar des Caraïmes. Pour ce faire, il a parfois « corrigé » les dates écrites sur les manuscrits et sur les tombes dans ses publications, ce qui a donné une image exécrable de la théorie Khazar parmi les érudits. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas un fond de vérité, mais difficile à prouver à présent. Une seconde théorie fait descendre les Caraïmes de marchands de Byzance, poussés ici par leur commerce sur la mer Noire. Leur trace la plus ancienne est dans le récit d’Aaron ben Joseph dans le dernier quart du 13ème siècle. Petahia de Regensbourg fait mention au 12ème siècle d’hérétiques juifs qui n’allumaient pas les chandeliers du Sabbat dans le « pays de Kedar ». Une troisième théorie stipule la conversion des locaux au « caraïsme » après l’invasion mongole, sous l’influence des nouveaux-venus de Byzance. Ceci pourrait expliquer la langue turque des Caraïmes du lieu, leur apparence tatare et leur mode vie, tout comme l’indépendance des Caraïmes de Chufut Kalé sous les khans tatars.

forteresse caraime chufut kale

Les pièces creusées à même la falaise côté vallées offrent une perspective vertigineuse, suspendue à une centaine de mètres du fond. Trois vallées profondes se rencontrent à cet endroit, faisant de cet éperon de falaise une forteresse naturelle que les hommes n’ont eue qu’à aménager. D’un côté on aperçoit Bakhtchisaraï, de l’autre la mer à l’horizon. De quoi voir venir les ennemis de loin et se cacher à temps, hommes et bêtes confondus, dans les entrailles de la montagne. L’écho de ces pièces troglodytes est agréable et Natacha nous régale d’une chanson russe de sa voix chaude, « moïa graya » dans l’une d’elle. Juste avant que ne surgisse une guide « à la russe », pète sec, autoritaire, formatée à l’ère soviétique, qui déclare : « Les autres occupants » – nous – « sont priés de quitter la place après avoir vu, chacun son tour » !

vallee caraime chufut kale

Heureusement, d’autres touristes ne sacrifient pas à la visite de groupe. Ce sont des familles aux petits cent fois pris en photo dans toutes les positions, devant tous les points remarquables, par les parents ébahis de leur progéniture. Ce sont des jeunes en bande qui se photographient dans des poses avantageuses ou à la mode pour épater les copains restés en ville. Ou encore des gamins émancipés qui grimpent partout, intenables, infatigables, alors que les fillettes restent sagement près des parents, effarouchées par tout ce mouvement et ce vide qui fait peur. Ou aussi des jeunes filles aux claquettes inadaptées aux pierres lisses du chemin et qui ont décidé de marcher pieds nus. C’est une fois de plus toute une sociologie de la Russie en vacances qui s’offre aux regards de qui veut l’observer. L’atmosphère est familiale, disciplinée, bon enfant – traditionnelle au fond, sans remise en cause des sexes ni féminisme – mais avec cet air de liberté récemment acquise qu’avaient les Italiens dans les années 50.

fille ensandales sur les pierres chufut kale

Nous reprenons à la descente le chemin forestier qui, puisqu’il mène aux ruines, est parsemé de stands d’artisanat de bois, de bijoux, de croix de baptême, de miel de la montagne, de tisane d’herbes alentour, de romarin, de noix, de tout ce qui fleurit lorsque quiconque est disposé à dépenser.

Nous dînons tatar dans notre gîte, sous la tonnelle du jardin. Aux poivrons grillés à l’huile succède du « délice de l’imam », ces aubergines frites farcies d’une purée de tomate et d’oignon aux épices, puis des frites, « courantes ici » nous dit Natacha, des champignons frits eux aussi, du genre trompettes de la mort, enfin des fruits. C’est délicieux.

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Villages le long du Nil

Nous débarquons sur une rive pour prendre une bétaillère et aller voir un village de l’intérieur, Daraw. Il s’y tient habituellement un marché aux chameaux. Nous y trouvons peu de bêtes et aucun acheteur, mais une couche de crottes sèches, épaisse comme un tapis moelleux. Les quelques bêtes qui reposent pour la vente sont entravées, la patte avant étant liée repliée. Un adolescent monté sur un grand mâle blanc caracole et prend des poses. Il se plaît à proposer la photo pour « un stylo » ou pour le simple plaisir de se faire admirer. Il arrange artistement son chèche pour paraître à son avantage devant les filles, et peut-être pas seulement devant elles.

gamin sur chameau Egypte

Ensuite, le marché. Deux garçons ont sauté sur le marchepied arrière de la voiture et nous accompagnent par curiosité. Le plus grand a un physique princier avec son museau finement allongé et ses narines fièrement dessinées frémissantes d’émotion. Les boutons de sa chemise ont sauté depuis longtemps et sa mère les a sagement remplacées par du fil à coudre pour qu’il ne montre pas trop la nudité de sa poitrine. Il doit enfiler le vêtement par le haut, comme une tunique.Un autre a le tee-shirt punk, comme coupé au rasoir sur l’épaule.

adolescent egyptien

Nous ne passons guère plus d’un quart d’heure dans les rues marchandes. C’est un marché banal : des étals de fruits et de légumes, des chaussures, de la viande – mais les touristes-femmes aiment les marchés… Une boucherie chamelière offre aux regards un arrière-train d’où pend encore la queue de l’animal dépecé. Le gros gamin qui tient le stand brandit une patte à la large sole en rigolant, à mon attention. Il me montre aussi les yeux, gros comme des œufs et brillants comme des billes. Il croit ainsi me révulser. Mais j’examine tout cela comme s’il s’agissait de choses inertes (ce qu’elles sont) et je vois dans ses yeux qu’il commence à me prendre au sérieux. Il accepte que je prenne la photo de l’étal et du boucher en prime. Entre « mâles » on se comprend.

boucherie de village egypte

Quelques minutes de bétaillères nous reconduisent aux bateaux où nous embarquons pour déjeuner dans le grondement du moteur. Le bruit rend inutile toute conversation à plus de deux et abrutit en prime. N’étions-nous pas sensé aller à la voile ? C’est flemmardise de la part des bateliers car il y a un peu de vent et nous rencontrons des bateaux qui ont les voiles gonflées ! La vue de la viande morte ne m’a pas impressionné, ni coupé mon appétit. Les cuisiniers nous ont concocté une nouveauté, le foul, ce plat de fèves traditionnel. Ils ont frit aussi des beignets d’épinard, taillés comme des crottes de chameau. Les filles : « ah, tais-toi, ne dit pas ça, c’est immonde ! » Leur imagination travaille trop. Il ne faut pas avoir la magie des mots et croire qu’ils sont des choses réelles : le mot chien ne mord pas, que je sache ! L’aspect doré, l’odeur alléchante, le croustillant sous les dents, sont des réalités bien plus tangibles que les mots : cela ne fait rien, il restera plus de beignets pour ceux qui savent les aimer.

maison de fellah bord du nil

Le Nil, à cet endroit, n’est pas séduisant avec ses baraques de fioul et ses hauts pylônes électriques. L’après-midi, de même, est plutôt décevante. L’air est lourd, le soleil partiellement voilé. Nous allons marcher parmi les palmes. Le village de terre de Cherfadn, longé par un canal, n’a guère d’intérêt. Peu de gens vont et viennent, quelques gosses, des femmes allant chercher de l’eau. Sur le mur d’une maison est peinte à fresque la gloire d’un pèlerinage mecquois : l’avion d’Egyptair, le cube noir de la Kaaba, des inscriptions en arabes vantant la gloire de Dieu. Adj va nous acheter une boisson pétillante locale ; elle a un goût de pomme mais elle est surtout entièrement chimique avec une saveur acidulée typiquement anglaise. C’est gentil, lui aime ça, mais beurk !

porte musulmane bord du nil

Nous regagnons les rives du Nil et croisons des jeunes filles revenant du canal, la jarre d’eau sur la tête. « Salam aleikum ! » Elles ont des yeux de feu sombre et un teint d’abricot mûr. Nous reprenons le bateau… à moteur. Des felouques à voiles nous font la nique ; elles descendent lentement le Nil dans le silence des oiseaux. Pas nous. Nous suivons plutôt le train trépidant et quasi continu des bateaux usines qui descendent de Louxor. Nous croisons un bateau à aube, l’un des deux seuls qui subsistent sur le Nil. L’El Kharim a été construit en 1917. Il est plus racé que les modernes HLM flottants. Nos felouques n’ont de voiles que le décor : il est tellement facile de se faire traîner au moteur ! On invoque toujours le prétexte du vent qui n’est pas là, ou pas suffisant, ou pas dans le bon sens…

bateau usine sur le nil

De loin en loin, les rives sont bâties des « floating pump stations », stations construites en coopération avec le Japon pour pomper l’eau du Nil vers les canaux d’irrigation. La plage où nous nous installons ce soir a une rive de deux ou trois mètres, pas plus. Les abords sont très sales ; les tentes de toilette ont été montées dans une pente, ce qui est éminemment pratique pour se laver, en acrobatie sur un pied ! Les bateaux lourds qui fendent le Nil nous envoient leurs vagues d’étrave qui éclaboussent la rive et font tanguer les felouques. L’étape n’est pas intéressante. Les felouquiers se baignent avec Adj, heureux d’être tout nu dans l’eau fraîche. Un jeune homme du groupe les imite, au grand dam de sa femme qui craint les petits vers traîtres de la bilharziose. Elle en cache sa serviette : « il séchera, il ne s’essuiera pas avec ! » Lorsqu’il sort, ruisselant, il la trouve et s’essuie avec. Adj n’a pas de serviette, ou ne veut pas la mouiller. S’il renfile à cru son pantalon, il reste un long moment torse nu à offrir sa musculature, dont il est fier comme tout jeune homme.

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Fin avril à Paris

Le printemps pointe timidement son nez cette année. Les jours alternent entre froid de mars et tiédeur de mai ; en avril, ne te découvre pas d’un fil, dit la sagesse ancestrale.

chat Paris rue de la harpe

Ce pourquoi le chat de la rue de la Harpe, campé au-dessus d’un restaurant de kebabs, se garde bien de mettre autre chose que le museau à la fenêtre ; il a gardé toute sa fourrure.

cerisiers en fleurs Paris polytechnique

Mais les cerisiers fleurissent déjà comme au Japon. Le rose délicieux des fleurs rappelle le teint des jeunes filles derrière le mur austère de l’ancienne Polytechnique.

culs de pouliches Paris luxembourg

Au Luxembourg (le jardin, pas le paradis fiscal), les ponettes ont la queue fournie et baladent des gamines pas très rassurées d’un pas lent de sénateur.

feuilles de marronniers printemps

Les feuilles des marronniers sont du vert tendre de la jeunesse annuelle. Leur transparence donne envie de ventrées de salade.

pelouse printemps Paris luxembourg

Les pelouses sont de nouveaux « autorisées » par la haute autorité fonctionnaire en charge de définir les règles. Nombreux sont ceux qui se vautrent déjà sur l’herbe encore humide des pluies incessantes de l’hiver.

filles bronzant Paris luxembourg

Des filles se sont mises déjà presque nues, préparant le bronzage plage pour les mois qui viennent.

ados au printemps Paris

Les ados flirtent, allongés, caressés, nonchalants. Le bac est pour bientôt, même si des vacances arrivent, juste avant le premier mai pour les Parisiens. Il restera peu de temps pour réviser après, cette année.

filles Paris au printemps luxembourg

Les touristes de province déambulent déjà depuis près de deux semaines dans un Paris tour à tour gris et lumineux, à 15° ou 25° selon les jours. Le faune dansant incite à l’exubérance devant la perspective ouverte par les marronniers sur la coupole triste du Panthéon, en piteux état et en restauration pour des années.

printemps Paris luxembourg

Il est agréable de marcher dans les allées du jardin le plus parisien peut-être.

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Yasunari Kawabata, Kyoto

Yasunari Kawabata Kyoto

Tout commence par les violettes au creux du vieil érable, puis se prolonge par les cerisiers en fleurs du sanctuaire shinto Hiean Jingu. L’ancienne capitale, Kyoto, est pour Kawabata l’essence du Japon, de la nipponité. Le cerisier au printemps, c’est la vie même : « l’arbre semblant moins avoir produit ses fleurs que les branches n’être le simple support de ce foisonnement » p.13. A l’origine, il y a la nature, l’élan de vie qui s’épanouit en fleurs fragiles aux pétales roses comme les joues teintées d’émotions des très jeunes filles. Chieko se promène sous les cerisiers avec le jeune homme de 18 ans, Shininchi, son ami d’enfance choisi pour sa beauté à 7 ans comme Chigo (éphèbe) sur un char de parade de la fête de Gion. Il aura le privilège symbolique de se marier avec le dieu.

« Que c’est féminin, si on regarde bien… observa-t-il. Les fines branches qui penchent, les fleurs, tout est à la fois luxuriant et d’une extrême délicatesse » p.13. Car la nature est la Mère, à l’origine, celle qui met au monde et laisse pousser, indifférente. Chieko est une enfant trouvée, adoptée par un couple de commerçants en gros de tissus. De qui est-elle la fille ? Au fond, de la nature même, par-delà la mère porteuse – qui l’a abandonnée à la naissance et a disparue. Car c’est bien la nature qui va faire retrouver à Chieko sa sœur jumelle Naeko. En allant voir les troncs lisses des cryptomères de Kitayama, son amie reconnaît un double de Chieko parmi les paysannes. Les jumelles vont lier peu à peu connaissance, malgré l’écart des conditions sociales.

Et ce n’est pas par hasard si la reconnaissance a lieu lors de la fête de Gion, durant les Sept dévotions aux divinités du sanctuaire de Yasaka. Ce sanctuaire est dédié à Susanoo le petit frère provocateur d’Amaterasu, déesse du soleil qui tisse la toile de l’univers et arrière grand-mère du premier empereur du Japon Jimmu. Shinichi/Chigo se confond avec Naeko, l’ami d’enfance avec la sœur jumelle. Ainsi sont les meilleures unions « naturelles », dirait-on. Chacune aura un amoureux, mais l’ambigüité demeure de savoir de quelle sœur est amoureux chaque prétendant : de la fille-nature ou de la fille-héritière ? L’auteur a la délicatesse de laisser dans l’avenir la réponse.

kiyomizu dera kyoto

Loin des pays de neige et des amours impossibles, Kawabata signe ici son meilleur roman, dix ans avant son suicide. Tout est jaillissement, enracinement et exubérance. La vie encore traditionnelle de Kyoto se voit menacée par la modernité. Les artisans reculent devant l’industrie, les relations d’homme à homme devant la gestion, le contact avec la nature devant l’urbanisation et l’automobile. Même les geishas doivent attendre 18 ans avant de se livrer aux plaisirs. Ce que regrette Takichirô, père adoptif de Chieko, lorsqu’il rencontre celle qui accompagne une tenancière de maison de thé qu’il connait : « vraiment adorable, si blanche de carnation. Elle devait avoir quatorze ou quinze ans » p.111.

Le début des années 1960 bouleverse le Japon autant que la guerre et Kawabata le déplore. Il relie ici ce qui ne doit pas mourir, malgré l’accélération contemporaine : l’émerveillement devant la vie, le chant des hormones, le goût du travail bien fait. Chaque être naît artiste dans son domaine, de la préparation du thé au tissage de ceintures, du polissage des troncs au commerce de gros, de la création de motifs à la perfection des geishas. Il ne faut pas perdre ce contact de l’esprit avec les choses, de la création avec les êtres. On ne crée pas plus « en soi » qu’on « échange » tout court. Chacun est relié, pas égocentré ; l’individu est unique, mais ne se révèle qu’au travers des autres.

C’est le message des jumelles, nées de la même femme mais ayant eues chacune un destin différent, jusqu’à l’amour de la nature qui les a rapprochées. « Les fleurs vivent. Vie brève, mais vie évidente. Les années reviennent et les boutons s’ouvrent – comme vit la nature » p.58. « Elles fleurissent de toute la force de leur vie. » De même les jumelles, ou le jeune Shinichi : « Comment est-il possible que de si beaux enfants viennent au monde ? » p.68.

Si vous ne connaissez pas Kyoto, ce roman devrait vous donner envie d’y aller. Certes, la ville a changé, mais subsistent dans ses parcs et parmi ses temples l’atmosphère ici décrite par Kawabata : la nature parmi les hommes. Vous y verrez les cerisiers en fleurs au printemps, les bambous de l’été, les érables aux feuilles rouges à l’automne, les troncs lisses des cryptomères et le vert des pins en hiver. Décors vivants dans lesquels passent les êtres jeunes, pleins de vie, les vêtements ouverts aux souffles. Tout cela crée des « dieux » innombrables au cœur des sources et des pavillons de bois, et laisse une impression de sacré, d’union avec le tout, de sacrément vivant.

Yasunari Kawabata, Kyoto, 1962, traduction Philippe Pons, Livre de poche 1987, 192 pages, €5.32

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Pékin 1993, quartier des antiquaires

Les éléments féminins de notre groupe repartent à l’assaut de la soie. Un ami âgé voudrait visiter le quartier des antiquaires Liulichang et je le suis. La rue est pittoresque. S’y ouvrent des boutiques à la façade de bois traditionnelle, décorée. Nous croisons partout des Chinois à vélo. Passent dans la rue des jeunes filles fraîches, peu apprêtées, qui rient à ce que leurs baratinent leurs jeunes brutes d’amants. Eternels moment de la séduction, observés ici en langue étrangère : capter l’attention, baratiner, puis pousser vers la couche sont les trois moments de toute drague, quel que soit le pays.

Liulichang antiquaires pekin 1993

L’ami est dans son élément : papiers découpés, dessins à l’encre de Chine, albums, estampes anciennes de type « image d’Épinal », il trouve toutes ces choses qu’il aime et il est heureux. Juste avant la fermeture obligatoire de 17h30, il achète plusieurs pochettes de papiers découpés aux couleurs vives et deux estampes populaires pour dix yuans chacune. Je remarque pour ma part un dessin sobre dont j’admire la beauté. Il reprend le thème très classique du garçon juché sur le dos d’un buffle traversant une rivière. Mais la composition est très équilibrée, le garçon sur la gauche, en tunique de paysan, les longues cornes du buffle horizontales sur l’eau, et les branches de saule pendantes sur la droite. Je demande le prix : « famous chinese artist, still alive : 36 000 yuans ». Mes goûts sont onéreux.

gamin sur buffle dessin

Nous revenons à pied par les ruelles. Le débouché de la place Tien An Men nous paraît d’autant plus incongru. Éclairée, immense, vide, la place symbole du maoïsme apparaît pour ce qu’elle est au sortir de la ville chinoise : une gigantesque table rase. Pour construire quoi ? Rien de probant à aujourd’hui, puisque l’on ne parle que de desserrement démocratique et d’ouverture au marché, autrement dit la restauration d’un ordre ancien, extérieur à la Chine, que Mao visait justement à éradiquer.

Liulichang vitrine pekin

Ce vide me rappelle l’essai de François Jullien, Éloge de la fadeur, paru en 1991. Pour les Chinois, la fadeur est la saveur du neutre, au départ de tous les possibles. « Le mérite de la fadeur est de nous faire accéder à ce fonds indifférencié des choses ; sa neutralité exprime la capacité inhérente au centre. A ce stade, le réel n’est plus « bloqué » dans des manifestations partiales et trop voyantes ; le concret devient discret, il s’ouvre à la transformation. » Peut-être faut-il considérer la place Tien An Men et la période maoïste comme une « fadeur » qui brise l’immobilisme ancien pour s’ouvrir à toute transformation propre à la Chine ?

Liulichang pekin hutong 1993

Le paradoxe est que Tien An Men signifie « porte de la paix céleste », symbole d’immobilité dans l’équilibre. Confucius valorisait déjà le juste milieu non comme une médiocrité à égale distance de tous les extrêmes, mais comme la valeur centrale du neutre, ce qui ne penche pas plus dans un sens que dans un autre mais garde complète en soi sa capacité d’essor. L’efficacité est toujours discrète, d’où sa louange de la réserve, de la vertu modeste. Tout le contraire de Mao, quand on y réfléchit : le stratège fait évoluer la situation antagoniste de proche en proche, d’une façon quasi insensible, de sorte que la victoire progressivement acquise ne s’impose jamais comme un haut fait. Tien An Men représente bien l’ambivalence de la Chine : le vide du neutre, mais aussi l’éradication hautement revendiquée. Où l’on retrouve l’orgueil chinois : le souci de protéger son identité, la peur du ridicule, le sens de la « face » ; mais aussi son contraire, le vieux complexe de supériorité historique, morale, impériale.

Pekin Tien an men 1993

Ce soir, nous dînons original. Nous montons au septième étage de l’hôtel pour déguster du canard laqué. Nous n’aurons pas accès au « banquet » de canard laqué car l’heure est trop tardive. Les Chinois mangent tôt parce qu’ils se lèvent tôt et que l’administration l’exige ainsi (pourquoi « servir le client » puisque l’on est fonctionnaire salarié et que « le client » n’existe pas, mais seulement des « usagers »). Nous avons accès au canard en lamelles, avec sa peau croustillante, que l’on déguste dans des crêpes avec une branche de civette, le tout trempé dans une sauce brune épaisse. Nous ajoutons des pois mangetout étuvés et des nouilles frites. Nous effectuons ainsi un délicieux repas traditionnel pour 72 yuans par personne, alors que l’insipide riz-légumes, tarte et capuccino nous était revenu à 63 yuans ce midi.

Nous terminons ce séjour à Pékin au bar chic de l’hôtel à écouter du piano en sirotant un cognac, pour écluser nos derniers yuans inchangeables. Je les termine sur deux petits bols de porcelaine fine moins chers qu’un repas, que j’offrirai à mon retour, marchandés pour soixante yuans les deux. Il est vrai que la boite en carton recouverte de tissu, qui les contient, est bien fanée.

chat endormi gravure chinoise

Le guide chinois nous souhaite un prompt retour de façon fleurie, avec beaucoup de « bon ! » et de « voilà », expressions qui émaillent sa conversation d’habitude. Nous quittons Pékin la reconstruite, la ville sans oiseaux, et sa poussière. Nous longeons l’autoroute en construction qui symbolise ce premier abord de la Chine : un chantier qui n’avance pas, où une armée de travailleurs fait la pause pendant que quelques-uns sont au labeur – à la socialiste (qu’importe de se presser puisque nous serons de toute façon payés pareils).

FIN

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Yasunari Kawabata, Le lac

yasunari kawabata le lacUn jeune homme ne peut s’empêcher de suivre les jeunes filles dans la rue. Obsédé, attiré, ravi. Car il ne pense pas les violer, ni même leur faire du mal ; il est simplement attiré par leur beauté, comme les enfants par les lucioles.

Pourquoi ne pas les aborder, draguer comme tout le monde, séduire selon les normes ? Parce qu’il a des pieds simiesques dont il a honte, parce qu’il est orphelin et qu’il a fait la guerre, dépensant ses meilleures années à rien. Il est devenu prof dans un lycée de jeunes filles d’où il est renvoyé. Car il tombe amoureux d’une élève de 17 ans qui en parle à sa copine. Scandale ! Une mineure au Japon dans les années 1950 n’a aucun droit, sinon de se taire et d’obéir. Il lui fait un enfant sans le savoir, qu’il abandonnera sans le vouloir, comme lui l’a été.

Roman noir, bien différent de Pays de neige. L’auteur s’est suicidé peu après. Gimpei, le jeune homme dans la trentaine, s’est pris un soir un sac à main sur la gueule parce qu’il suivait de trop près une jeune femme décidée. Le sac contenant une grosse somme en liquide, il a pris peur et est parti s’exiler dans le nord. Il y réfléchit, revoit son enfance et sa vie récente. Un ratage.

Il était amoureux de sa cousine Yagoï, près du lac. Mais celle-ci, plus âgée que lui, se moquait. Il aurait voulu que la glace cède sous ses pas pour la regarder se noyer, comme lui aurait aimé se noyer dans les regards liquides des filles. Au Japon, les sentiments et la nature sont un. Ce n’est pas un romantisme intellectuellement reconstitué comme en Occident, mais une fusion intime due à la religion shinto. Ce pourquoi les rues la nuit, le sentier à l’automne, les bords du lac glacé ou le pont aux lucioles sous la pluie, sont les révélateurs des émotions et des sentiments sur le monde.

Incessante transformation des plantes, fragilité des êtres, éphémère des lucioles. L’amour qui fonde la stabilité d’un couple avec des enfants n’est pas pour lui, rejeté depuis tout petit. Lui le personnage Gimpei, lui l’auteur Yasunari. Car l’écrivain a été orphelin lui aussi, a vu sa sœur mourir, puis son grand-père, se retrouvant tout seul à 15 ans. Tout seul dans une société collective où la famille est la base.

Un beau roman doux amer que l’hiver alentour rend plus facile à comprendre. Mais ne l’entreprenez pas si vous êtes déprimé, seule la fin ouvre à la lumière : celle des lucioles, insectes phosphorescents qui séduisent tant les enfants et permettent la fête collective.

Yasunari Kawabata, Le lac, 1955, Livre de poche 2004, traduction Michel Bourgeot 1978, 126 pages, €3.89

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Perros-Guirec

Cette petite ville balnéaire de la côte nord de la Bretagne est célèbre depuis deux siècles pour son chaos de rochers en granit rose. Ses quelques sept ou huit mille habitants doublent à la belle saison, lorsque les familles et le troisième âge débarquent pour se promener, jouir du sable, grimper aux rochers, et déguster ses crustacés dans les innombrables restaurants de l’endroit. Le Sentier des douaniers court le long de la côte, sur les landes de Ploumanac’h. Perros vient du breton ‘penn’ qui veut dire cap, et de ‘roz’ qui veut dire colline vers la mer. Quant à Guirec, c’est un saint moine venu d’Angleterre évangéliser les Bretons en débarquant à Ploumanac’h.

La plage de Trestraou, pleine de soleil, permet de jouer le soir au casino ou de voir en saison les expositions au palais des congrès. On y embarque pour visiter les Sept-Îles, remplies d’oiseaux. C’est fou ce que ces fous de Bassan sont agiles, tandis que criaillent les goélands !

La plage battue des vents à Trestrignel a le charme sauvage des rochers encaissés, jusqu’à la pointe du Château. Mais c’est la plage de Saint-Guirec, au bourg de Ploumanac’h, qui intéresse le touriste. C’est là en effet, à l’orée de la promenade dans le chaos de rocs arrondis par les millénaires et les vagues, que s’élève l’oratoire au saint Guirec.

Mais ne contribuez pas à détruire un peu plus la statue de bois, œuvre du sculpteur Yves Hernot en 1904 et déjà restaurée en 1938 ! Une vieille coutume voulait en effet que les jeunes filles piquent une épingle dans le nez du saint : si elle tient, voici un bon présage de mariage.

Dans la ville, le bassin du Linkin est devenu une aire d’activités nautiques. Ce sont les scolaires qui en jouissent durant les mois de travail, et les touristes enfants durant l’été. On peut louer de petits bateaux pour naviguer sur cette mer miniature.

Non loin de là se dresse le musée de l’Histoire et des traditions de Basse-Bretagne, dans la bâtisse qui servait de Capitainerie du Port. Il a été inauguré en 1989 par Pierre-Jakez Hélias, auteur du ‘Cheval d’Orgueil’. Des moulages en cire rappellent surtout le temps de la Révolution, où les paysans et leurs seigneurs entendaient toujours croire en Dieu alors que la République laïque méprisait ce genre de superstition.

Mais c’était là le prétexte idéologique pour condamner ces « arriérés » bretons : la vraie raison était la levée en masse, décrétée depuis Paris sans aucune considération pour les paysans par des bourgeois oisifs ou des artisans des faubourgs ruinés. par la révolution. Les gens des campagnes n’ont pas accepté qu’on ignore leur avis car ils devaient planter, sarcler et récolter pour nourrir leur famille. Ce n’est certes pas « la République » qui allait donner à manger aux enfants ! La paroisse de Perros-Guirec, enclavée dans l’évêché de Tréguier faisait partie du doyenné de Lannion relevant de l’évêché de Dol – et c’était bien compliqué.

Mais la révolte prenait toutes les formes. Depuis la levée des fourches jusqu’aux actes de résistance des femmes ravitaillant les maquis d’ajoncs.

De l’obstiné parler breton jusqu’aux messes en pleine mer, données par les curés réfractaires.

Le visiteur curieux peut visiter aussi la maison du peintre Maurice Denis, nabi et impressionniste, voir le moulin de la Lande du Crac’h de 1727 en granit rose et qui tourne avec le vent, ou encore le parc des sculptures en granit entre la Clarté et Ploumanach. On sera même étonné de trouver ici une église Saint-Jacques, car la ville était (mais oui !) lieu de passage pour la route vers Compostelle. Elle drainait les pèlerins venus de Grande-Bretagne.

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Voyage aux Gambier 5 : Rouru

Rouru (« l’endroit des têtes couronnées ») était-il un couvent ? Il demeure quelques ruines de ce qu’on a appelé le couvent de Rouru, sis sur les hauts de Rikitea, à l’aplomb du Mont Duff. C’était une construction à vocation religieuse. On y accueillait des jeunes filles auxquelles on apportait des connaissances (intellectuelles). L’endroit choisi est un plateau assez vaste, le climat y est plus frais qu’au village en bord de mer. Il est caché par des plantations d’arbres à pain, d’orangers et de cocotiers.

On descend vers le village par un chemin pavé d’environ 1500 m, on croise le cimetière sur la droite avant d’atteindre le village. Le choix de ce plateau a-t-il été fait parce que c’était le quartier des riches ? Rouru, appelé aussi le couvent des Sacrés-Cœurs, a perduré à peine plus d’un demi-siècle. Les constructions sont le vaste mur d’enclos, la maison des sœurs, un puits, une citerne, des toilettes, la chapelle, une porte monumentale. Les murs solides, bien bâtis restent la preuve d’un dévouement.

Les missionnaires avaient une quintuple mission : baptiser la population et éliminer les faux dieux ; soigner les malades ; aider les familles à mieux vivre ; éduquer les jeunes ; construire pour Dieu des églises et pour ses serviteurs des presbytères. C’est le Père Cyprien Liausu, arrivé en 1835, qui avait observé que le comportement des jeunes filles de Mangareva et leur goût pour le travail méritaient d’être encouragés et orientés vers une forme de vie s’inspirant de l’esprit religieux. Certain père avait constaté que les filles travaillaient le plus laborieusement dans les plantations. Elles auraient fini par ne plus vouloir s’en retourner chez leurs parents et on leur édifia un bâtiment.

Des notes stipulent que les jeunes filles ont crée des sortes de « couvents » où elles veulent vivre en communauté. Elles s’appellent du nom de sœurs et ne font rien sans demander la permission à celle qu’elles ont choisie comme supérieure. Elles filent, défrichent les sols, plantent coton, bananes, haricots, ignames, patates douces, carottes, choux. Imaginez quarante jeunes filles choisies, élevées comme dans un couvent sous la direction de trois femmes d’un certain âge et instruites. On leur apprend à lire, à écrire, à se vouer aux pratiques journalières de la religion. Elles écrivaient d’abord sur des feuilles de bananiers séchées puis elles ont utilisé du papier de chiffon quand elles furent un peu plus avancées.

Les habitants des Gambier se contentent de leur sort, loin de la capitale Papeete. Ils possèdent un faapu qui leur fournit légumes frais, un verger des fruits, et souvent, même à plusieurs, une ferme perlière qui leur apporte un revenu supplémentaire. Que demander de plus ? Leur docteur est reparti, ils espèrent la venue d’un remplaçant.

Nous avons été bien reçues. Nous jouissions d’une vue superbe depuis la pension. Les repas en compagnie de la famille étaient conviviaux, souvent des korori en entrée (muscles des huîtres découpés en fines lamelles), du poisson, des légumes du faapu, des fruits du verger agréablement cuisinés, des visites bien organisées. Une fort agréable découverte de cet archipel lointain.

Hiata de Tahiti – FIN du voyage aux Gambier

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Histoire à faire peur

Parmi les histoires rassemblées par Hitchcock sous le titre « à faire peur », il est un étrange récit intitulé ‘Une invitation à la chasse’. Fred Perkins, prototype de l’Américain moyen, est un petit employé d’agence insignifiant. Un jour, il reçoit une luxueuse carte gravée qui l’invite à une chasse organisée par la haute société de la ville. Très fier, il achète un habit, affûte ses manières pour faire bonne figure. Mais le matin très tôt, deux gardes-chasse viennent le prendre et le poussent au-dehors en caleçon. Dans la fraîcheur blafarde de l’aube, ils le lâchent en pleine campagne, presque nu. Au loin, la meute aboie déjà…

C’est une fable, bien sûr… Les rapports sociaux sont poussés ici à l’absurde. L’exploitation des dominants trouve son apogée dans la chasse aux inférieurs. Les riches, déjà patrons et politiciens, deviennent les chasseurs tandis que les pauvres, déjà exploités et manipulés, leurs sont livrés pieds et poings liés. Ils n’ont aucun recours contre cette fatalité, sauf de défendre leur survie. Les puissants se servent des autres hommes comme du gibier : ils les nourrissent comme de vulgaires faisans, ils les domestiquent par la morale sociale qu’ils contribuent à maintenir par les mœurs et le qu’en-dira-t-on. Puis ils transgressent allègrement l’apparence pour devenir bêtes de proie, révélant leur vrai visage. Le meurtre est la forme suprême de l’exploitation de l’homme par l’homme. Qu’il soit de masse au nom de l’idéologie ou individuel lors d’une chasse privée à la bite ou au couteau.

Une telle aventure existe-t-elle dans la réalité de notre XXe siècle ? Les éphèbes spartiates partaient nus à la chasse aux hilotes, mais ceci se passait il y a deux millénaires et demi. Le meurtre de masse, nazi, stalinien, maoïste ou polpotiste ont remplacé la chasse mais les exemples récents du Rwanda et de la Serbie montrent qu’ils sont loin d’être éradiqués dans les mentalités. Dans cette chasse hitchcockienne, aucune guerre n’est déclarée, pas même de classe, tout est « normal ». Il s’agit de lutte sociale féroce, mais elle est habituellement euphémisée par les postes et les salaires, bordée par le droit et l’État qui se dit le seul détenteur de la violence légitime.

L’étrange naît de ce que, brutalement, la lutte sociale enlève son masque. Elle devient physique, immédiate, animale. Il ne s’agit ni de Mafia ni de Ku Klux Klan mais de n’importe qui, vous et moi, victime potentielle de qui a plus de pouvoir. Les formes sociales sont respectées, l’invitation est régulière, le crime sera maquillé en accident. La bête, une fois abattue, sera oubliée aussi vite. Qui prêtera attention aux propos hystériques de la femme de Perkins qui dit avoir vu les gardes-chasse entraîner son mari à coups de fouet ? Le choc de l’accident a dû lui faire perdre la raison, déclare avec componction la haute société hypocrite. Une chasse à l’homme ? Vous n’y pensez pas ! Nous sommes des bourgeois respectables d’une petite ville américaine du XXe siècle.

Le lecteur reçoit cette fable comme un coup. Elle viole les apparences comme un prédateur obsédé viole les jeunes filles. Elle met à nu brutalement le cynisme de nos démocraties où les professions de foi idéalistes habillent les réalités de pouvoir du manteau chatoyant de l’idéologie. Tous les mécanismes sociaux concourent à ne laisser la puissance qu’à quelques-uns. Ceux-là sont assurés de l’impunité s’ils font semblant de jouer le jeu tout en étant impitoyables à dominer. Ils ont la richesse qui assure le confort et permet d’acheter les consciences ou les talents ; ils ont les relations et le clan aptes à étouffer tout scandale ; ils ont le prestige qui les fait révérer comme des modèles sociaux et les rend tabou. Qu’ont-ils à faire de la morale et des lois ?

Le lecteur, remué, se dit qu’il pourra peut-être lire le lendemain dans son journal un récit semblable dans la rubrique faits divers, une chasse à l’homme dans la campagne ou un viol de femme en chambre close. Où rien se sera jamais prouvé et où justice ne sera jamais faite.

Toute analogie avec des personnes vivantes et avec l’actualité est évidemment purement fortuite…

Alfred Hitchcock, Histoires à faire peur (Stories my mother never told me), Pocket 1995, 278 pages, €3.00 occasion

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