Articles tagués : piment

Ponta do Sol

Deux gigantesques gâteaux parfumés au citron ne résistent pas à treize occidentaux nourris au sucre depuis l’enfance au petit-déjeuner. Ce matin le fromage fait moins recette, mais l’on commence à apprécier – ou à savoir préparer – le café « à la turque ». Les premiers jours, la découverte d’un paquet de café moulu nous avait surpris : à Paris « ils » ont fait une erreur, ce n’est pas possible ! Et puis, faute d’autre solution, nous avons essayé. Ce café en poudre, jeté dans l’eau bouillante, est en fait bien meilleur et plus facile à conserver que le café « soluble ». Les « technocrates de Paris » ne s’étaient pas trompés : ils l’avaient fait exprès. Et ils avaient raison…

Une rumeur enfle : ce sont les gamins, garçonnets et fillettes, qui jacassent à l’entrée de l’école. Les coqs chantent ici ou là, comme si le soleil venait à peine de se lever. On entend les cris d’une maman engueulant son petit garçon trop lent. Sur les crêtes autour de nous flotte la brume. Aucun nuage au ciel mais un voile assez épais, poisseux, sur le paysage. Une fillette joue avec une ficelle dans la rue ; elle lève une jambe et saute à la corde, toute seule, perdue dans son plaisir.

Nous prenons le départ, le chemin vers la mer. Le village a ses vieilles femmes et ses enfants dans les rues quand nous le traversons : « bom dia ! adios ! ». Enfin la mer et sa rumeur sur les rochers, inlassable soupir. Le chemin longe la falaise, empierré, sinuant sur le relief. Sur la mer stagne un voile de brume, le vent est coulant. Le long de la mer se dressent quelques maisons et une école, dans laquelle nous invite la maîtresse. La classe est vide. Sur le mur est affichée la liste des élèves aux prénoms et noms composés à rallonge. L’orthographe est phonétique. Je relève un « Stivan », un « Ailtron » et un saint hypothétique : « Navy ». Les visages sont à l’extérieur. On ne peut interrompre notre marche, se poser quelque part, sans voir surgir très vite par deux ou trois, toute une bande de gamins et gamines entre deux et dix ans.

Une ribeira s’ouvre dans la falaise, à notre droite, la Ribeira Graça. Le vent est à décorner les bœufs. Yves, d’ailleurs, en perd sa casquette. Des femmes repiquent l’igname dans la terre grasse bien irriguée par un ruisseau en activité. Nous marchons sur les murets de pierres qui délimitent les cultures. Plus haut, nous pique-niquons à l’ombre, sous un bassin de retenue d’eau aménagé de grosses pierres. L’itinéraire fait jardin japonais : de l’eau glougloutante, des pierres rondes disposées en chemin, les feuilles triangulaires du manioc en guise de nénuphar, les cannes à sucre en guise de roseaux – et la falaise de basalte noir.

Pendant que les autres ronflent au soleil, repus, je pars seul explorer le haut de la gorge. Elle sinue fort loin vers l’intérieur, se rétrécissant progressivement. J’ai l’impression enfantine d’explorer une île déserte. Si forte que je retire mon maillot pour mimer les corsaires qui hantaient mon imagination, il y a longtemps. Pas un bruit, pas même un oiseau. Des bananiers, en ligne, sont élevés dans l’ombre, les pieds au bord de l’eau. De gros papillons brun ocellé volettent, de larges libellules au corps vermillon passent lentement dans un vibrion d’ailes. De l’eau tombe goutte à goutte de la falaise sur les feuilles avec un bruit mat. Je m’avance longuement sans voir le bout de la gorge. La bananeraie n’en finit pas ; chaque endroit est aménagé pour fixer la moindre parcelle de terre. Alors que je revins, je croise Cyril parti explorer à son tour, blond et osseux jeune corsaire d’histoire. Il est le seul être humain que j’aperçois depuis vingt minutes. Encore une autre impression capverdienne, celle d’être seul à quelques mètres des chemins…

Retour vers la mer. Les gamins de Corvo (corbeau) nous saluent au passage. Très rude montée par une piste en lacets jusqu’au col avant le village de Fontainhas, où la bière nous tend le goulot. Au col s’élève une étrange lame de basalte, toute droite. Alourdis de taboulé et de bananes, les touristes arrivent un à un au sommet, rouges et soufflant. Dans la montée, les cheveux de sorcière sentaient le jasmin. Devant l’arrêt bière se prélasse au soleil un chat tigré couché en rond sur la pierre. Une petite fille vient acheter deux sous d’éponge à récurer et jette un regard étonné au groupe réuni dans la courette de l’épicerie pour siroter. Sa jupe est un jean de garçon repris en volants successifs. Fontainhas est « le village le plus photographié » de l’île. Il faut dire que, perché sur son promontoire au milieu des vallées, ses façades peintes en pastel, il a le cachet des vieux villages de nos sud. En poursuivant la piste, nous rencontrons dans l’ordre cinq travailleurs, dont un seul brasse du ciment (les autres discutent), trois gavroches perchés dans les branches d’un figuier, un père blanc tenant de sa main gauche un petit garçon et de la droite une fillette (tous trois français, selon le « bonjour » qu’ils nous lancent en chœur), puis deux dames touristes en sandales et bibis. Arrêt photo au virage qui surplombe le village – un classique. Suivi d’un arrêt admiration au virage suivant : la vue sur l’océan et Ponta do Sol.

Au loin dans la brume, Ponta do Sol apparaît comme une presqu’île frangée d’écume blanche. Se dressent quand même quelques immeubles d’un modernisme agressif qui doit plaire aux locaux, mais que nous avons abandonné depuis les années soixante. Le cimetière juif, le chrétien, des dizaines de maisons en parpaings bruts, pas finies, certaines à peine commencées et abandonnées aux fondations en attendant des jours meilleurs ; d’autres sont déjà habitées parmi la zone, c’est le quartier neuf. Près du port, le vieux quartier est en ruines. La terrasse de la maison où nous allons dormir donne sur un toit voisin de tuiles percées, et sur un autre en lattes de bois à demi pourries. Les rues se coupent à angles droits, pavées de galets où roulent les cyclomoteurs et où jouent au ballon pieds nus les tous jeunes adolescents. Les façades paraissent de pâte d’amande comme dans les contes tant leurs pastels sont appétissants à l’œil. Parfois, un arbre dépasse d’un muret, signe d’un jardin secret où il doit faire bon s’isoler. L’atmosphère est coloniale, nonchalante, lourde. La lumière atlantique est humide, salée, diffuse. Elle donne envie de se soûler ou de se perdre dans les moiteurs de femme. Aucun monument dans la ville ; tout est à ras de terre, deux étages au plus. On ne vit qu’au présent.

La marche, le vent et la déprime réclament une bière glacée avant même le thé chaud et les biscuits de rigueur. Le dîner est servi « dans l’hôtel » non par Angelo mais par la mama qui parle un peu français et ses enfants, deux métis adolescents d’âges rapprochés et deux petites filles jolies. Thon sauce piment et poulet aux pois chiches composent le principal des agapes. Xavier tient ensuite à nous emmener déguster le « café de San Antao », cultivé et torréfié ici, artisanalement. Nous n’allons pas loin, juste au bistro d’en face, une maison de vieille famille commerçante, restaurée il y a quelques années par un Suisse.

Le café, préparé à la turque par l’épouse, est suave et parfumé. Le grog servi ensuite, provenant des plantations personnelles du même Suisse, est infect. Xavier a beau nous vanter la distillation « en tête de chèvre » de tradition, plutôt qu’en tête métallique plus moderne, rien n’y fait. On déguste une sorte d’alcool à brûler amer, sans aucun raffinement. Le petit garçon vient taquiner son papa, un vieux blanc maigre et barbu à lunettes, faire câlin. Sa mère est Capverdienne et colorée. Le gamin peut avoir six ans, il est brun, fin, court pieds nus comme les autres petits du coin. Devant les étrangers blancs, il revendique son papa blanc aussi, tout fier. Il en est émouvant. Il a de beaux yeux noirs brillants et un malicieux sourire.

Catégories : Cap vert, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Le Zèbre de Jean Poiret

Le film, d’après un roman d’Alexandre Jardin, prend pour personnage central l’acteur Thierry Lhermitte. Je l’aime bien, il est grand fin, joyeux, et n’a pas froid aux yeux qu’il a très bleus. Il vit dans ce récit les fantaisies d’un homme qui a tout dans la vie : un métier valorisant et libéral, dans une ville à taille humaine et calme de province, une grande maison et un parc, une femme superbe et deux beaux enfants. Malgré cela, il est insatisfait.

Il voudrait que chaque instant soit toujours la première fois. Il refuse de vieillir. Avec sa fille, il se masque comme un clown ; avec son fils, il cherche un trésor dans le jardin ; avec son clerc – car il est notaire – il fait des blagues de potache aux clients ; avec sa femme… il invente sans cesse, joue du mystère, ajoute de l’inédit, du piment. L’amour doit rester pour lui la folle passion des débuts et il faut sans cesse raviver sa flamme unique. Il ne faut pas l’enfermer dans la routine mais fouetter le désir.

Cet homme, ce n’est pourtant pas un gamin. Plus grave, c’est un clown, je veux dire un farceur tragique. Au fond de lui stagne une angoisse indicible, celle de vieillir, cet état d’habitudes où tout est tiède, assuré, conventionnel, prévisible. Lui veut rester jeune, joyeux de découvrir la vie à chaque minute. Un éternel adolescent ? Voire ! L’adolescent explore, tâtonne, quête, poussé par son désir – Lhermitte à l’inverse joue un rôle : il est adulte conscient, mûr, volontaire, créatif. Il provoque, tente de créer le désir qui ne va plus de soi par le farfelu.

Notre société tout entière fait pression pour que l’enthousiasme soit cantonné à la jeunesse ; plus vieux, cela devient suspect. La machine vieillit toute seule, le cœur s’essouffle, l’épouse se lasse, les enfants grandissent et s’émancipent, les amis se scandalisent et pontifient. C’est la crise de la quarantaine. Tout est fait pour enfermer dans le conformisme et modérer les ardeurs qui ne sont plus de son âge.

Le personnage disparaîtra de trop s’emballer.

Le tragique de cette histoire me touche, traité avec brio. Le rire, ici, fait pleurer. Les acteurs incarnent bien leurs rôles : Lhermitte enthousiaste et froid en même temps, efficace et lyrique ; Caroline Cellier très femme, pulpeuse et ronronnante, amoureuse et volontaire ; les enfants sont beaux, au naturel, émouvants – surtout la petite fille, subtile et chatte – le garçon est plus pataud, plus convenu avec son air naïf. Comme tous les enfants, ces deux-là aspirent à la normalité, à avoir des parents comme les autres ; mais ils l’aiment, ce papa fantaisiste, décalé. Il sait les faire rire et rêver ; il leur laisse leurs personnalités propres. Il les « élève », il ne les « dresse » pas. Il aura peut-être réussi cela dans sa vie.

DVD Le Zèbre de Jean Poiret, avec Thierry Lhermitte, Caroline Cellier, Christian Pereira, Annie Grégorio, François Dyrek, 1h30, Lancaster 2005, €5.99

Edition bi : Le Zèbre + Chambre à part, Aventi distribution 2007, 2h59 mn, €6.35

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Marche dans les rizières cinghalaises

Nous nous levons plus tôt que nécessaire dans le silence de la campagne où seuls s’élèvent les chants d’oiseaux. Même la route proche se tait ou se contente de ronronner dans le virage, de temps à autre. Petit-déjeuner d’ananas, banane, papaye. Les œufs frits sont appétissants, mais l’huile de coco employée leur donne un goût de mauvaise haleine.

petit dejeuner cinghalais

La promenade commence dès le matin, elle sera mi-route mi-chemin, et même sur des murets de rizière.

riziere sri lanka

Inoj adore montrer les arbres et donner leur nom français ou latin. Il désigne ainsi le « Grusillia » (?), de la famille de l’acacia, dont les fleurs blanc-mauve sont un poison bio pour les rats : « les rats ils mangent et ils sont morts » – dit-il. Je crois, moi, que les rats connaissent les poisons endémiques de leur contrée et que, s’ils ne connaissent pas, ils testent avec un seul d’entre eux avant de manger comme lui s’il n’est pas mort.

hibiscus sri lanka

Nous rencontrons aussi les lourdes gourdes fripées du jacquier, le gros durian puant, le bananier aux larges feuilles, le palmier à coco quand nous baissons en altitude et quelques-unes des 15 autres espèces, le dhoum bien plus haut qu’en Égypte, le tek, et le bambou, là (mais qui n’est pas noir comme au Japon). Il y a l’hibiscus aux pistils offerts dans sa corolle ouverte et l’hibiscus-piment à la fleur fermée comme une gousse, des bougainvillées violets, des daturas pâles et odorants, des magnolias et des tulipiers ; les poinsettias poussent leur fleur-feuille rouge verte, les lantanas éclairent de jaune, orange et mauve le bord des chemins.

magnolia sri lanka

Des frangipaniers ont la fleur blanche odorante aux pétales tournant vers la gauche, en roue solaire, dont on fait offrande à Bouddha dans les temples. C’est une véritable orgie végétale, tout prolifère et pousse à profusion entre le soleil et la pluie de mousson.

fleur de frangipanier sri lanka

Les arbres ont l’air de bondir, de danser, délirant de sève et de lumière : cet enthousiasme adolescent est celui que je ressens, comme Francis de Croisset, décrivant la forêt cinghalaise : « Des bambous métalliques partent comme des fusées ; des cocotiers font éclater en plein ciel leurs gerbes pluvieuses; des péronias dressent comme des baldaquins d’énormes plumes pourpres, — d’énormes plumes qui sont des fleurs. Des taliputs hissent à trente mètres des candélabres de muguets. Des palmes gonflées d’azur suspendent des parachutes. Des canéficiers érigent des fleurs en or, et d’autres des bouquets de fruits bleus. D’autres encore portent à la fois leurs fruits avec leurs fleurs, chargés comme d’immenses sapins de Noël. Des rhododendrons ont douze mètres et des pommiers-roses en ont vingt ; et des arbres inconnus, inouïs, montent et flambent comme des incendies. »

gamin medaille de shiva sri lanka

Il fait soleil et il pleut, parfois les deux en même temps. Fleurs immobiles, oiseaux de paradis mobiles, écureuil se filant de long des branches ou, d’un saut, d’une branche à l’autre, quelques singes du genre « cynique » (siniques), pas de singes noirs ici, et des chiens évidemment. Bien plus que de chats et bien moins discrets, mais pas de gamins car c’est jour d’école. Nous descendons dans les rizières où le seul chemin passe sur les murets larges de 10 cm qui les bordent. Chaussures en équilibre, appareil photo d’une main et parapluie de l’autre, nous tentons de coordonner tout ça pour avancer, admirer, clicher et ne pas tomber. Le comble, la pluie a fait sortir les sangsues et tout passage dans les herbes entraîne sa horde avide à l’assaut des chaussures. Nouveaux cris hystériques de celles qui croyaient en avoir à tout jamais fini avec ces mini pénis vampires.

curry paysan sri lanka

A l’abri chez l’habitant, nous déjeunons de divers curries pas trop épicés tandis que la pluie continue de tomber. La noix de coco râpée, légèrement humidifiée à l’eau, est souveraine pour calmer les brûlures du piment ; elle est une fin de repas fort agréable avant le thé chaud. Une petite chatte couleur poussière, qui ne quémande rien qu’un peu de compagnie, adopte les chaussures qu’elle flaire et s’endort en boule dessus. C. a beaucoup de mal à récupérer son bien et le garçon, rentré de l’école vient saisir son animal dans les bras.

cascade Bambarakanda de 263 m sri lanka

Nous sommes près du parc Hortons Plains, mais en contrebas, dans cet enfer de fin du monde que nous n’avions pas vu dans les nuages l’autre jour. Après déjeuner, il pleut toujours, mais nous montons dans les bois qui dégouttent voir la cascade Bambarakanda de 263 m qui tombe du rocher noir, la plus haute du Sri Lanka, à 1155 m d’altitude. Le jeu est de se baigner dans la vasque creusée par les siècles, mais seul un quart du groupe y va. L’eau est assez froide et l’atmosphère extérieure mouillée. Nous retournons par les bois puis par la route de ce matin, dans l’autre sens, avant de couper par des marches abruptes établies par les habitants entre les virages de la route. L’école est finie et les Hellos (nous) croisent les One pen (gosses) en échangeant toujours les mêmes propos et les mêmes gestes (sourires-photos). Même sous la pluie, ce pays est riant ; même dans l’orage, il est bien vivant. Le sol est mouillé, l’air moite, les arbres suintent, les nuages plombent le ciel dans une atmosphère d’aquarium, mais de jolis effets de brume montent sur les sapins.

brume de mousson sri lanka

Nous avons deux heures de bus pour rejoindre la réserve d’animaux où nous irons demain à l’aube. Le minibus a ses pneus avant lisses, je l’ai vu aujourd’hui. Voilà pourquoi ils crient parfois dans les virages. Le chauffeur est prudent, mais il doit négocier les chiens couchés sur la route, les vaches qui n’en font qu’à leur tête et à qui personne n’ose rien dire pour cause de sacré, les vélos non éclairés, les touk-touk aux allures d’escargot, les motos qui déboulent directement sans regarder, les bus qui doublent en forçant le passage… Je ne conduirais pas au Sri Lanka. La route est un déversoir de tout ce qui travaille, se promène et veut se rendre d’un endroit à un autre. Les chiens, habitués tout petit aux bruits et fureurs des camions et bus qui leurs passent sous la truffe ne se dérangent qu’à peine aux passages – au risque de se faire écraser une patte, voire choquer l’arrière-train. Des gosses presque nus courent librement après l’école et avant le coucher ; leur peau sombre ne se distingue pas de la route au crépuscule et leurs pieds sans chaussures ne font aucun bruit. La conduite du chauffeur est adaptée : il double les touk-touk qui n’avancent pas en double file, forçant ceux qui viennent en face à se ranger – sauf s’ils sont trop gros. Quand il double juste avant un virage, il est parfois obligé de se rabattre vite et c’est le plus petit qui cède.

gamin demi nu sri lanka

Nous avons vu deux Peugeot 504, voitures qui font chic mais d’un design désuet devant les japonaises omniprésentes. Sont-elles bien entretenues ou produites localement ? Arrêtées en 1983 en France, les berlines ont été produites au Nigeria jusqu’en 2005. L’intérêt de la 504 (j’en ai eu une durant dix ans) est qu’elle ne comprend aucune électronique et qu’elle se répare facilement. Les seules autres voitures européennes sont les Volkswagen Coccinelles, dont on voit quelques épaves routardes échouées dans les garages ouverts sur la route.

Catégories : Sri Lanka, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Infuser à Ceylan

Me voilà, té ! comme disent les gens du sud. J’embarque pour Ceylan, assez longtemps pour infuser dans son climat tropical. L’île de l’océan indien était appelée Taprobane par Ptolémée, Serendip par les Arabes, Ceylan par les Anglais, avant de prendre son nom actuel en 1972 : Sri Lanka. Elle a été envahie successivement par les Cinghalais au 6ème siècle avant, les Dravidiens au 3ème siècle avant, les Tamouls du royaume de Chola au 10ème siècle après, les Thaïs au 13ème siècle, les Portugais au 16ème siècle, les Hollandais au 17ème et les Anglais au 19ème ; elle a acquis son indépendance en même temps que l’Inde en 1948. Le mot anglais serendipity, venu de Serendip et intraduisible en français autrement que par une périphrase, veut dire « découverte heureuse due au hasard ». Je vais découvrir.

sri lanka carte

Qatar Airways embarque à 9h15 pour Colombo avec une escale à Doha. L’Airbus 360 est climatisé vers 18° alors qu’il fait au moins 24° dehors. L’escale de Doha est chaude et moite, à 37°. Le contraste avec l’avion est brutal ; heureusement, la correspondance est rapide. Le vol suivant s’effectue en Airbus 320, plus petit. Colombo nous accueille avec la même chaleur moite, mais tempérée par une brise de mer. Je change 100 euros pour 16750 roupies locales, soit le tiers d’un salaire moyen ici, me dira-t-on. Cela suffira largement pour mes boissons, mes extras et pour les pourboires des guides, chauffeur et assistants divers.

jardin Anuradhapura sri lanka

Nous sommes accueillis par Monsieur Inoj (dont l’anagramme donne Joni), notre guide francophone à la prononciation empêtrée. Il ressemble à Achille Talon avec un chapeau scout. Ce qu’il a préparé en français passe à peu près bien, ce qu’il improvise est souvent incompréhensible. Mais après la guerre civile, puis le tsunami de 2005, le tourisme repart à peine et il est difficile de trouver de bons guides locaux. Nous prenons le bus presqu’aussitôt, sans nous arrêter dans la capitale où il est 3h30 du matin, heure locale. Nous dormons à moitié durant les 5h de route jusqu’à l’hôtel d’Anuradhapura, dont les chambres entourent un jardin tropical orné d’une piscine, le Galway Maridiya Lodge. Durant le trajet, chauffeur et guide s’arrêtent pour nous montrer les oiseaux du pays : cigognes, martin-pêcheur, hérons, aigle, chauve-souris…

buffet piment sri lanka

Le jardin luxuriant borde presque un lac au bord duquel broutent les zébus. Le déjeuner est un buffet, comme toujours au Sri Lanka. Il est épicé, le plus fort du séjour. Certains se laissent prendre aux morceaux de piment vert mélangés l’air de rien aux légumes. Ils se goinfrent aussi de crudités et de fruits coupés ; ne sachant trop quelle hygiène règne dans les hôtels du pays, je m’en tiens à mes principes : du cuit et chaud seulement, ou des fruits à éplucher moi-même. Les serveurs adolescents glissent silencieusement sur leurs pieds nus ; l’absence de chaussures leur donne une grâce corporelle. Une horde disciplinée de Japonais d’un certain âge déjeune à la table parallèle ; ils ont l’air de la classe très moyenne, un peu vulgaire.

biere lion sri lanka

L’après-midi est libre, nous décidons par petits groupes de prendre des touk-touk, ces Vespa à trois roues et cabine capotée, pour visiter un peu la ville. Nous sommes trois par engin et cela nous coutera 1000 roupies chacun pour le reste de la journée. Notre taxi a 25 ans, le teint très sombre et la taille empâtée, mais débrouillard. Il a du bagout ; j’apprendrai qu’être un peu replet est signe de prospérité, ses talents lui permettent de bien gagner sa vie. Pour 3000 roupies, un beau salaire pour une demi-journée, il offre à un cousin moins chanceux la même aubaine et nous promène dans des lieux agréables où les gens se mêlent à la nature, les plantes aux bêtes. Pèlerins, ados, singes, palmiers, composent un ensemble luxuriant à nos yeux neufs. Nous rencontrons même un groupe de filles en uniforme à numéros, comme une équipe de foot.

temple aux 500 bouddhas Anuradhapura sri lanka

Nous commençons par le temple aux 500 Bouddhas, Isurumuniya Vihara, bâti au 3ème siècle. C’était un complexe monastique qui reçut son nom de 500 nobles (issara, ceux du premier rang) qui ont reçu l’ordination comme moines en ce lieu. Il est probablement le temple le plus ombragé et le plus tranquille d’Anuradhapura, comme nous nous en apercevrons le lendemain ! C’est kitsch et populaire comme à Lourdes. Une allée bétonnée sur laquelle il faut aller pieds nus longe 500 statues de béton armés représentant Bouddhas, couleur minium et visage blanc. Elle serpente, monte jusqu’à un belvédère aux offrandes (une boite est prévue à cet effet) puis redescend sous terre dans une grotte artificielle où sont présentées des scènes édifiantes, toujours en béton armé : ainsi le cycle des corps de la naissance à la mort, ou le cycle de retour au grand Tout, du cadavre aux restes du squelette. Des femmes nous sourient, des gamins, des adolescents nous regardent avec curiosité ; il est vrai que nous sommes à peu près les seuls étrangers à visiter ce temple kitsch. Bonjour se dit « ayouboâne » et merci « stotsi ».

restes temple Vessagiriya a Anuradhapura sri lanka

A Vessagiriya, nous voyons les restes d’un temple troglodyte, 23 grottes aux moines et des fondations de bâtiments en briques du 10ème siècle autour. Le Ranmasu Uyana offre ses singes et ses jeunes filles en visite scolaire. Son nom signifie parc des poissons dorés. Il suffit de monter une butte pour trouver un lac. Un vol de perroquets verts le survole.

A Sri Sarananda Maha Piriwene (tous ces temples ont des noms à rallonge remplis de syllabes en a), un grand Bouddha blanc d’une quinzaine de mètres de haut trône en lotus – probablement en béton armé lui aussi ; il s’agit du lieu de culte d’une fondation bouddhiste militante.

bouddha blanc Anuradhapura sri lanka

Nous rentrons à la nuit tombante, vers 18h30 ici, très content de notre première journée et après 62,5 cl de bière Lion à 4.8° d’alcool. Fabriquée dans le pays depuis 1881, elle est une lagger très rafraîchissante. Nous nous jetons dans la piscine au crépuscule pour nous délasser du jour moite. Il n’y a que nous dans l’eau, les kids du matin et les ados du midi venus en ce dimanche ont déserté. La lune est une faucille brillante en son premier quartier. Des vols silencieux de chauves-souris hantent le ciel entre les arbres. Nous en avons vue une ce matin sur la route, électrocutée pour avoir touché trois fils électriques d’une portée de tension. On aurait dit un vieux chiffon.

Catégories : Sri Lanka, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Première randonnée en Arménie torride

Nous voici déjà au lendemain et, au rendez-vous de 12h30, nous prenons le bus orange et noir Mitsubishi diesel qui nous est affecté pour la durée du séjour.

Nous avons 35 km à faire hors d’Erevan. Les gens d’ici prononcent iérévan et seule l’écriture à l’anglaise respecte cette euphonie : Yerevan. Le bus sort de la banlieue, la ville compte un million et demi d’habitants ! Il dépasse les usines chimiques désaffectées depuis la chute de l’URSS, s’enfonce dans la campagne sèche parsemée de collines. La verdure, nous dit notre guide arménienne, est florissante en mai, beaucoup d’herbe et de fleurs, mais le soleil impitoyable dès juin dessèche tout à cette altitude (près de 1500 m). Nous enfilons de petites routes à peine goudronnées, remplies de nids de poule. Difficile de garder une voirie correcte en raison de l’écart des températures entre hiver et été.

Les tubes qui courent le long des routes et des murs des maisons, sont des conduites de gaz. Ils forment une arcade d’honneur au-dessus des portails. Le gaz venait autrefois d’URSS et était distribué en conduites enterrées. Après l’indépendance arménienne, la fermeture a duré une dizaine d’années et le réseau souterrain est devenu trop cher à réhabiliter. Le gouvernement a choisi le réseau à l’air libre, moins cher à réparer et facile à construire. Le gaz vient désormais aussi d’Iran, avec lequel l’Arménie a une frontière commune au sud, pour éviter de dépendre de la Russie pour tout. Quelques années d’hiver très rude ont fait comprendre la géopolitique aux Arméniens jusqu’ici hébétés dans le confort du grand frère russe. La sécurité ? Les fuites sont moins graves à l’air libre, elles ne forment pas de poche de gaz explosives. En cas de feu par accident, le gaz brûle, il ne saute pas. Et il est plus facile de voir où couper l’arrivée de gaz quand le réseau est extérieur. En bref ce n’est pas beau mais moins cher et utile à tous.

Le village s’étire sur la pente, bordé de longs murs qui abritent des vergers et des jardins. La température dépasse déjà les 35°. Notre guide arménienne hésite sur la direction à prendre. A pied, nous ne suivons pas le bon chemin. C’est un titi curieux de cette bande d’étrangers, apparu à la fenêtre d’étage d’une maison, qui nous interpelle en nous voyant passer. Il va nous guider vers la bonne ferme.

Sous une tonnelle rafraîchie par un jet d’eau, face à la gorge de Garni, la table nous attend pour notre premier déjeuner arménien. Les entrées sont accumulées entre les assiettes pour que chacun choisisse selon son goût et l’ordre qu’il veut. C’est la coutume ici.

Nous avons la salade de tomates crues au concombre, des aubergines, des poivrons et quelques piments grillés et pelés, des olives noires, du fromage de brebis ressemblant à la feta.

Suivra le plat chaud, du poisson du lac, une truite saumonée coupée en gros tronçons et grillée elle aussi. Nous sommes servis par la mère et sa fille de dix ans aux yeux très clairs, joli visage, sourcils  broussailleux qui se rejoignent au-dessus du nez.

Pour éviter la turista, nous avons de l’eau minérale en bouteille, avec ou sans bulles, du thé glacé préalablement bouilli et même du vin de l’année, produit sur la propriété. Le maître de maison est tout fier de faire goûter aux Français son œuvre vinicole, présentée dans une bouteille de Coca Cola de deux litres. Le vin est fruité, légèrement frisant, agréable à boire. En dessert un biscuit aux noix, qui poussent leurs coques au-dessus de nos têtes, appelé traditionnellement paklava. Il est surmonté de tranches noires et souples qui sont des noix vertes mises à conserver dans l’eau sucrée.

Le paysage, vu de la terrasse, montre notre randonnée : le canyon de Garni et ses orgues basaltiques spectaculaires au fond, le temple païen de Garni sur la rive en face. Nous sommes dans une maison paysanne mais riche. Toute une collection de vieux instruments aratoires nettoyés et vernis hantent les couloirs et l’accès à la terrasse.

Nous quittons ce site champêtre pour descendre à pied dans la gorge. Un véritable rideau d’orgues basaltiques ondule sur la falaise au-dessus de nos têtes, presque brillant au soleil. L’endroit est spectaculaire mais nous marchons sous un cagnard auquel nous ne sommes pas habitués. Il fait maintenant plus de 40° au soleil ! Nous longeons avec bonheur la rivière dont les eaux vigoureuses, parfois dégringolant en cascade, nous rafraîchit, au moins à les voir.

Une montée brutale en plein soleil doit nous faire regagner les 600 m de dénivelé que nous venons de perdre dans la gorge, afin d’atteindre le temple sur l’autre plateau. Des gamins du pays et leur famille montent allègrement en short et débardeur, pieds nus en tongs, sans se soucier de la chaleur. Ils sont habitués. La femme porte même un bébé dans les bras. Nous avons l’air engoncés avec nos chemises, pantalons longs et grosses chaussures de marche. Sauf moi, tous portent même un sac à dos comme s’ils partaient pour la journée alors que nous n’en avons que pour une heure ! Nuit courte, décalage horaire, constipation due à l’avion, chaleur inattendue, repas pris récemment – rien de tel pour nous déstabiliser physiquement ! Autant marcher léger.

Nous avons le temps d’une large pause sous un noyer à l’ombre épaisse, près d’une source dont le glouglou est à lui seul un rafraîchissement.

Retrouvez toutes les notes du voyage en Arménie sur ce blog

Catégories : Arménie, Gastronomie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,