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Manuel Vasquez Montalbán, Le labyrinthe grec

Deux enquêtes en même temps pour le détective qui se fait vieux après la mort de Biscuter tandis que Charo s’éloigne. Un certain Brando (qui ne se prénomme pas Marlon) lui confie la rude tâche de suivre sa fille de 17 ans pour savoir pourquoi elle baise avec tous les vieux qu’elle rencontre depuis ses 14 ans. En même temps, un couple de Français le convie à rechercher un certain Alekos, jeune Grec de trente ans au corps d’Antinoüs et au visage de pirate turc. Il était en couple depuis quelques années avec la dame puis a disparu ; on sait qu’il se cache à Barcelone.

C’est le Normalien, ancien ami d’études de Carvalho, qui a conseillé ses services aux Français, rencontrés en Thaïlande. Mais par où commencer ? Alekos est peintre et s’est enfui avec un autre Grec, un éphèbe d’à peine 17 ans, tels Verlaine et Rimbaud. Barcelone bruit des destructions et reconstructions schumpétériennes des Jeux olympiques car l’année qui va suivre, 1992, verra la consécration postfranquiste de l’Espagne : Jeux olympiques à Barcelone, Exposition universelle à Séville, Capitale culturelle de l’Europe pour Madrid. Les vieux quartiers sont détruits, tel le Pueblo Nuevo – quartier neuf au XIXe – et les derniers « artistes » anarchistes et fauchés y donnent les ultimes fêtes dans la fumée en souvenir de mai 68, baise à l’appui. Un jeune d’aujourd’hui bien monté « défonce la rondelle » de celle qui fut jeune 25 ans avant.

C’est probablement là que le détective trouvera Alekos et son mignon. Quant à la fille Brando, il l’aperçoit en train de chevaucher nue une bite de vieux puis de gifler un jeune musclé à petite bite avant de comprendre qu’elle cherche l’aventure « sociale » pour écrire des romans. Son livre préféré est naturellement Peter Pan, l’enfant qui ne voulait pas grandir.

Il y a plus de sexe et moins de cuisine dans cet énième roman du détective, la seule recette longuement proposée (p.115 édition 10-18 1995) étant un étouffe-chrétien à base d’aubergines frites à l’huile inondées de sauce à la tomate et à l’anchois, surmontées d’un œuf poché baignant dans la sauce hollandaise et d’une cuillerée de caviar par-dessus. Ce n’est guère appétissant… Peut-être une façon de se moquer de ses lecteurs gastronomes comme de ses lecteurs tout court. Le volume de rhum, whisky et martinis que s’envoie Carvalho est humainement impossible et renvoie à la caricature du détective new-yorkais de légende.

Car on sent l’auteur lassé des aventures et intrigues dans un monde qui change à toute vitesse, une fois le couvercle du conservatisme bourgeois ôté. Les « socialistes » font comme partout ailleurs : ils instaurent un néo-conservatisme, mais petit-bourgeois, à base d’imitation servile du libéralisme égoïste yankee. Le fils Brando, éditeur à la suite de son père et de son grand-père, ne s’y est pas trompé en changeant en cinq jours seulement la politique éditoriale au profit de ce qui se vend : de la mode, des paillettes et du cul, surtout pas de la littérature.

Carvalho se passionne pour la quête du couple de Français, lui directeur-adjoint de la télévision platoniquement énamouré de l’éphèbe et elle amante charnelle esseulée du beau Grec qui l’a entraîné. Il expédie en revanche la fille Brando, trop vieux pour tester ses talents sexuels. Les années 1990 qui débutent sont celles où il se sent devenir vieux, passé 50 ans, et aspire au repos dans sa propre maison. L’auteur est né en 1939 et l’on vieillissait dix ans avant aujourd’hui.

Manuel Vasquez Montalbán, Le labyrinthe grec (El laberinto griego), 1991, Points Seuil 2009, 224 pages, €6.60

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Le Zèbre de Jean Poiret

Le film, d’après un roman d’Alexandre Jardin, prend pour personnage central l’acteur Thierry Lhermitte. Je l’aime bien, il est grand fin, joyeux, et n’a pas froid aux yeux qu’il a très bleus. Il vit dans ce récit les fantaisies d’un homme qui a tout dans la vie : un métier valorisant et libéral, dans une ville à taille humaine et calme de province, une grande maison et un parc, une femme superbe et deux beaux enfants. Malgré cela, il est insatisfait.

Il voudrait que chaque instant soit toujours la première fois. Il refuse de vieillir. Avec sa fille, il se masque comme un clown ; avec son fils, il cherche un trésor dans le jardin ; avec son clerc – car il est notaire – il fait des blagues de potache aux clients ; avec sa femme… il invente sans cesse, joue du mystère, ajoute de l’inédit, du piment. L’amour doit rester pour lui la folle passion des débuts et il faut sans cesse raviver sa flamme unique. Il ne faut pas l’enfermer dans la routine mais fouetter le désir.

Cet homme, ce n’est pourtant pas un gamin. Plus grave, c’est un clown, je veux dire un farceur tragique. Au fond de lui stagne une angoisse indicible, celle de vieillir, cet état d’habitudes où tout est tiède, assuré, conventionnel, prévisible. Lui veut rester jeune, joyeux de découvrir la vie à chaque minute. Un éternel adolescent ? Voire ! L’adolescent explore, tâtonne, quête, poussé par son désir – Lhermitte à l’inverse joue un rôle : il est adulte conscient, mûr, volontaire, créatif. Il provoque, tente de créer le désir qui ne va plus de soi par le farfelu.

Notre société tout entière fait pression pour que l’enthousiasme soit cantonné à la jeunesse ; plus vieux, cela devient suspect. La machine vieillit toute seule, le cœur s’essouffle, l’épouse se lasse, les enfants grandissent et s’émancipent, les amis se scandalisent et pontifient. C’est la crise de la quarantaine. Tout est fait pour enfermer dans le conformisme et modérer les ardeurs qui ne sont plus de son âge.

Le personnage disparaîtra de trop s’emballer.

Le tragique de cette histoire me touche, traité avec brio. Le rire, ici, fait pleurer. Les acteurs incarnent bien leurs rôles : Lhermitte enthousiaste et froid en même temps, efficace et lyrique ; Caroline Cellier très femme, pulpeuse et ronronnante, amoureuse et volontaire ; les enfants sont beaux, au naturel, émouvants – surtout la petite fille, subtile et chatte – le garçon est plus pataud, plus convenu avec son air naïf. Comme tous les enfants, ces deux-là aspirent à la normalité, à avoir des parents comme les autres ; mais ils l’aiment, ce papa fantaisiste, décalé. Il sait les faire rire et rêver ; il leur laisse leurs personnalités propres. Il les « élève », il ne les « dresse » pas. Il aura peut-être réussi cela dans sa vie.

DVD Le Zèbre de Jean Poiret, avec Thierry Lhermitte, Caroline Cellier, Christian Pereira, Annie Grégorio, François Dyrek, 1h30, Lancaster 2005, €5.99

Edition bi : Le Zèbre + Chambre à part, Aventi distribution 2007, 2h59 mn, €6.35

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Yvette Jaget, Le dernier voyage connu de Tom Bradford 1

Un premier roman captivant, écrit au galop, avec des personnages attachants. On dévore ses 450 pages en trois parties sans s’ennuyer jamais.

Tout commence par une drague, à la terrasse d’un café de Paris, d’un très jeune homme pour une femme mûre. Il va se faire inviter, la suivre, et s’expatrier pour un beau projet d’école humanitaire chez les déshérités. Tout se poursuit par la vie parallèle d’un autre jeune homme, plus âgé, qui enseigne la littérature à des élèves d’aujourd’hui, avant de rencontrer une femme qui va le peindre et le révéler à la mode. Ces deux destins parallèles se croisent par hasard, avant de converger à l’infini sans jamais s’unir, comme de bonnes droites rationnelles.

Yvette Jaget était prof d’économie en lycée avant de prendre sa retraite. Le métier déforme et ses fantasmes romanciers lui font idéaliser les deux tropismes d’aujourd’hui : l’adolescence et la mondialisation. Elle crée donc deux personnages principaux, Matthieu et Thomas, qu’elle abrège très vite selon la mode américaine en Matt et Tom. Le premier est prof… évidemment, mais devient star, top-modèle de mode puis acteur et même scénariste. L’une des facettes de la personnalité de son auteur. Le second est ado, sensible et fragile, surdoué et bosseur, il passera un concours… évidemment, mais devient fonctionnaire international de l’ONU chargé de la planète. L’autre facette de la personnalité de son auteur. Quant à Marie, par qui le scandale arrive, ou plutôt l’histoire, elle est prof… évidemment, mais nettement plus âgée que l’éphèbe qui la drague et hantée de vieillir et qu’il la quitte.

Un soir à New York, vers les 25 ans du plus mûr, c’est le coup de foudre de Matt et Tom. Ils en restent tous deux sans voix et ne se quittent plus du regard. Mais rien ne se passe, sauf quatre années durant lesquelles chacun est pris par ses activités trépidantes, d’un avion à l’autre. Matt a un enfant, puis en adopte un autre ; il a du succès dans ses films et aucun problème d’argent. Il vit entouré d’une bande de filles avec qui il a plus ou moins couché, et de copains qui l’assistent. Tom poursuit le projet scolaire avec la bande de Marie, mais reste décalé par le décalage horaire, sans cesse d’un dossier à l’autre, d’un conflit à l’autre. Matthieu vit dans la durée, Thomas dans l’immédiat : comment pourraient-ils se rencontrer ?

Matt évoque donc « la présence » du garçon de ses rêves. Il « voit » son « petit amour » sans jamais l’avoir touché et remplit 15 carnets de récits inventés jusque des années dans le futur. Il s’est tellement imprégné du personnage qu’il a la prescience. C’est ainsi que naît Tom Bradford page 170, inspecteur du FBI, héros né du bien réel Thomas Le Guen à peine entrevu au cours d’une soirée. Matt a « la mémoire de leur avenir », joli procédé romanesque pour faire avancer une histoire. Le roman paraît, Matt réussit à retrouver Tom et à lui donner. Les deux garçons, largement au-delà de l’âge légal bien que Thomas ait toujours l’air « d’avoir 15 ans » (expression qui revient plusieurs fois), réussissent à coucher ensemble pour la première fois page 185. Ils se verront épisodiquement par la suite, rarement en phase, pris par le travail, traînant chacun leur bande.

Nous sommes dans la vie la plus contemporaine avec Internet, GPS, iPhone 4 (mais pas S), multiculturalisme (chacun parle quatre ou cinq langues), familles recomposées, nomadisme perpétuel. Matthieu n’est pas le fils de son père, qui d’ailleurs est mort bien trop tôt, mais retrouve le vrai – juste avant de donner le jour à un fils, mais sans se marier, couchant avec plusieurs filles gentilles avant de tomber raide dingue d’un garçon. C’est ça, la vie d’aujourd’hui, perçue à 15 ans par les élèves de Madame le professeur.

Elle nous donne « le roman de la vie qui aurait pu être la sienne », comme le dit Matt. Mais avec un regard exclusivement féminin qui connaît peu les fantasmes des garçons. Tout est sentiment et émotions, alors que le regard sur le physique, la peau, les muscles, la force ou la gracilité du torse jouent beaucoup dans l’attrait homo : il suffit de lire les romans où c’est évoqué. Yeux dorés, taille souple, démarche dansée de félin, voix grave, sensibilité à la musique de piano : c’est l’un de ses élèves qu’elle décrit, en le vieillissant par précaution de dix ans.

Et puis il y a la troisième partie, intitulée ‘translation’, avec ce double sens du français et de l’anglais que je vous laisse découvrir… Disons seulement que la réalité est plus vraie que la fiction, quoique la fiction crée elle-même une réalité.

Malgré un français très fluide qui se lit très bien, émergent quelques tics d’époque malvenus : « mutique » pourrait être remplacé par muet plusieurs fois (pourquoi psychiatriser systématiquement les comportements ?), l’énigmatique « il avait interféré » (avec quoi ?) p.216, l’abus de l’adjectif « petit » pour dire la tendresse : petit amour, petits cheveux, petit fossé dans l’épaule… De même (fantaisie d’auteur ou ignorance de Paris ?), malgré la précision maniaque des dates et des lieux étrangers, à Paris le boulevard Malherbes n’existe pas (mais le boulevard Malesherbes, si), quant au poète Malherbe (qui aurait pu avoir été affublé de ce boulevard en hommage facétieux), il ne prend pas de ‘s’.

Malgré ces « petits » défauts, le livre se dévore. Il est édité sur papier lisse épais aux reflets mauves dans la reliure. « La réalité se vit, elle s’écrit aussi » – ce qui est vivre en plus ! Premier tome d’une saga d’aventures très contemporaines et captivante, on attend la suite avec impatience !

Yvette Jaget, Le dernier voyage connu de Tom Bradford – volume 1 : Hier, aujourd’hui et demain, juin 2012, éditions Baudelaire, 455 pages, €23.75

L’auteur : Yvette Jaget lit beaucoup et met à profit son statut de retraitée pour écrire. Elle a été professeur de lycée ès sciences économiques et sociales à Lyon jusqu’en 1997, puis dans l’Hérault jusqu’en 2008. Curieuse et ouverte au monde, elle est férue d’art, d’histoire et de voyages. Elle aime les grandes villes et les vieux appartements. Elle vit seule depuis quelques années, entourée de sa fille et ses trois petits-enfants, ainsi que de ses nombreux amis. Le deuxième volume des aventures de Tom Bradford est à paraître prochainement aux éditions Baudelaire. Un troisième volume est également en cours d’écriture.

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