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Flaubert et les curés

L’Eglise catholique était à l’époque de Flaubert toute-puissante. Pleine de ressentiment pour avoir été bafouée à la Révolution, moins pour la perte de Dieu que pour celle de ses prébendes et de son pouvoir, elle a fait feu de tout bois jusqu’à la fin de l’Etat français instauré en 1940. La société moderne était anticléricale comme aujourd’hui les femmes sont anti-talibans, aussi naturellement. Flaubert avait été personnellement critiqué par les jésuites lors de la parution de son chef d’œuvre, Madame Bovary. Monseigneur Dupanloup, de l’Académie française, empêchait ses amis proches tels Renan, Taine et Littré entre autres, d’accéder à l’immortalité littéraire à ses côtés. Le « parti prêtre » sévissait en diable sous le Second empire puis la Troisième République. Résister était de salubrité morale.

Gustave Flaubert s’est donc moqué moins de Dieu (auquel il ne croyait que vaguement mais en respectait l’idée) que des pontifes imbus d’eux-mêmes de l’Eglise. Avec ses potes, il poursuit les farces de potaches du collège et croque des scénarios de théâtre et des textes de circonstances pour les fêtes entre garçons. Il se met alors dans le rôle convenu du Garçon, bourgeois épaissi dont on se gausse, ou du Cheick lors de son voyage en Orient, pacha à qui tout est dû. L’auteur de Madame Bovary n’est en effet pas un « ermite de Croisset » mais un bon vivant franchement rigolard qui aime la farce rabelaisienne et la vie bonne à la Montaigne.

Il signe parfois ses lettres R. P. Cruchard, révérend père du carafon, dont il finit par établir pour George Sand une biographie fictive dans Vie et travaux du R.P. Cruchard. Gamin, le futur révérend père gardait les bestiaux en chantant des cantiques et fut naturellement remarqué pour sa grâce angélique par Monseigneur Cuisse, évêque du diocèse de Lisieux, qui lui donna une bourse. A la fin de sa rhétorique, le jeune homme composa en hommage une tragédie intitulée La destruction de Sodome avant de s’intéresser à saint Thomas. Comme il en lisait toujours un ouvrage, « un de ses camarades disait spirituellement ‘qu’il couchait avec l’Ange de l’Ecole’ ». Quiconque a lu attentivement la Bible se souvient que les habitants de Sodome avaient abusés des anges de Dieu qui leurs avaient été envoyés, comme peut-être l’évêque de lui. Dans sa maturité, il prêcha aux Visitandines dont les Dames du Désespoir dépendent (nom inventé pour dire toute la mortification de chair que le christianisme impose à la gent femelle). Le R.P. Cruchard, en habile hypocrite d’Eglise qui sait manier la langue de bois cléricale, savait prendre les âmes : « Ne vous tourmentez pas du péché, disait-il, cette inquiétude est un levain d’orgueil. Les chutes ne sont pas toutes dangereuses et les vices deviennent quelquefois autant d’échelons pour monter jusqu’au ciel ».

Ce que Flaubert reproche au monde des curés est son hypocrisie : comment contourner « les jours maigres » imposés par la superstition destinée à assurer le pouvoir sur les âmes via leur estomac, alors qu’on est « Monseigneur » qui dit le vrai et le faux des Ecritures ? C’est simple : faites manger du poisson à un canard et il deviendra « viande maigre ». C’est ainsi qu’il le présente dans la comédie écrite avec Louis Bouilhet, intitulée d’un titre aussi ronflant qu’énigmatique La queue de la poire de la boule de Monseigneur. « M. le Grand vicaire est prêtre, il ne peut pas se tromper, nous sommes donc forcés de croire », dit une servante de Monseigneur.

La boule est un douillon de pâte qui cuit au four une poire dont la queue, avalée par le trop glouton Monseigneur, lui engendre une indigestion. Fort heureusement, ladite queue se retrouvera dans se selles que le fidèle zélé Onuphre, secrétaire de Monseigneur, touille d’une latte. Il faut dire que Monseigneur, archevêque in partibus, s’est tout d’abord goinfré de caviar, puis d’anguille, puis de canard « amaigri » par la velléité de manger le poisson avant que d’être tué, enfin des douillons. Dommage que son anniversaire tombe justement un vendredi maigre, quel festin aurait-il eu lieu un jour gras ! Monseigneur entraîne autour de lui le grand vicaire Cerpet (serre-pets), l’abbé Colard (qui colle), l’abbé Pruneau (indigeste) et l’abbé Bougon (râleur l’estomac vide), tous fort gourmands de chère à défaut de chair. Quoique Cerpet « traite comme son frère » Onuphre : « il a commencé avec lui »… lequel dévergonde sur cet exemple le jeune Zéphyrin encore adolescent, les yeux cernés, l’air bête : « voilà ce que c’est que de fréquenter Onuphre » sans compter en sus qu’il « prend sa leçon avec Monseigneur ». « D’ailleurs, ce n’est jamais décent de fréquenter si intimement les personnes de son sexe », ajoute Flaubert malicieusement pudibond. « Tout mon mal, comme dit Onuphre, est d’avoir avalée cette queue », rappelle Monseigneur. Une allusion grivoise dite comme on pense, sans y penser, tant c’est naturel aux curés de s’enfiler des queues. Onuphre, « le serpent qu’on a réchauffé dans son sein » en rajoute une couche dans le grivois ; il faut en effet prendre cette image au premier degré – physique.

Ce que reproche Flaubert à l’Eglise est d’avoir rendu le corps honteux et la pudibonderie obligatoire, dans la même ronde que la « punition des plaisirs sensuels » – tandis que les mœurs dans les alcôves demeuraient tout autres. Une hypocrisie physique reprise avec enthousiasme par la bourgeoisie qui, les aristos lanternés, s’est empressée de prendre leur place et d’imposer « les convenances » malgré la Révolution. Il en sera de même après mai 68, les pires gauchistes dévergondés se rangeront en bourgeois puritains, conservateurs en sexualité une fois la cinquantaine (et la méno ou andro pause) venue. C’est bête, les gens…

Gustave Flaubert, Vie et travaux du R.P. Cruchard, 1873

Gustave Flaubert, La queue de la poire de la boule de Monseigneur, 1867, avec la collaboration et les illustrations de Louis Bouilhet, Nizet Aubenas, imprimerie Habauzit 1958, occasion rare €150.00

Gustave Flaubert, Œuvres complètes IV 1863-1874 : Le château des cœurs, l’Education sentimentale 1869, le Sexe faible, le Candidat, La queue de la poire, Vie et travaux du RP Cruchard, Gallimard Pléiade, édition Gisèle Séginger, 2021, 1341 pages, €64.00

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Maxime Chattam, Le coma des mortels

Ce thriller a ceci de bizarre qu’il commence par la fin : le lecteur sait qui a été tué, comment, et que le héros s’en est sorti. Les chapitres sont d’ailleurs numérotés ainsi, commençant par le 39 avant de terminer par le 1. Cela fait un peu potache mais a un sens caché. Le meurtre est le fantasme favori de l’auteur : éviscération, « mon amour avait été répandu sur les murs de mon appartement étalé sans pudeur avec rage » p.16. Le ton est donné, l’ironie, le décalage, l’originalité à tout prix. Ce pourquoi je crois (hypothèse toute personnelle) que ce roman a été écrit bien avant les succès et qu’il a été repris et toiletté une fois les succès venus. Il s’inspire en effet moins des auteurs américains (Connolly, Stephen King) que de certains romanciers français à la mode dans les années 1990 (et dont les noms sont déjà oubliés, le seul me venant à l’esprit étant Alexandre Jardin).

Il y a en effet peu d’action dans ce « thriller » qui ne fait même pas frémir (thrill). Il se veut plutôt cocasse, le personnage principal qui se fait appeler Pierre (autrefois Simon) – les éduqués repèreront tout de suite la référence – étant un jeune homme dans la trentaine, doté d’une bite et d’une complaisance un peu mièvre. Gentil et discipliné, bon élève, bon mari et tout, il s’est brutalement lassé et a « fait sa crise » de la trentaine comme il paraît que tout mâle doit le faire selon la mode psy des magazines pour coiffeurs. Il est reparti de zéro, a changé de quartier, d’amis (des faux, comme souvent), de boulot, de numéro de mobile, et même de prénom. Seul son psy le traque, le lecteur en aura la raison à la fin.

L’auteur semble avoir une dent certaine contre les « psys », leurs certitudes, leur étiquetage permanent, leur sentiment de toute-puissance à découvrir mieux que vous ce qui est bon pour vous. En bref, ils se prennent pour Dieu et vous le font savoir. Mais le niais répond presque toujours aux numéros inconnus (évidemment le psy), ne change pas une fois de plus son numéro (ce qui est tellement facile aujourd’hui), et ne raccroche jamais aux premiers mots quand il a reconnu son démon déguisé en dieu. Il est addict, dirait-on en mauvais français, peut-être parce nous n’en avons pas inventé d’autre aussi précis (drogué serait excessif et orienté, adonné trop bénin). Il apparaît surtout comme une personnalité faible qui se laisse mener par sa queue, donc par les femmes puisqu’il ne semble pas être pédé (sauf un dur fantasme : se sentir poursuivi par un lapin géant qui veut le sodomiser, reste d’une peur d’enfance peut-être).

Une manie névrotique de notre mâle esseulé est de composer des numéros au hasard pour remplir tout un carnet de lignes non affectées ou se voir rembarrer vite fait quand ça décroche. Et parfois non. D’où ces conversations surréalistes qui lui permettent des « rencontres » virtuelles, un moyen de jouer lui-même au psy. Il racole ainsi une fille, sans le vouloir, une bien timbrée qui est morte plusieurs fois. Ou plutôt qui a organisé minutieusement sa disparition quand elle en avait marre, bien mieux que notre Simon devenu Pierre… sans rien bâtir. « Ophélie » se fait désirer, la première baise est après préliminaires bavards et jeu de piste, évidemment dans un cimetière. Une autre la nuit aux Galeries Lafayette quand les gardiens ont fait leur ronde et le ménage passé. Il rencontre aussi le vieil Antoine, octogénaire qui retrouve tous les objets perdus dans l’instant par leurs propriétaires et qui fascine cette alouette de Pierre.

Lassé du commerce (dont il a fait école) et du marketing (qui ne sert à rien d’utile) a trouvé un petit boulot d’assistant au zoo de Vincennes, autrement dit de ramasseur de merde conchiée par les nombreux animaux. Le lecteur apprendra que la délicieuse peluche, le panda, est le plus gros défécateur du zoo et que le responsable de la sécurité ne songe qu’à dévisser les grilles au-dessus des rhinocéros nains pour y voir les sales gosses chuter dans la merde et se faire piétiner. Mais « l’action » s’arrête là et les « crimes » sont satellites. Le Pierre semble en effet l’objet d’une « malédiction ». En plein Paris rationaliste du XXIe siècle, cela fait un peu benêt, on n’est ni à Boston ni à Salem, que diable ! Tous les gens autour de lui meurent assassinés. Serait-ce lui l’assassin comme chez dame Christie ?

Arg ! Autant dévoiler la fin… même si l’auteur dit qu’il la dévoile au début. Mais ce n’est pas si simple et je m’en garderai bien. « Je ne veux pas vous mentir », commence l’auteur dès sa première phrase, tel un politicien. Ce qui signifie bien-sûr qu’il va le faire et il vous le confirme très vite : « Je ne vous dirai pas tout » p.9. Mettez-donc bout à bout les premiers mots de chacun des chapitres, bizarrement tous en italiques : vous aurez une surprise, je ne vous dis que ça. Mais faites-le une fois lu tout le livre, ce sera plus savoureux.

L’auteur avoue sur la fin sa vraie personnalité : « On vous a lu le bouquin à l’envers, on a érigé des principes à ne pas dépasser, on a appelé ça la civilisation, mais c’est un autre mot pour l’enfer. Vous vous êtes fait arnaquer. (…) Redevenez tous des êtres affranchis. Ecoutez un peu plus votre animalité, vos instincts. Soyez plus naturels. C’est bon ça, le naturel. C’est acceptable, c’est légitime, bien plus que les ordres et les codes stupides. Baisez. Bouffez. Buvez, Jouissez » p.348. Mais, là encore, c’est une clé. Ce roman est une énigme plus qu’un soi-disant « thriller » – mais vous vous amuserez.

Maxime Chattam, Le coma des mortels, 2016, Pocket 2017, 350 pages, €3.50 e-book Kindle, €7.49, CD audio €17.00

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Joseph Delteil, Jésus II

Lorsque l’on se prénomme Joseph, la pente naturelle est de devenir papa d’un Jésus. Père adoptif puisque Jésus est Dieu, à ce qu’il a dit ; et Jésus « II » puisque le premier est mort sur la croix voici deux mille ans. Mais l’écrivain Delteil a de l’imagination et l’envie de provoquer pour deux. Son « Jésus, le retour » vaut le détour. Il est absurde et loufoque, moins réaliste que surréaliste.

Si Delteil a quitté Breton, qu’il trouvait totalitaire, il est resté imprégné de cette atmosphère ludique et exploratoire qui est survenue après la Grande guerre, la guerre la plus con de tous les temps, celle qui a transformé le combat en boucherie industrielle. Joseph n’a pas fait la guerre mais a été mobilisé en 14, au régiment colonial de Toulon puis chez les tirailleurs sénégalais à Fréjus jusqu’à l’armistice en 18. Il n’a connu la boucherie que par ouï-dire mais il s’est trouvé imbibé de cette atmosphère, analogue à celle de mai 68, qui a saisi les lettrés au sortir des tranchées et de la discipline.

Volontiers potache, il est saisi par la débauche des mots et adopte un style goulu rabelaisocélinien, pour jouer des termes et surtout, en rhapsode, des assonances en voyelles. Sa plume primesautière saute de page en page, s’interrompant pour reprendre plus loin, moins avisée ou d’un souffle plus retenu – habitude de poète qui fait des œuvres courtes. Jésus II retrouve un peu la verve d’Au-delà du fleuve Amour, l’histoire en moins. Car il fait de Jésus II une sorte de Don Quichotte flanqué d’apôtres improbables qu’il cueille au fil du chemin avant de les perdre tous dans un bordel – y compris le gamin qu’il a nommé Charlemagne. Ne reste avec lui qu’une fille, Albine, avec qui il va voir le Pape.

Mais au final il échoue, comme l’Autre. Il a tenté « l’apostolat, l’action directe et l’appel à l’Autorité », en vain (p.125). Il se résigne à Voltaire, grand anticlérical s’il en fut, mais qui croyait peut-être en Dieu : « Cultiver son jardin » candidement est sagesse ; plutôt que vouloir changer le monde, se changer soi dans son pré.

La liberté, c’est la folie ; faire la bête, voilà le secret. Dans une variante de sa fin, il est rattrapé par « une bande d’ostrogoths » – qui étaient des Germains de l’est – et doit fuir, pourchassé comme espion, anarchiste, assassin, en tout cas pas clair. Fusillé, il tombe du haut d’un chêne – où l’on rend habituellement la justice – « s’empalant net sur une branche cassée… jusqu’au fondement » p.144. Le voilà de nouveau en croix, éternel retour.

« Le mensonge et la violence, voilà les deux couilles du Diable » p.120. Ce mot de génie reste d’une brûlante actualité. « En vérité je vous le dis, mieux vaut coucher avec cent pucelles qu’avec la lâcheté », dit encore Jésus II au Pape ébahi. Sauf que la lâcheté règne plus que le vice. « Une fille de dix-huit ans qui s’en va délivrer Orléans, est-ce fou ? Un garçon de trente ans qui s’en va conquérir l’Asie, est-ce fou ?… A l’échelle d’Alexandre, de Jésus, hein !… Ah !… pardi, à l’échelle de Tartempion, de Me Cudecuir, notaire, de l’épicier de la rue Froidequeue… » p.124. Au fond, la lâcheté si répandue est de la paresse morale. Delteil mérite d’être relu pour être un brin secoué.

Joseph Delteil, Jésus II, 1947, Grasset les Cahiers rouges 1998, €12.70 e-book Kindle €5.49

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Joseph Delteil, Choléra

Delteil a ravi André Breton et Louis Aragon mais surtout scandalisé Paul Claudel, ce qui est un bon point. Car il était païen, érotique, avide de vivre dans ce monde-ci. Il a chanté la joie du corps, la jeunesse en feu, panthéiste, pansexuelle, picaresque. Il conte épique, il galope du stylet, cisèle ses phrases comme des piques. Sauf que… parfois manque une histoire. Car le style n’est pas tout s’il ne s’applique pas à une aventure.

C’est le cas de Choléra, moins bon que Sur le fleuve Amour dans la même veine. Ne s’y déploie qu’une intrigue mince et les pages s‘étirent, écrites en gros, parsemées de poèmes et de citations, parfois de digressions pour faire volume. Si le lecteur ne s’ennuie pas toujours, il fait maigre et reste sur sa faim.

Un jeune homme de 16 ans, Jean, est amoureux de trois filles à la fois : Alice 15 ans, Corne 17 ans et Choléra 18 ans. Il ne peut donc choisir puisqu’aucune ne se prénomme Peste et qu’elles sont plus de deux. C’est vous dire le point de vue potache que tient ce roman en courant.

Ce qui n’empêche pas les exercices de style de ce boulimique de lecture adolescent : « La Marne, à Charentonneau, est bien jolie rivière, calme comme moi. Elle coule tout en profondeur, de l’est à l’ouest selon les rites, avec de la belle pâte et le meilleur dessin. Peupliers et platanes la pénètrent de feuilles et de racines. Berges peuplées de maraîchers et de gargotes ; sur une pelouse en pente, un troupeau de tonneaux de vin va s’abreuver à l’eau ; hangars en série et villas bourgeoises ; filles à pain et mauvais drôles couchés dans un beau gazon nourri de merde ; des Poulbots dans tous les coins ; casquettes, lilas, haridelles et ingénieurs ; enfin l’indispensable péniche : voilà les bords de la Marne ! (…) Alice, Corne et Choléra s’occupent de couture, de broderie » (ch. II). Les guinguettes à la mode des bords de Marne, où venaient s’encanailler les Parisiens des années folles en s’enivrant de vin descendant le fleuve, sont tournées en dérision. Charenton sur eau devient Charentonneau et le troupeau des urbains vient s’y abreuver à pleins tonneaux. Ne restent que les filles pour échapper au cliché – et l’érotisme, sinon l’amour, pour échapper au vulgaire.

Le héros culbutera avec l’une, avec l’autre, avec la troisième ; il les aimera toutes car elles sont toutes différentes. Corne, « douce comme un flan » (ch. XIII) lui « pinçait la peau », lui « chatouillait les mamelles » (ch.II) ; Choléra « est une fille de sel, nerfs chimiques et nez d’aigle » (ch. XIII) ; Alice « perpétuellement insatisfaite, elle s’épuisait à lire le marquis de Sade » (ch. XIII). Il faut dire qu’avant de rencontrer ces filles fantasques, il s’« allaitait à quelques amis sensibles, juteux et divinement malades. De tendres jeunes hommes sont ce qu’il y a de plus propre à embellir une vie terrestre » (ch. IV). Un bi adepte du triolisme, Delteil ne recule devant rien et pirouette en littérature, coquet, allusif. Comprenne qui pourra, ou plutôt qui a de la culture.

Je vous laisse découvrir l’œuvre, Elle tourne assez court car le héros semble se complaire à faire disparaître tout ce qu’il aime. Façon de dire, peut-être, que tout amour est éphémère, réduit au rêve et aux sensations, et qu’à l’existence même nul ne doit s’attacher.

Joseph Delteil, Choléra, 1923, Grasset Cahiers rouges 2013, 182 pages, €8.20 e-book Kindle €5.49 

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Le Zèbre de Jean Poiret

Le film, d’après un roman d’Alexandre Jardin, prend pour personnage central l’acteur Thierry Lhermitte. Je l’aime bien, il est grand fin, joyeux, et n’a pas froid aux yeux qu’il a très bleus. Il vit dans ce récit les fantaisies d’un homme qui a tout dans la vie : un métier valorisant et libéral, dans une ville à taille humaine et calme de province, une grande maison et un parc, une femme superbe et deux beaux enfants. Malgré cela, il est insatisfait.

Il voudrait que chaque instant soit toujours la première fois. Il refuse de vieillir. Avec sa fille, il se masque comme un clown ; avec son fils, il cherche un trésor dans le jardin ; avec son clerc – car il est notaire – il fait des blagues de potache aux clients ; avec sa femme… il invente sans cesse, joue du mystère, ajoute de l’inédit, du piment. L’amour doit rester pour lui la folle passion des débuts et il faut sans cesse raviver sa flamme unique. Il ne faut pas l’enfermer dans la routine mais fouetter le désir.

Cet homme, ce n’est pourtant pas un gamin. Plus grave, c’est un clown, je veux dire un farceur tragique. Au fond de lui stagne une angoisse indicible, celle de vieillir, cet état d’habitudes où tout est tiède, assuré, conventionnel, prévisible. Lui veut rester jeune, joyeux de découvrir la vie à chaque minute. Un éternel adolescent ? Voire ! L’adolescent explore, tâtonne, quête, poussé par son désir – Lhermitte à l’inverse joue un rôle : il est adulte conscient, mûr, volontaire, créatif. Il provoque, tente de créer le désir qui ne va plus de soi par le farfelu.

Notre société tout entière fait pression pour que l’enthousiasme soit cantonné à la jeunesse ; plus vieux, cela devient suspect. La machine vieillit toute seule, le cœur s’essouffle, l’épouse se lasse, les enfants grandissent et s’émancipent, les amis se scandalisent et pontifient. C’est la crise de la quarantaine. Tout est fait pour enfermer dans le conformisme et modérer les ardeurs qui ne sont plus de son âge.

Le personnage disparaîtra de trop s’emballer.

Le tragique de cette histoire me touche, traité avec brio. Le rire, ici, fait pleurer. Les acteurs incarnent bien leurs rôles : Lhermitte enthousiaste et froid en même temps, efficace et lyrique ; Caroline Cellier très femme, pulpeuse et ronronnante, amoureuse et volontaire ; les enfants sont beaux, au naturel, émouvants – surtout la petite fille, subtile et chatte – le garçon est plus pataud, plus convenu avec son air naïf. Comme tous les enfants, ces deux-là aspirent à la normalité, à avoir des parents comme les autres ; mais ils l’aiment, ce papa fantaisiste, décalé. Il sait les faire rire et rêver ; il leur laisse leurs personnalités propres. Il les « élève », il ne les « dresse » pas. Il aura peut-être réussi cela dans sa vie.

DVD Le Zèbre de Jean Poiret, avec Thierry Lhermitte, Caroline Cellier, Christian Pereira, Annie Grégorio, François Dyrek, 1h30, Lancaster 2005, €5.99

Edition bi : Le Zèbre + Chambre à part, Aventi distribution 2007, 2h59 mn, €6.35

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Dada, l’éternel mouvement

Je parle de plus en souvent de Dada, car ainsi le veut notre époque. Enfourchons donc le Dada dont le nom voudrait, selon la légende, être né le 8 février 1916 au café Terrasse à Zurich, trouvé à l’aide d’un coupe-papier glissé au hasard entre les pages d’un dictionnaire. Dada, ‘cheval d’enfance’ en français, ‘oui-oui’ en russe… En fait, une lettre exposée l’avoue tout cru « ce que nous appelons Dada est une bouffonnerie » (Kurt Schwitters). Car Dada s’expose avant tout; il n’est rien sans le théâtre social, rien sans la provocation.

Une exposition il y a une dizaine d’années au Centre Pompidou a attiré du monde. Parce que cela questionne, fait « intello », parce que c’est ludique aussi avec ses collages façon scolaire, un vague air de Mai-68 avec ses jeux de mots. Plus de 1000 œuvres de 50 artistes.

Dans l’une des salles, un échiquier attend les joueurs. Le problème est qu’il n’a pas de cases, les pions doivent se déplacer au hasard. Ce n’est point un hasard, mais tout Dada, la subversion de tout ce qui était durant cette guerre de 1914 absurde et sanguinaire : la diplomatie des alliances, les appétits coloniaux, l’accès aux matières premières, la poudrière des Balkans, la technique sociale du bourrage de crâne sous le nom de « patriotisme », celle des marchands de canons et de mitrailleuses pour tirer encore plus vite et encore plus fort, l’indigence du socialisme, le terrorisme anarchiste, la morgue des puissants. Car l’échiquier est une image en réduction de la société, chacun s’y déplace selon son rôle social.

La salle d’exposition est elle aussi un échiquier, mais cette fois les cases sont apparentes, signe que les muséographes souhaitent établir une hiérarchie dans cet ensemble qui n’en voulait pas. Manquent les pions, les auteurs sont rassemblés en mur de portraits, à l’entrée. Car Dada est un « mouvement » et pas une école, un moment de la vie, surtout pas une maturité. Dada ne sera jamais classique. Les artistes essaient de tout dans le désordre. Vous allez de salle en salle, parmi la foule, vous vaguez. Dada n’est pas pédagogique.

Dada est comme de l’eau, vous cherchez à la saisir et ne vous reste dans la main que quelques gouttes brillantes, la sensation du mouillé et cette fraîcheur qui fait réagir. Rien n’est figé, l’insaisissable passe et ne laisse qu’une trace, mais cette trace stimule comme un choc électrique, elle met en branle l’imagination.

L’œuvre n’existe pas, elle est seulement percussion de silex qui donne une étincelle. D’où ces collages, ces photomontages, ces contradictions de couleurs, ces mannequins au masque de cochon affublés d’uniformes sociaux, ces bas-reliefs en objets de récupération, ces détournements d’objets directs telle la pissotière de Duchamp intitulée « fontaine ». Tous les supports sont placés au même niveau. Dada est « comme vos espoirs : rien » (Francis Picabia).

Dada est une démarche qui s’empare des nouveaux médias, de ce culte d’époque pour la machine, et les critique à la racine. C’est drôle, provocateur, souvent potache. Nous avons tous fait de tels collages dans nos « cahiers de texte » à 15 ans, tous collé des moustaches à la Joconde à 12 ans, tous écrit de la scatologie codée comme GLLOQ ou GPTQBC à 9 ans. Dada l’a fait et sa Joconde barbue et moustachue est intitulée LHOOQ. « Quoi ? m’a dit alors mon gamin. Lis les lettres à haute voix, les trois premières, lui rétorquais-je. El… hache… oh. – Et tu n’as pas chaud, toi ? (lui, déjà col largement ouvert dans la chaleur de la foule) LHO : elle a chaud ? – Voilà, et la suite maintenant ? – au… ku, oh ça alors ! – Tu as compris » (sourire de connivence du tout jeune adolescent qu’il était alors).

Pas plus subtil que ça. Même plus drôle à notre époque qui a fait bien pis. Le père Ubu ne vaudra jamais Rabelais. Mais nous sommes en 1918 et c’était osé, donc stimulant. Un flacon de « Belle Haleine », « eau de voilette », voisine avec une « bas gare d’Austerlitz ». Le moment Dada ne semble plus qu’une étape d’adolescence à notre génération. La potacherie Libération (le journal d’une génération) est passé par là.

Roumains (Tristan Tzara, Marcel Janco), Allemands (Hugo Ball, puis Richard Huelsenbeck), Alsaciens (Hans Arp), ils s’étaient retrouvés en Suisse hors la guerre, non par pacifisme mais pour interroger la modernité. 1916-1924, huit années pleines avant la métamorphose et la dispersion, les années de l’adolescence attardée avant la maturité des styles. Car le mouvement Dada n’est pas nouveau, il est ce « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » dont parlait déjà Rimbaud (lettre à Démeny 15 mai 1871). Tout essayer avant de choisir sa propre identité. Toujours éphémère, toujours recommencé. Dada, c’est un âge de la vie.

C’est à Paris que Dada s’épanouit en janvier 1920 quand Tristan Tzara s’y installe. La littérature s’en empare car rien, en France, ne se faisait à l’époque sans la littérature (ce qui a bien changé…). André Breton, Louis Aragon, Philippe Soupault, Paul Eluard en seront. Les spectacles injurient le public pour qu’il sorte de sa passivité mutique et apprenne à détruire, à devenir spontané, à recréer de la vie. Dada renouvelle le processus de création, libère l’art de ses carcans à une époque de guerre où les valeurs ne valent plus. Réhabiliter le hasard, l’inconscient, l’essai à l’infini, critiquer l’art pompier et la société bourgeoise, la bienséance, le bien-pensant, le formaté industriel et idéologique.

Tout cela disparaîtra dans le communisme, puis dans la réaction purement commerciale du monde libéral-libertaire. Il y a toujours un ‘politically correct’ à défoncer, un formatage à subvertir. Dada est ce message permanent. Un collage d’engrenages sur fond noir avec ce mot « danger » : mettez-y les doigts et la société, la technique, la pensée unique, vont vous broyer, le conformisme d’époque vous faire parler, malgré vous. Dada, ancêtre du Surréalisme.

A chacun de revivre le sens premier du mouvement, cette réaction de corps sain contre l’anémie sociale. Au spectateur de faire le tri dans la caverne d’Ali Dada.

Dans le fond de l’exposition, une planche peinte percée d’un trou rond est intitulée « jeune fille ». Par la matrice, le spectateur-voyeur peut apercevoir, par-delà la vitre, les toits de Paris vers Montmartre. Dada ne crée pas d’œuvre ;  il ouvre vers la vie. Il faut pour cela en violer les formes, pénétrer les apparences pour être initié à l’au-delà du réel.

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