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Maxime Chattam, Le coma des mortels

Ce thriller a ceci de bizarre qu’il commence par la fin : le lecteur sait qui a été tué, comment, et que le héros s’en est sorti. Les chapitres sont d’ailleurs numérotés ainsi, commençant par le 39 avant de terminer par le 1. Cela fait un peu potache mais a un sens caché. Le meurtre est le fantasme favori de l’auteur : éviscération, « mon amour avait été répandu sur les murs de mon appartement étalé sans pudeur avec rage » p.16. Le ton est donné, l’ironie, le décalage, l’originalité à tout prix. Ce pourquoi je crois (hypothèse toute personnelle) que ce roman a été écrit bien avant les succès et qu’il a été repris et toiletté une fois les succès venus. Il s’inspire en effet moins des auteurs américains (Connolly, Stephen King) que de certains romanciers français à la mode dans les années 1990 (et dont les noms sont déjà oubliés, le seul me venant à l’esprit étant Alexandre Jardin).

Il y a en effet peu d’action dans ce « thriller » qui ne fait même pas frémir (thrill). Il se veut plutôt cocasse, le personnage principal qui se fait appeler Pierre (autrefois Simon) – les éduqués repèreront tout de suite la référence – étant un jeune homme dans la trentaine, doté d’une bite et d’une complaisance un peu mièvre. Gentil et discipliné, bon élève, bon mari et tout, il s’est brutalement lassé et a « fait sa crise » de la trentaine comme il paraît que tout mâle doit le faire selon la mode psy des magazines pour coiffeurs. Il est reparti de zéro, a changé de quartier, d’amis (des faux, comme souvent), de boulot, de numéro de mobile, et même de prénom. Seul son psy le traque, le lecteur en aura la raison à la fin.

L’auteur semble avoir une dent certaine contre les « psys », leurs certitudes, leur étiquetage permanent, leur sentiment de toute-puissance à découvrir mieux que vous ce qui est bon pour vous. En bref, ils se prennent pour Dieu et vous le font savoir. Mais le niais répond presque toujours aux numéros inconnus (évidemment le psy), ne change pas une fois de plus son numéro (ce qui est tellement facile aujourd’hui), et ne raccroche jamais aux premiers mots quand il a reconnu son démon déguisé en dieu. Il est addict, dirait-on en mauvais français, peut-être parce nous n’en avons pas inventé d’autre aussi précis (drogué serait excessif et orienté, adonné trop bénin). Il apparaît surtout comme une personnalité faible qui se laisse mener par sa queue, donc par les femmes puisqu’il ne semble pas être pédé (sauf un dur fantasme : se sentir poursuivi par un lapin géant qui veut le sodomiser, reste d’une peur d’enfance peut-être).

Une manie névrotique de notre mâle esseulé est de composer des numéros au hasard pour remplir tout un carnet de lignes non affectées ou se voir rembarrer vite fait quand ça décroche. Et parfois non. D’où ces conversations surréalistes qui lui permettent des « rencontres » virtuelles, un moyen de jouer lui-même au psy. Il racole ainsi une fille, sans le vouloir, une bien timbrée qui est morte plusieurs fois. Ou plutôt qui a organisé minutieusement sa disparition quand elle en avait marre, bien mieux que notre Simon devenu Pierre… sans rien bâtir. « Ophélie » se fait désirer, la première baise est après préliminaires bavards et jeu de piste, évidemment dans un cimetière. Une autre la nuit aux Galeries Lafayette quand les gardiens ont fait leur ronde et le ménage passé. Il rencontre aussi le vieil Antoine, octogénaire qui retrouve tous les objets perdus dans l’instant par leurs propriétaires et qui fascine cette alouette de Pierre.

Lassé du commerce (dont il a fait école) et du marketing (qui ne sert à rien d’utile) a trouvé un petit boulot d’assistant au zoo de Vincennes, autrement dit de ramasseur de merde conchiée par les nombreux animaux. Le lecteur apprendra que la délicieuse peluche, le panda, est le plus gros défécateur du zoo et que le responsable de la sécurité ne songe qu’à dévisser les grilles au-dessus des rhinocéros nains pour y voir les sales gosses chuter dans la merde et se faire piétiner. Mais « l’action » s’arrête là et les « crimes » sont satellites. Le Pierre semble en effet l’objet d’une « malédiction ». En plein Paris rationaliste du XXIe siècle, cela fait un peu benêt, on n’est ni à Boston ni à Salem, que diable ! Tous les gens autour de lui meurent assassinés. Serait-ce lui l’assassin comme chez dame Christie ?

Arg ! Autant dévoiler la fin… même si l’auteur dit qu’il la dévoile au début. Mais ce n’est pas si simple et je m’en garderai bien. « Je ne veux pas vous mentir », commence l’auteur dès sa première phrase, tel un politicien. Ce qui signifie bien-sûr qu’il va le faire et il vous le confirme très vite : « Je ne vous dirai pas tout » p.9. Mettez-donc bout à bout les premiers mots de chacun des chapitres, bizarrement tous en italiques : vous aurez une surprise, je ne vous dis que ça. Mais faites-le une fois lu tout le livre, ce sera plus savoureux.

L’auteur avoue sur la fin sa vraie personnalité : « On vous a lu le bouquin à l’envers, on a érigé des principes à ne pas dépasser, on a appelé ça la civilisation, mais c’est un autre mot pour l’enfer. Vous vous êtes fait arnaquer. (…) Redevenez tous des êtres affranchis. Ecoutez un peu plus votre animalité, vos instincts. Soyez plus naturels. C’est bon ça, le naturel. C’est acceptable, c’est légitime, bien plus que les ordres et les codes stupides. Baisez. Bouffez. Buvez, Jouissez » p.348. Mais, là encore, c’est une clé. Ce roman est une énigme plus qu’un soi-disant « thriller » – mais vous vous amuserez.

Maxime Chattam, Le coma des mortels, 2016, Pocket 2017, 350 pages, €3.50 e-book Kindle, €7.49, CD audio €17.00

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Missouri Breaks d’Arthur Penn

L’Amérique se reporte un siècle plus tôt, en 1860, dans la nature vierge des failles du Mississippi proches de la source – et du Canada. Trois cavaliers s’avancent depuis l’horizon dans l’herbe de bison. Ils devisent tranquillement sur la beauté de la contrée et sur la vie qui passe. Le plus vieux est arrivé trente ans plus tôt avec déjà huit mille têtes de bétail et trois mille cinq cents livres dans sa bibliothèque (John McLiam). Le plus jeune, un blond roux de 24 ans à taches de rousseurs nommé Sandy (Hunter von Leer), a été journalier. Dans un bosquet, tout le village semble les attendre, gamins compris. Le vieux demande au jeune s’il doit fouetter son cheval ou s’il l’éperonne lui-même. En un instant, Sandy est pendu haut et court. C’était un petit voleur de chevaux ; le vieux est le plus gros propriétaire de cet endroit sans loi.

La fille du vieux, Jane (Kathleen Lloyd, 28 ans au tournage), quitte la scène ; elle n’apprécie pas cette justice expéditive alors que son père se pique de droit et qu’il possède toute une bibliothèque sur le pénal, dans un pays pionnier où le droit n’a pas encore pénétré. Mais, comme il le dit, il perd « 13% » de bétail chaque année au lieu des 2 ou 3% naturels, cela ne peut durer. Après cette justice privée, rendue en public devant le village avec le « consentement » par omission des fermiers et artisans, il décide d’engager un « régulateur ». Il s’agit d’un tueur à gage qui « régule » les malfrats en les tuant une fois découverts, tout comme les chasseurs « régulent » les populations de loups ou de sangliers.

Ce tueur est Marlon Brando, vieille folle originale, perverse et sans pitié. Affublée d’un blouson à franges sur une chemise blanche, ou d’une tunique noire à col de pasteur, ou encore d’une coiffe de vieille femme comme dans Psychose d’Hitchcock, le tueur solitaire trouve son plaisir dans la traque. Il observe aux jumelles les oiseaux et les gens, interroge ici ou là, « fait parler » ceux qu’il soupçonne, allant jusqu’à les noyer s’ils sont trop bêtes ou ne disent rien. Une fois sa conviction faite, il réalise sa « mission » : nettoyer. Il use pour cela du fusil mythique à longue portée Sharps Creedmore et d’un revolver plaqué d’argent. Maniéré, précieux, affectant (en version originale) l’accent irlandais, parfumé, ce psychopathe probablement homosexuel refoulé prend son plaisir à tuer les jeunes hommes. Notamment lorsqu’ils sont en train de baiser ou de chier, ou à demi-brûlés par ses soins dans l’incendie de leur cabane. Il les tue alors comme des lapins avec un pic de lancer en forme de croix chrétienne tout en chantant doucement « Viande fumée »…

En face de lui le chef du clan des voleurs de chevaux, Jack Nicholson, qui décide pour donner le change d’acheter une vieille ferme à l’abandon juste derrière le ranch du vieux propriétaire pendeur. Il la finance par un hold-up branquignol du wagon postal du petit train asthmatique du lieu. Ce qui était au départ « un relai » pour réunir les chevaux avant de les mener vendre, devient pour lui une sorte de « home » où il prépare le thé « de Chine » et cultive les choux. La fille du vieux est intriguée par ce nouvel arrivant plutôt bel homme viril, et entreprend de le séduire.

C’est casser un peu plus les codes du western classique, habituellement un hymne aux glorieux pionniers installés dans une nature généreuse parmi des animaux et des indigènes hostiles, le Colt dans une main et la Bible dans l’autre. Ici, pas de morale. Le droit est prétexte au propriétaire de ranch pour imposer sa loi, la vieille fille ne pense qu’à perdre sa virginité avec le premier venu non bouseux, la mère de famille qu’à se faire prendre en « cinq minutes, pas plus » par le jeune homme qui a vendu des chevaux à son mari. Ce décalage entre le mythe et la trivialité crue fait peu à peu le charme de ce western au scénario plutôt pauvre.

L’après-68 se moque des convenances et le farfelu côtoie le violent, en rire permet de déchirer les apparences. Le vol de bétail ne mérite pas la mort, mais la bonne conscience mûre pend surtout la jeunesse incontrôlable ; les petits fermiers n’ont pas l’argent pour acheter de la terre, personne ne veut en louer, mais le propriétaire qui a les moyens engage un régulateur de prédateurs qui va tuer sans foi ni loi ; les femmes sont réduites à subir la loi du mâle, père ou mari, mais elles décident d’elles-mêmes de se faire sauter par tout étranger au coin. Car, au fond, le droit est celui du plus fort et la morale celle de la majorité ; elle n’est plus un absolu divin. Jack Nicholson incarne la version positive de ce relatif, Marlon Brando la version négative – mais ils sont tous deux pionniers américains, solitaires et indépendants.

Evidemment le régulateur va descendre tous les membres de la bande ; évidemment le chef de bande devenu fermier va se venger du psychopathe et du pendeur de jeune. Mais il ne restera pas au pays et s’en ira ailleurs, toujours ailleurs, perpétuer l’idéal du pionnier, tandis que la nymphomane qui l’a baisé quittera la cambrousse et vendra ranch et bétail pour la ville, pas plus amoureuse de Jack Nicholson que de ses godemichés.

Le film recèle quelques scènes cocasses, dont celle où la fille se retourne sur la selle et s’enfourche sur le pommeau de la selle que Nicholson a longuement caressé lors de leur première rencontre. Fait-elle semblant ? Son han ! est pourtant révélateur. Il n’y a pas d’amour, seulement du plaisir à deux pour elle, en solitaire pour le régulateur. Les années soixante-dix découvrent l’égoïsme sacré où chacun agit selon ses affaires, homme comme femme, propriétaire comme voleur. Il n’y a pas de héros mais des conditions matérielles et l’astuce de chacun. Cela se passe dans l’ouest, mais ce n’est pas un « western ». Le film en est d’autant plus intéressant, réédité en France cette année.

DVD Missouri Breaks, Arthur Penn, 1976, avec Marlon Brando, Jack Nicholson, Randy Quaid, Kathleen Lloyd, John McLiam, Frederic Forrest, Harry Dean Stanton, John Ryan, Rimini édition 2019, 2h06, €14.99 blu-ray €19.12

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