Articles tagués : traque

Nolan et Johnson, L’âge de cristal

Paru lors du renouveau de la science-fiction à la fin des années 1960, ce livre assez court (sans la suite) a suscité un film en 1976 puis des séries télévisées. C’est que le monde du baby-boom s’inquiétait, en ces années d’euphorie et de baise pour tous, de la surpopulation. Nous étions 3 milliards dans les années cinquante, nous voici 7 milliards dans les années deux-mille. Les auteurs (qui ne pensent absolument pas aux capotes, stérilets, pilule et autres avortement – signe d’une mentalité puritaine chrétienne américaine avérée), imaginent qu’en 2116 (2274 dans le film) la situation sera si intenable qu’elle aura généré son antidote : la régulation fasciste d’un grand ordinateur.

Car « les jeunes » ont pris le pouvoir, dans la lignée des années soixante et de mai-68 pour les esprits français. Ils décident d’éradiquer tous les « vieux » car ils ont conduit le monde au bord de la catastrophe. Contrairement aux écolos d’aujourd’hui, ils conservent les machines, les ordinateurs, la cybernétique et les fermes sous-marines : elles servent à se libérer du travail.

« Faire » des enfants est un besoin naturel, partons de là. Aussitôt nés, les bébés sont mis en usines maternantes jusqu’à l’âge de 7 ans où ils passent en collèges, jusqu’à 14 ans où ils deviennent « adultes ». Ils n’ont droit de vivre que jusqu’à 21 ans (30 ans dans le film pour des raisons de casting). A chaque période, le cristal implanté dans la paume de leur main droite change de couleur, jaune pour les bébés, bleus pour les adolescents, rouges pour les adultes. Puis noir lorsque le « sommeil » – la mort – doit venir. Ceux qui résistent sont considérés comme Fugitifs et sont traqués par le PS, un organisme policier qui ressemble fort au parti socialiste français selon sa description p.73 (édition Présence du futur 1976) : « Vous les agents du PS, vous vivez de la douleur des autres, du mal, des blessures que vous infligez, du meurtre. Vous détruisez au nom de la survivance des masses et vous ne réfléchissez jamais à l’horreur de tout cela, à cette erreur malsaine ». Marxistes d’hier ou malthusiens du futur sont l’un comme l’autre tellement convaincus de détenir la Vérité qu’ils l’imposent par la contrainte – à fuir !

Mais Logan, le héros qui a donné son titre américain au roman, est un Sandman du PS ; il est autorisé à porter un Revolver pour accomplir sa mission. Après avoir « ensommeillé » nombre de jeunes qui avaient terminé leur temps de vie et refusaient de mourir, il voit son cristal clignoter. Sa fin est proche mais la refuse. Au nom de quoi imposer une fin aux autres ? Lui n’a pas eu d’enfant, alors est-il coupable ?

De fil en aiguille, il va poursuivre un Fugitif qui se fera déchiqueter par une bande de « louveteaux » dans la zone urbaine, des enfants sauvages de 7 à 12 ans drogués à certaines substances pour vivre plus court mais plus intensément ; il va découvrir dans sa main une clé qui le conduira à un Doc, lequel lui livrera une adresse où une fille, Jessica, le contactera et l’invitera à une soirée orgiaque pour parler. Le jeu va consister à se suspendre le long des immeubles pour filmer par les fenêtres aux rideaux non tirés les jeunes couples qui font l’amour. Logan et Jess emprunteront « le réseau » qui court en souterrain sous la terre entière et conduit sur rail des taxis.

Mais Francis, le secrétaire de section PS de Logan, va les traquer, suivant la piste par l’émetteur du Revolver que le Sandman a emporté. D’où les rebonds de l’action qui conduisent le couple sous la mer, dans les glaces, dans les montagnes où est sculpté un gigantesque Sitting Bull, chez les ados gitans qui chevauchent des balais atomiques et adorent violer, torturer et voler, sur le terrain de Fredericksburg où la bataille de 1862 est reconstituée avec des androïdes. Ils veulent rejoindre Ballard, un vieil homme dont une anomalie du cristal fait qu’il reste toujours rouge sans jamais passer au noir, et qui vit dans l’ancienne Washington à plus de 40 ans.

C’est là que Francis les trouvera et que… Mais la fin est digne d’Agatha Christie et je vous laisse la découvrir.

C’est un beau roman onirique décrivant une utopie ratée, celle d’une jeunesse éternelle par le renouvellement incessant d’une génération par une autre tous les vingt ans – seule façon à la planète de pouvoir nourrir tout le monde et aux machines d’assurer un certain bonheur. Ce qui surprend aujourd’hui est l’âge tendre de tous les protagonistes, maîtres du monde à 13 ans, ivres d’hormones et de vigueur physique, tués dès qu’ils atteignent la plénitude humaine qui formait hier, aux Etats-Unis comme en France, l’âge de la majorité. Mais la majorité, c’est la mort : d’où le tropisme « jeune » d’aujourd’hui, qui vient de ces forcenés écrivains et cinéastes des années 1970.

William F. Nolan et George C. Johnson, L’âge de cristal – Quand ton cristal mourra (Logan’s Run), suivi de Retour à l’âge de cristal, 1967, J’ai lu Nouveaux millénaires 2019, 348 pages, €18.00 e-book Kindle €14.99

DVD L’âge de cristal, Michael Anderson, 1976, avec Michael York, Richard Jordan, Jenny Agutter, Roscoe Lee Browne, Farrah Fawcett, Warner Bros 2008, 1h53, standard €8.99 blu-ray €16,39

Catégories : Cinéma, Livres, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

La piste du tueur

la-piste-du-tueur-dvd

La première scène, glaçante, voit l’égorgement d’une baby-sitter un soir et l’enlèvement d’un petit garçon sortant du bain par un énigmatique homme ganté. Suit aussitôt une scène de shérif, où le vieux de la vieille en chapeau texan tente de gagner à nouveau les élections au poste qu’il aime bien, quand son rival jeune et technocrate essaie de l’emporter. Et puis un meurtre se produit, un forcené retranché dans un bâtiment. C’est alors qu’intervient l’agent du FBI Franck LaCrosse (Dennis Quaid), costume noir, cravate, visage impassible.

Le spectateur apprendra peu à peu, dans le feu de l’action, qu’un serial killer qu’il traque depuis dix-huit mois de façon obsessionnelle est celui qui a enlevé son petit garçon. Le FBI a clos l’affaire, aucun nouveau meurtre n’étant relié au tueur et aucune preuve ne permettant de savoir qui il est. Mais l’assassin joue avec son poursuivant, il s’amuse. Il veut mourir mais que ce soit son adversaire qui le fasse passer de l’autre côté. Ce pourquoi il lui envoie un message : la photo de son gamin – vivant – au dos de laquelle il le provoque par des chiffres sibyllins : 2 18. Est-ce un verset de la Bible ? une date anniversaire ? « Tu ne pourras le retrouver que si tu me tues ». Le spectateur trouvera pourquoi avant la fin.

Tout meurtre présentant les caractéristiques du tueur met en route le père, à vif de son enfant absent – malgré la hiérarchie et au détriment de ses autres missions. Ce pourquoi la traque du tueur se double d’une traque du FBI pour stopper son agent.

A la fois serial killer and road movie, ce thriller efficace tente la synthèse américaine du Bien contre le Mal. Il est truffé de pièges, emporte dans un jeu de piste des acteurs qui jouent juste dans l’Amérique profonde des petites villes et des mineurs. La psychologie des personnages est peu fouillée mais reste mystérieusement ambiguë.

Le tueur Bob Goodall (Danny Glover), que l’on connait dès le milieu du film sans que cela soit une gêne tant le doute subsiste longtemps, est rieur, viril et plutôt sympathique. Il a pris en stop un ex-toubib, Lane Dickson (Jared Leto), qui a arrêté ses études de médecine en internat pour avoir commis une faute d’opération ; il le rassure en philosophe, le protège de ses erreurs avec les grossiers mineurs qui en veulent à tout étranger (à leur bled paumé), se fait sauver la vie après un dérapage dans la neige au bord d’un précipice…

le-piste-du-tueur-jared-leto-et-danny-glover

Le jeune homme se méfie au vu des posters de filles nues qui tapissent la Cadillac, puis le croit après qu’il l’ait tiré des griffes des bouseux, puis se méfie quand il entend à la télé que le tueur en série circule en Cadillac blanche du même modèle, puis le croit quand l’autre en riant lui montre que ses plaques sont de l’Oklahoma et pas du Texas et qu’il voit ses potes de la montagne chanter sa louange, puis se méfie lorsqu’il découvre une pochette d’allumettes… Tout cela est bien ficelé, en séquences rapides qui permettent de ne jamais voir son attention faiblir.

Mais il est certain que ce film n’est pas politiquement correct pour les normes actuelles très restrictives des Yankees et de tous les moutons de panurge qui les suivent en Europe : le Mal est incarné par un Nègre ouvrier et nomade, le Bien par un Blanc qui a fait des études et est viscéralement attaché à son enfant ; toute l’histoire se déroule entre mecs, les filles restant accessoires, en général pin-up collées au mur, serveuses de bar ou victimes hystériques…

Il serait dommage de s’arrêter à cette morale du pauvre qu’est le conformisme politiquement correct, car le film est bon. Pas un grand spectacle mais joué dans la mesure, sans effets spéciaux spectaculaires. Il est humain et tient en haleine. Il montre aussi l’Amérique d’avant : avant le 11-Septembre qui l’a rendue hystérique, avant la crise financière qui l’a rendue populiste, avant la clownerie trumpettiste qui l’a rendue stupide.

DVD La piste du tueur (Switchback) de Jeb Stuart, 1997, avec Dennis Quaid, Danny Glover, Ted Levine, Paramount 2002, €8.99

Catégories : Cinéma, Etats-Unis | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Stieg Larsson, Millénium 1

Gros succès pour ce thriller suédois paru en 2005. Avec raison. Il s’agit – pour une fois – d’un polar économique où le héros n’est pas agent secret ou flic, mais journaliste d’investigation. De quoi nous rappeler que la Suède est une nation industrielle qui a su tirer des atouts de la mondialisation.

Mikael Blomkvist aime l’économie, la justice, les droits de l’homme. Il est le Suédois que chaque famille aimerait pour gendre tant il répond au politiquement correct local. Sauf qu’un financier très puissant lui a fait mordre la poussière – procès, amende et trois mois de prison. Celui qui n’a comme fortune que sa réputation ne saurait pardonner !

C’est alors que l’histoire se complique. Le thriller économique se transforme en traque policière sur un tout autre sujet : un mystérieux tueur en série qui sévit depuis des dizaines d’années en Suède et aurait fait disparaître Harriet, la nièce du PDG d’un autre puissant groupe industriel familial suédois. Comme Mikael n’a rien à faire, en attendant que la profession oublie un peu son procès et qu’il fasse son temps de prison, le PDG octogénaire Heinrik Vanger l’embauche comme traqueur pour revoir toute l’affaire. Elle a été l’obsession de sa vie et il veut faire une dernière tentative avec un œil neuf.

C’est là que l’on découvre les techniques du journalisme d’investigation : elles s’apparentent fort aux techniques d’enquêtes policières – voire à celles des agents secrets. Une jeune fille, Lisbeth, à l’existence déstructurée et chaotique, se révèle experte en informatique avec des procédés sophistiqués de hacker. Après avoir lu ce livre, vous ne pourrez plus vous connecter à internet sans avoir au préalable vidé votre ordinateur de tout ce qu’il peut contenir de personnel – et soigneusement haché les fichiers transférés…

Sans dévoiler l’histoire, palpitante et bien menée dans le décor exotique de l’hiver glacé d’une Suède constamment baignée par la mer, on peut résumer le tome 1 de Millénium de la façon suivante. ‘Millénium’ est le titre d’un magazine d’investigation économique ; c’est lui le vrai héros du livre. L’auteur a lui-même dirigé un magazine de ce type, ‘Expo’, avant de décéder en 2004. Son journaliste va sauver un empire industriel et en couler un autre ; il va soutenir la famille patriote et détruire en vol les escrocs apatrides. Voilà une belle quête pour une Suède du 21ème siècle en quête d’identité !

N’hésitez pas à lire ce livre : vous allez entrer dans le monde contemporain où la combinaison ordinateur + connexion ADSL est désormais l’arme la plus puissante – comme la faille la plus grave de l’économie. Wikileaks le montre à l’envi, mais aussi les intrusions chinoises dans les centres serveurs ou le virus inoculé par Israël (?) aux ordinateurs des centrales nucléaires iraniennes.

Les nouveautés de la finance, qui frisent l’escroquerie, devraient être mises au jour et dénoncées par les journalistes si ceux-ci ne restaient pas fascinés par la richesse et trop frileux pour s’engager. Le roman a été écrit juste après l’éclatement de la bulle internet. « Les analystes économiques suédois étaient ces dernières années devenus une équipe de larbins incompétents, imbus de leur propre importance et totalement incapables de la moindre pensée critique » p.109. On peut en dire autant des journalistes spécialisés du monde entier. Surtout lorsqu’on empile des sociétés bidon qui traversent des places offshores. Stieg Larsson écrit, non sans humour : « Wennerström se consacrait à l’escroquerie sur une échelle tellement vaste qu’il ne s’agissait plus de crime – il s’agissait d’affaires. » p.543

La dernière pique est réservée aux affolés sociaux qui préfèrent ne jamais lever le voile, des fois que « l’économie suédoise » en pâtisse. Ils se font, ce faisant, complices de l’escroquerie. Or, déclare le journaliste, « il faut distinguer deux choses – l’économie suédoise et le marché boursier suédois. L’économie suédoise est la somme de toutes les marchandises et de tous les services qui sont produits dans ce pays chaque jour. (…) La bourse, c’est tout autre chose. Il n’y a aucune économie et aucune production de marchandises ou de services. Il n’y a que des fantasmes où d’heure en heure on décide que maintenant telle ou telle entreprise vaut quelques milliards de plus ou de moins » p. 560. Rappelons que la Suède est restée en couronnes, elle ne compte pas en euros.

Non que la bourse n’ait pas d’importance mais il faut garder à l’esprit que la spéculation se déconnecte des actifs réels. « Cela signifie qu’un tas de gros spéculateurs sont actuellement en train de transférer leurs portefeuilles boursier des entreprises suédoises vers les entreprises allemandes. Ce sont donc les hyènes de la finance qu’un reporter avec un peu de couilles devrait identifier et mettre au pilori comme traîtres à la patrie. Ce sont eux qui systématiquement et sciemment sapent l’économie suédoise pour satisfaire les intérêts de leurs clients » p.561.

Le patriotisme économique contre les requins apatrides, est-ce un signe des temps ?

Stieg Larsson, Millénium 1 – Les hommes qui n’aimaient pas les femmes (Man som hatar kvinnor), 2005, éd. française Actes sud poche Babel noir 2010, traduit du suédois par Lena Grumbach et Marc de Gouvenain, 575 pages, €10.93.

Les trois Millenium en 3×2 CD audio, 60 h d’écoute, Audiolib 2008, €68.40

Eva Gabrielsson, Millenium Stieg et moi, Actes sud 2011, 160 pages, €19.00

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,