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Robert Silverberg, Les Masques du temps

Le dimanche de Noël 1998, à midi, un jeune homme tout nu tombe du ciel sur les escaliers de la Place d’Espagne à Rome. Qui est-il ? Un Apocalyptique hurlant à la fin du monde en cette fin du millénaire ? Un échappé d’asile ? Un artiste en happening ? Pas du tout : il se présente, Vornan-19, venu du futur, de 2999 exactement. Dans mille ans.

Réalité ou imposture ? Difficile à croire tant le voyage dans le temps est une impossibilité physique selon nos connaissances de la fin du XXe siècle. La seule façon réaliste serait d’aller plus vite que la lumière et de rattraper les photons échappés du passé, tout comme la lumière des étoiles lointaines, peut-être déjà mortes, nous parvient des milliers d’années après. Après un tour d’Europe où le phénomène est montré comme un objet de foire, c’est évidemment aux États-Unis que tout doit se passer. La première puissance du monde ne saurait déléguer à d’archaïques gouvernants aux moyens limités le soin de savoir si oui ou non Vornan-19 vient du futur.

Une commission de savants de diverses disciplines est composée par le gouvernement, assisté d’un ordinateur pour éliminer les incompatibilités personnelles (à la fin des années 60, on croit encore à cette infaillibilité du calcul). Leo Garfield est physicien reconnu ; il effectue des recherches sur la réversibilité physique du temps et se heurte à des impasses. En vacances chez ses amis Jack et Shirley, dans une ferme isolée d’Arizona au bord du désert, il se ressource à poil et au soleil, dans le naturisme hippie de ces années-là. Lorsqu’il revient à Los Angeles, sa secrétaire l’informe qu’un haut-fonctionnaire de la Maison Blanche cherche à le joindre depuis des jours. Sanford Kralick est chargé d’élaborer le comité d’évaluation de l’homme du futur et le programme qui lui sera proposé.

Vont recevoir le fringant Vornan-19 à sa descente d’avion : un historien philosophe « prétentieux et pédant », un psychologue « cosmique », une anthropologue engagée (« celle qui, pour étudier de plus près les rites de la puberté et les cultes de la fertilité n’avait pas hésité à s’offrir elle-même comme femme de la tribu et sœur de sang » p.130), un philologue (« son domaine scientifique était la poésie érotique de toutes les époques et dans toutes les langues »), une biochimiste bâtie comme un petit garçon – en tout six avec lui, le physicien. Et évidemment Kralick plus le service de sécurité.

Il n’est pas inutile car Vornan-19 déplace les foules par sa seule image. S’il a déclaré à Berlin que l’époque d’Hitler lui paraissait la meilleure du siècle où il a atterri, il déclare aussi être ignorant en histoire, simple touriste qui passe le temps car le sien l’ennuie. 2999 connaît en effet un monde parfait où chacun vit selon ses besoins sans avoir à travailler, des serviteurs demi-humains se chargeant de tout, où l’énergie est personnelle et sans limite, fournie par de mini réacteurs qui désintègrent les atomes en réactions contrôlées, où n’existent plus aucun pays ni nationalismes, seulement une Centralité et des lieux sauvages où chacun peut vivre seul ou non, à sa guise. Il est surpris et amusé par les Apocalyptistes de 1999 qui se déchaînent dans les rues en manifestations plus sexuelles que violentes, allant nus et peinturlurés, arrachant les vêtements de ceux qui en ont encore, copulant en public, braillant des injonctions à jouir avant la Fin – même si le millénaire se termine logiquement fin 2000 et pas fin 1999. Mais les foules sont rarement sensées, logiques ou même instruites.

Vornan-19 s’amuse car le sexe est son seul plaisir, le seul qui reste à qui n’a aucune vocation particulière dans le monde du futur. Il baise avec tout ce qui lui plaît, jeune femme, très jeune fille ou même jeune homme. L’auteur n’a pas osé transgresser les tabous sur le reste, et le comité d’organisation a tout fait pour varier les lieux et les visites. Partout où il passe, l’homme venu du futur, rhabillé pour l’occasion, sème la pagaille. Il n’aime rien tant que bousiller les ordonnancements des prétentieux, riches ou savants, qui osent croire que leurs possessions et leurs talents vont l’impressionner. La biochimiste, parce qu’elle est encore vierge et ignorante en sexe, et Leo le narrateur, très neutre dans ses évaluations, sont les membres du comité qu’il préfère. Il baise la première (et la révèle à elle-même), il sort avec le second (qui profite des subsides du gouvernements pour goûter quelques plaisirs).

Il l’invite même en Arizona pour quelques jours de vacances incognito dans le programme, sur les instances de Jack et de Shirley. La jeune femme avoue son attirance sexuelle irrésistible pour Vornan-19 et Jack, ancien étudiant de Leo, voudrait parler à l’homme du futur des implications de sa thèse, qu’il n’ose publier car il craint les conséquences économiques et sociales d’une énergie personnelle sans limites. Ces vacances sont une catastrophe. Vornan-19 ne dit rien car il ne connaît rien et cela ne l’intéresse pas. Il reste indifférent aux charmes de Shirley, pourtant évidents, car il a jeté son dévolu sur Jack. Une fois le mal accompli dans le couple, Leo le fait partir.

Le savant veut quitter le comité, las de mois passés à suivre Vornan-19 et ses ébats érotiques sans en apprendre plus que cela sur le monde du futur, doutant parfois qu’il soit venu du futur. Mais l’analyse de sang est formelle, recueillie par règle dans un bordel officiel : la présence d’anticorps multiples et inconnus. En revanche, les foules grossissent, les Apocalyptistes contrés par l’affirmation de Vornan-19 que le monde existera encore dans mille ans se faisant plus virulents tandis que des néo-croyants commencent à se former en église pour adorer Vornan, lisant ses interviews comme une bible. « Il y a ceux qui l’aimaient pour son nihilisme ricanant, et d’autres qui le considéraient comme le symbole de la stabilité dans un monde chancelant et apeuré. Tout cela étant étouffé sous l’image transcendante de la déité : pas Jéhovah, ni Odin, pas un personnage d’homme mûr barbu, mais comme un Jeune Dieu, beau, dynamique et léger, l’incarnation du printemps et de la vie, les forces créatrices et destructrices réunies en une même personne. Il était Apollon, Baldur, Osiris, mais aussi Loki » p.341.

Le psy écrit tout un livre de révélation sur les mois passés avec Vornan-19 ; il devient le nouveau saint Paul de la religion du Christ 2999. Il ne sait s’il est sincère ou non, encore moins surnaturel ; « Il prétendait (…) que c’était nous-mêmes qui avions fait de Vornan un dieu. Nous désirions un nouveau dieu pour nous conduire alors que nous nous trouvions au seuil d’un nouveau millénaire parce que les anciens mythes avaient abdiqué ; et Vornan était arrivé juste à point pour répondre à nos besoins » p.347.

Devant l’amplitude des ravages et la houle de la croyance incontrôlable, le gouvernement américain prend des mesures. Vornan-19 doit être restreint. Il désire un bain de foule ? Qu’il y aille, mais avec une combinaison spéciale qui assure un champ de forces autour de lui afin que nul ne puisse trop l’approcher. Une technique infaillible, doté d’un système de secours – à moins qu’il ne soit saboté. Et c’est ce qui finit par arriver sur une plage de Rio, où Vornan s’amuse de la foule en délire qui l’acclame ; il y prend un peu trop goût. Ce « trop » justement lui sera fatal : le champ de forces disparaît, Vornan est happé par un grand Noir « torse nu » puis disparaît. Est-il retourné brusquement dans le futur, sentant sa vie en danger ? A-t-il été déchiré en morceaux avalés par la foule comme Baldur, Actéon ou Osiris ?

En tout cas, le monde est soulagé. Le nouveau millénaire peut commencer.

Cette fiction n’a pas prévu comment s’est déroulé le passage au vrai millénaire entre fin 1999 et fin 2000. Il y a eu beaucoup moins de sexe en public et beaucoup plus de complotisme ; beaucoup moins de relations humaines et beaucoup plus de peurs de bug sur les machines. Le monde, trente ans après 1969, n’était plus le même. Plus de vingt ans plus tard encore, les tendances se sont accentuées : beaucoup plus de virtuel, même dans la monnaie, l’art ou l’amour ; beaucoup moins de relations humaines directes, qui impliquent trop ; encore plus de complotisme et de terreur des machines, des GAFAM et autres BATX chinois aux robocops et autres soldats du futur. Relire Silverberg, c’est se (re)plonger dans les années soixante et soixante-dix, une époque où la chair était réhabilitée après la prohibition et le puritanisme, de la nudité aux relations sexuelles, où les rapport sociaux étaient humains et pas via des réseaux virtuels. Un monde ancien, où les gens étaient plus proches les uns des autres. Un monde qui, à nouveau, s’efface.

Robert Silverberg, Les Masques du temps (The Masks of Time), 1969, Livre de poche 1977, 400 pages, €2,29 occasion

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Vladimir Nabokov, Ada ou l‘ardeur

Les frasques sexuelles d’Adélaïde Van Veen, dite Ada, et de son cousin Ivan Van Veen, dit Van, sont le fil conducteur génésique d’une réflexion sur le temps humain et la mémoire. Cette « chronique familiale » (sous-titre) s’étend sur 83 ans, de 14 à 97 ans – et sur 543 pages en Pléiade, plus 155 pages de notes. L’auteur a mis trois ans à l’écrire, non sans y avoir pensé depuis plusieurs années. D’un essai sur le temps, les métaphores se transforment en histoire qui composent un récit cohérent – reconstitué à partir des souvenirs des protagonistes, de la famille, des domestiques, des amis et adversaires, des photos prises à leur insu. Lequel récit se décompose lui-même en fragments retrouvés, embellis, repensés, écrits à deux, corrigés…

En bref un kaléidoscope d’instants colorés, qui durent plus ou moins longtemps dans la mémoire subjective de Van ou d’Ada, et composent une œuvre baroque où se métissent les mots en sept langues, les références culturelles (d’où les notes indispensables pour en saisir le sel), et où se télescopent les époques. Celle où se déroule la vie réelle sur Antiterra et celle, mythique, des origines sur Terra (p.815) : l’époque de l’enfance à tout jamais enfuie mais qui a laissé sa marque indélébile et fondatrice en la psyché de chacun. « Car nos souvenirs d’enfance ne sont-ils pas comparables aux caravelles voguant vers la Vinelande [l’Amérique], qu’encerclent indolemment les blancs oiseaux des rêves ? » p. 934. A 16 ans l’auteur Vladimir s’initie au sexe avec Tamara, 15 ans, avant d’être séparés par la révolution bolchevique. A 14 ans, le personnage de fiction Van, qui a déjà baisé « quarante fois » la très jeune tenancière du kiosque à journaux en face de son collège, hume, caresse puis pénètre Ada, 12 ans, qui ne porte pas de culotte sous sa jupe (p.477) et qui a déjà eu deux fois ses règles. La scène de la grange en feu, que les deux enfants contemplent derrière une vitre de la bibliothèque, est la scène primordiale. Van s’est levé nu et ne s’est couvert que d’un tartan sur les épaules ; Ada est en chemise de nuit. Par réflexion dans la vitre, elle voit que Van est nu et, au-dehors, trois petits personnages qui traversent la pelouse les aperçoivent, éclairés par les flammes – l’un d’eux, le fils du cuisinier, prend des photos qui ressurgiront des années plus tard, offrant un autre reflet, une autre couche de mémoire. C’est le début d’une aventure érotique à deux qui durera la vie entière.

Les métaphores ont créé le roman, visions poétiques génitrices du récit. Ce pourquoi les tableaux de peintre, les jeux de lumière, les poèmes, tiennent une grande place. Un mot déclenche les métaphores au souvenir, tel le mot peeble (galet) – car le roman fut écrit directement en anglais. Ces galets roulés par la mer que le petit Vladimir de 4 ans avait ramassé sur la plage de Nice en 1903 pour les rapporter à son grand-père sénile ; ces galets et fragments de poterie ramassés par le fils Dmitri au même endroit pour les porter à son père Vladimir en 1938 – sont les mêmes que ceux que la mère de l’auteur avait trouvés sur la plage de Menton en 1882, et ainsi de suite. Le tout forme une chaîne du temps dans la mémoire.

La nostalgie étant toujours ce qu’elle était, la brutale cassure du lien avec avec Tamara (de son vrai prénom Lioussia) a créé un monde magique, celui « d’avant », à jamais figé dans le souvenir et matrice du roman d’Ada et de Van. Ada l’ardente, habitant Ardis à la campagne ; fillette qui en veut et aime à jouir, tout en vouant un amour profond et durable à son « cousin » dont on s’apercevra, par une substitution d’enfant cachée longtemps par les parents, qu’il est en réalité son frère. Mais cet inceste ignoré importe peu sinon que, dans le mythe, l’amour reforme l’androgyne, frère et sœur fusionnant dans l’acte sexuel et la communion des âmes malgré les aléas de leur vie.

Car Van est aussi ardent qu’Ada, les deux adolescents commettent l’acte une dizaine de fois dans la même journée, s’épuisant en pure énergie de fusion au point qu’une fin d’après-midi Van, 14 ans et pourtant athlète (1m82 et déjà des épaules de bonne largeur, sachant marcher sur les mains, expert en foot et en boxe) part se coucher sans dîner, à l’étonnement de la tante et des domestiques. Un « faune épuisé par une nymphe » selon la réminiscence d’un tableau. Les images transcendent la sexualité dans une « innocence arcadienne » p.935. « Le désir effréné qu’ils ressentaient l’un pour l’autre devenait insupportable si, en l’espace de quelques heures, il n’était satisfait plusieurs fois, au soleil, ou à l’ombre, sur le toit, dans la cave – tout leur était bon. Malgré des ressources peu communes, c’est à peine si Van pouvait marcher de pair avec sa pâle petite ‘amorette’ (jargon français de l’endroit) »  p.534.

Ada n’est ni soumise ni mièvre, elle est surdouée et lit nombre de livres ; elle comprend Van et l’accompagne. « Privée de tes caresses, je perds tout empire sur mes nerfs, plus rien n’existe que l’extase du frottement, l’effet persistant de ton dard, de ton poison délicieux » p.708. Il lui a révélé le plaisir du corps mais aussi la passion du cœur et le bonheur de l’âme apaisée – et elle lui en est reconnaissante. Elle l’aimera toujours, absorbée par lui comme lui par elle, jumeaux en souvenirs. « J’aime sensuellement le temps, dira Van devenu professeur, son étoffe et son étendue, la chute de ses plis, l’impalpabilité même de sa gaze grisâtre, la fraîcheur de son continuum » p.890. Le temps est une espèce vivante dont on fait l’expérience sensible toujours au présent, comme on explore un corps. D’où les retours en arrière, les échanges continus, les prouesses d’écriture, qui sont des couches de temps qui se superposent et s’entremêlent comme si elles faisaient l’amour.

Tous deux sont des « démons » au sens du daîmon grec, puissance divine inconnue des humains qui cause leurs actes. Démon est d’ailleurs le prénom du père de Van – et d’Ada, qu’il a engendrée avec sa belle-sœur Marina alors que son cousin Dan était en voyage, et qui a été échangé contre le bébé mort en fausse couche de l’épouse de Démon – elle-même sœur de Marina. Démon – père de Van et d’Ada – est celui par qui tout arrive. Ce pourquoi, surprenant un jour Ada adulte sortant en peignoir de la salle de bain de Van, il leur interdira de se fréquenter ; ils ne reprendront leurs ébats qu’après sa mort. L’inceste n’est « démoniaque » qu’au sens dérivé moral ; il n’est ni une revendication, ni une justification de l’auteur. Il est là comme destin mais aussi comme piment, comme obstacle, comme tentation.

Ainsi la jeune sœur d’Ada, Lucette, 8 ans, espionne-t-elle les jeunes amants à peine plus âgés qu’elle lorsqu’ils « jouent à saute-bique » comme elle dit. Elle les envie, de leurs jeux, de si bien s’entendre, de fusionner en laissant tous les autres à l’écart lorsqu’ils font l’œuf ; elle voudrait être avec eux dans la coquille et ne cessera de poursuivre Van tout au long de sa vie pour qu’il la possède enfin, qu’il la fasse sienne comme il l’a fait d’Ada. Elle n’y parviendra pas et, par déprime, se laissera mourir dans la mer. Mais les démons enchantent la glèbe d’Ardis et ses habitants, les domestiques qui voient tout, le voisinage ouvert aux commérages, ravis de cette « allégresse pure » p.935. « Elle n’avait jamais soupçonné sur le moment que leur premier été dans les vergers et les orchidariums d’Ardis était devenu dans la campagne environnante un secret et un credo sacré. Les petites bonnes enclines au romanesque (…) adoraient Van, adoraient Ada, adoraient leurs ardeurs dans les bocages d’Ardis… » p.777.

Ada est le roman préféré de Nabokov, le mien aussi. Malgré ses difficultés de lecture parfois – et à cause d’elles peut-être – l’aiguillon joyeux de la vie malgré tout qui court dans les pages et les veines des deux personnages, ravit l’âme comme le cœur et les sens.

Vladimir Nabokov, Ada ou l‘ardeur (Ada or Ardor: A Family Chronicle), 1969 (1974 pour la co-traduction française revue par l’auteur), Folio 1994, 768 pages, €13,20

Œuvres romanesques complètes tome III 

Vladimir Nabokov, : Pnine – Feu pâle – Ada ou l’ardeur – La transparence des choses – Regarde, regarde les arlequins ! – L’original de Laura, Gallimard Pléiade 2020, édition Maurice Couturier, 1596 pages, €78,00

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Jeff Abbott, Faux-semblants

Un roman policier américain curieux pour nous, tant les systèmes juridiques diffèrent là-bas d’ici. La police est en effet locale et les juges sont élus. C’est pourquoi le jeune Whit Mosley, fils de famille, a été élu juge sous l’influence de son père, riche et connu. Il officie dans sa propre région au Texas, cadet de cinq frères avec lesquels il s’est baigné à poil avec tout ce que comptait la jeunesse de son temps, et a fréquenté à gogo les filles et les bars.

Mais Whit se prend à aimer son métier de justicier et potasse le droit. Sa réélection se joue dans les semaines qui viennent lorsque tombe une affaire peu banale. Le fils aîné d’une sénatrice qu’il connait qui, elle-même, postule à un nouveau mandat, est retrouvé mort par balle dans son bateau. Ce serait une histoire banale de jalousie pour une femme, mais Peter James Hubble est devenu une star du film pornographique. Belle carrosserie dotée d’un outil remarquable, il se met complaisamment en scène devant la caméra et entreprend fille après fille par tous les trous. Aussi, ce n’est pas d’un bon œil que sa mère sénatrice le voir rentrer dans le pays.

L’enquête révèle progressivement que Peter est surtout revenu pour son jeune frère Corey, disparu mystérieusement une dizaine d’années auparavant à l’âge de 15 ans. Il veut tourner un film sur sa vie car il se reproche obscurément de ne pas l’avoir protégé. 15 ans est justement l’âge de Sam, le fils qu’il a eu avec la meilleure amie et conseillère de sa mère et qu’il n’a pas connu. Sam est un garçon sensible mais de taille adulte et qui baise comme tel. Il est tombé amoureux par hasard de la dernière jeune partenaire de son père Peter dans les films pornos. Les deux jeunes gens veulent partir loin mais tout le poids des liens familiaux et des non-dits les en empêchent.

L’inspectrice Claudia Salazar va aider le juge Whit Mosley à débrouiller cette enquête particulière, premier tome d’une série qui se poursuivra dans des romans policiers suivants. Mais tout se ligue contre la vérité : la crainte des électeurs pour la sénatrice, la jalousie de l’ex-femme de Peter, le traumatisme du fils que son père a abandonné et qui vient tout juste de le retrouver, les liens mafieux du propriétaire du yacht dans lequel Peter a été retrouvé nu baignant dans son sang, soi-disant suicidé, la mystérieuse disparition de sa partenaire sans domicile fixe qui aime le jeune Sam, sans parler des cadavres de femmes qui font penser à un tueur en série.

Mensonges et manipulations font rebondir le rythme et égare le lecteur jusqu’au dénouement imprévu. Le roman se lit bien avec un peu d’action et le piment érotique mais les personnages sont, somme toute, peu attachants, sauf peut-être Claudia.

Jeff Abbott, Faux-semblants (A Kiss gone Bad), 2004, Livre de poche 2009, 442 pages, €0.98 occasion

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De l’amitié selon Montaigne

Le mot français « amitié » est très large d’acception et comprend les simples contacts (les « amis » sur Facebook) comme les relations (obligées au travail, en commerce) ou les camarades (solidaire des mêmes études ou activités). Mais il vient du mot « amour », qui est une passion, et se décline en les différents étages de l’humain : amour sensuel ou sexuel, amour de cœur ou affectif, amour bienveillant et charitable de l’esprit. L’amitié peut être une sorte d’amour. Montaigne l’a connue à son incandescence lorsqu’il avait 25 ans, pour Etienne de La Boétie qui en avait 28. Il en fait tout le chapitre XXVIII de son 1er livre des Essais.

Pourquoi ? Pour rien : « Parce que c’était lui ; parce que c’était moi », dit-il tout simplement. Par je « ne sais quelle force inexplicable et fatale ». Comme une prédestination : « nous nous cherchions avant que de nous être vus ». Un coup de foudre affectif et mental : « Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que dès lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre ».

Amitié rare en son temps, rare d’ailleurs de tout temps : « il ne s’en lit guère de pareille et, entre nos contemporains, il ne s’en voit aucune trace en usage. » Cette amitié n’est aucune de « ces quatre espèces anciennes : naturelle, sociale, hospitalière, vénérienne », dit Montaigne qui tente de l’analyser. Rien à voir avec l’amour filial « des enfants aux pères » (parents) ou des parents aux enfants – car cet amour-là est trop inégal. Rien à voir avec l’amour fraternel – car la compétition pour bâtir sa propre vie fait des frères (ou des sœurs) « qu’ils se heurtent et choquent souvent » et les caractères peuvent être éloignés. Rien à voir avec l’amitié de rencontre, qui ne dure que le temps d’un séjour. Rien à voir avec l’amour pour les femmes – car c’est « un feu de fièvre, sujet à accès et remises, et qui ne nous tient qu’à un coin » ; l’amour sexuel est avant tout désir et de plus en plus rares sont les couples qui résistent à l’usure des années lorsque le désir s’atténue et s’éteint. « La jouissance le perd, comme ayant la fin corporelle et sujette à satiété. L’amitié, au rebours, est jouie à mesure qu’elle est désirée, ne s’élève, se nourrit, ni ne prend accroissance qu’en la jouissance, comme étant spirituelle, et l’âme s’affinant par l’usage. »

Le mariage est un marché, dit Montaigne, « qui n’a que l’entrée libre » (le divorce étant interdit par l’Église, donc par le roi). Sa durée ne dépend pas de notre volonté, or l’affection exige la liberté. « Joint qu’à dire vrai, la suffisance ordinaire des femmes n’est pas pour répondre à cette conférence et communication », expose notre philosophe en son XVIe siècle où la femme, côte d’Adam et pécheresse originelle selon la Bible, est inférieure en tout point au mâle et lui reste soumise. Comment une amitié peut-elle naître de cette inégalité ? Montaigne est intelligent et ne craint pas de penser contre son temps et son Eglise. Aussi poursuit-il sa phrase : « Et certes, sans cela, s’il se pouvait dresser une telle accointance, libre et volontaire, où non seulement les âmes eussent cette entière jouissance, mais encore où les corps eussent part à l’alliance, où l’homme fut engagé tout entier, il est certain que l’amitié en serait plus pleine et plus comble. » Donc rien d’impossible par essence entre homme et femme, mais cela n’est pas encore arrivé, pas même dans l’Antiquité où notre Périgourdin puise ses sources.

D’où cette interrogation sur la « licence grecque » qui était que des hommes aiment des garçons, plus égaux et plus libres que les femmes. L’amitié véritable, telle que Montaigne l’a connue durant quatre ans seulement avec La Boétie (qui est mort jeune), serait-elle comblée par le même sexe ? Non pas, dit Montaigne, « pour avoir, selon leur usage, une si nécessaire disparité d’âges et différences d’offices entre les amants, ne répondait non plus assez à la parfaite union et convenance qu’ici nous demandons. » L’amitié érotique pour un jeune garçon, même socialement acceptée, valorisante pour l’aimé et à but civique de formation du guerrier citoyen accompli chez les antiques Grecs, n’a rien de l’amitié pleine et entière analogue à celle de Michel pour Etienne. A cause « de cette première fureur inspirée par le fils de Vénus au cœur de l’amant sur l’objet de la fleur d’une tendre jeunesse ». Comme cela est bien tourné… pour dire le désir érotique. Il est incompatible avec la liberté d’accord entre les êtres. L’amour sexuel est emprise car le désir est souverain ; l’amour amitié est volontaire car l’esprit comme le cœur sont libres.

Reprenant Platon sans le citer, notre philosophe avance que l’amitié grecque était fondée sur la beauté du corps plutôt que sur celle de l’âme (nous dirions aujourd’hui la personnalité) – car l’esprit est encore en germe dans la jeune tête. Avec la maturité venait parfois l’amitié véritable de l’amant pour l’aimé, le désir sexuel éteint par la virilité atteinte du protégé et « le désir d’une conception spirituelle par l’entremise d’une spirituelle beauté ». L’égalité rétablie entre désormais deux hommes, et non plus un homme et un adolescent, la liberté était rendue aux liens affectifs. « Enfin, tout ce qu’on peut donner à la faveur de l’Académie, c’est dire que c’était un amour se terminant en amitié », conclut Montaigne en raison.

L’amitié de Montaigne pour La Boétie « n’a point d’autre idée que d’elle-même, et ne se peut rapporter qu’à soi », dit-il. « Ce n’est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille : c’est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange qui, ayant saisi toute sa volonté, l’amena se plonger et se perdre en la mienne, d’une faim, d’une concurrence pareille. Je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien ou mien. »

Car là est l’absolu. Aucun « devoir » entre vrais amis, ni « ces mots de division et de différence : bienfait, obligation, reconnaissance, prière, remerciement, et leurs pareils. Tout étant effectivement commun entre eux, volontés, pensements, jugements, biens, femmes, enfants, honneur et vie, et leur convenance n’étant qu’une âme en deux corps selon la très propre définition d’Aristote, ils ne se peuvent prêter ni donner rien. » Les amis véritable sont pour Montaigne des jumeaux qui partagent tout, un idéal fusionnel, une société communiste entre eux, vécu par lui également avec La Boétie.

Nul ne peut donc avoir une « multitude d’amis », déclare Montaigne, ou ce ne sont pas de vrais amis. « Car cette parfaite amitié, de quoi je parle, est indivisible ; chacun se donne si entier à son ami, qu’il ne lui reste rien à départir ailleurs ». On peut aimer en quelqu’un sa beauté, en un autre « la facilité de ses mœurs », en un autre encore la paternité, la fraternité ou la libéralité ; « mais cette amitié qui possède l’âme et la régente en toute souveraineté, il est impossible qu’elle soit double. »

La mort de l’ami est comme une part de soi qui nous est arrachée. Et de citer en plusieurs pages les poètes latins pour dire avec pudeur son chagrin, et d’éditer les sonnets de son ami en ses propres œuvres pour le faire connaître au chapitre XXIX qui suit celui-ci. Mais les 29 sonnets écrit par La Boétie et publiés dans les premières éditions ont été effacés des suivantes. Nous ne les connaissons pas ; peut-être étaient-ils trop éloignés de ce que Montaigne voulait laisser de son ami à la postérité ?

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50  

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Sarah Waters, Du bout des doigts

Voici un gros pavé victorien comme on les aime. Un pavé reconstitué… par une ex-libraire née en 1966 ! Mais il est plus vrai que nature, dans la lignée féministe des années 60 et dans la lignée polar des années 70. Il s’agit en effet d’une histoire de femmes dans la société machiste sous la reine Victoria. Doublée d’un complot pour capter un héritage digne des meilleurs Whodunit.

Nous sommes en 1862 et, dans les venelles louches des bas quartiers de Londres, une jeune fille est préparée par un escroc à devenir femme de chambre. Sue doit corriger son accent cockney, ses manières brusques, son impolitesse. Elle doit accepter de servir, et avec les formes. Pour elle ? Une fortune à la clé. L’escroc désire en effet marier la fille pour capter son héritage, avant de la faire enfermer pour folle sur la foi de médecins aliénistes achetés.

Mais tout ne se passe pas comme annoncé… L’escroc, qui se fait appeler Gentleman dans les bas-fonds et Mister Rivers dans les manoirs, joue les amoureux tandis que Maud, fille étiolée dans un manoir, succombe à l’amour lesbien avec Sue ! Le plan va-t-il pouvoir se dérouler comme prévu ? Telle sera prise qui croyait prendre, jusqu’à ce qu’un retournement de situation fasse encore une fois basculer les destins. Enfants abandonnés, filles vendues, héritages convoités, c’est toute une peinture de mœurs d’une société arriviste avide d’argent, clé de la respectabilité, qui se dévoile.

Sous les apparences vertueuses, les vertugadins et les couches successives de jupons qui tombent jusqu’à terre, se cachent les émois éternels des chairs en manque. Servantes culbutées, gamins usés, messieurs libidineux – rien ne manque. L’oncle qui recueille par charité sa nièce orpheline a des idées derrière la tête. Ne tient-il pas un index des publications érotiques dont il demande à ce que soit faite la lecture par la jeune fille vierge ? Les mots donnent-ils des idées ? Le sexe produit-il de l’argent ? L’adolescent de 14 ans, serviteur chez l’oncle, ne rêve-t-il pas se servir physiquement le beau Gentleman avant d’être sensible aux charmes de son ex-maîtresse Maud ?

Malgré le nombre de pages, on ne s’ennuie jamais avec Sarah Walters. Le style fluide accroche une intrigue bien ficelée avec coups de théâtre et personnages secondaires richement dotés. Le petit Charles, beau comme un choriste, a la faiblesse de pleurer devant les turpitudes ; mais il n’hésite pas à braver les convenances pour aller visiter l’aliénée avant de se faire manipuler sans vergogne. La vieille Madame Suksby en maritorne retorse n’a-t-elle pas la fibre maternelle, elle qui précipite le dénouement ? Où Dickens se marie avec les Libertins pour un roman anglais de la plus belle eau.

Ah, ce n’est pas en Angleterre, malgré Internet, qu’on se plaint de ne plus lire ! Les scores des auteurs restent élevés, et cela parce qu’ils savent raconter une histoire. Songez à Harry Potter, à Anne Perry, à Ian McEwan à John Coe et à tant d’autres. Pas comme en France où, à de rares exceptions près, le nombrilisme intello ou la bluette télésérie sont le principal de la production romanesque…

Sarah Waters, Du bout des doigts (Fingersmith), 2002, 10-18 2005, 750 pages, €11.00

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Pierre Kast, Les vampires de l’Alfama

Pierre Kast est un être original. Militant communiste et organisateur de la manif antiallemande de 1940 à Paris, il a passé cinq ans dans la clandestinité en faisant le coup de main contre l’occupant avant de se consacrer au cinéma. Il a été critique, scénariste, assistant de Jean Renoir, metteur en scène. Il meurt à 64 ans d’un malaise cardiaque après un accident de tournage. Les vampires de l’Alfama sont l’un de ses rares romans.

En arabe, « alf maa » signifie « mille sources » et ce nom a été donné au quartier populaire de Lisbonne bâti en kasbah où jaillissent des sources chaudes. L’auteur en a fait un lieu de prédilection pour son histoire. L’époque est le 18ème siècle finissant, Louis XV et le cardinal de Bernis en France, un jeune roi pédé au Portugal et le cardinal libertin João en Premier ministre. L’histoire s’ouvre sur le lutinage de filles « aux frontières de la puberté » par l’homme d’Eglise et d’Etat.

Mais tout ceci se passe dans un univers parallèle où rien n’est réel, ni les lieux, ni les personnages, sauf « l’odeur de l’Alfama » comme l’écrit l’auteur en fond imaginaire. C’est un endroit de liberté où la police n’entre pas, une forteresse des pauvres et des marginaux où tout ce qui est interdit prolifère. Les mœurs y sont libertines, le savoir alchimiste répandu, les vampires tolérés. En bref tout ce qui va contre la Sainte et puissante Eglise et son Inquisition, armée du seul Livre autorisé du savoir : la Sainte Bible.

L’auteur, communiste athée, écrit en 1975, soit sept ans après l’explosion morale de mai 1968. Il tisse un hymne au jouir, bien que notre époque puisse voir écorchée sa moraline trop féministe. Les femmes sont parfois actrices du plaisir et indépendantes en une époque qui ne le tolérait pas, mais souvent aussi objets de plaisir, voire esclaves sexuelles. La police adore torturer les jeunesses entre deux viols. A l’inverse, les vampires sont paisibles et pas prosélytes ; ils offrent la possibilité de prolonger la vie par la morsure mais, au contraire des officiels défendus par la Sainte Eglise, ne forcent ni ne violent personne. L’époque prérévolutionnaire gardait, vous vous en doutez, des mœurs d’Ancien régime qu’il ne faut pas juger à l’aune de nos petits cœurs émotifs.

Car il s’agit d’un roman de fiction, même de « science » fiction puisque la recherche sur la mort y prend une large place. Carla, l’alchimiste qui soigne les pauvres dans tout l’Alfama, a communication par un instrument inventé par le suédois Swedenborg, lui aussi alchimiste en plus d’astrologue mais aussi inventeur et théologien, qu’un confrère pourchassé est en danger à Prague. Il n’est pas juif mais comte roumain ; il avouera plus tard être un vampire de 285 ans. S’il a débuté à 16 ans par le pillage et le viol, il a mûri, fait deux gosses et s’est cultivé auprès de maîtres éminents d’Europe centrale.

Dans ses recherches sur l’immortalité, pierre philosophale des alchimistes plus que l’or, il a découvert que le statut de vampire permettait une vie presque éternelle, à la frontière entre la vie naturelle au soleil et la mort sous terre en caveau. Vivre la nuit, dormir en cave le jour, tel est le destin des vampires mais, avec ce régime, ils peuvent vivre des centaines d’années. Il leur faut seulement régulièrement déménager. Le comte Kotor espère, par ses recherches, découvrir comment vaincre la seconde mort, celle des vampires par les rayons du soleil ou par un pieu dans le cœur. Un pieu, pas un crucifix comme tente de le faire croire la Sainte Eglise catholique et romaine, car un vampire juif ou musulman n’en meurt pas moins le cœur percé qu’un vampire chrétien.

Le comte Kotor et ses deux enfants, sa fille Barbara et son fils Laurent de dix ans plus jeune, abordent donc de nuit sur les rives de l’Alfama au bord du Tage et sont accueillis dans le palais forteresse de Clara sur ses pentes. Ils vivent reclus, tout entier tournés vers la recherche, mais Clara les convainc de sacrifier aux mondanités minimales car on commence à jaser dans la ville. Le comte accepte une réception en soirée chez lui où il invite tout le gratin de la capitale. Il lie ainsi connaissance avec le cardinal Premier ministre, qui est séduit par sa vaste culture et par ses idées libérales et libertaires.

Mais ce Premier ministre est surveillé par le Marquis, ministre de la police, et par le roi, qui veut garder ses plaisirs interdits tout en ayant parfois des retours névrotiques de religion. La volonté du Marquis de marier la belle Alexandra, vierge de 20 ans et nièce du cardinal Premier ministre, va déclencher la catastrophe. Laid et puant, le marquis fait horreur à Alexandra la libertine, qui flirte avec les damoiseaux tout en se gouinant avec ses servantes damoiselles. Pire, elle tombe net amoureuse du bel adolescent blond Laurent, lui-même raide de désir amoureux dans sa cape noire qui le déguise en cyprès sur la terrasse. Il la dévierge et ils osent toutes les positions à poil que le jeu du sexe leur permet. C’en est mignon.

Le chef des services secrets convainc le Marquis et son chef de la police d’investir l’Alfama pour récupérer la belle Alexandra et la livrer aux griffes du soupirant éconduit. Pour cela, rien de tel qu’un bon complot. Engager des sbires qui vont porter des gants à dents acérées afin de porter la marque du vampire sur la gorge de tous ceux et de toutes celles qu’ils vont éventrer en croix comme le font dit-on les vrais vampires. Devant l’horreur de la tuerie, l’ampleur des morts et la révélation du nombre important de vampires en la ville, le roi entre deux pages lutinés ne pourra que signer un décret autorisant l’armée à investir l’Alfama pour nettoyer ce nid du démon.

Ce qui fut fait. Mais la famille du comte s’échappe, aidée par Clara et par Alexandra, comme quoi même en libertinage Ancien régime, les femmes ne sont pas toutes du gibier de viol mais savent faire preuve d’initiative et de courage. Surtout si, selon Pierre Kast, elles pensent hors des normes de la Sainte Eglise et des valeurs « établies » par la « bonne » société.

Je ne vous dis pas la fin, elle laisse ouverte des perspectives intéressantes. Mais il s’agit, rappelez-vous, d’un univers parallèle où tout est possible et permis, hors des normes, des conventions et des interdits. Cette possibilité d’évasion érotique et libérale fait le sel du livre. Il fut édité en poche, comme quoi il fut assez populaire en son temps, mais n’a pas passé le mitant des années deux mille avec son moralisme puritain pro féministe en croissance grave. Je l’avais lu à l’époque et sa relecture toute récente m’a revigoré.

Pierre Kast, Les vampires de l’Alfama, 1975, J’ai lu 1979 réédité en 2006, 249 pages, occasion €3.00

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Celebrity de Woody Allen

Lee (Kenneth Branagh) est un journaliste de magazine, écrivain raté qui a commis deux romans « ampoulés » assaisonnés par la critique et ne réussit pas à finir son troisième. Marié jeune à Robin (Judy Davis), enseignante névrosée catholique, il décide à 40 ans de vivre sa vie et de divorcer.

C’est qu’il a rencontré une fille (Charlize Theron), une mannequine blonde à perruque blonde qui le domine et le mène comme un toutou. Elle se dit « polymorphiquement perverse », apte à jouir de tous les morceaux de son corps. Ce qui donne une scène érotique énorme entre un athlète noir de basket (Anthony Mason lui-même) sur lequel elle se frotte en public (et devant Lee) dans la boite de nuit où elle l’a entrainé à passer la soirée. Mais Lee ne sait pas ce qu’il veut, éternel insatisfait qui ne voit pas le bonheur à sa porte. Il drague une brune et veut l’épouser mais, au moment où les déménageurs apportent ses cartons chez lui, il lui avoue qu’il est un salaud mais qu’il s’est trompé. C’est qu’il a rencontré une autre fille, avec laquelle…

Exit son couple, exit sa compagne, exit son roman à peine achevé. Car la garce l’emporte et disperse son unique exemplaire dans les eaux de l’Hudson. Il n’a pas réussi son roman et le scénario de hold-up qu’il cherche à caser auprès d’un acteur (ou même d’une actrice en mauvais garçon) ne rencontre aucun écho : même Leonardo Di Caprio en acteur Brandon déjanté au corps d’adolescent (23 ans) l’entraîne dans sa fête joueuse (il perd 6000 $), alcoolisée et érotique (à poil avec deux femmes à la fois) – mais ne lui promet rien en remettant la lecture du scénario aux calendes grecques. Lee est un raté.

Robin en revanche se désespère et s’accroche à son couple premier mais sa copine la convainc de changer. Devant les poufiasses riches qui font la queue devant celle du docteur en esthétique (Michael Lerner) qui les palpe avant de se les charcuter, elle hésite. C’est alors qu’apparaît Tony (Joe Mantegna), producteur juif d’émissions de télé. Il la convainc à son tour de tenter la réalité. Ce sera une émission où elle interviewe en direct les célébrités dans un restaurant célèbre. Il y a là les actrices, un sénateur mis en cause pour une « erreur » financière, un magnat de l’immobilier – le protomégalo Trump Donald en personne, pas encore peroxydé mais déjà résolu à démolir une église pour bâtir du mauvais goût qui en jette.

Robin doit-elle se remarier pour connaître le bonheur ? Sa névrose catholique (dit le film) l’inhibe mais l’amour juif (que montre le film) la ravit. Elle quitte la noce avant la cérémonie mais revient après qu’une voyante la convainc de revenir à celui qui l’aime. Pour n’importe quoi Robin, peu sûre d’elle-même, a besoin d’être convaincue par quelqu’un : son ex, sa copine, sa voyante, son amoureux… Elle se révèle, connait le succès à la télé, se marie et pond des gosses – elle est transformée.

Faut-il être célèbre pour être soi-même ? L’Amérique le croit, pour qui chacun doit s’imposer, soit par la Bible, soit par le Colt, soit en étant bien roulé(e). La célébrité est une hystérie pour groupies, le mal américain par excellence. Si vous n’avez pas votre quart d’heure de célébrité, vous n’avez pas vécu. Certains arrivistes forcenés, en France, traduisaient cela par la matérialité de posséder « une Rolex » à 50 ans, mais c’est bien la même chose. Faut-il que le monde entier vous regarde et vous admire ? Pas forcément, susurre Woody Allen. Commencer par être reconnu dans son cercle intime est le premier pas, le reste suivra peut-être. Ainsi de Lee et de Robin, le premier qui rate tout et la seconde qui se révèle. Adam et Eve inversés, avec le serpent de la célébrité entre eux.

Un peu bavard, en noir et blanc intello, mais une cascade de scènes inoubliables comme la pipe mimée à la banane ou l’érotisme en public, un Lee obsédé par son scénario face à un Caprio obsédé par la fête. En bref un bon film.

DVD Celebrity (non disponible seul en français), Woody Allen, 1998, avec Leonardo DiCaprio, Winona Ryder, Charlize Theron, Kenneth Branagh, Judy Davis, 1h50

Coffret DVD Woody Allen : Accords & désaccords + Celebrity + Coups de feu sur Broadway + Escrocs mais Pas trop + Harry dans Tous Ses états + Maudite Aphrodite + Tout Le Monde Dit I Love You, Metropolitan Video 2016, €48.20

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Inferno de Dario Argento

Le film est le second d’une trilogie, après Suspiria et avant La Troisième Mère. Il conte avec force couleurs et musique adaptée (du rock progressif de Keith Emerson) l’horreur du surnaturel en milieu urbain. Les trois mères sont trois anciennes sorcières connues sous le nom de Mater suspiriarum (Mère des soupirs), Mater lachrimarum (Mère des larmes) et Mater tenebrarum (Mère des ténèbres – la plus cruelle de toutes). Elles sont les trois Parques, les trois Furies, les Three little witches de Shakespeare – autrement dit la Mort.

Rose, étudiante en poésie (Irene Miracle), loue un appartement dans un grand immeuble original et presque vide de New York. En bas se trouve une boutique d’antiquités tenue par un Arménien, Kazanian (Sacha Pitoeff), qui se déplace sur des béquilles. Dans sa boutique, elle trouve un livre étrange intitulé Les trois Mères et qui a été écrit par un architecte alchimiste, Emilio Varelli. Il se présente sous la forme d’un journal retrouvé et publié par lui. Il décrit les trois maisons construites à Fribourg en Allemagne, à Rome en Italie et à New York aux Etats-Unis pour chacune des trois Mères. Ce sont trois grandes bâtisses aux multiples recoins et aux détails prévus pour espionner partout : faux planchers, conduits d’audition, système de fermeture de toutes les serrures, passages dérobés…

Rose est intriguée et prend peur. L’immeuble lui semble étrange tout à coup avec ses chats qui font sshhh ! et son eau stagnante dans la cave. Elle ne peut manquer d’aller y voir, curieuse comme une vieille chatte. Evidemment sa clé tombe à l’eau, évidemment elle ne peut la reprendre correctement, évidemment elle est obligée de plonger, évidemment elle découvre un cadavre… La stupidité féminine est très convenue à l’époque et dans le style américain bien que le film soit italien (mais sorti avant tout aux Etats-Unis). Le chemisier transparent une fois mouillé qui laisse entrevoir les seins aux tétons érigés est aussi dans le style américain d’époque – érotique.

Revenue en chambre, Rose écrit à son frère Mark qui étudie la musique à Rome, au stylo-plume et sur papier crème, un luxe lui aussi très yankee d’époque (Internet n’existe pas). Ledit étudiant (Leigh McCloskey) tripote la lettre en amphi, alors que le professeur leur fait écouter un chœur de Verdi. Mais il ne peut la lire, troublé par une fille au visage sévère, aux cheveux roux et aux yeux gris qui le fixe, un chat crème sur les genoux. Le spectateur découvrira très vite qu’elle est la Mater lacrimarum (Ania Pieroni) et qu’elle se venge de ceux ou celles qui l’approchent de trop près.

Mark, désorienté par le magnétisme de la fille au chat quitte l’amphi en oubliant sa lettre. C’est une amie à lui qui la récupère et la lit. Poussée elle aussi par la curiosité (selon la convention du temps sur les femmes), elle détourne son taxi pour aller à la bibliothèque et trouve le fameux livre de Varelli, Les trois Mères. Mais lorsqu’elle cherche la sortie, elle tombe sur un quidam menaçant qui la force à laisser le livre et à s’enfuir. De retour à son appartement dans son grand immeuble original et presque vide de Rome qui lui semble étrange tout à coup, elle prend peur et enjoint un locataire qui attend l’ascenseur de lui tenir compagnie. Carlo (Gabriele Lavia) accepte pour son malheur car brusquement les plombs battent de l’aile et sautent et le jeune homme qui va fourrager dans le cabinet où ils se trouvent se retrouve égorgé. La fille, au lieu de fuir, va évidemment voir et se fait évidemment poignarder. Son immeuble est l’une des trois maisons des Mères. Elle n’a eu que le temps de téléphoner à Mark pour qu’il vienne récupérer sa lettre de façon urgente. Mais quand il arrive c’est trop tard, il bute sur deux cadavres et seulement un fragment de sa lettre déchiquetée par des griffes subsiste par terre avec cette énigme : « la troisième clé se trouve sous tes chaussures ». Il voit la fille au chat passer en taxi qui le regarde fixement.

Mark téléphone à sa sœur mais la liaison est mauvaise (le mobile n’existe pas) ; il comprend seulement qu’elle lui demande instamment de l’y rejoindre et il saute dans un avion. A New York, il ne trouve pas Rose mais le téléphone décroché et la poignée en verre de la porte d’entrée cassée. Une voisine comtesse dont le mari est en voyage vient le voir pieds nus mais elle a peur, l’immeuble lui semble étrange dans sa solitude, avec ses tuyaux qui conduisent le son et par lesquels elle communiquait parfois avec Rose. Elle marche sur des gouttes de sang et, lorsqu’elle s’en rend compte, rejoint Mark à nouveau pour l’en informer. Ils suivent les traces qui conduisent dans les escaliers de service et le garçon descend tandis que la fille reste en arrière. Mais, poussée par la curiosité (décidément, on ne refait pas les femmes selon l’époque), elle descend à son tour puisque Mark ne répond pas. Celui-ci a ouvert un conduit de ventilation et a eu un coup au cœur, la voisine le voit par une vitre, trainé par un personnage un étage plus bas mais elle se fait repérer, incapable de prendre des précautions, et se fait rattraper puis zigouiller comme Rose. Car évidemment Rose y est passée, en somnambule, comme les autres.

Mark laissé pour compte se remet assez pour tituber jusqu’à l’entrée où la concierge (Alida Valli), pas très claire avec sa viande rouge qu’elle donne aux chats, lui fait boire « un remède » qui le remet d’aplomb. Il a tapé dans l’œil de la Mère des larmes avec ses cheveux blonds en casque, sa petite moustache macho d’époque et sa vêture qui se relâche pour révéler sa nature animale. De cravaté en costume à son arrivée, il a tombé la veste, ouvert son col, et se retrouve au tiers déboutonné à la fin. Tout un symbole. La concierge est de mèche avec le majordome de la comtesse (Leopoldo Mastelloni) pour lui subtiliser ses bijoux, en profitant de son désir de savoir et donc de sa fin inévitable. Les Mères n’aiment pas qu’on mette le nez dans leurs affaires. Elles vont donc, à Rome comme à New York, récupérer les livres du Varelli, lâcher les chats griffus sur les importuns et faire passer de vie à trépas à l’arme blanche les trop curieux. Surtout les femmes ; les Mères ont une dent particulière contre les femmes malgré Carlo et le majordome qui n’ont eu comme défaut que d’obéir aux femmes.

Evidemment tout cela se finira par le grand guignol à l’américaine, la clé sous sa chaussure ou la découverte par Mark sous un faux plancher d’un réseau de couloirs qui conduisent au professeur Arnold aphone, en chaise roulante conduit par sa nurse, la découverte qu’Arnold est en fait le docteur Varelli, ci-devant architecte et détenu captif pour garder le secret (joué par le vieux et inquiétant Feodor Chaliapin), et que la nurse est la Mère des ténèbres. Avant un gigantesque incendie de rigueur (déclenché par une femme…) pour purifier la terre des créatures de l’enfer.

Nous sommes en pleine mythologie surnaturelle des années 1970-80, les Américains adorant se faire peur avec les superstitions ancestrales dans leur décor technique du siècle XX. Un opéra psychédélique a-t-on dit. Un cauchemar éveillé dans les dédales de l’inconscient bâti pourrait-on dire, avec quelques moments d’ironie comme l’antiquaire qui a perdu l’équilibre en voulant noyer un sac entier de chats feulant et qui appelle au secours, le tenancier du camion de burger qui accourt muni de son grand couteau… et qui l’achève pour les rats de l’égout. Ne cherchez pas une histoire, c’est une hallucinante association d’idées qui conduit de scène en scène, comme hypnotisé, non sans quelques longueurs dans les débuts. En tout cas un film original et méconnu – pour plus de 16 ans.

DVD Dario Argento, Le Maestro de l’angoisse-Coffret 6 Films, Wild Side Video 2011 (édition limitée Fnac, seule édition disponible qui comporte une piste audio français) – dont Inferno, 1980, avec Irene Miracle, Leigh J. McCloskey, Sacha Pitoëff, 1h42,

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Les garçons sauvages de Bertrand Mandico

Cinq ados d’une quinzaine d’années, obsédés de sexe comme ils l’étaient après 68 du fait de la société autoritaire répressive – et pires encore dans le roman de William Burroughs paru en 1971 dont est librement inspiré le film – boivent, déclament du Shakespeare, bondent, violent et tuent dans l’ivresse dionysiaque leur prof de lettres (Nathalie Richard) dans un champ de maïs. Déférés devant le procureur (Christophe Bier), ils plaident l’irresponsabilité de leur état d’ébriété, des pulsions sexuelles irrésistibles de leur âge, des invites de la femme. En bref ils n’assument pas.

Plutôt que le centre de redressement, un capitaine (Sam Louwyck) se propose de les adoucir comme il en a adouci d’autres, en les emmenant tous faire une croisière sous ses ordres. La croisière éducative en bateau était fort à la mode dans les années post-68 pour faire retrouver aux adolescents (surtout garçons) l’accord de leur être avec la nature et avec leur nature – selon le projet philosophique de Marx. Il s’y passait d’ailleurs des choses du sexe aujourd’hui réprouvées mais qui allaient de soi dans la mentalité libertaire d’époque. Les parents l’acceptent, sauf une mère mais son fils Tanguy rejoint in extremis ses copains. Ils sont donc six sur le bateau plus le chien du capitaine. La voile est un sport dur, surtout lorsqu’il n’y a à manger que des fruits. Selon la doxa vegan, inspirée des philosophies orientales, les fruits diminuent l’agressivité et abaissent le taux de testostérone – ce pourquoi les ayatollahs écolo interdisent de manger de la viande sous divers prétextes plus ou moins contestables. Le capitaine ne ménage pas les garçons, curieusement toujours en uniforme de collège, pantalon noir à bretelles et chemise blanche cravatée.

Pour les mater, il les attache comme des chiens avec une corde au cou, surtout le meneur Romuald (Pauline Lorillard), qui est le plus dangereux de tous. Diviser pour régner est un autre talent. Son privilégié est Hubert (Diane Rouxel) à qui il montre sa bite toute tatouée d’une carte. Le garçon suit toujours les autres mais tombe peu à peu épris du capitaine ferme et barbu. Les ados ont besoin de se mesurer aux limites d’un modèle autant que d’imiter leurs pairs.

Pour refaire provision de fruits, l’équipage aborde une île étrange qui n’est pas sur les cartes. Tropicale, luxuriante, vénéneuse, l’île recèle quelques mystères. Notamment ces arbres à bites qui délivrent un vin doux crémeux au bout de ses branches, ces fruits ramboutans qui ressemblent à des couilles ou ces plantes vulvaires qui offrent un réceptacle au plaisir. Les garçons s’enivrent de vin et de sexe, avides de jouir et de se perdre. Sauf un, Hubert, qui suit le capitaine qui va à ses affaires. Il a envie de lui. Mais il découvre le docteur qui commande au capitaine (Elina Löwensohn), celui qui a eu l’idée d’exploiter les propriétés des plantes particulières de l’île pour adoucir les jeunes mâles. Le docteur est devenu femme et même le capitaine a vu pousser sur sa poitrine un sein. Hubert horrifié se recule et se perd, ne retrouvant pas les autres lorsqu’ils quittent l’île pour rejoindre le bateau.

Le garçon ne sera pas abandonné, contrairement à ce dit aux autres le capitaine pour les effrayer, mais recueilli par le docteur qui le surnomme Friday (Vendredi, comme le copain de Robinson). Devant cet sacrifice qui révulse leur sens de la bande, les quatre qui restent profitent d’une tempête où ils ne sont pas attachés pour maîtriser le capitaine qui tombe à l’eau. L’équipage tente alors de regagner l’île paradisiaque où le sexe est roi (comme Tahiti dans l’imaginaire occidental).

Les quatre se saoulent avec le rhum du bord après naufrage lorsqu’ils se retrouvent sur la plage, se donnant des bourrades affectives comme des gosses, puis hallucinent leurs fantasmes secrets : ils se chahutent, s’arrachent les chemises, s’embrassent, se roulent et se font l’amour convulsivement par couples sur une musique ensorcelante. Une vraie partouze. Le film est en noir et blanc expressionniste mais les hallucinations sont filmées en couleurs. De même la langue est le français mais certains propos adultes sont en anglais (sous-titrés). Le roman de William Burroughs est plus clairement homosexuel et drogué mais le réalisateur élude cet aspect pour insister sur l’indétermination adolescente tentée par les pairs mais échauffé par l’idée qu’ils se font des femmes.

D’ailleurs, le propre de l’île est de féminiser les mâles car l’île tout entière est une gigantesque huître, dont l’odeur est sexuelle et les fruits ou le lait d’arbre évocateurs du sperme. Les garçons ne tardent pas à s’en apercevoir, les seins leurs poussent et leurs attributs masculins tombent comme des fruits secs au grand désespoir de ceux qui se croient les plus virils. Mais la nature est là qui les invite et qui les aiment, androgyne de sexe, et ils ne tardent guère à accepter leur nouvelle apparence. Elle comble le besoin qu’ils ont de se donner tout en refusant l’homosexualité, et élimine le besoin qu’ils ont aussi d’en rajouter sur la virilité pour prouver à tous qu’ils sont bien des garçons. « Rien n’est bon ou mauvais en soi, dit le docteur devenue femme, tout dépend de ce qu’on en pense ». En ce sens le film est porté au féminisme, bien plus que le livre du romancier américain camé qui ne rêve que de fusions garçonnières. Seul Tanguy (Anaël Snoek), le plus blond et le plus frêle du groupe, ne se voit pousser qu’un seul sein et fuit devant cet entre-deux.

Des marins débarqués sur l’île où un feu des garçons les a attirés trouve le jeune garçon, lui découvrent la poitrine et le violent, avant d’être attirés par les quatre autres sirènes torse nu qui les baisent avec ardeur avant de les massacrer avec le pistolet du docteur Séverine. Tous sauf Tanguy embarquent pour rejoindre le bateau et ils promettent au demeuré sur l’île de revenir le chercher lorsqu’il sera devenu entièrement femme. Et les garçonfilles défilent torse nu devant les marins comme de jeunes mousses désireux de se faire croquer. « Mais écoutez un conseil, Mesdemoiselles, dit encore le docteur, ne soyez jamais vulgaires ».

Ce film onirique et érotique est bienvenu dans la production de plus en plus politiquement correcte inspirée des Etats-Unis. Il pervertit même le mythe américain en osant reprendre son auteur sulfureux post-68 vautré dans la drogue et le sexe le plus débridé de gaîté. Mais quelques éléments gênent un brin l’histoire. Faire jouer les rôles de garçons par des filles donne des scènes peu réalistes : une fille ne court pas comme un gars et cela se voit, les gars après la puberté et entre eux ont la vêture plus libre et n’hésitent pas à s’empoigner plus vivement, les visages et notamment la façon de manger n’est pas celle de garçons. Les filles n’agissent à peu près comme des gars, sans hésitation et torse nu, que lorsqu’elles sont toutes devenues femmes et sont face aux marins. Dans tout le corps du film, les actrices font plus déguisées que transgressives, sauf peut-être Tanguy, personnage plutôt réussi qui a eu un oscar. Malgré cela, il faut se laisser emporter par l’atmosphère, même si les débuts donnent envie de baffer ces sales gosses, plus cyniques au fond que pervers, prêts à tout pour assouvir leur besoin de baise, seule façon de les calmer selon Wilhelm Reich, le psy favori de ces années post-68.

Prix Louis Delluc 2018 du premier film.

Sur Arte au 15 avril 2021, en replay durant quelque temps

DVD Les garçons sauvages (The Wild Boys), Bertrand Mandico, 2017, avec Pauline Lorillard, Vimala Pons, Elina Löwensohn, Anaël Snoek, Sam Louwyck, Mathilde Warnier, import mais langues français ou anglais, 1h45, €19.86 blu-ray €25.02

William Burroughs, Les Garçons sauvages : Un livre des morts (The Wild Boys: A Book of the Dead) 1971, 10-18 1993, 248 pages, €7.90

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Guy Bordin, L’amant fantasmatique

C’est inouï, c’est inuit ! les esquimaux, dans leurs solitudes glacées, croient en l’existence d’amants fantasmatiques. C’est ainsi ce qu’apprend son cousin au narrateur. « Il peut arriver que l’être secrètement aimé B se révèle à A sous une forme fantasmatique. Les rencontres intimes surviennent par la suite lors de contextes variés, mais uniquement quand A est seul, que ce soit dans le monde de la veille – hors du village, dans la toundra – ou dans celui du sommeil, l’être virtuel surgissant dans un rêve » p.25. Les enfants créent souvent des amis imaginaires avec lesquels ils ont de vraies conversations avant que l’âge adulte ne les fassent disparaître. Mais en Bretagne, « le petit peuple » existe aussi fort qu’en vrai, et les fantasmes se réalisent. Sauf que pour s’en déprendre il faut mourir.

Lors d’un séjour studieux dans une cabane sur la lande avec son cousin Jean, prof d’histoire moderne à Brest, l’étudiant narrateur qui suit des cours d’histoire du Moyen-Âge voit sa vie transformée. Elle devient onirique et la réalité même en rajoute au pays Kerbihan d’enchantement. Il tient un journal cru de ses rêves nocturnes et prend compulsivement des photos polaroïd de ses réalités diurnes, l’amant fantasmatique des esquimaux le hante.

Sensible et impressionnable, l’auteur du récit – à peine 20 ans – a les antennes qui frémissent devant tout jeune garçon : une bande de scouts frais « de 15 ou 16 ans » (pour ne pas contrevenir à la loi), un serveur aux cheveux châtains mi-longs aux yeux verts et « excellemment bâti » de son âge, un appelé gendarme plutôt méditerranéen, le frère et une sœur qui font le tour de France en camping-car, un vicaire suceur d’enfants de chœur pubères – et son cousin Jean, homme fait, professeur et hétéro divorcé, mais bien constitué et qui va se doucher nu – comme il se couche. Le jeune homme qui conte, frénétique, se les fait tous dans le bois propice à l’imaginaire, sauf les scouts (l’auteur n’a pas osé) et son cousin (qui l’impressionne trop). Mais ce cousin mentor n’est-il pas cet amant fantasmatique dont parlent les esquimaux et qui ne se manifeste que dans les rêves ou en hallucinations lors de promenades solitaires ? Jean est partout, Jean prend les traits de tous les amants, Jean vole sur un faucon comme un lutin ou un Nils Olgersson de Suède. Le narrateur n’est pas armoricain pour rien.

Mais le roman érotique et onirique se double d’une intrigue policière où le chef scout, fils d’industriel du cochon (et malencontreusement moraliste et laid), est retrouvé étranglé nu dans un étang du coin avant que le sang ne coule à nouveau…

Plutôt bien écrit, ce court roman apparaît cependant plus comme une suite de fantasmes couchés sur papier que nimbé du mystère légendaire. Et la fin laisse sur sa faim. La description minutieuse de chacun des actes sexuels englue le lecteur dans la triviale réalité du jouir alors que tout sentiment est écarté. J’ai compté pas moins de 23 éjaculations sur 117 pages, parfois en rafale. Pas sûr que la moitié du lectorat (celle qui ne bande pas) suive… Seul le fantasme agite l’esprit. Le mystère y perd. Entre la mécanique sexuelle de la pulsion et l’imaginaire éthéré du fantasme, il n’y a rien. Ni affection, si sentiment, ni passion – or c’est dans cet entre-deux, entre bite et cerveau, sans parler des combinatoires entre sexes, que surgit l’essentiel de la littérature.

Guy Bordin (à ne pas confondre avec un photographe de mode décédé en 1991) est ethnologue et coréalisateur de huit films. Il a écrit plusieurs livres sur les mondes nordiques et les Inuits.

Guy Bordin, L’amant fantasmatique – Journal de Kerbihan, 2020, Maia, 117 pages, €19.00

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Total Recall de Paul Verhoeven

La planète Mars et les voyages virtuels, cela revient nettement à la mode, trente ans après la sortie du film ! Dans cette aventure de science-fiction adaptée d’une simple nouvelle de Philip K. Dick (We Can Remember It for You Wholesale – En gros, nous pouvons nous en souvenir pour vous – publiée en 1966) un homme (Arnold Schwarzenegger) sauve la planète rouge d’un prédateur industriel volontiers fasciste, après avoir été manipulé et ses souvenirs réimplantés. Au fond, rien de nouveau sous le soleil américain : les puissants gouvernent et utilisent des esclaves pour parvenir à leurs fins. Quand ceux-ci se révoltent, ils en sont tout surpris, comme si la Providence leur faisait injure : quoi, ne sont-ils pas fait eux-mêmes en élite élue du peuple élu pour bâtir une nouvelle terre promise ?

Doug Quaid, en 2048, fait un cauchemar récurrent. Cela se passe sur Mars – où il est censé n’être jamais allé – avec une belle jeune femme athlétique et brune – alors que la sienne est blonde. Ouvrier au marteau-piqueur sur un chantier terrestre, Doug est obsédé par son inconscient surgi des rêves et cède aux sirènes de la publicité omniprésente dans les métros. La société Rekall (recall = rappel) propose des voyages virtuels moins chers et plus confortables que les voyages réels. Il suffit de paramétrer la machine pour qu’elle implante dans le cerveau des souvenirs aussi réels que ceux qui ont été vécus. Big Brother n’est pas loin, mais privatisé.

L’ouvrier se laisse tenter, pour explorer cette planète rouge dont il rêve chaque nuit. Sa femme est contre mais il passe outre. Il veut savoir, même si la « vérité » ainsi créée n’est au fond qu’alternative – artificielle. Mais le conditionnement se passe mal. Il semble que l’implantation de souvenirs factices entre en conflit avec les souvenirs vécus. Doug Quaid aurait-il déjà été sur Mars ? Dans le rôle d’agent secret hétéro qu’il s’est choisi ? La société Rekall, effrayée des conséquences, ne veut plus rien savoir de lui et le drogue, le rembourse, efface ses données et le colle dans un taxi automatique qui le ramène chez lui. Quatre hommes, dont son ami de chantier Harry, l’attendent et tentent de l’enlever et il ne doit qu’à ses muscles imposants (et à son entrainement passé ?) de les zigouiller tous. Il y aura d’ailleurs au moins une centaine de morts durant le film, le début des années 1990 faisant bon marché de la vie humaine en virtuel. Après les deux guerres du Golfe, l’Afghanistan et les attentats du 11-Septembre, il en sera autrement.

Lorsqu’il raconte son aventure à sa femme, (la venimeuse Sharon Stone), celle-ci appelle « un médecin », son vrai mari crétin (Michael Ironside), puis tente de le descendre au pistolet mitrailleur avec une maladresse aussi invraisemblable que louche. En fait, elle lui avoue cyniquement qu’elle n’est pas sa femme mais chargée de le surveiller ; Doug Quaid n’est pas Doug Quaid mais un autre. Ses souvenirs ont été réimplantés après son séjour sur Mars comme agent secret du patron minier Cohaagen (Ronnie Cox) qui l’a engagé pour découvrir les rebelles sur la planète. Car la lutte des classes existe sur la planète rouge entre ceux qui possèdent les machines à produire de l’air et les autres, qui subissent le monopole.

Quaid assomme celle qu’il croyait son épouse et fuit jusqu’à un hôtel… où le téléphone vidéo ne tarde pas à sonner. Un ancien « ami » lui annonce qu’il dépose une valise que Quaid lui a confié au cas où il disparaîtrait. Comment l’a-t-il retrouvé et pourquoi maintenant ? Ce sont des questions qui n’ont pas de réponse (avant la fin). Dans cette valise, Quaid trouve de l’argent, des cartes d’identité, divers instruments et un ordinateur portable sur lequel une vidéo de Quaid explique qu’il n’est pas Quaid mais celui qui parle : Hauser (comme Gaspard ?). Il doit se rendre sur Mars.

Ce qu’il fait, passant le contrôle déguisé en vieille femme. Mais le système s’enraye, défaillance ironique de la technique en écho à la manipulation technique sur l’humain – et à la dérision sur le « héros » hollywoodien. L’Amérique se moque déjà des Rambo invincibles et des convictions ancrées (alors qu’elles peuvent être suggérées) comme du « transformisme » qui vise à augmenter les capacités humaines : si le résultat dépend d’un bug ou d’un mauvais montage, l’avenir n’est pas rose ! C’est l’occasion d’une course-poursuite avec mitraillages, cassure du dôme de protection (bien fragile pour l’an 2048…) d’où l’air s’échappe, avec des gens aspirés à l’extérieur, en bref un nombre de morts de plus en plus impressionnant.

Le faux Quaid se rend à l’hôtel Hilton dont il se souvient vaguement (le film diffuse plusieurs pubs de grandes marques actuelles en affiches lumineuses sur la place). Sa carte le fait reconnaître du réceptionniste qui lui donne la même suite et le contenu d’un coffre qu’il a retenu avant de partir. Dans ce coffre un seul papier, une affiche d’un club érotique dans Venusville, le quartier chaud de la planète, avec pour mention : « demander Melina ». Il s’y rend, dans un taxi conduit par une espèce de Jamaïcain qui se révélera menteur et mutant en plus de traître (Mel Johnson Jr) – la psychose ironique de l’Etranger pour l’Américain moyen : on ne peut jamais se fier à ces sous-êtres « anormaux » (ni blanc, ni anglo-saxon, ni protestant).

De poursuites en bagarres, Quaid rencontre la brune et athlétique Melina (Rachel Ticotin) – sur le même type qu’il avait choisi en option chez Rekall. Elle ne le croit pas quand il dit ne plus se souvenir. Peu à peu la réalité lui sera révélée : il était le sbire du puissant patron des mines qui garde son monopole de l’air produit sur Mars en protégeant un secret bien gardé : les réacteurs construits par les séléniens aptes à reconstituer une atmosphère sur Mars grâce à la calotte glacière souterraine. De fil en aiguille, et de combats en morts supplémentaires, Quaid parviendra avec l’aide de Melina et des rebelles à contrer l’industriel, à actionner le réacteur et à sauver la planète à la fois de l’asservissement et de la misère. Pas mal pour un futur gouverneur de Californie ! A moins que cela ne soit qu’un rêve… la dernière image sème le doute, exprès.

Nous sommes dans la bande dessinée façon geek, aussi absurde qu’invraisemblable mais le film ne manque pas de moments cocasses qui restent à la mémoire des années après, comme cet écran de contrôle du métro où les surveillants voient passer les squelettes – jusqu’à ce qu’une arme apparaisse en rouge -, le rat baladeur de la puce de suivi de Quaid, la pute mutante à double paire de seins, le chef des rebelles enceint d’un mutant intuitif, l’usage facétieux des hologrammes pour duper la milice bornée du dirigeant, et ainsi de suite. De l’action, de l’ironie, une fin optimiste – voilà un bon divertissement que j’ai revu avec plaisir.

DVD Total Recall, Paul Verhoeven, 1990, avec Arnold Schwarzenegger, Rachel Ticotin, Sharon Stone, Ronny Cox, Michael Ironside, StudioCanal 2003, 1h50, €6.80

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Des muscles et des garçons

C’est une histoire d’amour entre les garçons et leurs muscles. Tous voiles ôtés, ils se révèlent en leurs formes ; ils ont la forme dans le double sens de santé et d’architecture. Le corps pousse et, dès 12 ans, ils ne se contentent plus d’admirer la musculature virile comme les petits de 4 ans dans leurs dessins animés : ils veulent la tester sur eux-mêmes, ressembler à leurs modèles. Gavés de superhéros, ils se veulent superhéros.

A la fin des années 1990, dans un TGV qui menait vers le sud, j’avais assis à côté de moi un garçon vigoureux de 13 ans (il m’a donné son âge) qui avait laissé sa mère et sa sœur occuper la banquette parallèle. Lui était « grand », il se voulait indépendant. Il a sorti de son sac ado des revues de muscles et les a feuilletées avec gourmandise.

Son appétit n’était pas érotique mais sportif à ce qu’il m’a semblé : pas de rougeur ni de suée, pas d’œil fixe ni de lèvres qui s’assèchent – en bref aucun des symptômes habituels de la sexualité génitale. C’était plutôt de l’esthétique : il voulait correspondre à l’image virile dont il goûtait l’original sur papier glacé. Il voulait devenir un homme – un vrai.

Je lui ai demandé s’il pratiquait la boxe et il m’a dit « non, de la musculation », sans hésitation ni gêne aucune. Ce n’était pas du culturisme, mot vieilli, mais du body-building, terme à la mode, très tendance chez les jeunes adolescents gavés de films américains de Rambo et de Schwarzenegger et de mangas animés japonais aux éphèbes fins et athlétiques alors récemment introduits en France. Pas de la culture de tête pour se mesurer à un adversaire mais de la culture de muscles pour se faire admirer. Le narcissisme de la génération Mitterrand.

Malgré son âge, il n’avait rien de la gracilité d’un Dragon Ball ni la teigne d’un Tetsuo Shima de 15 ans mais plutôt la carrure d’un Sylvester Stallone en herbe. Le muscle était pour lui une armure, une affirmation de soi envers son père peut-être, une charpente de mâle pour s’opposer à sa petite sœur et à sa mère qui semblaient former clan à elles deux. Le monde des hommes réaffirmé face à celui des femmes, qui devenaient de plus en plus féministes radicales.

Devenir athlétique a toujours été pour moi la conséquence d’une pratique sportive assidue ou d’une vie saine à courir, sauter, grimper et nager dans la nature. Un effet de la grande santé, pas un effet voulu pour en jeter. La force naît de la sève et la puissance de l’exercice pour aboutir à une âme ferme. Mens sana in corpore sano disaient les Latins dans mes livres de classe qui reprenaient les classiques, soit ici la Dixième Satire de Juvénal : « un esprit sain dans un corps sain ».

Le muscle, c’est la chair irriguée par le sang, la robustesse physique qui permet de protéger et d’aimer, la vigueur qui fait se sentir bien d’être indulgent aux faiblesses des autres et généreux de sa propre puissance. C’est bien le corps qui fait l’homme bon, pas la tête. Fermeté d’âme va avec fermeté de chair – malgré les religions du Livre qui se sont voulues en réaction à la santé païenne.

Il est dans les normes que les garçons aiment le muscle ; ils veulent devenir des hommes. Mais la société du spectacle en fait trop souvent des pantins gonflés sans rien à l’intérieur. Car ce n’est pas l’apparence qui compte mais ce qui est derrière. L’armure n’est pas le squelette et la culture des muscles ne remplace pas la culture de l’esprit, encore qu’elle puisse aider à maîtriser les passions. Tous les grands sportifs sont peu portés au sexe (sauf les footeux camés, mais parce qu’on leur propose une troisième mi-temps et qu’ils ne veulent pas laisser croire…).

J’aime pour ma part voir des garçons sainement musclés, heureux de vivre et d’exercer sans honte tous leurs sens. L’été, la plage, le desserrement des contraintes sociales vestimentaires et scolaires, sont le moment où les corps fleurissent au soleil et à la brise, où les corps se révèlent – dans leur saine beauté.

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Michel Houellebecq, Les particules élémentaires

L’approche du millénaire a suscité une pensée du recul et de la destinée. Relire les œuvres vingt ans après donne le même plaisir que le feuilleton des Trois mousquetaires. Michel Houellebecq écrit dans ce livre depuis l’an 2030. Dans Les particules élémentaires, « l’homme » a disparu ; il est devenu une espèce nouvelle, un surhomme génétiquement stable et asexué qui a dépassé le désir, la maladie et la vieillesse. Ce livre est le livre des mutations.

Une vaste ambition. Le héros est un biologiste qui se nomme Djerzinski, comme le fondateur du KGB. Il rêve comme lui d’un Homme nouveau et du Meilleur des mondes, si ce n’est qu’il préfère la recherche en biologie à la politique dictatoriale. Deux demi-frères symbolisent la société d’aujourd’hui, condamnée parce qu’elle se fourvoie dans une impasse. Michel porte un prénom d’archange (il est aussi celui de l’auteur). Son rôle est de terrasser le diable Désir. Tandis que Bruno (l’origine du prénom est purement un signe physique) s’acharne à assouvir ce désir sous toutes ses formes, à en devenir fou.

D’où les trois parties de ce roman étrange : 1. le royaume perdu (celui de l’enfance et de la possibilité des désirs) ; 2. les moments étranges (où l’on cherche à réaliser le désir un peu partout, du Lieu libertaire au Cap d’Agde sexuellement social-démocratique, aux boîtes de sexe à la chaîne ou aux sectes New Age, voire sadiques) ; 3. l’illimité émotionnel (où la technique et la connaissance rationnelle créent un nouveau paradigme pour l’humanité). Malgré sa construction, ce roman sociologique apparaît presque sans histoire, quelque part entre la Nausée de Jean-Paul Sartre et les Choses de Georges Perec. Il véhicule une vision pessimiste de notre monde, il décrit notre société avec cynisme.

Si les traces de vie fossiles découverte sur Mars montrent qu’il n’y a ni acte créateur ni espèce élue ; si les animaux parmi la nature sauvage sont « d’une répugnante saloperie » ; si la société traditionnelle encourageait le mariage monogame, donc les sentiments romantiques et amoureux – notre société de masse rêve de l’utopie d’Aldous Huxley sans pouvoir la réaliser. « La mutation métaphysique opérée par la science moderne entraîne à sa suite l’individuation, la vanité, la haine et le désir. En soi le désir – contrairement au plaisir – est source de souffrance, de haine et de malheur » p.200. Aldous Huxley dans son Meilleur des mondes à sous-estimé l’individualisme.

« La compétition économique, métaphore de la maîtrise de l’espace, n’a plus de raison d’être dans une société riche où les flux économiques sont maîtrisés. La compétition sexuelle, métaphore par le biais de la procréation de la maîtrise du temps, n’a plus de raison d’être dans une société où la dissociation sexe–procréation est parfaitement réalisée ». Mais de l’individualisme vient le besoin de se distinguer. La différenciation narcissique supplante le principe de plaisir. C’est pourquoi le modèle social–démocrate ne l’a jamais emporté sur le libéralisme, ni l’échangisme n’a satisfait la sexualité humaine. « La société érotique–publicitaire où nous vivons s’attache à organiser le désir, à développer le désir dans des proportions inouïes, tout en maintenant la satisfaction dans le domaine de la sphère privée. Pour que la société fonctionne, pour que la compétition continue, il faut que le désir croisse, s’étende et dévore la vie des hommes » p.200. Les correctifs – les corollaires – sont les grandes messes des rock–stars et les drogues psychédéliques – ou encore l’anomie des SDF, que Houellebecq n’évoque à aucun moment alors qu’elle constitue une pathologie essentielle de notre société.

Le couple, « dernier vestige du communisme primitif » selon Houellebecq, se disloque avec l’arrivée de la pilule et l’autorisation de l’avortement. Alors explose le système monogame et le triomphe total du marché est assuré. Disparaissent de fait l’amour, la tendresse et la fraternité, au profit de l’indifférence, de la cruauté et de l’égoïsme. La responsabilité parentale se réduit au plaisir du sexe, au narcissisme du nounours, voire au matérialisme absolu « des jouisseurs à la recherche de sensations nerveuses de plus en plus violentes » – pouvant dégénérer en esclavage de secte ou en serial–killing. Salarié, voire fonctionnaire, locataire, l’homme n’a plus aucun métier à transmettre, aucune règle de vie valable dans un univers qui change très vite.

« Accepter l’idéologie du changement continuel, c’est accepter que la vie d’un homme soit strictement réduite à son existence individuelle, et que les générations futures n’aient plus aucune importance à ses yeux. C’est ainsi que nous vivons, et avoir un enfant, aujourd’hui, n’a plus aucun sens pour un homme » p.210. C’est moins vrai des femmes, toujours attachées physiquement à l’enfant mis au monde, mais probablement incomplet car le mâle est aussi capable d’attachement et de tendresse pour l’enfant. La remarque générale de Houellebecq reste fondamentalement opérante pour notre temps.

Ses notations sur les pratiques sexuelles en Occident à la fin du XXe siècle sont savoureuses. Les soixante-huitardes émancipées, à 40 ans, cherchent à fuir dans le macrobiotique et le yoga leur progressive absence d’attrait (p.133). Le modèle libertin des hommes, fondé sur les aventures et la séduction, prôné par exemple par Philippe Sollers, est cruellement ramené à sa réalité : « La lecture de Femmes le montrait avec évidence, il ne réussissait à tringler que de vieilles putes appartenant au milieu culturel ; les minettes, visiblement, préféraient les chanteurs » p.230. On pourrait cependant conseiller Houellebecq d’aller voir du côté de Matzneff en ses jeunes années…

L’être humain– comme tout être sexué – est-il « une particule élémentaire » douée de propriétés intrinsèques, ou dépend-t-il de l’influence des autres particules ? Il faut probablement faire une réponse ontologique sous forme de pari, même si l’Occident est rongé par un besoin de certitude rationnelle auquel il « aura finalement tout sacrifié : sa religion, son bonheur, ses espoirs, et en définitive, sa vie » p.335. La réponse de Michel Houellebecq est bouddhiste : séparation, éloignement et souffrance sont des illusions de l’espace mental dues à l’ignorance et à la peur. « L’amour lie, et il lie à jamais. La pratique du bien est une liaison, la pratique du mal une déliaison. La séparation est l’autre nom du mal ; c’est également l’autre nom du mensonge. Il existe en effet qu’un entrelacement magnifique, immense et réciproque » p.376.

Ce livre noir sur l’être humain, cruellement critique, touche vrai, même s’il est souvent injuste. Il ne peut laisser personne indifférent.

Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, 1998, J’ai lu 2010, 320 pages, €8.10 e-book Kindle €7.99

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Manuel Vasquez Montalbán, Les thermes

A force de bouffer et de picoler le détective Pepe Carvalho, à la fin de la quarantaine, a le foie en surcharge et des triglycérides affolés. A la fin de l’enquête précédente il annonçait déjà partir en cure. Voilà qui est fait. Il se retrouve – volontairement – enfermé trois semaines dans un centre de remise en forme au sud de l’Espagne, un lieu clos où les grands souvent gros de la planète viennent se ressourcer dans l’infusion de persil et le jus de carotte.

La seule recette retenue par le gastronome en cure est celle d’aubergines coupées en morceaux avec des tomates, cuites une heure à l’étouffée sur feu très doux avec quelques olives noires coupées en morceaux et un brin de romarin haché, sans rien d’autre – surtout pas d’huile.

C’est plutôt l’occasion de brosser un portrait ironique de ces PDG allemands, entrepreneurs français, chefs d’entreprise basque, général belge, colonel ou écrivain espagnols qui prennent les eaux (sulfureuses) et les bains de jouvence (internes) des lavements et autres ingestions diététiques. Le centre est une filiale d’une maison suisse fondée par les frères Faber et Faber, d’après les géniales idées en avance sur leur temps de leur père médecin végétarien, et avec l’aide efficace d’une ex-polonaise, d’un tennisman allemand vieillissant et d’un médecin suisse.

Dans ce huis clos social auront lieu pas moins de sept meurtres. Dès le premier, Faber et Faber, arrivés en catastrophe, mandateront Carvalho en parallèle avec la police parce qu’il est immergé parmi les clients. Qui a tué et pourquoi ? On accuse une jalousie sexuelle, puis la convoitise du petit personnel, puis un tueur à gage venu d’ailleurs, puis un client… L’enquête sera longue, tortueuse, et la reductio at hitlerum finira par éclairer l’affaire – manière d’opérer quand on ne sait plus sur quel sein se dévouer, comme me disait il y a une quarantaine d’année un patron de banque autodidacte qui interprétait à sa manière les dictons célèbres qu’il entendait chez ceux qui savent. Des seins, il y en a toute une page de description savoureuse, minutieusement observés autour de la piscine avant les bides mâles (p.68 édition 10-18, 1993).

Mais nous sommes indulgent comme le détective : « Carvalho possédait encore cette pudeur prolétaire qui consistait à ne pas juger trop durement les perdants, mais il vivait dans un monde d’enfants gâtés où l’on jouait plusieurs fois par jour à demander à César de ne pas avoir pitié des gladiateurs vaincus » p.120. Sauf pour les Catalans, contre lesquels l’auteur a une certaine dent, bien que son détective – Galicien – vive à Barcelone : « catalans, c’est-à-dire très égoïstes et peu fiables dans un projet » p.74. L’actualité, 33 ans après, ne le dément pas.

La seule aventure érotique qu’il aura sera avec une Suissesse, ou du moins désignée telle, qui disparaîtra mystérieusement après que son mari ou compagnon ait fait une crise de démence épileptique. Le jeûne accentue le désir sexuel et l’épure, semble-t-il.

Plus sociologique que policier, largement ironique et jubilatoire, ce roman à la Agatha Christie se termine cependant moins logiquement que chez l’ancêtre anglaise. Il subsiste un mystère tragique tout espagnol…

Manuel Vasquez Montalbán, Les thermes (El Balneario), 1986, Points policier 2008, 320 pages, €7.10

Les romans policiers de Manuel Vaqsuez Montalbán chroniqués sur ce blog

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Pompéi de Paul Anderson

Plum plum péplum ! Revu XXIe siècle mais bel et bien péplum avec héros invincible et musculeux, amour impossible et victorieux, épreuves inouïes vite évanouies. La mode n’étant plus à la civilisation ni à la morale, les Romains sont les méchants qui ont massacré les gentils Celtes si délicieusement sauvages, les gens de Rome sont des gens de la capitale qui méprisent les bouseux de province, et le sénateur est un arrogant officiel qui ne se sent plus aucune probité face à la femelle qu’il convoite.

En face, Milo le Celte qui porte curieusement un nom gréco-latin (Kit Harington). Il a vu enfant son père tué à l’épée au combat et sa mère décapitée par le sénateur Corvus – qui signifie corbeau – (Kiefer Sutherland), alors tribun en Bretagne (l’actuelle « Grande » Bretagne). Fuyant sous la pluie dans la forêt, le gamin inoxydable est récupéré par un marchand d’esclaves qui le baffe, l’élève à la dure et le fait gladiateur. Le jeune homme, qui n’a plus rien à perdre, vainc sans problème tous les adversaires qu’on lui oppose car il est vigoureux et habile. Bardé de muscles comme d’une cuirasse, il manie l’épée courte des Romains comme personne.

Un imprésario des jeux plein d’ennui en province le voit combattre et l’achète pour l’arène. Il le produira à Pompéi, sa ville, où le cirque tient sa réputation intacte depuis un siècle. Sur le chemin, la colonne d’esclaves enchaînés en haillons voit un chariot s’embourber dans une ornière et l’un des chevaux de l’attelage s’écrouler en hennissant, blessé. Milo le Celte, qui aime les chevaux pour les avoir fréquentés quand il portait encore tunique et cheveux longs, demande qu’on le déchaîne pour achever l’animal. Sur les instances de la belle Romaine qui occupe le chariot, Cassia (Emily Browning), le bellator y consent.

Cassia est la fille d’un riche campanien promoteur immobilier qui veut bâtir une ville nouvelle à Pompéi avec un nouveau cirque et attend de l’empereur Titus qu’il l’encourage et le finance pour sa gloire. Mais ce dernier envoie un sénateur dans la lointaine province du sud à l’automne de l’an 79, au moment des Vinalia, la fête du vin – et ce sénateur est Corvus. Il est toujours flanqué de son âme damnée Proculus, soldat costaud et vrai Romain qui l’a aidé à mater la rébellion celte (Sasha Roiz). Corvus se moque de Pompéi, il y voit une occasion d’y faire de l’argent mais surtout d’obtenir contre sa participation au projet du père, la main de sa fille qui se refuse à lui et qui a quitté Rome pour le fuir.

Pour flatter le sénateur, le père fait venir les deux plus beaux esclaves gladiateurs comme décor érotique à la réception officielle du projet. Cassia revoit donc les muscles et l’amoureux du cheval qui lui avait tapé dans l’œil. Milo calme la jument qui a pris peur des signes avant-coureurs d’un tremblement de terre ; il la calmera de nouveau lorsqu’elle revient sans son palefrenier parti la débourrer le soir aux abords du Vésuve. Le volcan gronde comme si la débauche, l’orgueil et les méfaits des Romains devenaient insupportables aux dieux. Pline le Jeune le décrira, cité dès les premières images.

Corvus sénateur est jaloux de l’aura de Milo et exige de l’impresario qu’il le fasse combattre en premier aux jeux du cirque et le tue. Ce n’est pas ce qui était prévu car le bellator (qui a donné bellâtre) désirait garder le jeune homme pour Atticus, un gigantesque Noir (Adewale Akinnuoye-Agbaje), dans le dernier combat – attendu grandiose – entre deux montagnes de muscles rusées dont le prix sera en théorie la liberté. Telle est la loi romaine, mais qui peut y croire, opérée par des arrogants qui se croient tout permis ? Atticus s’en aperçoit très vite lorsqu’il se retrouve enchaîné à la colonne centrale du cirque, aux côtés de Milo, jouant avec leurs compagnons les Celtes rebelles contre une centurie de gladiateurs déguisés en soldats romains. Rejouer devant lui la victoire du sénateur Corvus sur la rébellion celte est destiné à le flatter et le chœur en rajoute lourdement (pour ceux qui n’ont pas compris).

Mais Milo et Atticus réussissent à résister, Atticus abat la colonne fait de mauvais plâtre armé (signe que le promoteur immobilier est véreux) et Milo parvient à briser l’aigle romaine. C’en est trop pour le sénateur qui, cette fois, impose sa volonté sans nuance : Cassia est renvoyée à la maison malgré son père et enfermée sous bonne garde, tandis qu’il ordonne à Proculus d’aller tuer le Celte. C’est à ce moment que le Vésuve, atterré, se réveille un peu plus et, quoique Corvus tente de récupérer les événements naturels en invoquant Vulcain, le cirque s’écroule (au sens propre et figuré) et les spectateurs des gradins fuient dans une panique indescriptible.

Le port est bombardé de boules de lave volcanique, un tsunami submerge toute l’avant-ville tandis que des cendres incandescentes commencent à dévaler des pentes du volcan dont le sommet explose dans un Grand-Guignol de fin du monde apprécié d’Hollywood. Milo part délivrer Cassia prise sous les décombres du toit de sa maison mais ne peut fuir et retourne au cirque chercher des chevaux. C’est là que Corvus reprend Cassia et l’enchaîne à son char avant de partir au triple galop pour quitter la ville. Milo les poursuit et réussit à les rattraper comme dans un western où l’Indien serait le gentil contre ceux de la diligence, tandis que Cassia se délivre toute seule. C’est au tour de Corvus d’être attaché à son char renversé, puis laissé là par un Milo curieusement magnanime à la vengeance des dieux.

Les deux amants fuient mais ils sont trop lourds pour un seul cheval et la nuée les rattrape. Fin tragique, montrée dès le début : deux amants ensevelis sous les cendres du Vésuve, unis dans un baiser éternel.

Le scénario est primaire mais l’action violente. Les effets spéciaux sont bien redoutables mais le Vésuve en fond de toile fait quand même un peu décor peint. Tout saute, tout explose, la vague engloutit tout et la nuée rattrape le reste. La Pompéi antique est bien reconstituée sur maquettes archéologiques mais le cirque a résisté, on le visite encore… Les caractères sont bien trempés et le spectateur le plus stupide n’a aucun effort à faire pour distinguer sans peine le bien et le mal. Reste le puritanisme anachronique des producteurs américano-germano-canadien qui drape les femmes comme sous Victoria et a grand peine à dénuder partiellement les hommes, même au combat. La musculature de Kit Harington aurait sans conteste mérité mieux et aurait justifié l’excitation d’Emily Browning qui paraît un brin rapide pour être vraisemblable. Mais, vous l’aurez compris, un péplum ne fait jamais dans la nuance depuis Ben-Hur, quand même bien meilleur malgré son âge.

En bref un film pour ados juste avant les boutons ou pour un primaire qui n’apprécie au cinéma que la romance, la bagarre et l’apocalypse. No future !

DVD Pompéi, Paul Anderson, 2014, avec Kit Harington, Emily Browning, Adewale Akinnuoye-Agbaje, Kiefer Sutherland, Carrie-Anne Moss, M6 vidéo, 1h41, standard €7.99 blu-ray €11.81

Pompéi, ce qu’il en reste, sur ce blog

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Joseph Delteil, Choléra

Delteil a ravi André Breton et Louis Aragon mais surtout scandalisé Paul Claudel, ce qui est un bon point. Car il était païen, érotique, avide de vivre dans ce monde-ci. Il a chanté la joie du corps, la jeunesse en feu, panthéiste, pansexuelle, picaresque. Il conte épique, il galope du stylet, cisèle ses phrases comme des piques. Sauf que… parfois manque une histoire. Car le style n’est pas tout s’il ne s’applique pas à une aventure.

C’est le cas de Choléra, moins bon que Sur le fleuve Amour dans la même veine. Ne s’y déploie qu’une intrigue mince et les pages s‘étirent, écrites en gros, parsemées de poèmes et de citations, parfois de digressions pour faire volume. Si le lecteur ne s’ennuie pas toujours, il fait maigre et reste sur sa faim.

Un jeune homme de 16 ans, Jean, est amoureux de trois filles à la fois : Alice 15 ans, Corne 17 ans et Choléra 18 ans. Il ne peut donc choisir puisqu’aucune ne se prénomme Peste et qu’elles sont plus de deux. C’est vous dire le point de vue potache que tient ce roman en courant.

Ce qui n’empêche pas les exercices de style de ce boulimique de lecture adolescent : « La Marne, à Charentonneau, est bien jolie rivière, calme comme moi. Elle coule tout en profondeur, de l’est à l’ouest selon les rites, avec de la belle pâte et le meilleur dessin. Peupliers et platanes la pénètrent de feuilles et de racines. Berges peuplées de maraîchers et de gargotes ; sur une pelouse en pente, un troupeau de tonneaux de vin va s’abreuver à l’eau ; hangars en série et villas bourgeoises ; filles à pain et mauvais drôles couchés dans un beau gazon nourri de merde ; des Poulbots dans tous les coins ; casquettes, lilas, haridelles et ingénieurs ; enfin l’indispensable péniche : voilà les bords de la Marne ! (…) Alice, Corne et Choléra s’occupent de couture, de broderie » (ch. II). Les guinguettes à la mode des bords de Marne, où venaient s’encanailler les Parisiens des années folles en s’enivrant de vin descendant le fleuve, sont tournées en dérision. Charenton sur eau devient Charentonneau et le troupeau des urbains vient s’y abreuver à pleins tonneaux. Ne restent que les filles pour échapper au cliché – et l’érotisme, sinon l’amour, pour échapper au vulgaire.

Le héros culbutera avec l’une, avec l’autre, avec la troisième ; il les aimera toutes car elles sont toutes différentes. Corne, « douce comme un flan » (ch. XIII) lui « pinçait la peau », lui « chatouillait les mamelles » (ch.II) ; Choléra « est une fille de sel, nerfs chimiques et nez d’aigle » (ch. XIII) ; Alice « perpétuellement insatisfaite, elle s’épuisait à lire le marquis de Sade » (ch. XIII). Il faut dire qu’avant de rencontrer ces filles fantasques, il s’« allaitait à quelques amis sensibles, juteux et divinement malades. De tendres jeunes hommes sont ce qu’il y a de plus propre à embellir une vie terrestre » (ch. IV). Un bi adepte du triolisme, Delteil ne recule devant rien et pirouette en littérature, coquet, allusif. Comprenne qui pourra, ou plutôt qui a de la culture.

Je vous laisse découvrir l’œuvre, Elle tourne assez court car le héros semble se complaire à faire disparaître tout ce qu’il aime. Façon de dire, peut-être, que tout amour est éphémère, réduit au rêve et aux sensations, et qu’à l’existence même nul ne doit s’attacher.

Joseph Delteil, Choléra, 1923, Grasset Cahiers rouges 2013, 182 pages, €8.20 e-book Kindle €5.49 

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Andrei Makine, Au temps du fleuve Amour

L’Amour est ce fleuve sibérien de 4500 km de long qui sépare l’Occident de l’Asie et la Russie de la Chine. C’est aussi cette révolution de l’âme, programmée par les hormones, qui sépare l’enfance de l’âge adulte. C’est enfin ce goût de vivre, enraciné comme le chiendent, qui fait rêver de liberté au cœur même des pesantes dictatures populaires. Ces trois thèmes sont présents dans le livre de Makine.

Le dégel, la débâcle, le fleuve qui se disloque brutalement au redoux, met brusquement le paysage en mouvement après l’éclat glacé de l’hiver. À l’adolescence, les hormones sont comme la sève au printemps, elles montent et enivrent. Le paysage devient riant, les bourgeons poussent, les sexes se tendent, pour rien, sous les culottes des gamins. La vie donne envie de chanter. Les jeunes garçons regardent les filles et rêvent, ou l’inverse.

Le dégel, c’est aussi celui de la Russie. Dans ce pays sénilifié par un Politburo de grands-pères, tout fonctionne en automatique. Les pourcentages de production sont scolairement en hausse, les médailles sont distribuées comme des bons points. Étonnamment un film occidental loufoque, invraisemblable, mythique, un réchappé de censure, fait entrevoir aux habitants un autre monde. Celui où la vie n’est pas une convention mais un jeu, où les actes ne sont pas tous destinés à la production mais peuvent être gratuits, où l’existence n’est pas condamnée à rester terne mais peut être magnifiée par l’imagination. Un monde où l’on peut aimer pour aimer, simplement, ce qu’on avait oublié dans l’URSS de la guerre, des barbelés et du climat arctique.

Les trois amis sont le Poète, le Guerrier et l’Amant – les trois fonctions classiques indo-européennes : l’esprit, la force, la génération. Il y a Oukhine le Canardeau, celui que le fleuve a blessé petit, lors d’une débâcle, en le rendant bancal et boiteux. Il y a Samouraï qui a failli se faire violer enfant par les bûcherons en manque, alors qu’il sortait nu du fleuve encore glacé un printemps. Il y a enfin Don Juan le narrateur, qui n’a plus de père ni de mère, « un ange avec de petites cornes », amoureux et positif. Un soir, le bouillonnement de la sève sera trop fort : il ira à la ville lever une pute à la gare, pour faire la foire dans son isba. Il venait d’avoir 14 ans.

La Sibérie est un pays contrasté où l’hiver ensevelit tout sous la neige et le froid terrible, où le printemps est une explosion et une débâcle, l’été torride et bref. Les hommes qui y vivent en ont pris les contrastes brutaux. Joie de la neige glacée ou l’on creuse des galeries pour voir le ciel au sortir des maisons, où l’on se jette tout nu après le sauna par -48°. Joie du froid coupant qui fige le paysage et fait frémir les étoiles. Brutalité des sensations qui montent au soleil caressant du printemps, et des envies de bain froid, de feu de bois et de faire l’amour. Contrastes de la chaleur d’été et de la fraîcheur du fleuve, sensualité d’être sans vêtement, grelottant au sortir de l’eau, vite réchauffé par le soleil et par le feu. Makine décrit bien ces contrastes, ces variations d’hormones, cette exubérance des sens sollicitée par les extrêmes.

Il avait 14 ans, il sortait sans rien sur le corps de l’eau froide avec ses copains Samouraï le musclé et Oukhine le bancal. Deux filles sont arrivées très vite en véhicule tout-terrain et les ont surpris tous les trois dans le plus simple appareil en train de se sécher au feu de camp, la peau hérissée du froid de l’eau, soulignant la musculature encore en devenir, les gouttes brillantes sur la peau tendre. Elles les ont regardés, surtout lui, et l’une a dit à l’autre qu’elle le trouvait mignon. Il est devenu pour ses copains « le Don Juan à poil ».

En hiver, bonheur intense du bain de vapeur dans l’isba, où l’eau jetée sur les pierres chaudes noie la peau dans un brouillard brûlant, où l’ami fouette le dos et les fesses à grands coups de tiges de bouleau avant que tous deux n’aillent se rouler et s’empoigner nus dans la neige immaculée et crissante du dehors, laissant sur le sol vierge la trace nette de deux corps. Un jour, c’est une Occidentale dans le Transsibérien, les traits fins, le genou fragile, la cuisse élancée, qui fascine le jeune sauvage lors d’une escapade. Ce reflet sur le genou le torture, lui donne envie de posséder, d’étreindre, mais surtout de pénétrer le secret de sa chaleur, de donner son souffle à la nuit.

Toutes ces images résonnent au fond de moi comme de tout garçon, je suppose. La Sibérie n’est qu’un extrême où les sensations sont vécues plus brutalement. Mais j’ai connu en France la sensualité de la prime adolescence, exubérante, panthéiste, hypersensible. Il faut qu’un barbare vienne de Russie pour revivifier notre littérature. Nous vivons dans un pays trop bourgeoisement constipé, trop empêtré de culpabilité morale et d’interdits religieux. En témoigne l’édition Folio, épuisée, à la couverture probablement trop érotique pour notre époque de réaction.

Andrei Makine, Au temps du fleuve Amour, 1994, Seuil, €19.50 e-book Kindle €13.99

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Maxime Chattam, Prédateurs

A 33 ans, le jeune Maxime fait son service militaire – par thriller interposé, bien sûr. Il se trouve trop tendre, trop ado, trop rêveur et veut viriliser son stylet. Le voilà donc plongé de par sa propre volonté dans l’univers macho des soldats pour la guerre. Ce n’est pas pour lui déplaire, à ce qu’il semble, tant il jouit à décrire la musculature, la camaraderie de chambrée, les torses nu au petit matin blême et la fraternité du combat. Il y a bien deux femmes parmi les personnages, mais l’une est morte bien avant l’histoire et l’autre ne sert que de faire-valoir. Pour le reste, tout se passe entre hommes.

A commencer par le héros, Craig Frewin, de la Police Militaire. Il est grand, baraqué, secret, intelligent. L’auteur s’identifie à lui et incite ses lecteurs à faire de même. Je crois savoir que les femmes qui le lisent craquent pour lui. Nous sommes il était une fois et quelque part, dans la pure action qui se déroule par étape. Maxime Chattam n’est pas fini, encore ado dans sa trentaine. Mais il a le mérite insigne, pour qui connaît mal cet âge enfui, de pénétrer une jeunesse née au monde avec portable, mobile et jeux vidéo.

Prédateurs est un jeu vidéo écrit sous forme de livre. Le décor importe peu, il est juste là pour situer l’action, même s’il s’est fort inspiré du débarquement en Normandie des Américains de 1944, suivi de l’offensive d’hiver des Ardennes. Ne comptent que les personnages (simplifiés pour le jeu) et le déroulement des faits (où toute action conduit à une réaction).

Vous ne serez donc pas surpris si je vous dis que ce Chattam là est loin d’être son meilleur. Oh, certes, il y a un peu de mouvement, du sadisme érotique et de la psychologie de manuel à certaines étapes de l’histoire. Mais vous ne pouvez pas vraiment vous attacher aux personnages, ils sont trop insignifiants ou trop connotés Bien et Mal. Peut-être l’époque veut-elle ça, évacuant rêve et poésie pour être cyniquement pratique. Ou pour la génération des trentenaires qui ne lisent guère et à qui tout texte un peu littéraire prend la tête. Ou pour rester dans le confort du connu qui oblige à rédiger en textos, style courriel avec force retours à la ligne et chapitres bikinis pour ne pas lasser une attention sans cesse sollicitée par le baladeur dans l’oreille, le smartphone à la main et les belles formes qui passent. Ou bien le spectacle se doit d’être en grand écran couleur, comme la boucherie du psychopathe, son tropisme à éventrer, mutiler les tétons, enfiler dans l’anus et autres joyeusetés entre mâles si gaiement décrites par le jeune Maxime.

Étonnant Chattam, chaque livre est toujours différent. Comme si le gamin de 33 ans cherchait encore sa voie, en ado trop doué qui n’a pas fini de grandir. Ce pourquoi on le suit pour savoir ce qu’il va explorer. Mais, ne nous leurrons pas, dans 50 ans on ne relira probablement pas Prédateurs – alors qu’on relit les romans d’Agatha Christie ou de Dashiell Hammett… Ce pourquoi il est réédité avec Les arcanes du chaos, nettement meilleur.

Maxime Chattam, Prédateurs, 2007, Pocket mai 2009, 570 pages, e-book format Kindle €9.99

Maxime Chattam, Les arcanes du chaos + Prédateurs, Pocket collector 2017, 992 pages, €11.90

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Pissac aujourd’hui

Nous redescendons à pieds par les sentiers qui coupent et recoupent les pentes, empruntant parfois des escaliers de pierres antiques entre les terrasses. Nous rejoignons le village actuel de Pissac, établi au bord de la rivière.

Le chemin nous mène tout droit au centre d’une place où pousse un vieil arbre planté il y aurait 300 ans. Ses branches soutiennent des lichens qui pendent comme des mèches de vieille femme. Nous sommes sur la place du marché artisanal. Les étals commencent à être remballés car la nuit tombe dans moins d’une heure. Mais nous pouvons encore admirer les traditionnels pulls et couvertures « d’alpaca » et autres genres de lamas, des objets de cuivre imitant ceux du rituel inca, des poteries joliment décorées et de curieuses statuettes de bois sombre. Les Christs sculptés sont de particulières caricatures : le visage buriné, le corps émacié aux côtes saillantes, une plaie béante où l’on mettrait le poing au côté droit, les mains griffues clouées à la croix, les pieds recroquevillés aux os saillants sous la douleur… C’est un concentré d’influences malsaines. Il y a tout le masochisme traditionnel du catholicisme espagnol, allié à la haine indienne pour ce dieu qui leur a volé leur culture.

Dans les boutiques d’une rue qui descend vers la rivière on trouve de hideux porte-clés aux positions érotiques d’une soi-disant « culture pré-inca », élaborés plutôt pour flatter les instincts hypocrites des touristes yankees. Toutes les positions imaginables sont représentées, sans oublier le quota pour la minorité homosexuelle. Choisik porte depuis le départ un collier de perles en porcelaine émaillée qui fait envie aux filles depuis longtemps. Elle nous conduit dans une boutique où on les trouve au kilo. Et chacune de composer son collier. Je remarque que Carène, la blonde bordelaise aux yeux bleus, assortit son échantillon avec beaucoup de goût. Elle a le sens de l’harmonie des couleurs. Réservée, souvent échevelée, est fiable comme le vin de Bordeaux, région dont elle est originaire avec une trace d’accent. Pablito achète pour sa nièce ou son filleul (les garçons ados portent aussi des colliers), Salomé pour elle (d’abord) puis pour « une copine ».

Nous revenons par les boutiques d’épicerie pour trouver du pisco, mais Choisik ne trouve pas de « bonne marque ». Un boutiquier nous fait goûter une liqueur de sa composition, à l’anis, dont le parfum est agréable. Juan achète à un marchand ambulant un verre de tisane d’herbes médicinales. Nous en goûtons quelques gorgées : elle a une odeur de gazon frais tondu et un goût de raisin à peine pressé.

Nous rentrons à l’hôtel à la nuit tombée, pour la douche. Nous avons eu froid presque tout l’après-midi en raison du vent fort qui soufflait sur le site. Personne n’avait pris la peine de se munir de coupe-vent, en ayant assez de porter le sac. Aussi, ce soir, le feu de bois d’eucalyptus à la bonne odeur médicinale, le pisco sour du bar et la partie de billard avec la blonde Carène, ont été de sérieux médicaments. C’est elle qui a gagné, révélant un autre de ses talents cachés.

Au dîner, nous avons de la soupe de maïs, de la truite du rio avec ses frites et divers autres légumes. Au moment de payer les boissons, c’est encore le quart d’heure de comptes d’apothicaire entre ceux qui ont bu ceci, ceux qui ont bu cela, sans compter ceux qui n’ont rien bu. Il y a quelques années, le groupe organisait une caisse commune qui se chargeait du tout. Aujourd’hui, l’individualisme est devenu intégriste et, à quinze, c’est plutôt bordélique !

La nuit dans un vrai lit sera bonne, il ne pouvait en être autrement.

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Freud, passions secrètes de John Huston

Peu connu mais heureusement réédité, cet ancêtre en noir et blanc du « biopic » tellement à la mode donne des leçons aux petits jeunes qui croient tout inventer avec leur génération. Embrasser la psychanalyse à sa naissance théorique, avec Freud, est une gageure.

John Huston avait demandé un scénario à Jean-Paul Sartre – l’Intellectuel mondial (après Mao) de cette époque. Le Normalesupien obsédé n’avait pas eu le temps de faire court… il avait livré 1600 pages d’inceste, de prostitution, de viol, d’homosexualité, de masturbation, de pédophilie et d’aberrations sexuelles de toute nature. Charles Kaufman et Wolfgang Reinhardt ont donc repris le scénario impossible pour en faire un film de 3 h, réduit avec raison à 2 h par les studios Universal. Bien sûr, on ne peut tout dire, mais l’effort de faire court permet de suggérer, ce qui est bien plus efficace.

Freud est un explorateur d’un domaine jusqu’ici inconnu, l’inconscient. Après Copernic qui a prouvé que la Terre n’était pas le centre du monde créé par Dieu, puis Darwin qui a démontré que l’homme était un animal, voilà que Freud prouve que la Raison n’est qu’une part infime du continent intime. Scandale chez les bourgeois chrétiens viennois ! Car les médecins qui se piquent de science réduisent l’humain à sa dimension mécanique et la maladie à l’attaque par des microbes (à l’époque, même le virus n’existait pas dans les esprits). Comme Sigmund Freud, Montgomery Clift qui l’incarne est un acteur torturé, névrosé et – pour en rajouter – ivrogne, drogué, homosexuel. Mais il a les yeux clairs, ce que fait ressortir sa barbe noire avec un éclat extraordinaire. Lorsqu’il regarde sa patiente en souriant à demi, il est l’Hypnotiseur qui va pénétrer aux tréfonds de son âme, le bon docteur qui va tout savoir – presque trop.

La thérapie est présentée de façon un peu simple : hypnose en dix secondes sur le mouvement d’un cigare, puis suggestion de retourner dans le passé, ordre de garder en mémoire ce souvenir refoulé, puis réveil et guérison. Ce qui est exprimé par les mots passe de l’inconscient au conscient.

L’approche tâtonnante de la méthode est en revanche bien rendue : le blocage institutionnel de la médecine du temps, l’impérialisme autoritaire des pontes, l’intuition du Français Charcot (Fernand Ledoux) sur l’hystérie – mais qui n’a pas théorisé le manque sexuel ou le trauma -, les essais avec le docteur Breuer (Larry Parks) plus âgé et plus frileux mais qui encourage le trublion Freud, le soutien de sa femme Martha (Susan Kohner) malgré les « horreurs » (inavouables, érotiques) des patientes qui choquent sa morale judaïque, la théorie pansexuelle initiale puis la correction par la pratique pour ce qui ne cadrait pas.

Oui, la sexualité était la cause explicative majeure, dans cette fin XIXe corsetée socialement et tenue par la religion comme par la monarchie régnante ; mais elle n’était pas la seule cause. Si elle était la principale pour les femmes « hystériques » (il leur faudrait « un homme » déclare le bon sens maternel à Freud), le désir d’être aimé pour les hommes n’est pas uniquement sexuel mais une reconnaissance nécessaire à la construction de soi.

La belle Cecily (Susannah York, 19 ans), se trouve aveugle et paralysée des jambes sans cause organique ; les médecins sont impuissants. Le Dr Breuer use de l’hypnotisme pour faire ressurgir à la conscience des scènes traumatiques comme la mort du père à Naples, dans un « hôpital protestant » qui se révèle en fait un bordel à putains (protestant et prostitute ou Prostituierte sont euphoniquement proches en anglais et en allemand – la langue de Vienne). Freud, qui assiste Breuer parce que Cecily rechute, tombée amoureuse de son praticien comme image du Père, creuse plus profond.

Il « viole » l’inconscient de la jeune fille en la « forçant » à penser plus loin : la haine de sa mère vient du fait qu’elle avait accompagné son père dans la rue des plaisirs à 9 ans et qu’elle avait joué ensuite à se farder comme les « danseuses » du lieu. Sa mère qui l’a surprise, ex-danseuse elle-même, a été violemment choquée de ce jeu innocent ; au lieu de chercher à comprendre et de valoriser la beauté sans fard de sa fille, elle a hurlé et puni – et le père est intervenu. Il a emporté dans ses bras Cecily dans sa propre chambre et l’a laissée dormir avec lui. Y a-t-il eu « coucherie » ? C’est ce que l’insanité bourgeoise pense aussitôt – mais Freud finit par découvrir (grâce à Martha sa femme), que « la vérité est l’inverse de l’expression » : Cecily aurait voulu supplanter sa mère auprès de son père (complexe d’Œdipe) mais celui-ci ne l’a pas violée, c’est le désir de la fillette qui a créé ce fantasme. De toutes les dénonciations de viol, certaines ne sont que rêvées. Si le fantasme est une réalité pour qui le secrète, il n’est pas « la » réalité dans la vie vraie.

Freud est en proie à ses propres démons, haïssant son père alors qu’il n’a aucune « raison » pour le faire. Ce pourquoi il n’est pas présenté comme un héros mais humain comme nous tous. Il comprend avoir eu le désir inconscient d’être le favori de sa mère, femme à forte personnalité pour laquelle il a été son petit chéri, l’aîné de cinq filles et deux petits frères dont l’un mort avant un an. Aussi, lorsqu’il ausculte l’inconscient d’un jeune homme de bonne famille Carl von Schlœssen (David McCallum) qui a poignardé son père, il découvre que le garçon ne rêve que d’embrasser sa mère – et il recule, horrifié. Il referme la porte des secrets et ne veut plus en entendre parler, délaissant la théorie psychanalytique une année durant. Cela touche trop d’intime en lui ; il l’a surmonté à grand peine et ne veut pas le voir ressurgir. C’est le docteur Breuer qui va le convaincre de poursuivre en lui confiant le cas Cecily, comme Martha avec la remémoration des phrases sur la vérité qu’il écrivit dans ses cahiers d’étudiant. Mais aussi le professeur Meynert (Eric Portman), ponte anti-hypnose affiché qui a chassé Freud de son hôpital pour cette raison : à l’article de la mort, il le convoque pour lui avouer qu’il est lui-même névrosé et qu’il a une sainte terreur de faire son coming-out ; il a reconnu en Sigmund l’un des siens et l’incite à « trahir » le secret de l’inconscient pour faire avancer la médecine.

Suivre Freud dans sa recherche, ses succès provisoires, ses échecs et ses errements, est passionnant. C’est ce qui fait le bonheur du film pour un adulte mûr. Moins pour la génération de l’immédiat, avide d’action et formatée foot qui préfère le but marqué aux tentatives jouées. Cinq années dans la vie de Freud, années cruciales de l’accouchement théorique, résumées par le cas Cecily (en réalité le cas Sabina Spielrein soigné par Carl Jung), c’est peu de chose dans l’histoire de la psychanalyse mais c’est beaucoup pour bien comprendre sa genèse. C’était dès 1885, il y a à peine plus d’un siècle. Les séquences filmées d’hypnose tirent vers le genre fantastique tandis que les plans de rêves rappellent l’expressionnisme allemand de Murnau. Il a peu d’idéologie biblique américaine dans ce film, ce qui en fait un universel.

DVD Freud, passions secrètes (Freud, the secret passion) de John Huston, 1962, Rimini éditions 2017, 120 mn, avec Montgomery Clift, Susannah York, Larry Parks, Susan Kohner, Eric Portman, €19.03

Freud vu par les wikipèdes

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Stendhal, Féder

Entre La chartreuse de Parme et Lamiel, Stendhal reprend les mêmes caractères dans des situations différentes. Féder est fils d’Allemand et non franco-italien comme Fabrice, fils de négociant enrichi puis ruiné et non fils de militaire et d’aristocrate. Mais la trilogie des A (l’amour, l’art, l’argent) sont les mêmes étapes de son initiation à la vie d’homme et à son intégration sociale. Le jeune homme arrive par les femmes, et l’art est un moyen privilégié d’atteindre ces femmes qui vous font.

Féder naît à 17 ans lorsqu’il est expulsé de la maison paternelle pour avoir épousé Petit matelot – terme ambigu qui désigne une actrice d’opéra-comique, Amélie. Le négoce marseillais de son père lui répugne, il lui préfère la peinture ; l’esprit commerçant n’est pas le sien, il affecte de préférer l’art. Mais comment vivre en aristocrate sous ce nouveau régime issu de la révolution – la politique avec 1789 et l’industrielle avec le siècle ? L’art, pour faire vivre, doit se faire reconnaître, or le public est bourgeois, ancré dans la matérialité des choses.

Féder fait donc des portraits, puisque c’est ce qui se vend avant l’invention de la photo. Les bourgeois adorent se montrer et se faire peindre est pour eux comme un selfie pour les ados d’aujourd’hui : une flatterie à sa vanité de parvenu. Pour le bourgeois, qui connait le prix des choses et n’excelle en rien d’autre qu’acheter au plus bas et de vendre au plus haut, tout s’évalue, tout se calcule, tout se fait en fonction du prix. L’argent supplante l’art pour se poser en société après ce changement d’époque : la fin de l’Ancien régime.

Stendhal peint donc avec une ironie toute voltairienne la monarchie de Juillet et compose des portraits à la Flaubert des bons bourgeois enrichis de province qui « montent » à Paris pour franchir une étape supplémentaire. Marseille et Bordeaux, villes de négoce, sont opposées à Paris capitale du pouvoir et de la mode – hier comme aujourd’hui.

Féder va donc à Paris pour « s’élever » en société par les femmes. Son actrice meurt et il se colle à une autre, une danseuse prénommée Rosalinde, qui va lui apprendre la société. Ce qu’elle lui montre est que tout est théâtre et qu’il faut sans cesse jouer un rôle, prendre une posture. Dissimulation et simulation : l’hypocrisie et le masque sont la base pour se faire reconnaître. Jouer au mélancolique pour faire sérieux, se tenir sans cesse « l’air malheureux et découragé de l’homme qui ressent un commencement de colique » (on dira plus tard comme avec un parapluie dans le cul) I p.759 Pléiade, lire La Quotidienne, le journal bien-pensant (on lira aujourd’hui Le Monde), avoir de la piété (aujourd’hui signer des pétitions pour des Droits de l’Homme, pour les immigrés ou les femmes), être habillé triste (aujourd’hui tout en noir). « A Paris (…) tu dois être, avant tout et pour toujours, l’époux inconsolable, l’homme bien né et le chrétien attentif à ses devoirs, tout en vivant avec une danseuse » (I p.756). La jovialité et la gaieté du midi doivent être étouffées sous les conventions : « Votre air de gaieté et d’entrain, la prestesse avec laquelle vous répondez, choque le Parisien, qui est naturellement un animal lent et dont l’âme est trempée dans le brouillard. Votre allégresse l’irrite ; elle a l’air de vouloir le faire passer pour vieux ; ce qui est la chose qu’il déteste le plus » – hier comme aujourd’hui (I p.758)…

Féder renonce donc à l’art pour l’art (peindre en s’efforçant d’imiter au mieux la nature) pour la caricature (qui fait « ressembler » en accentuant les traits et qui enjolive le teint). Plus il est conforme à la mode, plus il a du succès ; plus le succès social vient, plus la reconnaissance officielle arrive (il obtient la croix de la Légion d’honneur) ; plus il est titré, plus on loue son talent. C’est ainsi que l’art se prostitue à l’argent, via la mode – hier comme aujourd’hui. Le mérite de Stendhal est d’avoir saisi ce moment précis où cela arrive dans la société française et parisienne.

Le succès appelle l’argent et, via l’argent, l’amour survient. Un gros bourgeois de Bordeaux, enrichi dans le négoce, commande à Féder une miniature de sa jeune femme de 20 ans à peine sortie du couvent, Valentine. Celle-ci est ignare pour avoir été maintenue sous serre et hors de toute littérature autre que celle des bons Pères de la sainte Eglise, mais assez futée pour avoir évolué dans les failles de l’institution avec l’affection d’une religieuse pauvre. Stendhal livre un secret d’éducation que reprendront plus tard Montherlant et Peyrefitte avec les garçons : « Ce qui est prohibé par-dessus tout, dans les couvents bien-pensants, ce sont les amitiés particulières : elles pourraient donner aux âmes quelque énergie » (V p.796).

Singer Werther le romantique permet de jouer l’amour avant de l’éprouver. Car le sentimentalisme fin de siècle (le 18ème) est récupéré par la société bourgeoise pour feindre l’émotion, alors que tout est fondé pour elle sur l’intérêt – y compris les femmes (faire-valoir et reproductrices). Timide, mais naturelle, Valentine va conquérir Féder et être conquise par lui, sans vraiment que chacun ne le veuille. A tant jouer un rôle, on en vient à l’incarner. Tout passe par le regard : la pose pour la peinture, la rêverie à l’autre, l’interdit social qui exclut d’avouer. Les soupçons du frère du mari, Delangle, sont un piment qui oblige à jouer plus encore, donc à s’enferrer dans le rôle et à l’incarner un peu plus.

Où l’on revient à l’art : il n’existe que là où est le vivant. Tous les peintres de l’époque sont des faiseurs, sauf Eugène Delacroix. Féder se rend compte qu’il a de l’habileté mais pas de talent lorsqu’il fait peindre Valentine par son ami Delacroix. Il ne peut y avoir d’esthétique sans érotique, donc l’amour ramène à l’art lorsque le jeu laisse place à la vérité. Féder est « léger » (Féder en allemand veut dire la plume). Il n’est pas sympathique comme Fabrice del Dongo, mais une sorte de cobaye qui dévoile les ressorts de la société.

Il met en relief, par contraste, le comique provincial, lui qui s’en est sorti – par les femmes. Boissaux, le mari de Valentine, n’est pas dégrossi : il est gros, tonitruant et vaniteux ; il a tout du bourgeois qui se veut gentilhomme, du commerçant qui se croit du goût. Il ne considère les livres que par leur luxe de reliure (dorée à l’or fin), sa loge à l’Opéra que pour mise en scène de soi par sa femme, et ses dîners ne sont réussis que lorsqu’ils sont chers, donnant des petit-pois primeurs en février. Tout doit être mesurable dans le matérialisme bourgeois adonné à la « jouissance physique ». L’émotion et le rêve sont bannis de cet univers mental où toute énergie ne peut qu’être productive.

Ce roman restera inachevé, Lamiel prenant tout son temps qui reste à un Stendhal sujet à une attaque cérébrale et qui décèdera bientôt d’apoplexie, en 1842. Mais ce qu’il dit de son époque s’applique tant à la nôtre qu’il vaut encore d’être lu !

Stendhal, Féder ou Le mari d’argent, 1839, Folio2€ 2005, 144 pages, €2.00

Stendhal, Œuvres romanesques complètes tome 3, Gallimard Pléiade 2014, 1498 pages, €67.50

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Stendhal, La chartreuse de Parme

Ecrit-dicté en 53 jours, ce gros roman en deux livres et 28 chapitres est l’acmé de Stendhal. Primesaut, généreux, tout de mouvement, il est la vie même. Dans ce siècle bourgeois où, après l’épopée napoléonienne, les Français deviennent compassés et bienséants, Henri Beyle se moque de la moraline pour placer le désir égotiste en premier. Foin du devoir social, le plaisir personnel avant tout.

Ce pourquoi il invente une Italie princière où l’aristocratie survit comme à la Renaissance. Le Prince et son Machiavel se divertissent en salon de duchesse, tandis que le bas peuple se réjouit des fêtes et des intrigues dont les rumeurs parviennent jusqu’à lui par l’intermédiaire des valets et cochers. Dans cette « utopie », pourrait-on dire, l’auteur place des personnages qu’il aime et auxquels il donne de forts caractères.

Fabrice est le béjaune cueilli à 16 ans – cet âge où l’adolescent devient plat, disait l’auteur dans Lisimon – pour lui faire chevaucher en fugue vers Waterloo, rejoindre ce Napoléon qu’il admire et qu’il ne verra que de loin. En passant par Paris, il perd son pucelage lors d’une « orgie » (I.2 p.169 Pléiade), ce qui accentuera son inclination naturelle envers les femmes. Ce sont elles qui le feront homme, puis héros, puis grand d’Eglise, avant de le perdre par l’amour. Car cet attrait qui mêle sexe, sentiment et admiration a son revers : lubricité, attachement et déraison. Fabrice dont le désir est par-delà le bien et le mal, aristocrate empli de jeune énergie qui définit ses propres valeurs, est pris à son jeu. Egotiste plutôt qu’égoïste, car son plaisir n’existe que lorsqu’il en donne aux autres, il se moque des convenances et des devoirs civiques – sinon d’être aimable et reconnaissant à ceux qui l’aiment.

Fils cadet d’un père déchu, frère d’un aîné qui le dénonce à la police pour être « libéral » (jacobin) dans un régime despotique, Fabrice est adulé par sa tante Gina del Dongo qui n’a pas d’enfant. Elle sort dans le monde le prime adolescent beau comme un Corrège pour lui éduquer le goût. Car Fabrice apprécie peu les livres, ne connait à 18 ans « pas même le latin, pas même l’orthographe », avoue-t-il (I.6 p.251 Pléiade) – il n’étudie que ce qu’il faut ; il ne préfère rien tant que chevaucher les destriers comme les donzelles. Mais il a « un courage si simple et si parfait, que l’on peut dire qu’il ne s’en aperçoit pas lui-même », dit sa tante (II.16 p.400 Pléiade). La règle qu’elle lui donne pour arriver à l’école comme dans l’Eglise ou ailleurs est simple : « Crois ou ne crois pas ce qu’on t’enseignera, mais ne fais jamais aucune objection. Figure-toi qu’on t’enseigne les règles du jeu de whist ; est-ce que tu ferais des objections aux règles du whist ? » (I.6 p.251 Pléiade). Tout l’art d’être bon élève, conforme aux codes sociaux, est dans cette règle minimale : il s’agit de faire semblant, tout en gardant son quant à soi.

Fabrice del Dongo à 16 ans selon le Corrège (qui a inspiré Stendhal)

Angelina-Cornelia-Isota Valserra del Dongo sera comtesse Pietranera, duchesse Sanseverina avant de redevenir comtesse Mosca, selon ses maris successifs. Elle est éprise de son neveu (après l’avoir été de son père biologique à 13 ans) mais sa passion est exaltation de cœur et d’âme plus qu’envie ailleurs. Fabrice, lui, ne tombe jamais amoureux – dans le premier livre : « j’aime sans doute, comme j’ai bon appétit à 6 heures ! » (I.13 p.336) ; « la nature m’a privé de cette sorte de folie sublime » (I.7 p.273). Il est seulement « léger et libertin » (II.22 p.490 Pléiade), ce qui est le meilleur de « l’amour » dont l’enflure romantique agacera Flaubert sous le terme d’Hâmour. Ce n’est qu’à 25 ans et après 9 mois de forteresse (comme une gestation de maturité) qu’il fixera son désir sur Clélia, qu’il a rencontré lorsqu’elle avait 15 ans et lui 17. Elle est la seule femme accessible à son regard dans la prison où il enfermé par une traîtrise du prince. L’esprit suivra le cœur qui suit lui-même le désir : c’est ainsi que l’on tombe amoureux, de bas en haut et non l’inverse.

Mais la nature reprend ses droits, dans une ellipse typiquement stendhalienne pour dire que l’acte est consommé : « Elle était si belle, à demi vêtue et dans cet état d’extrême passion, que Fabrice ne put résister à un mouvement presque involontaire. Aucune résistance ne lui fut opposée » (II.25 p.543 Pléiade). Il suggère plus tôt que Fabrice, « à peine âgé de 16 ans » (I.2 p.165 Pléiade), a contenté la geôlière de la prison de B*** (Beaumont en Belgique ?) où il a passé 33 jours pour avoir été soupçonné d’être espion : « Le lendemain, avant l’aube, cette femme tout attendrie dit à Fabrice… » (I.2 p.171 Pléiade). L’attendrissement du cœur est révélateur du contentement du corps…

La figure de la duchesse Sanseverina est égale dans le roman à celle de Fabrice. Cette mère de substitution, passionnée et possessive, d’une féminité toute méditerranéenne, entretient le roman dans une atmosphère d’ébriété érotique à l’italienne où le paraître et la sociabilité constituent une aventure de chaque instant. Elle fait du jeune libertin un ecclésiastique, de Fabrice rêvant d’être soldat à Waterloo un évêque rentier qui ne peut se marier, gardant pour elle toute seule ce neveu trop chéri. Sauf que le prince la trahit et que le jeune homme, qui a tué en se défendant d’un coquin amant jaloux, est bouclé en citadelle comme Alexandre Farnèse jadis (futur pape Paul III) pour un semblable duel. Alexandre s’évadera à l’aide d’une corde, ce qu’imitera Fabrice poussé par la duchesse et forcé par Clélia, fille du général geôlier. Mais Fabrice est tombé réellement amoureux de Clélia, bien qu’elle ait juré à la Madone d’épouser un marquis sur les ordres de son père s’il ne meurt pas. Sorti de prison, Fabrice y revient volontairement pour voir Clélia, au risque du poison – ce qui arrangerait tout le monde. C’est faire bon marché de la Sanseverina qui fait empoisonner d’abord le prince par un exalté amoureux d’elle et de la république, puis séduit son fils héritier afin de sauver son neveu.

Le Corrège, L’Education de l’Amour (détail), illustration de Fabrice et de son fils Sandrino avec Clélia

Mais à trop vouloir garder pour elle le jeune homme, elle gâche tout. Fabrice est lié à Clélia, qu’il a prise dans un transport et dont il a un fils, Sandrino (le petit Alexandre), considéré comme l’aîné du marquis époux. Son propre père ne l’a jamais aimé (il n’est d’ailleurs pas son vrai père… qui serait le lieutenant français Robert, de l’armée de l’empereur dont la duchesse était amoureuse à 13 ans). Fabrice veut à l’inverse aimer et éduquer ce fils conçu par hasard. Être fils d’évêque n’avait rien d’étonnant pour les catholiques italiens, même si cela se passait plutôt dans les siècles précédant le XIXe. Mais cette embrouille ne pouvait être clarifiée sans un autre volume, et l’auteur préfère une fin rapide. Ce n’est pas dévoiler un secret de dire que tout le monde meurt au final – car nous sommes au siècle romantique même si Stendhal a un style plutôt de Code civil (comme Napoléon) et des exaltations, en pleine nature, moins panthéistes que celles de Rousseau.

A cette histoire d’amours mêlés (le paternel, le maternel, le sexuel) s’ajoute une intrigue politique de grand art. Lorsque j’ai lu ce livre pour la première fois, vers 16 ans, cela a décidé de mon goût pour l’analyse politique et orienté mes études. Car le Machiavel du prince de Parme s’appelle Mosca (la mouche) et il est d’une grande subtilité dans la conduite des affaires de la cité. Le prince ne peut se passer de lui, malgré son pouvoir absolu, et les opposants sont tous inférieurs malgré leur « libéralisme » (au sens des libertés politiques du XVIIIe siècle). Pas plus Mosca que Stendhal n’aiment la démocratie ni « la canaille » ; l’exemple américain est pour Stendhal le summum de l’avilissement : « le culte du dieu dollar, et ce respect qu’il faut avoir pour les artisans de la rue, qui par leurs votes décident de tout » (I.6 p.250 Pléiade). La politique mérite mieux que le nivellement par les envies et le vote des ignares. Ce pourquoi la description de la société de cour et ses intrigues est ciselée avec « esprit, profondeur et concision », comme le dira Balzac, qui « trouve cette œuvre extraordinaire » (p.622 Pléiade). Le comte Mosca sait que la politique n’est pas un combat « moral » entre le bien et le mal mais un choix provisoire et de circonstance entre le préférable et le pire. Mosca le ministre, c’est Stendhal le diplomate ; Mosca l’amoureux de la duchesse (qui deviendra sa femme), c’est Beyle amoureux. Et Fabrice est le fils inventé qu’il n’aura jamais eu.

Stendhal, La chartreuse de Parme, 1839, Garnier-Flammarion 2009, 687 pages, €4.50

Stendhal, Œuvres romanesques complètes tome 3, Gallimard Pléiade 2014, 1498 pages, €67.50

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Gagner le tour d’enFrance

Le Tour de France fait rêver les gamins. Le vélo, ils connaissent depuis tout petit. Gagner le tour ne leur viendrait pas à l’idée mais leur enfance est la France ; ils font plutôt le tour de l’enfance par le vélo.

Si la draisienne a été inventée en 1817, il fallait courir pour faire avancer le deux-roues. Le véritable vélo(cipède) est inventé en 1843 par un Français, Alexandre Mercier. Edouard Michelin collera aux roues une chambre à air en 1891. Le Tour de France ne naît qu’en 1903.

Le dérailleur ne sera inventé que dans les années 1950.

Même les filles s’y mettent, ce qui permet quelques exercices érotiques d’enjambement…

…ou de chevauchée.

Le vélo est l’engin préféré des gamins. Leur moyen de locomotion principal avant que le skate ne vienne le détrôner dans les centres urbains encombrés.

Aller en vélo est de mise dans les banlieues, où les distances sont souvent grandes entre cité et collège, stade ou supermarché.

L’exercice est bon pour les muscles et échauffe vite. Qui dira le plaisir de pédaler torse nu, le vent de la course sur la peau…

Si le slip minimum est agréable par forte chaleur, il est inconfortable aux fesses.

La combinaison renforcée de (faux) chamois à l’entrecuisse est l’une des avancées de la technique récente. Le tissu élastique et moulant caresse le ventre et la poitrine dans l’effort, tout en maintenant le dos protégé.

D’où la tentation du lac ou de la rivière, où se rafraîchir les pâturons, comme les chevaux jadis.

Au fond, pour les ados, le vélo est comme le destrier d’autrefois, avant d’accéder à la moto.

Certains y attellent même un chien pour éviter l’effort.

On se teste dessus, on expérimente des plongeons en lac.

Les « roues arrière » sont célèbres – et moins dangereuses que sur les engins à moteur.

Le vélo est un moyen d’aller entre copains là où les autres ne vont pas.

D’explorer – les lieux, la nature, les affections.

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Michel Déon, Je vous écris d’Italie…

Un délicieux roman dans le style français du XVIIIe siècle où un ancien lieutenant français de la seconde guerre mondiale revient sur les lieux qu’il a libérés en Italie du nord, cinq ans plus tard. Il désire retrouver la mystérieuse Beatrice, Contessina de Varela, descendante des condottieri qui a régné sur la ville close de remparts.

Jacques a occupé la ville en 1944 durant quelques semaines, « régent » du « roi » Cléry, son capitaine. Ce dernier pousse l’agrégé d’histoire, réduit aux étudiantes maigrichonnes et raisonneuses, à retrouver la belle Beatrice. Sous le prétexte d’une thèse sur la décadence et la chute des derniers comtes de Varela, Jacques revient, et la ville se souvient. Il est hébergé par la comtesse en son palais du centre-ville, qui lui livre les archives en même temps qu’elle lui fait découvrir l’âme de la vallée.

Car le pays est un monde à lui tout seul ; nombreux sont les Varélins à ne jamais l’avoir quitté. Ils vivent entre eux, des produits du terroir, se méfiant du reste du monde autant que de la modernité. Il n’y a guère que le feuilleton à la radio – en 1949 – qui les cloue chez eux le soir à la même heure. L’actrice en jeune soubrette désire épouser le veuf qu’elle sert, alors que la famille veut l’en empêcher.

Jacques fait vite la connaissance de Francesca la sœur de Beatrice, garçon manqué experte en mécanique, qui chevauche une grosse moto et mange peu, ainsi que d’Adriana, gamine délurée de 15 ans que lui présente son jeune frère Umberto, 12 ans, filleul de la Contessina. Sa sœur a les mêmes seins que la nymphe nue de la fontaine de bronze au cœur de la ville, à en croire le jeune garçon. Et Jacques ne tarde pas à les découvrir, après un bain innocent à la cascade par forte chaleur avec les deux adolescents. Il verra aussi ceux d’Emilia, sœur du poète confiné Gianni, qui les montre sur ordre de son frère. Amoureux de l’aristocratique Beatrice, dont il apprendra peu à peu qu’elle est inapte au jouir, il signor Professore se perd entre le vif désir qu’il a de la nymphette offerte et l’esprit de décision très moderne de la Francesca de son âge.

Nous sommes en 1986 à la parution du livre, et les amours sont licites dès 15 ans. Plus âgée comme Beatrice, 35 ans, plus jeune comme Adriana, 15 ans, à peu près de son âge comme Francesca, 25 ans – de laquelle de ces trois femmes désirables Jacques, 29 ans, va-t-il s’éprendre ? Tout le sel de ce roman joyeusement érotique est contenu dans ce quatuor.

D’autant que l’aventure se double d’une recherche enfiévrée dans les archives où les journaux intimes, les gravures licencieuses du cabinet secret, les lettres d’amour et les factures montrent les ambitions et les passions – jusqu’à la fête annuelle instaurée par Ugo III, l’un des derniers comtes, qui fait éclater les conventions de la ville une fois l’an. A cette occasion, la jeune Adriana se déchaîne seins nus en grimpant sur la nymphe comme un double d’elle-même, puis portée en procession sur les épaules des jeunes mâles du cru !

Un mystère est également éclairci, celui de l’automitrailleuse allemande qui, en 1944, rôdait autour de la ville occupée par les goumiers de Cléry, se jouant des patrouilles et des pièges. Jacques, l’ex-lieutenant français, va découvrir où elle se cachait et qui était son pilote.

Arrivé en Topolino, cette petite FIAT d’après-guerre, le professeur repartira en Topolino. Il en saura un peu plus sur la ville et sur son histoire, mais surtout sur lui-même.

C’est une réussite que ce roman guilleret où l’amour surgit en nature malgré curé et docteur, où la vie triomphe à chaque page de la morale étouffante et des conventions qui enserrent. L’irruption de l’étranger fait craquer les gaines. Michel Déon, qui se dédouble en Jacques et en Cléry, a réussi ici ce roman de l’Italie dans une ville inventée près de Pérouges, aussi artiste que puritaine, aussi passionnée que prude, éprise de musique et d’amour autant que de bonne chère et de gros vin. « Varela tendait des pièges. Il n’en évitait aucun, tombant dans tous, découvrant la vie comme s’il ne l’avait jamais connue : secrète, fruitée, innocente, perverse, poétique, triviale, sans cesse secouée d’obsédants désirs » p.389.

Comediante, tragediante – ainsi apparaissent les Italiens – « une beauté de mystères et de sous-entendus » p.227, mais si vivants sous la plume d’un auteur qui les aime ! De quoi vous mettre en joie pour l’été.

Michel Déon, Je vous écris d’Italie…, 1984, Folio 1986, 414 pages, €8.20

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Michel Déon, Un taxi mauve

Un décor originel, une histoire racontée en belle langue, des personnages crédibles – tels sont les ingrédients d’un bon roman. Celui-ci ne fait pas exception à la règle.

Le décor est cette Irlande atlantique des fjords de Galway, la lande et les bois, les marais, où grouille toute une faune de loutres et d’oiseaux parmi la profusion des plantes, sous la pluie et les nuages ou le soleil miraculeux qui ne dure qu’un instant.

L’histoire est celle, douce-amère, d’un narrateur qui se croit cardiaque à la cinquantaine et qui est venu s’isoler pour mourir ; il raconte librement, dans de longues phrases littéraires et fluides, sa redécouverte de la vie.

Il découvre surtout un jeune homme perdu venu d’Amérique, puis un Gargantua mystificateur qui triche au jeu et sa mystérieuse fille pseudo-muette Anne, ainsi qu’un docteur à l’antique qui passe en trombe dans son taxi mauve. Nombre d’autres personnages entourent les principaux, comme les deux sœurs Sharon et Moïra, les deux pédés touchants Billie et Teddy, la logeuse cancanière grenouillant en bénitier Mrs Colleen.

Humour et gravité font bon ménage chez Déon. Ainsi, le jeune Américain perdu se nomme-t-il jerrycan, ou plutôt, à l’irlandaise, Jerry Kean. Il a été retrouvé défoncé dans un hôtel avec sa copine iranienne morte d’overdose. Ses parents, les riches héritiers d’un grand-père parti d’Irlande en loques pour faire fortune, ont envoyé le garçon se mettre au vert en Irlande, dans le cottage rustique ancestral – où il n’y a même pas l’électricité. Le narrateur et sa chienne rencontrent dans les bois Jerry et son chien et font sympathiser leurs solitudes. C’est aussi durant une chasse que Jerry fera la connaissance de l’ogre Taubelman, personnage trouble dont on ne sait s’il est déjà mort dans un accident d’avion, s’il est vraiment le père de sa fille, s’il est un ex-nazi camouflé sous un nom juif, ni pourquoi il triche au jeu s’il est comme il le dit assez riche. Car ce Taubelman rappelle le Abel Tiffauges du roman de Michel Tournier, Le roi des aulnes, paru trois ans auparavant.

L’intrigue va se tisser autour des femmes, comme souvent chez Déon. Anne la mystérieuse est jeune et souple comme un garçon ; les deux compères en leur vingtaine et cinquantaine la retrouvent un matin évanouie sur la plage à la suite d’une chute de cheval, alors que la marée monte. Ils la conduisent à l’hôpital et le narrateur tient dans sa main un sein tiède sous la chemise à cru. Cette image érotique suit Michel Déon de roman en roman comme un fantasme. Il est en train de tomber amoureux de la jeunesse et de la fragilité, tandis qu’il a laissé à Paris la digne Marthe, qu’il ne sait s’il doit encore aimer. Sharon, la sœur de Jerry, a épousé un prince allemand décati et se fait désormais appeler « princesse ». Elle est aussi frivole que fantasque, papillonnant d’être en être sans jamais se poser par peur d’être prise – mais en manque éperdu. Le narrateur croit un moment en tomber amoureux, mais cela ne pourra être qu’un feu de paille.

En revanche Jerry va tomber amoureux d’Anne. Mais l’amour est-il compatible avec le mensonge ? La vérité « alternative » véhiculée par Taubelman peut-elle faire encore illusion dès que l’intimité exige l’engagement ? Tous nos actes nous rattrapent, comme si le karma existait. C’est ainsi que Taubelman l’apprendra à ses dépens, tout comme les deux pédés « années 70 », et Moïra, l’autre sœur de Jerry, célèbre actrice dont le dernier film transgressif très « années 70 » fut un four (il faut dire qu’elle se faisait baiser par une horde de Noirs efféminés). Les allusions à l’actualité des mœurs et de la morale du tout début des années 70 ne manquent pas dans ce roman écrit par un homme mûr qui réprouve ces pratiques du nouvel âge. Ainsi Sharon aimait se montrer nue sous sa robe, écartant les jambes sur la balançoire, apprenait son tout jeune frère Jerry à se masturber, le laissant s’initier entre les cuisses de l’une de ses copines – et ainsi de suite. Ces piments très datés (qui horrifient aujourd’hui la réaction catho-islamiste) font l’un des charmes de ce gros roman bien écrit et qui berce tout en captivant.

D’autres ravissent plutôt ceux qui pensent, telle cette remarque proférée en passant selon laquelle ce que l’on écrit est évacué de la mémoire tandis que ce que l’on garde pour soi reste vif « indélébile dans ma mémoire et je pouvais revivre avec une effarante précision » p.203. De même la barbe qu’on se laisse pousser jeune modifie le regard des autres sur soi : elle virilise, ce pourquoi nombre d’adolescents, mode ou pas, tentent l’expérience un moment. « La barbe modifie d’abord l’attitude d’autrui à notre égard puis, par contrecoup, notre propre caractère, comme si notre comportement était conditionné par l’idée que nous inspirons » p.263. Ainsi « bébé Jerry » ne pourra plus être appelé ainsi par ses sœurs, avec tout ce que cela connote, une fois sa barbe fournie. Ou encore : « Qu’y a-t-il de mieux que les rapports conventionnels, qu’une politesse parfois excessive qui enrobe d’un voile de pudeur nos foucades, à la rigueur nos passions ? » p.366. Ne sont-ce pas les apparences qui permettent la liberté ?

L’amour, la mort, hantent ce roman conté légèrement comme si rien n’avait réellement d’importance. « Au fond, ce qui est beau fait mal : les femmes, les enfants, le lever ou le coucher du soleil, le parfum du chèvrefeuille et l’amour, l’amour quand il est harmonieux et heureux. Tout fait mal tant chaque chose est unique et inéchangeable, fatale, alors que dans l’approche de la mort et sa certitude imminente, notre vision, dépouillée du désir insensé de la possession, savoure la beauté comme une chance inespérée, un présent des Dieux, dont le seul inconvénient est de susciter en nous une doucereuse et invincible mélancolie » p.398. C’est pour cette phrase notamment que j’aime Michel Déon – tout y est.

Ce roman a reçu le Grand prix du roman de l’Académie française en 1973.

Michel Déon, Un taxi mauve, 1973, Folio 1993, 445 pages, €8.80

e-book format Kindle, €8.49

Coffret Michel Déon, 4 volumes : Un taxi mauve – Les Poneys Sauvages – Le Jeune homme vert – Les Vingt ans de jeune homme vert, Folio 2000, 2080 pages, €37.20

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Michel Déon, Les trompeuses espérances

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Prenez un lieu magique, ici Positano en Campanie, non loin de Naples ; prenez une femme dont le visage vous a marqué un jour, vous ne parlerez pas d’elle mais elle vous inspire ; prenez votre expérience de toutes les femmes, car vous êtes écrivain et vous avez 36 ans. Cela donne un roman sur l’amour, ses espoirs et ses déceptions, ses espérances, mais trompeuses.

Ecrit en 1955 mais intemporel, ce roman met en scène Olivier, un jeune prof qui n’a jamais vraiment aimé, tombé brutalement sous le charme d’Inès, rencontré par le plus grand des hasards dans la rue alors que l’un de ses élèves de troisième, Ballu, a fait tomber par inadvertance le carton à dessins qu’elle portait. Olivier baisera la mère de Ballu, danseuse nue dans un cabaret de Montmartre, mais là n’est pas le sujet – juste pour montrer qu’Olivier n’est pas niais.

Tout commence en Italie, dans un lieu qui pourrait être Positano, où un crime vient d’être commis sur la plage…

Je ne vous raconte pas l’intrigue, car ce serait déflorer le sujet, même si le sujet reste quand même Inès, déflorée elle-même depuis longtemps. Mais je vous en dis peut-être déjà trop… Olivier tombé en amour accompagne Inès dans la rue jusqu’à son cours de dessin – où il s’inscrit aussi. Ainsi commence une idylle. Mais au chapitre deux.

Hésitations, retours en arrières, repentirs, Olivier l’amoureux, qui raconte son histoire pour s’en purger l’âme, n’a rien du cartésien linéaire et logique qu’il affecte de paraître. Au Canada où il s’est exilé pour fuir cette histoire, il confie sa confession hachée au manuscrit, souffrant dans son orgueil de jeune homme comme dans sa pudeur d’amour pur.

Hors époque, égocentré, ce roman a pour sujet le désir. Au beau milieu des années 1950 « engagées » de la littérature, cette désinvolture irrite les intellos. Mais elle prouve que c’est ainsi que l’on passe le temps. Car ce roman d’amour a passé les années et se lit encore avec bonheur.

Se succèdent les descriptions psychologiques qui font les délices de ceux qui aiment l’humain. Comme sur le métier de prof : « Ceux qui voient l’enseignement de l’extérieur ne savent pas à quel point il est un bain de jeunesse perpétuelle. (…) La gaieté, la brusquerie, la sottise, la maladresse et la confiance des garçons restent d’extraordinaires stimulants » p.33. Il faut rappeler que les classes n’étaient pas mixtes. Ou sur la gent femelle : « La force de beaucoup de femmes tient non pas à leur duplicité, mais à leur multiplicité, à ce don spécial qu’elles ont de se réincarner dans un autre personnage sans nous prévenir » p.112.

Ou les évocations de lieux, toujours incisives : « Comment j’ai pu aimer Montmartre, je me le demande encore. Ces rues noires, ces squares pauvres, cette populace crapuleuse, ces petits rentiers malingres, ces bars tapageurs et les enseignes – désolées et désolantes en plein jour – des cabarets n’ont pas grand-chose à voir avec mes goûts » p.34. Il faut rappeler que le tourisme de masse n’a pas encore investi l’endroit.

Encore ces fantasmes érotiques, l’été la nuit dans la pinède… « Cette nuit-là, j’osais ouvrir de nouveau le chemisier qu’elle avait reboutonné après notre halte en haut de la côte. Elle ne se défendit pas et je retrouvais le sein tiède qui ne palpitait plus. Dans le creux de ma main, il durcit avec une ferveur qui me bouleversa. Visage renversé, Inès respirait plus vite. (…) Je baisais son torse nu. Il avait encore le goût de sel du bain de l’après-midi » p.54.

Sensuel, fouillé, douloureux – un bon romanesque qui n’a pris aucune ride. Les ingrédients du roman qui plaît restent les mêmes de nos jours, selon les lecteurs interrogés : de la passion, du sexe et une intrigue policière.

Michel Déon, Les trompeuses espérances, 1956 revu 1990, Folio 1993, 159 pages, €6.60

e-book format Kindle, 2016, €6.49

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André Gide sexuel

Il écrit à 19 ans (14 mai 1888) : « La mélancolie chez les Anciens, ce n’est pas dans la morne douleur de Niobé que je l’irais chercher, ni dans la folie d’Ajax – c’est dans l’amour leurré de Narcisse pour une vaine image, pour un reflet qui fuit ses lèvres avides et que brisent ses bras tendus par le désir… » p.13. Narcisse, c’est lui-même André, aspirant au fusionnel et ne trouvant que l’éphémère.

Quelques jours plus tard, le 17 mai, il a cet aveu en vers :

« Ne pourrais-je trouver ni quelqu’un qui m’entende

Ni voir quelqu’un qui m’aime et que je puisse aimer

Qui pense comme moi et qui comme moi sente

Qui ne flétrisse pas mon âme confiante

Par un rire moqueur, qui la pourrait briser ? » p.17.

« J’ai vécu jusqu’à vingt-trois ans complètement vierge et dépravé », avoue-t-il en mars 1893 p.159. C’est la Tunisie et l’Algérie, pour lui, qui le déniaise cette année-là en compagnie du peintre Paul Laurens ; il le contera dans Si le grain ne meurt. Il faudra que le printemps 1968 passe pour balayer cette odieuse contrainte sexuelle, morale et religieuse (mais elle revient avec l’islam !). Des ados d’aujourd’hui s’interrogent sur « dormir nu à 14 ans » (requêtes du blog). Gide leur répond, il y a déjà un siècle : « Sentir voluptueusement qu’il est plus naturel de coucher nu qu’en chemise » 18 août 1910 « bords de la Garonne ») p.647.

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Séparer radicalement la chair et l’esprit engendre la névrose, et le christianisme a été et reste un grand pourvoyeur de névrose. « Je ne suis qu’un petit garçon qui s’amuse – doublé d’un pasteur protestant qui l’ennuie » (2 juillet 1907) p.576. Haïr le désir pour adorer l’idéal n’est pas la meilleure façon de se trouver en accord avec le monde. « Le propre d’une âme chrétienne est d’imaginer en soi des batailles ; au bout d’un peu de temps, l’on ne comprend plus bien pourquoi… (…) Des scrupules suffisent à nous empêcher le bonheur ; les scrupules sont les craintes morales que des préjugés nous préparent » (septembre 1893) p.173. Freud nommera cela le Surmoi. Des « personnalités dont s’est formée » la sienne (1894) p.196, on distingue principalement des rigoristes et des austères : « Bible, Eschyle, Euripide, Pascal, Heine, Tourgueniev, Schopenhauer, Michelet, Carlyle, Flaubert, Edgar Poe, Bach, Schumann, Chopin, Vinci, Rembrandt, Dürer, Poussin, Chardin ».

Marié en 1895 à 26 ans avec sa cousine amie d’enfance Madeleine, de deux ans plus jeune que lui, il ne consommera jamais l’union, préférant de loin l’onanisme solitaire ou à deux (il a horreur de la pénétration et ne pratique pas la sodomie). Il est attaché à celle qu’il appelle le plus souvent Em dans son Journal (Em pour M., Madeleine, mais aussi pour Emmanuelle, ‘Dieu avec nous’). Il a pour elle « une sorte de pitié adorative et de commune adoration pour quelque-chose au-dessus de nous » (janvier 1890) p.116. Sa femme reste pour lui la statue morale du Commandeur, le phare pour ses égarements, la conscience du Péché.

Son grand amour masculin, en 1917 (à 48 ans), est pour Marc Allégret le fils de son ex-tuteur, 16 ans, dont il est conquis par la jeunesse plus que par la beauté : « Il n’aimait rien tant en Michel [pseudo pour Marc] que ce que celui-ci gardait encore d’enfantin, dans l’intonation de sa voix, dans sa fougue, dans sa câlinerie (…) qui vivait le plus souvent le col largement ouvert » p.1035. Cet amour du cœur et des sens pour Marc fera que sa femme brûlera ses trente années de correspondance avec elle, une part vive de son œuvre. Elle savait pour son attirance envers les jeunes, mais il s’agit cette fois d’une infidélité du cœur qu’elle ne pardonne pas.

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La peau, la nudité, est pour André Gide la jeunesse même ; ainsi regarde-t-il les enfants de pêcheurs se baigner en Bretagne (p.86), ou admire-t-il le David de Donatello : « Petit corps de bronze ! nudité ornée ; grâce orientale » (30 décembre 1895) p.207. « Ce contre quoi j’ai le plus de mal à lutter, c’est la curiosité sensuelle. Le verre d’absinthe de l’ivrogne n’est pas plus attrayant que, pour moi, certains visages de rencontre » (19 janvier 1916) p.916. Il note souvent ses éjaculations par un X, aboutissant parfois à une comptabilité cocasse : « Deux fois avec M. (Marc Allégret) ; trois fois seul ; une fois avec X (un jeune Anglais) ; puis seul encore deux fois » 15 juillet 1918, p.1071.

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André Gide est sensuel, mais surtout affectif ; il n’a de relations que mutuellement consenties, joyeuses, orientées vers le plaisir. Sa chasse érotique est surtout celle des 14-18 ans – ni des enfants impubères (dont il se contente dans le Journal d’admirer la sensualité), ni des hommes faits. Nombreuses sont ses expériences, avec les jeunes Arabes en Algérie, des marins adolescents à Etretat, un petit serveur de Biarritz, un jeune Allemand dans un train, des titis parisiens de 14 ans qui aiment « sonner les cloches », Charlot un fils de bourgeois parisien déluré de 15 ans, Louis un paysan des Alpes…

« Le portrait D’Edouard VI de Holbein (Windsor Castle) (…) Disponibilité de ce visage ; incertaine expression d’enfant ; visage exquis encore, mais qui cessera vite de l’être… » (février 1902) p.347

« Le portrait D’Edouard VI de Holbein (Windsor Castle) (…) Disponibilité de ce visage ; incertaine expression d’enfant ; visage exquis encore, mais qui cessera vite de l’être… » (février 1902) p.347

« Plus encore que la beauté, la jeunesse m’attire, et d’un irrésistible attrait. Je crois que la vérité est en elle ; je crois qu’elle a toujours raison contre nous. (…) Et je sais bien que la jeunesse est capable d’erreurs ; je sais que notre rôle à nous est de la prévenir de notre mieux ; mais je crois que souvent, en voulant préserver la jeunesse, on l’empêche. Je crois que chaque génération nouvelle arrive chargée d’un message et qu’elle le doit délivrer » (26 décembre 1921) p.1150. Il publiera Corydon, un livre un peu pensum sur le rôle civilisateur de l’homosexualité, en 1924, bien qu’il l’ait écrit dès 1910.

Mais il aura le 18 avril 1923 une fille, Catherine, d’une liaison avec Elisabeth Van Rysselberghe (p.1189). Et Marc Allégret se trouvera une copine passé vingt ans, avant de devenir un réalisateur reconnu grâce à Gide qui lui donne du goût et de la culture.

André Gide présente avec humour dans son Journal un plaidoyer pro domo : « Socrate et Platon n’eussent pas aimés les jeunes gens, quel dommage pour la Grèce, quel dommage pour le monde entier ! » p.1092. Il va même plus loin – ce qui va choquer les ‘bonnes âmes’ qui aiment se faire mousser à bon compte grâce à la réprobation morale : « Que de telles amours puissent naître, de telles associations se former, il ne me suffit point de dire que cela est naturel ; je maintiens que cela est bon ; chacun des deux y trouve exaltation, protection, défi ; et je doute si c’est pour le plus jeune ou pour l’aîné quelles sont le plus profitables » p.1093. Rappelons qu’il s’agit de relation avec des éphèbes – donc pubères actifs d’au moins 14 ans – qu’il ne faut pas confondre avec des « enfants », immatures et usés comme jouets. Comment dit-on, déjà, en politiquement correct ? « Pas d’amalgame ? »

André Gide, Journal tome 1 – 1887-1925, édition complétée 1996 Eric Marty, Gallimard Pléiade, 1748 pages, €76.00

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Michel Meyer, Lou Andreas von Salomé

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Ce n’est pas écrit « roman », mais c’en est un, « l’imaginer vrai » de Pouchkine (p.17). L’auteur, manifestement juif russo-allemand, se délecte des années prénazies durant lesquelles l’Europe tout entière, de Saint-Pétersbourg à Vienne et de Berlin à Paris, était le cœur intellectuel du monde, la seule multiculture qui ait un temps réussi. Lou von Salomé, née en 1861 en Russie et morte en 1937 en Allemagne, fut la « Phâme » comme aurait dit Flaubert, la sur-femelle de son époque.

Tardivement sexuée, anorexique au torse plat, petite dernière de cinq frères dont trois ont survécus, fille d’un général allemand au service du tsar probablement d’origine juive marrane portugaise passée par Avignon et l’Alsace (l’auteur se délecte à ces détails ethniques), Lou commence par être frigide masochiste avant de devenir, à l’âge mûr, jouisseuse océanique.

Entre temps, que d’amants ! Le livre en commente une vingtaine, parfois en passant, non sans quelque lourde ironie pas toujours bien placée (notamment p.110). Mais si l’on goûte peu les premières années maladroites de la garçonne hystérique pas très soignée de sa personne, si l’on plaint Paul Rée, Friedrich Nietzsche (que l’auteur déteste, le croyant antisémite !) et René-Marie Rilke (que Lou forcera à adopter le prénom plus germain de Rainer-Maria) – on apprécie plus l’essor de cette femme cosmopolite, pensionnée de sa famille, qui parvient à vivre à peu libre dans un siècle misogyne et machiste. Jusqu’à adopter la psychanalyse de son « père » Freud – « science juive », répète l’auteur – tout en la poussant vers un panthéisme religieux que Freud n’approuvait pas.

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Elle n’était pas féministe, Lou, mais voulait garder sa liberté. D’abord par peur du sexe; ensuite – une fois forcée lentement par un médecin mûr juste avant de se débrider sous les coups de l’adolescent Rilke – par exigence de jouissance. Mais elle en voulait trop, Lou, « résister au flux et reflux de l’océan » (p262), que l’extase jamais ne s’arrête, jamais ne redescende dans le quotidien prosaïque, que l’âme et l’esprit et le cœur soient liés tous ensembles au sexe, réalisant ce grand Tout ici-bas… Idéalisme, disait Nietzsche, bovarysme aurait diagnostiqué Flaubert, irrationalisme, pensait Freud qui « n’a jamais trop goûté ces ‘climats océaniques’ où s’entremêlent le métaphysique, l’érotique et le religieux » (p.273) – libération pré-68 analyse volontiers l’auteur.

La fusion érotique, théorisée par Wilhelm Reich, avait été préparée par ce massif « retour à la nature » qu’engendraient le progrès, l’urbanisation et la mécanisation, déstabilisant les façons de vivre, de faire et de penser. « En Allemagne, depuis l’orée des années 1920, se dessine un puissant mouvement de retour à la nature. Être à la mode implique que l’on se montre ‘suprasensible’ aux souffrances d’une création malmenée. Il importe aussi, à l’instar d’une élite urbaine assoiffée de retour aux sources du pur, du sain et du beau, de ré-enchanter un monde dévasté par les guerres, les révolutions et l’industrialisation. Il s’agit, sur fond animiste et panthéiste nordique, somme toute à l’allemande, des premiers balbutiements de l’écologisme militant », écrit fort subtilement l’auteur p.302.

Lou Andreas von Salomé annonce « la naissance de la femme moderne » p.322. Certes… sauf que névrosée, masochiste et hystérique, fascinée durant son enfance par une servante battue par son mari et par la badine dont la menace son père – est-ce une « libération » ?

Lou ne s’est affranchie des carcans du sexe que par refoulement inconscient ; elle n’a jamais rêvé que d’un gros vit la besognant vigoureusement (ce que Rilke a su faire), tout en désirant la sublimité intellectuelle des cimes (ce que Nietzsche a comblé), en même temps que la sécurité affective et matérielle (que son mari officiel Andreas a assuré sans jamais la toucher). Lou n’a-t-elle pas été le pendant féminin des virilistes fascistes, soviétique et nazis – névrosés eux aussi et cherchant le pouvoir absolu par compensation ? Tout était permis pour jouir : à la femme croquer des hommes, à l’homme dominer les peuples.

Notre époque, un siècle plus tard, avec cette propension à l’éternel retour du même théorisé par Nietzsche, ne revient-elle pas aux mêmes errements névrotiques, érotiques, « écologiques » ? Je connais personnellement quelques Lou contemporaines… admiratrices folles de Poutine quand il fait l’ours, ou de Strauss-Kahn quand il domine toute femelle, attirées par les penseurs ou écrivains ostracisés. Et combien se renferment sous voiles dans la domination du mâle, par sécurité matérielle, affective, métaphysique ?

Vous avez dit « libération » ?

Un « roman vrai » qui fait songer, même si la partialité ethnique de l’auteur agace un peu, écrit d’une plume alerte.

Michel Meyer, Lou Andreas von Salomé – La femme océane, éditions du Rocher 2010, 327 pages, €21.20

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Pompéi moulages et peintures

Nous reprenons le train pour Pompéi. Nous déjeunons au restaurant « suisse » installé en face de l’entrée. Nous buvons un Lacrima Christi rosé, un vin au joli nom et au goût sympathique.

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Les fouilles sont ici longues à visiter, bien qu’elles ne couvrent que les trois cinquièmes du site original, et nous y resterons quatre heures. Beaucoup de maisons sont fermées, faute de gardiens pour les surveiller ou de fonds pour les mettre en état. Nous ne les verrons que de loin. Cette fois il y a du monde, mais c’est un site international. Alexandre Dumas fut nommé éphémère directeur des fouilles par Garibaldi vainqueur, en 1871.

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Une certaine émotion pourtant ressurgit devant les moulages en plâtres des restes humains surpris par les cendres dans des gestes de crainte ou de vaine protection. Elle est analogue à celle qui m’avait étreint au musée de la Bombe, à Nagasaki.

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C’est toujours la même horreur suprême d’un destin aussi brutal qu’injustifié, d’une énormité implacable et sans raison. A côté, la vie paraît encore une fois peu de chose, une mécanique miraculeuse et fugace.

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C’est en décembre 1772 que l’on découvre 18 corps dans les corridors souterrains de la villa de Diomède, dont celui d’une jeune fille qui a inspiré l’Arria de Théophile Gautier. Mais ce n’est qu’en 1863 que le directeur du chantier, Fiorelli, découvre une méthode de moulage des corps par injection de plâtre dans la cavité. Ce procédé nous permet aujourd’hui de regarder les corps humains dans leurs derniers instants. La ville nous apparaît ainsi dans sa vie quotidienne, ses peines et ses joies. Le visiteur comprend mieux ensuite les peintures des murs, les restes de la vie humble.

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Car sur les murs des fresques étalent le quotidien romain avec une vivacité aiguë. La peinture est un mélange de couleurs à une solution de chaux, de savon et de cire. Elle est lumineuse, gaie, elle brille.

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Les thèmes en sont l’amour, les fruits, les oiseaux, les bêtes, les héros, les gens de tous les jours. La maison de Julia Felix montre ainsi de truculentes natures mortes. Les pièces s’ouvrent autour d’un jardin à ciel ouvert, garni de fontaines. Le péristyle a des pilastres de marbre cannelé. La salle à manger est garnie de lits de marbre et comprend un nymphée où l’eau coulait doucement sur les marches de pierre. Sur les murs, une coupe déborde de pommes et de raisins, une assiette est garnie d’œufs frais, un pot en étain attend l’eau fraîche, un mortier et sa cuiller l’ail ou les herbes. Quatre grives sont pendues à la paroi, aux côté d’un linge à franges…

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Cave canem prévient cette inscription en mosaïque, au seuil d’une demeure, « attention au chien ».

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Et, pour ceux qui ne savent pas lire, ou qui sont trop distraits, le molosse est figuré enchaîné, en tesselles noires sur fond blanc, tous crocs dehors. C’est l’entrée de la maison du Poète Tragique.

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D’autres peintures figurent des habitants. Un boulanger et sa femme sont célèbres. Lui, Térentius Néo a un gros nez et des traits frustes. Il ne s’est pas rasé de la semaine, comme un paysan. Elle est plus coquette, bien apprêtée, l’œil vif, prête aux intrigues sociales tandis que son mari travaille pour amasser l’argent.

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La nudité est omniprésente, héroïque ou érotique, ou tout simplement parce que nous sommes dans une contrée où le climat est particulièrement doux. Les petits amours sont bien portants. Les Trois Grâces, sculptées de marbre, sont des filles jeunes aux seins fermes et aux mamelons raides. Leur corps est blanc et souple. Leurs cheveux sont tenus par deux nattes ramenées sur le front en couronne de laurier.

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Dans la Maison des Vettii (qui aurait appartenue à la seconde femme de Néron), un Priape obscène conjure le mauvais sort. Dans le jardin, un enfant nu en bronze porte une oie sous le bras et une grappe de raisins.

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Sur fond rouge, des pilastres à bandes noires encadrent des scènes mythologiques, Apollon vainqueur du serpent Python, Oreste et Pylade, Héraclès en bébé musculeux étrangle deux serpents, Penthée est déchiré par les Bacchantes.

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Les Amours, en frise, s’occupent à divers travaux des jours ; ils vendangent, ils cisèlent des bijoux, ils foulent des draps, préparent des potions, forgent des armes, vendent du vin. Un court texte gravé indique qu’Eutychès la grecque s’y donnait pour deux as.

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La Maison des Amours Dorés les montre en vol, dorés sous de minces plaques de verre. Dans la Maison du Poète Tragique, Aphrodite les contemple, attendrie.

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Un faune, dans la Maison du même nom, danse en bronze, toute barbe en bataille, dans un impluvium. Un chat dévore une perdrix, des oies passent, une faune marine nage comme dans un aquarium ; mais ce ne sont que des copies – les vrais sont au musée de Naples.

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