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Caldwell et Thomason, La Règle de quatre

Il y a quinze ans, la mode était aux énigmes et aux jeux de rôle. Dan Brown dans le Da Vinci Code en a été l’expert, transformant le genre en thriller Hollywood, mais Umberto Eco avec Le nom de la rose en avait été l’instigateur en situant ce même genre dans les ténèbres obscurantistes du Moyen-Âge. Nos deux auteurs américains, amis depuis l’âge de 8 ans et diplômés l’un de Princeton et l’autre de Harvard, situent l’énigme en université américaine, avec des références à Francis Scott Fitzgerald – formé à Princeton mais pris par la poésie au point d’en sortir non diplômé. Comme Paul, l’un des personnages de La règle de quatre.

Nous sommes plongés dans l’ambiance de Princeton pendant le week-end du Vendredi-saint 1999. Tom, Paul, Charlie et Gil sont quatre, comme Les Trois mousquetaires. Ils sont amis, colocataires et vont terminer leur année. Tout commence par un jeu de chasse dans les sous-sols de la chaufferie d’un bâtiment, deux équipes vite traquées par les proctors, les gardiens policiers du campus. Les quatre émergent par un boyau dans la cour où défilent les « Jeux olympiques nus », les deuxièmes années qui dansent à poil pour la seule fois de leur vie, survivance d’une tradition masculine. Ces JO nus vont d’ailleurs être interdits dès l’année suivante dans la vraie vie, le moralisme religieux puritain défendant de tels « débordements » de sensualité qui marquent la jeunesse. Car cette période devient honnie à mesure que les boomers au pouvoir vieillissent. Les libertaires de 68 sont les plus moralistes et les plus fachos dès qu’ils atteignent 50 ans (exemple la Springora).

Paul tente de résoudre l’énigme de l’Hypnerotomachia Poliphili – en français Le songe de Poliphile – imprimé en 1499 par Alde Manuce à Venise, soit un demi-millénaire auparavant tout juste. Il a inspiré l’art des jardins à la fin de la Renaissance puis Rabelais et jusqu’au psychologue Carl Gustav Jung. Son auteur aurait été le mystérieux Francisco Colonna, noble romain de la Renaissance et seigneur de Palestrina ; il aurait mis ses relations et sa fortune au service des œuvres d’art que le moine puritain Savonarole poussait la foule à brûler en place publique à Florence. Il aurait ainsi préservé dans une crypte cachée nombre de manuscrits, de peintures et de sculptures héritées de l’antique. Tout le livre, écrit en cinq langues, latin, italien, hébreu, arabe et grec (avec quelques faux hiéroglyphes égyptiens en sus et 172 gravures sur bois), est un message codé suivant la règle de quatre. Celle-ci stipule de choisir une lettre pour commencer (à deviner) puis de poursuivre le décryptage en prenant la lettre qui se situe quatre colonnes à droite, puis deux colonnes en haut, enfin deux lignes à gauche – et ainsi de suite. Des gravures érotico-sadiques montrent un gamin nu fouettant deux femmes à poil avant de les décapiter puis de donner leurs restes aux fauves. Et ce n’est pas Cupidon… Qui est-ce ?

Paul reprend les travaux du père de Tom, qui s’est tué en voiture avec son fils à bord lorsqu’il avait 15 ans. Tom ne s’en est jamais vraiment remis, une jambe abîmée et l’âme meurtrie par l’obsession de son père qui l’a empêché de vivre et a bousillé son couple comme sa famille. S’il aide Paul, qui a besoin de l’esprit des autres pour résoudre les énigmes, Tom est amoureux de Katie et ne veut pas que sa relation en souffre. Pour son malheur, chaque étape réussie de Paul le fait retomber dans la fièvre de la découverte et il néglige Katie qui, pourtant, l’attend, aidée de Gil.

Ce dernier, beau play-boy charmeur fils de trader newyorkais, est président de l’Ivy club à l’université et aide ses protégés. Il est flanqué de Charlie, grand Noir athlétique qui fait ambulancier avant de se lancer en médecine. Paul, orphelin, ne sait pas que son professeur Bill Stein et son directeur de thèse Vincent Taft conspirent pour s’approprier ses travaux – et découvrir le contenu fabuleux de la crypte scellée dont parle Colonna. L’endroit secret où il a rassemblé les trésors sauvés des griffes de l’obscurantiste Savonarole, écolo précurseur qui veut jeter la science au profit de la foi. Richard Curry, le mentor de Paul, les tue au long de l’ouvrage, ponctuant d’une note policière ce roman d’énigme.

Un brin bavard et lent à démarrer, ce thriller universitaire écrit à deux nous fait découvrir la vie quotidienne d’une école supérieure privée américaine de prestige, où les relations sociales comptent plus que le savoir transmis malgré les six millions de livres en bibliothèque et les 92 000 œuvres d’art. 65 prix Nobel et 3 présidents américains en sont sortis depuis sa création en 1746… ainsi qu’un acteur de Superman.

Princeton célèbre l’humanisme, symbole de la Renaissance, et s’oppose au puritanisme, incarné par Savonarole hier et par les sectes chrétiennes, islamiques et écolos aujourd’hui. Le nouveau millénaire, qui commence avec le XXIe siècle, choisira-t-il les forces de vie ou celles de mort ? Paul explique : « Savonarole fustige le carnaval. (…) Il clame qu’une force plus puissante que les autres contribue à la corruption de la ville. Cette force enseigne aux hommes que l’autorité païenne peut prendre le pas sur la Bible, qu’on peut vénérer la sagesse et la beauté dans ses manifestations les plus impies. Elle pousse les hommes à croire que la vie se résume à une quête du savoir et du bonheur terrestre, ce qui les détourne de la seule chose qui compte vraiment : le salut. Cette force, c’est l’humanisme » p.282. Les religions, ces cancers de l’âme humaine, détruisent la curiosité et l’initiative, incitant à croire plutôt qu’à chercher, à subir plutôt qu’à se libérer et à obéir plutôt qu’à exercer sa responsabilité.

C’est peut-être au fond le message de ce livre.

Ian Caldwell et Dustin Thomason, La Règle de quatre (The Rule of Four), 2004, Livre de poche 2006, 448 pages, €8.74, occasions à partir de €0.90

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Michel Houellebecq, Les particules élémentaires

L’approche du millénaire a suscité une pensée du recul et de la destinée. Relire les œuvres vingt ans après donne le même plaisir que le feuilleton des Trois mousquetaires. Michel Houellebecq écrit dans ce livre depuis l’an 2030. Dans Les particules élémentaires, « l’homme » a disparu ; il est devenu une espèce nouvelle, un surhomme génétiquement stable et asexué qui a dépassé le désir, la maladie et la vieillesse. Ce livre est le livre des mutations.

Une vaste ambition. Le héros est un biologiste qui se nomme Djerzinski, comme le fondateur du KGB. Il rêve comme lui d’un Homme nouveau et du Meilleur des mondes, si ce n’est qu’il préfère la recherche en biologie à la politique dictatoriale. Deux demi-frères symbolisent la société d’aujourd’hui, condamnée parce qu’elle se fourvoie dans une impasse. Michel porte un prénom d’archange (il est aussi celui de l’auteur). Son rôle est de terrasser le diable Désir. Tandis que Bruno (l’origine du prénom est purement un signe physique) s’acharne à assouvir ce désir sous toutes ses formes, à en devenir fou.

D’où les trois parties de ce roman étrange : 1. le royaume perdu (celui de l’enfance et de la possibilité des désirs) ; 2. les moments étranges (où l’on cherche à réaliser le désir un peu partout, du Lieu libertaire au Cap d’Agde sexuellement social-démocratique, aux boîtes de sexe à la chaîne ou aux sectes New Age, voire sadiques) ; 3. l’illimité émotionnel (où la technique et la connaissance rationnelle créent un nouveau paradigme pour l’humanité). Malgré sa construction, ce roman sociologique apparaît presque sans histoire, quelque part entre la Nausée de Jean-Paul Sartre et les Choses de Georges Perec. Il véhicule une vision pessimiste de notre monde, il décrit notre société avec cynisme.

Si les traces de vie fossiles découverte sur Mars montrent qu’il n’y a ni acte créateur ni espèce élue ; si les animaux parmi la nature sauvage sont « d’une répugnante saloperie » ; si la société traditionnelle encourageait le mariage monogame, donc les sentiments romantiques et amoureux – notre société de masse rêve de l’utopie d’Aldous Huxley sans pouvoir la réaliser. « La mutation métaphysique opérée par la science moderne entraîne à sa suite l’individuation, la vanité, la haine et le désir. En soi le désir – contrairement au plaisir – est source de souffrance, de haine et de malheur » p.200. Aldous Huxley dans son Meilleur des mondes à sous-estimé l’individualisme.

« La compétition économique, métaphore de la maîtrise de l’espace, n’a plus de raison d’être dans une société riche où les flux économiques sont maîtrisés. La compétition sexuelle, métaphore par le biais de la procréation de la maîtrise du temps, n’a plus de raison d’être dans une société où la dissociation sexe–procréation est parfaitement réalisée ». Mais de l’individualisme vient le besoin de se distinguer. La différenciation narcissique supplante le principe de plaisir. C’est pourquoi le modèle social–démocrate ne l’a jamais emporté sur le libéralisme, ni l’échangisme n’a satisfait la sexualité humaine. « La société érotique–publicitaire où nous vivons s’attache à organiser le désir, à développer le désir dans des proportions inouïes, tout en maintenant la satisfaction dans le domaine de la sphère privée. Pour que la société fonctionne, pour que la compétition continue, il faut que le désir croisse, s’étende et dévore la vie des hommes » p.200. Les correctifs – les corollaires – sont les grandes messes des rock–stars et les drogues psychédéliques – ou encore l’anomie des SDF, que Houellebecq n’évoque à aucun moment alors qu’elle constitue une pathologie essentielle de notre société.

Le couple, « dernier vestige du communisme primitif » selon Houellebecq, se disloque avec l’arrivée de la pilule et l’autorisation de l’avortement. Alors explose le système monogame et le triomphe total du marché est assuré. Disparaissent de fait l’amour, la tendresse et la fraternité, au profit de l’indifférence, de la cruauté et de l’égoïsme. La responsabilité parentale se réduit au plaisir du sexe, au narcissisme du nounours, voire au matérialisme absolu « des jouisseurs à la recherche de sensations nerveuses de plus en plus violentes » – pouvant dégénérer en esclavage de secte ou en serial–killing. Salarié, voire fonctionnaire, locataire, l’homme n’a plus aucun métier à transmettre, aucune règle de vie valable dans un univers qui change très vite.

« Accepter l’idéologie du changement continuel, c’est accepter que la vie d’un homme soit strictement réduite à son existence individuelle, et que les générations futures n’aient plus aucune importance à ses yeux. C’est ainsi que nous vivons, et avoir un enfant, aujourd’hui, n’a plus aucun sens pour un homme » p.210. C’est moins vrai des femmes, toujours attachées physiquement à l’enfant mis au monde, mais probablement incomplet car le mâle est aussi capable d’attachement et de tendresse pour l’enfant. La remarque générale de Houellebecq reste fondamentalement opérante pour notre temps.

Ses notations sur les pratiques sexuelles en Occident à la fin du XXe siècle sont savoureuses. Les soixante-huitardes émancipées, à 40 ans, cherchent à fuir dans le macrobiotique et le yoga leur progressive absence d’attrait (p.133). Le modèle libertin des hommes, fondé sur les aventures et la séduction, prôné par exemple par Philippe Sollers, est cruellement ramené à sa réalité : « La lecture de Femmes le montrait avec évidence, il ne réussissait à tringler que de vieilles putes appartenant au milieu culturel ; les minettes, visiblement, préféraient les chanteurs » p.230. On pourrait cependant conseiller Houellebecq d’aller voir du côté de Matzneff en ses jeunes années…

L’être humain– comme tout être sexué – est-il « une particule élémentaire » douée de propriétés intrinsèques, ou dépend-t-il de l’influence des autres particules ? Il faut probablement faire une réponse ontologique sous forme de pari, même si l’Occident est rongé par un besoin de certitude rationnelle auquel il « aura finalement tout sacrifié : sa religion, son bonheur, ses espoirs, et en définitive, sa vie » p.335. La réponse de Michel Houellebecq est bouddhiste : séparation, éloignement et souffrance sont des illusions de l’espace mental dues à l’ignorance et à la peur. « L’amour lie, et il lie à jamais. La pratique du bien est une liaison, la pratique du mal une déliaison. La séparation est l’autre nom du mal ; c’est également l’autre nom du mensonge. Il existe en effet qu’un entrelacement magnifique, immense et réciproque » p.376.

Ce livre noir sur l’être humain, cruellement critique, touche vrai, même s’il est souvent injuste. Il ne peut laisser personne indifférent.

Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, 1998, J’ai lu 2010, 320 pages, €8.10 e-book Kindle €7.99

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Canal de Panama

Le pilote du Canal de Panama a apporté avec lui des souvenirs de Panama, des vrais, il n’y en aura pas pour tout le monde ! Ce sont des souvenirs « authentiques » de Panama, précipitez-vous sur le pont 10 de 7h30 à 14h. La station de contrôle du Canal avisera le Celebrity Infinity par radio de l’heure à laquelle nous entrerons dans le canal, en fonction du nombre de navires en instance. Le pilote est arrivé depuis 5h45. Et voilà le programme des réjouissances. Pour l’écluse Miraflores 7h45-9h05 ; pour l’écluse Pedro Miguel 9h35-10h25 ; navigation en Gamboa 11h25 ; écluse Gatun 13h50-16h05. Temps variables, distance jusqu’à Colon, 80 miles nautiques. La traversée totale du canal prend 9 heures.

CANAL DE PANAMA

Un peu d’histoire sur ce canal. Son concept date du début du 16ème siècle quand le roi Charles d’Espagne avait commandé une étude pour trouver un chemin maritime plus rapide avec le Pérou et l’Équateur. Les Européens étaient fort intéressés à découvrir des routes commerciales plus courtes et plus rapides. Le chemin de fer du Panama a été ouvert dans les années 1850. En 1880, le creusement du canal commença sous l’impulsion du Français Ferdinand de Lesseps grâce à une levée de fonds géante à la Bourse de Paris. Les maladies, paludisme, fièvre jaune ont eu raison des premiers travaux. On estime à 27 500 le nombre d’ouvriers qui périrent pendant cette construction. Le travail fut terminé, après l’échec de cette tentative, par les États-Unis sous la direction de G.W. Goethals et le canal ouvrit en 1914. Les Américains pensaient à un canal au Nicaragua, projet actuellement mis en œuvre par les… Chinois ! En 1903, Panama indépendant accorda aux USA un contrôle controversé de 99 ans pour construire et administrer le canal. En 1977, un accord rendit le canal au Panama à la fin de 1999.

panama canal ecluses

Les écluses sont spectaculaires, larges de 33,53m et comportent une longueur utilisable de 304,8m. La profondeur varie mais est de 12,55m minimum dans la partie sud des écluses Pedro Miguel. Les écluses vont par paires. Chaque chambre est remplie avec 101 000 m3 d’eau qui entre par un réseau de conduites sous chaque chambre. Les navires sont tractés par les « mulas » petites locomotives sur rails circulant sur les murs des écluses. Les bateaux ayant la plus grande taille admise dans le canal sont désignés par l’appellation « Panamax » mais un nombre croissant de navires dépassent cette taille et sont appelés « post-Panamax ». L’avenir passe par des travaux d’élargissement lancés en 2007. Ce seront deux nouveaux jeux d’écluses : une à l’est des écluses de Gatún en place, l’autre au sud-ouest des écluses de Miraflorès, chacune desservie par un canal d’approche.

panama canal les mules

Actuellement, si l’on vient du Pacifique, à partir des bouées qui marquent l’entrée du golfe de Panama, les navires parcourent 13,2 km jusqu’aux écluses de Miraflores en passant sous le pont des Amériques. Le système des écluses de Miraflores fait 1,7 km de long avec un dénivelé de 16,5m à mi-marée. Ensuite le navire entre dans le lac artificiel de Miraflores qui fait 1,7km et se trouve à 16,5m au-dessus du niveau de la mer. L’écluse de Pedro Miguel est la dernière partie de la montée sur 1,4 km avec un dénivelé de 9,5m. La coupe Gaillard fait 12,6km de long à une altitude de 26m et passe sous le pont du Centenaire. Le Rio Chagres, cours d’eau naturel est amélioré par un barrage sur le lac Gatún, il parcourt 8,5km vers l’ouest pour se jeter dans le lac Gatún. Le lac Gatún est un lac artificiel formé par le barrage Gatún, emprunté par les navires sur 24,2km. Les écluses de Gatun comportent 3 étapes sur 1,9km de longueur et ramènent les navires au niveau de la mer. Un canal de 3,2km mène côté Atlantique. Le Bahia Limon (la baie citron) est un immense port naturel qui procure un mouillage pour les navires en attente de transit et fait 8,7km jusqu’à la digue extérieure. Le transit total est de 76,9km.

panama canal pousseurs

Je ne possède pas de données récentes pour vous parler argent. Sachez cependant que les plus petits navires en fonction de leur longueur paient des taxes qui, en 2006, allaient de 500 $ (longueur inférieure à 15m) à 1500 $ (supérieure à 30m). Pour les porte-conteneurs, les droits dépendent du nombre d’EVP. Par exemple, au 1er mai 2007, 54 $ par conteneur, en sachant qu’un porte-conteneur Panamax peut en transporter jusqu’à 4 000. La taxe la plus élevée aurait été payée le 30 mai 2006 par le porte-conteneur Maersk Dellys pour 249 165 $ ; la moins élevée par l’aventurier américain Richard Halliburton parcourant le canal à la nage en 1928 pour 36 cents. La moyenne est de 54 000 $.

panama canal pont du centenaire

Un nouveau projet d’envergure est entamé. On apercevait du bateau les engins de chantier, les grues au travail. Deux nouveaux jeux d’écluses : une à l’est des écluses de Gatun en place, l’autre au sud-ouest des écluses de Miraflores, chacune desservie par un canal d’approche. Les nouvelles écluses comporteront des portes coulissantes, doublées par sécurité, et seront longues de 427m, larges de 55m et profondes de 18m, permettant le transit de navires larges de 49m, d’une longueur de 386m et d’un tirant d’eau de 15m, ce qui correspond à un porte-conteneurs de 12 000 EVP.

panama canal travaux agrandissement

Les Chinois sont au Nicaragua pour construire un canal encore plus gigantesque afin d’y faire passer des bateaux « Valemax » de 18 000 EVP et jusqu’à 400 000 tonnes. Le Nicaragua a lancé les travaux de son canal controversé avec l’ambition de concurrencer celui de Panama. Le pays persiste dans son choix, malgré les doutes sur ce projet mené par un groupe chinois et critiqué par la population pour son impact écologique. Ce chantier pharaonique, est estimé à 50 milliards de dollars (cinq fois le PIB du pays) est le projet le plus ambitieux d’Amérique latine. Longueur du canal : 278 km (trois fois plus que celui de Panama), profondeur : 30 m, largeur : entre 200 et 500 m, nombre d’écluses : 12, durée de la construction : 5 ans, nombre de travailleurs : 50 000. Les risques environnementaux : proximité du volcan Conception, le lac Cocibolca (8 264 km2) est la principale réserve d’eau douce d’Amérique centrale. Il y aurait une possible salinisation et détérioration de la qualité de l’eau, 80 000 personnes boivent l’eau du lac et c’est aussi l’habitat naturel de 40 espèces de poissons…

Hiata de Tahiti

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Martin Amis, La maison des rencontres

martin amis la maison des rencontres

La maison en question est au goulag sous Staline. Les détenus mâles peuvent y rencontrer les détenues femelles avec lesquelles ils sont mariés. Sur autorisation de l’administration des camps et sous l’œil minuté des instances d’État. Certes, Martin Amis ne cesse de se renouveler. Après l’Angleterre – sa patrie – il s’est essayé au roman noir américain ; le voici déguisé en Russe du dernier siècle. Bien qu’assez court, ce roman n’est pourtant pas des meilleurs.

Martin Amis réussit assez bien à se mettre dans la peau d’un zek, ce Russe moyen, patriote et apolitique, envoyé au camp de travail pour avoir prononcé un jour le mot Amérique – alors qu’il désignait une femme. La stupidité administrative s’ajoute à la paranoïa stalinienne et au système de surveillance d’État généralisé pour bâtir cet « avenir radieux » chanté par Marx, Lénine et Staline. Jusqu’au poussah abêti Brejnev, qui affirmait « le socialisme » réalisé… Si c’est cela le socialisme, il a bien fait de mourir, même si son cadavre bouge encore dans les esprits des idéologues jacobins.

Deux frères dans le même camp, l’un protège l’autre, l’autre justifie l’un. Ils sont amoureux de la même femme, Zoya, une Juive – donc suspecte à la xénophobie russo-stalinienne. Mais être juif n’est pas pire qu’être intellectuel ou penser par soi-même, en petit-bourgeois. Seul compte l’accomplissement du socialisme, les plans réalisés à 150% et le chant des littérateurs salariés de l’appareil de propagande comme cet Ananias, mari post-brejnévien de Zoya.

L’auteur a puisé aux meilleures sources publiées sur le goulag, le stalinisme et la période Brejnev – mais son roman a quelque chose de lisse, de seconde main, qui empêche de compatir. Nous sommes loin de Dostoïevski, malgré ce que la quatrième de couverture voudrait nous faire croire. Il se trouve que je connais bien l’histoire de l’URSS pour y avoir consacré une thèse : les récits de Kolyma de Soljenitsyne et Chalamov sont bien plus percutants que ce que nous conte Martin Amis. Même comme prétexte à une histoire humaine, on ne voit guère ce qui est le ressort du roman : est-ce le suicide assisté d’un peuple tout entier ? Pourquoi donc écrire en 2006 précisément sur un système qui s’est écroulé en 1991 ?

C’est un fait que la Russie a massacré allègrement ses serfs sous l’Ancien régime, puis ses soldats en 14, puis ses élites dans les années 20, ses paysans dans les années 30, ses soldats à nouveau dans les années 40, ses Juifs et ses intellectuels dans les années 50, puis à nouveau ses soldats dans les années 80 en Afghanistan, jusqu’aux 186 enfants tués de Beslan et aux 129 civils du théâtre de Moscou en 2002, pris en otage par des Tchétchènes. Poutine ne fait pas plus dans la dentelle pour prendre le pouvoir « démocratiquement », d’opportunes explosions d’immeubles dans les banlieues des grandes villes en 1999 (à Riazan, des membres du FSB sont reconnus et arrêtés, puis relâchés) permettant la dose de terreur suffisante pour assurer la victoire de sa conception de la Sécurité. Martin Amis : « En Russie, un homme risque neuf fois plus qu’un Israélien de mourir de mort violente. S’il s’en sort, il vivra à peu près aussi longtemps qu’un habitant du Bangladesh. Il existe un phénomène démographique : le village des babouchkas – les jeunes sont partis et les hommes sont morts » p.248.

Tout cela est bel et bon, mais quelle est l’histoire ? Elle n’est pas vraiment claire. Deux frères perdus, des mariages impossibles, une sexualité à jamais stérile, et lorsque l’enfant paraît, unique, il est sacrifié « pour la patrie » dans un lointain pays sans intérêt majeur et par une confusion d’aiguillages… L’esclavage d’État dégrade la personne ; elle n’a plus d’initiative, donc plus envie de vivre, ni de se reproduire.

L’auteur s’élève en faux contre cette phrase – tirée de Nietzsche – selon laquelle « ‘Ce qui ne te tue pas te rend plus fort’. Pas du tout ! Pas du tout. Ce qui ne te tue pas ne te rend pas plus fort. Cela te rend plus faible, et te tueras plus tard » p.279. Mais c’est toute la différence – essentielle – entre l’Allemagne et la Russie : la première s’est relevée du nazisme et de la guerre ; la seconde reste enfoncée dans le stalinisme et le souvenir de la guerre.

Hormis cette réflexion, somme toute utile, il n’y a guère de romanesque dans ce livre.

Martin Amis, La maison des rencontres (House of Meetings), 2006, Folio2009, 293 pages, €7.03
Les autre romans de Martin Amis chroniqués sur ce blog

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