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Le miroir se brisa de Guy Hamilton

Voici une version filmée et aménagée du roman policier d’Agatha Christie portant le même nom. Miss Marple (Angela Lansbury) séjourne en 1953 dans le bourg de son enfance, St Mary Mead où le châtelain loue son manoir de Gossington Hall à une équipe de cinéma d’Hollywood venue tourner l’histoire d’Elisabeth 1ère contre Marie Stuart. La fête traditionnelle du village se déroule sur les pelouses et dans les salons. C’est l’occasion d’une course en sac pour les gamins, d’un parcours du risque pour les jeunes scouts en uniforme et de commérages sans fin pour les provinciales du cru. Marple en profite pour se faire une entorse en tombant à cause d’un chien.

A l’intérieur, la belle et vieillissante Marina Gregg (Elizabeth Taylor) daigne se présenter au bon peuple, tout sourire figé sur son visage ; elle sort d’une dépression pour avoir eu un garçon mongolien à cause d’une rubéole attrapée durant sa grossesse. Heather Babcock (Maureen Bennett), jeune femme du village, entreprend l’actrice pour l’avoir rencontrée une première fois durant la guerre lorsqu’elle était venue chanter pour les GI. Heather se souvient qu’elle était malade mais s’était levée pour cette soirée exceptionnelle et, en fan obstinée, était parvenue à entrer dans les coulisses où elle avait obtenu un autographe de Marina ; elle l’avait même embrassée de joie. Pendant son discours un brin longuet, le visage de l’actrice se fige soudain et son regard fixe un point derrière l’épaule de la bavarde ; c’est pour elle comme si le temps s’était suspendu. Puis, à l’arrivée de sa rivale plus jeune et outrée, la Lola Brewster (Kim Novak) qui va jouer Elisabeth, flanquée de son producteur un brin vulgaire (Tony Curtis), elle se reprend. Puis propose que son mari réalisateur Jason Rudd (Rock Hudson) leur prépare des cocktails comme il sait si bien le faire.

Un peu plus tard, Heather est morte dans un fauteuil – empoisonnée. Scandale dans le Landerneau anglais. Qui l’a fait ? Pour quel mobile ? Avec quel poison ? L’inspecteur Dermot Craddock de Scotland Yard, « neveu préféré » de Miss Marple (Edward Fox), est chargé de l’enquête. Il va soupçonner tour à tour tout le monde, de la secrétaire de Marina et Jason (Geraldine Chaplin) à l’actrice rivale qui ne peut pas la blairer et au producteur un brin véreux, jusqu’au retournement final comme toujours improbable et bien pensé.

Malgré les rebondissements, l’intrigue compte moins que le duel des actrices dans cet opus filmé. Le casting est prestigieux mais éclipse l’action policière. En revanche, l’ambiance du petit village anglais avec ses cottages ouverts sur le jardin fleuri mais meublés confortable avec leurs profonds canapés devant la cheminée, les rumeurs et commérages, le médecin de campagne et les petits commerces, le ciné-club bricolé où le film se casse avant la fin, est bien rendu. Dans cet endroit paisible pour la retraite d’une vieille fille peuvent se passer de drôles de choses venues de l’autre côté de l’océan et du passé.

DVD Le miroir se brisa (The Mirror Crack’d), Guy Hamilton, 1980, avec Angela Lansbury, Geraldine Chaplin, Tony Curtis, Edward Fox, Rock Hudson, StudioCanal 2018, 1h05, €2.99 blu-ray €10.99

DVD coffret Agatha Christie : Le Miroir Se Brisa + Meurtre au Soleil + Mort sur Le Nil + Le Crime de l’Orient Express, StudioCanal 2020, 8h06, €19.99

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Comte Ivan Matzneff, Un voyage dans les airs de Paris à Spa

En 1851, un aristocrate russe en France qui a combattu avec le futur tsar Alexandre II dans le Caucase, s’aventure en ballon avec quelques amis, Madame la comtesse de Solms (née Marie Laeticia Bonaparte) et le comte Alexis de Pomereu. Le ballon du nom de L’Aigle s’est élevé de Paris le 5 juin 1851 à 5h17 de l’après-midi. « Nous étions d’une gaieté radieuse en quittant la terre » p.29.

L’avion n’existait pas et la terre vue du ciel était un plaisir rare. Non sans une sensation quasi sexuelle, tout comme les balançoires le font aux petites filles. Car Monsieur le comte aime « les actrices » de Paris et est vu souvent en galante compagnie. L’époque savait vivre et donner du plaisir sans la froide exploitation comptable du bourgeois calculateur. La comtesse née Bonaparte fait bien quelques fantaisies pour balancer la nacelle et se pencher au-dessus du vide, par exubérance irrationnelle comme on le dit des ados en état d’ébriété hormonale et comme le dira un banquier central célèbre de l’autre côté de l’Atlantique pour qualifier le marché boursier de son époque. Mais elle quitte le ballon à la fin de la première étape.

En effet, la technique n’est pas au point et les coutures de toile de l’enveloppe se distendent et laissent fuser du gaz. La portance est moindre et le poids doit être allégé pour repartir. Ivan Matzneff reste donc seul avec les deux frères aérostiers Godard.

Ce qui est drôle est que, lors des atterrissages, les paysans accourent et admirent – tout au contraire des moujiks russes filmés par Tarkovski dans Andrei Roublev : eux savent lire, ils ont lâché la superstition pour la science, ils rêvent de bâtir la modernité. Cette époque optimiste du XIXe siècle s’est un peu perdue aujourd’hui, sauf peut-être dans le secret des chambres d’adulescents rivés à leurs gadgets et chattant en forcenés sur smartphones, tablettes et ordinateurs de jeux. Une corde longue de 150 mètres est lancée du ballon et retenue par les paysans accourus, jusqu’à ce que la nacelle rencontre le sol et puisse être amarrée.

Souvent les gens veulent faire entrer l’engin dans leur ville, pour le spectacle, et le ballon est ancré sur la place principale, faisant l’objet d’attraction en ces temps où la télé n’est pas encore inventée. « J’entrais dans un corps de garde ; les soldats ne furent pas médiocrement étonnés de la demande que je leur fis de remiser notre ballon. (…) Je m’emparais de la corde qui flottait sur le devant de notre machine et le ballon captif entra triomphalement dans Soissons en passant par-dessus les fortifications » p.34. C’était la première étape, effectuée en six heures depuis Paris : bien mieux que le train, encore poussif à l’époque !

La seconde étape sera à Montcornet dans l’Aisne, près du château du comte Jules de Chabrillant. Mais le vent s’est levé et amarrer le ballon n’est plus possible à cause des arbres. Il faut repartir de suite, « aller jusqu’à Bruxelles » selon les conseils de M. Godard, l’aérostier. Ce qui est fait derechef. « Quoique le temps fut magnifique, l’intensité du vent devait grandir avec l’élévation du soleil au-dessus de l’horizon, et M. Godard ne doutait pas que nous n’eussions de grandes difficultés à vaincre pour notre descente ; mais nous étions encore sous l’empire de l’enthousiasme, et la fièvre de l’extraordinaire nous dévorait » p.47. Le ballon montera cette fois à 6310 m d’altitude ; c’était le 6 juin 1851 à 9h15 environ du matin. Surdité, difficultés à respirer, fatigue, sont les maux d’altitude bien connus des alpinistes mais ignorés alors.

L’atterrissage définitif du ballon est mouvementé, le vent empêchant son ancre de crocher et les laboureurs de le maintenir. « L’échevin de la commune de Basse-Bodeux » en Belgique intervient et le ballon finit par toucher terre pour être dégonflé et rapporté à Paris par le train depuis Bruxelles. C’est dans cette capitale que « le surlendemain, je gagnais Paris en chemin de fer dans un wagon spécial où Mme la princesse régnante de Valachie, venant de Bucharest, voulut bien m’offrir une place » p.58.

Comme tous ses amis veulent savoir, le harcèlent et lui écrivent, le comte Ivan décide de publier son récit dans la Revue des Deux-Mondes ; il paraît le 1er juillet 1851, soit à peine un mois après l’exploit. Son descendant Gabriel, écrivain contrairement à sa sœur Alexandra et à ses frères André et Nicolas, décide de raviver le souvenir de cet ancêtre fantasque et merveilleux, personnage à la Jules Verne ou à la Hergé, dès qu’il en lu la mention chez Barbey d’Aurevilly, l’un des amis du comte. Il profite dans les seize premières pages de parler moins de l’ancêtre que de lui-même…

Gabriel Matzneff, Monsieur le comte monte en ballon – Comte Ivan Matzneff, Un voyage dans les airs de Paris à Spa en trois étapes, 1851, éditions Léo Scheer 2012, 71 pages, €14.50 e-book Kindle €14.49

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Claude Delay, Roger la Grenouille

claude delay roger la grenouille
Claude Delay, épouse du chirurgien Tubiana, est écrivain de l’Académie française et psychanalyste ; elle a écrit diverses biographies sur Chanel, Giacometti et Marilyn, entre autres, dont j’ai rendu compte il y a quelque temps. Pour les 78 ans en 1978 du bistrotier parisien célèbre près de la Seine, Claude Delay a composé ce portrait intime, issu des souvenirs du Chef.

Roger la Grenouille est un restaurant, sis 28 rue des Grands Augustins dans le 6ème arrondissement de Paris ; Roger la Grenouille est un homme, l’âme du bistro, orphelin obsédé par la mangeaille et dont la gouaille a enchanté Paris, des sans-logis aux enfants pauvres.

Il a accueilli des artistes, des professeurs et étudiants en médecine (la fac est toute proche), des écrivains (Léon-Pol Fargue, Malraux) et peintres dans la dèche avant d’être célèbres (Derain, Picasso, Balthus), des actrices énamourées (Mistinguett, Rita Hayworth), des aviateurs pionniers (Mermoz, Saint-Ex), des officiels incognito (Bidault, Auriol, Spaak le belge, Ali Khan) et jusqu’au pape Jean XXIII (connu lorsqu’il n’était que nonce Roncalli)… « A table, il a mis ses rangs, de bourgeois du coin, de curés et de copains. Et nourris les exclus, les clochards, les enfants » p151.

paris roger la grenouille enseigne

Roger Spinhirny (au nom alsacien) et son jumeau Henri ont été abandonnés par leur fille-mère à l’âge de 4 ans. Il était mal vu, dans la France catholique en plein débat passionnel sur la loi de séparation de l’Église et de l’État 1905, de n’avoir pas de mari officiel. Le père ignorait ses enfants, soit il n’en savait rien, soit il était trop jeune pour s’en soucier. La « Grande » guerre (par le nombre morts, pas par la gloire…) l’a incité à les rechercher, mais bien tard ; il ne les a jamais vus, mort en 1917 par la bêtise crasse du général Nivelle. La mère, Rosalie, était chef de cuisine à l’hôtel des Réservoirs, à Versailles. Elle ne pouvait pas déroger, ce dragon femelle : hop ! en nourrice les gniards, avant l’orphelinat industriel et catholique d’Élancourt, immense bâtisse caserne où sévissaient les bonnes sœurs sous-off. Il fallait les dompter, ces fils de Satan de moins de 10 ans, les punir d’être nés hors des liens sacrés du mariage catholique, les remettre à leur place – inférieure – dans la société bien-pensante.

Roger dit Nini (son nom était imprononçable) ne s’en est jamais remis. Nini peau-de-chien (il pelait enfant à cause de la crasse), Nini patte-en-l’air, il a des surnoms de révolté. Dur à cuire, généreux avec les pauvres, obnubilé par le manger, il a eu 14 ans en 14 – trop tôt pour aller en guerre – et 40 ans en 40 – trop tard pour être mobilisé. Sa bataille aura été alimentaire, depuis trouver à manger comme commis boucher, serveur de grand hôtel, cuisinier parfois, jusqu’à donner à manger lorsqu’il crée en 1930 le restaurant Roger. Il ne l’appellera la Grenouille que lorsqu’il aura financièrement presque touché le fond, « mangé la grenouille » selon l’expression populaire.

roger la grenouille carte presentation

Le quartier si chic aujourd’hui, discret et volontiers snob, des rues entre boulevard Saint-Michel et rue Dauphine, était avant guerre le repère des putes de 13-14 ans et de leurs barbeaux. Ils se battaient au couteau parfois le soir, à l’angle de la rue Christine et de la rue de Savoie. Les vieux hôtels particuliers, enserrés dans des rues étroites débouchant sur la Seine, abritaient des bordels et des garnis pour rapins ou artistes dans la dèche. Picasso a peint Guernica au bout de la rue. Ce sont les professeurs de médecine de la fac juste au-delà du boulevard Saint-Germain (dans la rue où Marat fut tué), qui vont faire la réputation de Roger, comme Jean Rostand. « C’est alors que, un jour de 1933, le professeur Vilmain, avec sa belle barbe entra. – Vous avez des grenouilles ? – Oui, Monsieur, ment effrontément Roger qui se précipite chez le marchand de poisson rue de Buci… » p.66.

paris roger la grenouille restaurant

Roger la Grenouille a fait de l’authentique. Que des produits frais achetés aux marchands qu’il connaissait de père en fils, dans le quartier ou aux Halles de Baltard (avant déménagement à Rungis). Il donnait les restes aux gens dans la dèche ; par fidélité, il a invité chaque jeudi les enfants orphelins ; il a aidé les résistants, caché quelques Juifs dans sa propriété de campagne durant l’Occupation. « Ce mélange typiquement français d’anarchiste et de conservateur, ne lui ont pas enlevé son côté gueule d’amour » p.121.

paris roger la grenouille menu fevrier 2015

Depuis février 2006, Roger la Grenouille a été repris par Sébastien Layrac, gérant du restaurant Allard, cuisine traditionnelle, à 50 m rue de l’Éperon, en face du lycée Fénelon très connu pour les amours adolescentes de Gabriel Matzneff dans les années post-68. Il a gardé son décor et son authentique. Il a conservé sa carte traditionnelle française avec cuisses de grenouille, escargots, queue de bœuf et foie gras – et ses desserts normands, résidence campagnarde du vrai Roger.

roger la grenouille carte fevrier 2015

Une très bonne adresse, parisienne populaire.

Claude Delay, Roger la Grenouille, 1978, Pauvert, 156 pages, €11.59

La page Facebook de Roger la Grenouille-restaurant

Le restaurant Roger la Grenouille sur :

Tripadvisor
Figaroscope
Télérama
Parisinfo
Resto à Paris
Bienvenue à ma table, blog
Ideal gourmet, « offrez ce restaurant » en pochette-cadeau valable 1 an

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