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David Lodge, La chute du British Museum

L’auteur a obtenu un Master of Arts en 1959 avec un mémoire sur les romanciers catholiques britanniques. Son troisième livre romance ses aventures comme étudiant sans poste et comme papa de déjà deux enfants dans un univers catholique où il est interdit de limiter la procréation. Il use de la veine comique pour faire passer ses thèses et dote son personnage de trois enfants en quatre ans, un quatrième en route. C’est que les méthodes « naturelles » pour éviter les grossesses sont empiriques, fondées sur la température pour prévoir l’ovulation, et ne fonctionnent pas de façon standard. La famille ABCDE va bientôt se doter d’un F. Car tous les prénoms sont déclinés dans l’ordre alphabétique : Adam Appleby doctorant en littérature anglaise, Barbara son épouse mère au foyer, et leurs trois gosses, Clare, Dominic, Edouard.

« Le Vatican a cent ans de retard », dit l’auteur vers la fin du livre. Critique social de son pays, le jeune auteur catholique anglais de 25 ans ne supporte plus, au début des années soixante, l’obsession névrotique sur le sexe qu’a l’Église de Rome. Vatican II n’est pas encore passé par là, et le pape Paul VI reviendra d’ailleurs sur certaines avancées trop modernes selon l’aréopage de vieux eunuques qui composent la curie. Notons d’ailleurs qu’en 2022, le Vatican garde toujours cent ans de retard, découvrant l’ampleur de la frustration sexuelle dans ses rangs et les pratiques compensatoires traumatisantes sur des générations de jeunes pubères. Mais pas question d’évoluer : la Tradition semble gravée dans le marbre, comme donnée par Dieu murmurant aux oreilles des papes, tel Allah à Mahomet.

D’où les situations ubuesques des jeunes qui tardent à se marier faute de poste, se marient et veulent consommer leur mariage dans les formes mais ne sont pas autorisés à user des moyens de limiter la procréation. « La contraception n’est rien de moins que le meurtre de la vie donnée par Dieu ! », éructe le père Finbar. Même mariés et fidèles, les jeunes catholiques se tourmentent donc sans cesse entre désirs et responsabilités. « Avant de rencontrer Barbara, les expériences sexuelles d’Adam s’étaient limitées à tenir la main moite de couventines au cinéma et peut-être à obtenir d’elles un unique baiser, lèvres pincées, à force de cajoleries. Du point de vue physique, ses longues fiançailles avec Barbara avaient été une affaire intense, torturante de discussions sans fin et d’action restreinte, exercice prolongé et éprouvant, pour les nerfs, de stratégie au bord de l’abîme érotique, jalonné d’escarmouches de temps à autre qu’on ne laissait jamais, en fin de compte, se changer en incendies majeurs. Quand ils finirent par se marier, ils étaient des amants maladroits, inexpérimentés, et le temps qu’ils s’y mettent et commencent à y prendre plaisir, Barbara était enceinte de six mois. Depuis lors, la grossesse, réelle ou redoutée, avait l’habitude d’accompagner leurs relations sexuelles » chapitre 8.Faire de la terre une vallée de larme, telle semble être la mission de l’Église.

Les années soixante verront la rébellion contre cette mainmise sur le sexe par des clercs non concernés qui méprisent la chair et d’ailleurs tout ce bas-monde. Ce qu’anticipe Adam dans un délire érotique. Les jeunes vivront « la pratique d’une sexualité débridée, les coïts non prémédités, au hasard des rencontres, libres de liens affectifs et de conséquences pratiques – le genre de chose qui arrivait, s’il avait bien compris, entre inconnus dans de folles soirées d’étudiants ou à de jeunes électriciens que l’on faisait venir dans des pavillons de banlieue par les chauds après-midi de printemps » id. La capote et la pilule permettront de s’abstenir de procréer, tandis que l’avortement rattrapera les accidents de coït tout en restant un meurtre pour les croyants. Mais le pape condamne tout, ignorant d’ailleurs la pratique puisqu’il met le préservatif au mauvais doigt, à l’index. Comment croire encore en de tels ineptes soi-disant inspirés par Dieu ? D’ailleurs, anecdote burlesque, Adam va découvrir le journal intime des relations adultères qu’a eues un écrivain catholique plus guère lu avec une paroissienne zélée qui avait l’âge d’être sa fille. Et c’est la fille de 17 ans de cette même paroissienne qui lui offre, en s’offrant à lui en même temps – mais il résiste et le manuscrit brûle avec son scooter diabolique !

L’auteur conte picaresque autour de la littérature, de son monument de savoir qu’est le British Museum, et des tourments sexuels de sa vie quotidienne. Le brouillard de Londres, en ces années de pollution, est là pour mettre l’ambiance. Les gosses pleurent, le scooter ne démarre pas, la thèse avance à très petits pas, la bourse universitaire ne suffit plus, les mandarins qui ont la maîtrise des postes choisissent des titulaires en fonction des services qu’ils pourraient leur rendre, et le sexe est interdit à cause d’une nouvelle grossesse possible ! La jeunesse pleine d’énergie est bridée par les conditions matérielles et tenue par la domination des vieux, à l’université comme au Vatican. Tout cela conté sur le mode cocasse avec des changements de style et des contrastes de personnages. Adam, au prénom de premier homme, se coule à chaque fois dans le modèle littéraire qu’il étudie, thème et style : à nouveau chapitre, auteur différent, annoncé par une citation. « Dans la littérature, on fait surtout l’amour et on fait peu d’enfants, tandis que dans la vie, c’est l’inverse. »

Dans une préface de 1981, David Lodge montre qu’il a usé de l’intertextualité, certains passages de son roman étant écrits comme des pastiches de grands auteurs anglais. Ce n’est pas toujours réussi, par exemple le monologue que tient au final une Barbara insomniaque, à la manière de Molly Bloom dans Ulysse de James Joyce, est d’un chiant !…

Probablement plus lisible en anglais par un Anglais qu’en français avec la référence d’auteurs pas toujours connus en France, relatant les affres d’une sexualité pré-Vatican II et surtout pré-1968, ce livre est daté : il a soixante ans de retard. Il se lit encore et désopile mais n’en attendez pas trop de plaisir.

David Lodge, La chute du British Museum (The British Museum is Falling Down), 1965, Rivages 2014, 272 pages, €8,50

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Décroissance

Signe de mentalité fatiguée, la décroissance est à la mode. Encore faut-il s’entendre sur ce que ce terme polysémique signifie. En bonne logique, il s’agit de croissance négative, autrement dit de régresser. Mais cela peut aussi vouloir dire changer les paramètres de ce que l’on a considéré jusqu’ici comme de la croissance. Ou encore limiter le nombre des humains qui forcent à croître pour vivre ou au moins survivre. On le voit, la « décroissance » attire tous les phalènes qui cherchent désespérément à croire en quelque chose sans pour autant penser.

La croissance négative est bel et bien arrêter de faire plus ou mieux. Il ne s’agit pas de développement « durable » qui ménage les ressources en économisant les matières, l’énergie et le travail humain. Non, il s’agit d’un « retour » à l’ère préindustrielle où chaque famille vivait en ferme autarcique ; ou, mieux, à l’ère prénéolithique où la prédation des chasseurs-cueilleurs était limitée par les ressources naturelles, animales et végétales – et par les groupes humains ennemis, ce qui bornait la croissance humaine. Car qui dit plus d’humains dit plus de besoins, donc plus de prédation sur le milieu. Les décroissants seraient donc bien avisés de prôner la limitation des naissances plutôt que de vanter l’austérité de tous sur tout – sauf pour les pays émergents.

Le refus du progrès se niche dans le christianisme qui « regrette » le paradis où tout était donné pour rien, rendant insignifiante toute « croissance ». Léon Tolstoï en est le représentant conservateur traditionnel le plus abouti. Quant à Gandhi, il faisait de nécessité vertu : s’il vantait le rouet pour tisser son propre dhoti, ce n’était pas par écologie mais parce que son peuple était pauvre et exploité par les filatures d’Angleterre. Les Verts, Yves Cochet et les antiproductivistes se reconnaissent dans ce courant. Il n’est pas le mien, vous l’aurez compris. Décroissant signifie pour moi « des croissants ».

En revanche, la croissance jusqu’ici mesurée par la production intérieure brute peut être remise en cause et j’y souscris. Il s’agit d’améliorer l’indice pour en faire non plus celui de la quantité mais celui du bien-être. Le « toujours plus » n’accroît pas forcément le bonheur – au contraire. Il suscite l’envie du voisin, donc le désir de se hausser du col, entraînant compétition sociale et esbroufe par le fric et le pouvoir – les deux allant très souvent de pair. Le « dernier » Smartphone n’est pas utile, il suffit qu’il remplisse au mieux les fonctions de base d’un téléphone communiquant sur le net. Le champagne à 30 € la bouteille n’est pas forcément meilleur qu’un crémant (de Bourgogne) à 6 € la bouteille – qui, en plus, est « biologique ». Payer la marque n’est pas s’assurer un meilleur produit mais montrer socialement qu’on a les moyens, donc se valoriser. On entend très peu de « décroissants » vilipender ces travers vicieux de la bête humanité. Non, il s’agit toujours des autres, du « système », de l’idéologie libérale, jamais de soi.

Consommer moins n’est pas toujours consommer mieux. En ce sens, la critique de la Technique par Heidegger est utile : progrès oui, mais pour quoi ? L’emballement du tout technique, qui se réalise simplement parce qu’on le peut, n’est pas un idéal de vie ni de société. Les valeurs supérieures doivent prédominer et ne faire de la technique – utile – qu’un outil en vue de fins autres que la simple sophistication et multiplication des objets. A quoi cela sert-il d’acquérir une automobile qui peut rouler jusqu’à 240 km/h alors que partout les vitesses sont limitées à 130 km/h ? L’indice de développement humain ou l’empreinte écologique pourraient devenir des indicateurs plus pertinents que le PIB. La qualité de la vie m’apparaît plus importante que la possession personnelle de tous les objets du désir. D’autres façons d’user des choses sont possibles : covoiturage, location entre particuliers, troc, prêts, droit d’usage, etc.

Pour moi, la capacité à inventer de nouvelles technologies grâce à la curiosité insatiable pour le savoir est la clé du futur. Pas un « retour » réactionnaire à un avant-qui-était-mieux (pur fantasme !) mais un futur maîtrisé où le désir immédiat du tout-tout-de-suite n’est pas reconnu socialement (le contraire du laxisme post-68 européen, du gaspillage égoïste américain comme des enfants gâtés uniques chinois). La morale peut quelque chose car « le système » est opéré par des humains (hommes ET femmes) dont les désirs sont pour l’instant des ordres mais qui peuvent prendre conscience qu’il y a mieux que les assouvir là, sur le tapis : il y a les enfants, la nature, les ressources. C’est bien sûr, les réseaux sociaux en sont pleins de ce genre de remarque : « la crise » est toujours la faute des autres. Mais les monades de la société des réseaux peuvent prendre conscience qu’il y a quelque chose au-dessus de leur petit moi : ce serait un progrès, une « croissance » morale utile !

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