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Le tour de Notre-Dame

La cathédrale Notre-Dame est plus qu’un lieu de culte catholique, elle est un symbole, l’incarnation d’un imaginaire dans l’histoire longue, ce qui fait toute société selon l’anthropologue Maurice Godelier.  Le tweet raciste de l’inculte nomade diversitaire de l’UNEF nommée Hafsa montre que « faire société » n’est pas l’objectif de tous dans notre pays. Or Notre-Dame est le cœur de la France. Pour le comprendre, il faut en faire le tour.

Depuis son parvis sont calculées les distances de tous les lieux du pays. Le point zéro des routes est ici, sur l’île où vogue Notre-Dame comme une nef renversée. Car cette église est un vaisseau échoué, ses deux tours comme un château arrière, sa flèche (aujourd’hui détruite) comme un beaupré haubané d’arches fines, tendant les mâts de sa toiture. Elle vogue à la rencontre du soleil et de Jérusalem, lieu de la naissance du Christ. Ce vaisseau de ligne est la foi qui passe et qui protège.

Elle recèle un trésor : celui ramené par Saint-Louis des croisades, « la » Couronne d’épines qui a martyrisé Jésus, attestée par les récits des pèlerins au 4ème siècle et négociée par le roi Louis en 1239. Chaque premier vendredi du mois et le Vendredi Saint, elle est présentée à la vénération des fidèles. L’accompagnent un clou de la Passion et un fragment du bois de la « vraie » Croix, découverte par Hélène, impératrice devenue Sainte, à Jérusalem en 326. L’authenticité de ces reliques est rien moins que prouvée mais cela n’importe pas aux croyants.

La cathédrale par le quai Saint-Michel surgit au-dessus des éventaires des bouquinistes comme une élévation de la culture, une sorte de temple qui justifie le savoir et la philosophie. Sa façade ouest fait face au soleil de l’après-midi. Elle est carrée, claire, apollinienne. Elle est force sereine, même la nuit. Sa façade est un visage : ses deux yeux sont les tours de 69 m de haut, son nez la rosace de la Vierge, son sourire les trois portails en demi-lune comme des dents. Elle présente sa puissance aux vents venus du large comme aux Vikings et autres ennemis venus par la Seine. Sur son île, elle trône comme la Foi, le Savoir et la Sagesse. Elle est la France éternelle dont l’esprit survit sous d’autres aspects.

Elle a été bâtie en ce beau treizième siècle de réchauffement climatique, d’essor démographique et de formidable optimisme des hommes. Un lieu de culte gaulois, puis romain, existait sur cette partie de l’île – des vestiges datant de Tibère (+14 et +37) ont été découverts. Une basilique mérovingienne les avait remplacés vers le 5ème siècle. Mais c’est le mouvement gothique qui a incité l’évêque Maurice de Sully à lancer ce projet en 1160. La première pierre a été posée en 1163 il y a presque mille ans. La consécration du maître-autel a eu lieu en 1182 et la cathédrale a été déclarée achevée en 1345 – jusqu’aux restaurations du 19ème siècle après les déprédations révolutionnaires.

Louis VII a fait un don en 1180, mais la cathédrale n’a pas été un « chantier royal » ; elle a été financée par les bourgeois de la ville et par le peuple. Comme aujourd’hui où les dons, même défiscalisés à 60 ou 75%, seront les principaux financements du chantier, « l’Etat » n’apportant que peu au pot, hors les impôts qu’il ne prélèvera pas (il est donc faux de dire que la défiscalisation appartient au budget de l’Etat : il ne donne rien, il ne ponctionne pas).

Le vaisseau doit être contourné pour l’examiner sous tous ses angles. Son portail sud, bâti en 1257 au-dessus du petit jardin du presbytère, est lumineux, au centre exact de ses 127,5 m de longueur. Au centre du portail Saint-Etienne trône de part et d’autre des portes la rosace des Vierges sages et des Vierges folles, thème issu de l’évangéliste Matthieu: « Les folles, en prenant leurs lampes, ne prirent point d’huile avec elles; mais les sages prirent, avec leurs lampes, de l’huile dans des vases » (25:3-4). Celles qui sont prêtes dans l’Au-delà entrent dans la salle des noces avec l’Epoux ; les autres sont laissées à la porte. La leçon de morale est que fou est celui ou folle est celle qui méprise la sagesse, qui ne craint pas le Seigneur, qui ne respecte pas sa volonté ni les commandements de Dieu.

Sur le pont de l’Archevêché, des peintres du dimanche composaient jusqu’à l’incendie des Notre-Dame d’amateurs. Ils tentaient ainsi de s’approprier cet élan et cette beauté qui, partout, font vivre.

Côté est, la flèche gracile prévue à l’origine mais installée en bois au 19ème siècle par Viollet-le-Duc a brûlé et s’est effondrée ce lundi soir 2019. Elle pointait comme une aiguille aimantée vers la lointaine Ville sainte qui sert de méridien zéro. Elle pesait quand même 750 tonnes : faut-il la reconstruire en bois à l’identique ? Ou en matériaux contemporains ? Ce qui compte est le symbole, pas la lettre, et « conserver » la restauration 19ème ne me semble pas forcément le meilleur. Ce chevet respire par la verdure du square Jean XXIII, espace dégagé par les travaux du baron Haussmann sous Napoléon III. Un ange de l’ère romantique frissonne au coin de la fontaine.

La façade nord est sombre et froide, coincée par l’étroite rue du Cloître Notre-Dame. Elle est toute hérissée de contreforts qui dardent leurs gargouilles monstrueuses. L’ennemi est bien l’obscurité, le gel, l’obscurantisme. La barbarie vient de ces endroits sombres d’où ressurgissent toutes les terreurs, les non-dits, l’informulé. Le retour vers le parvis est un soulagement. Toute religion, en nos pays tempérés, semble liée d’une façon ou d’une autre au soleil : à sa chaleur qui apaise, à ses facultés germinatives, à sa lumière qui chasse les fantômes.

Il y a la queue à la tour nord. 387 marches à monter et une vue sur tout Paris. Le tout Paris médiéval car depuis, la ville s’est trop étendue pour la saisir d’un regard. Même la tour Eiffel n’y suffit plus. Mais il faut se remettre dans les conditions du 13ème siècle pour mesurer le tranquille orgueil de qui pouvait contempler toute la ville capitale du royaume d’Occident d’un seul coup d’œil. La Foi, le Savoir et la Sagesse dominaient le monde alentour comme l’esprit humain dominait le corps. Ce temps d’optimisme, nous l’avons perdu.

Est-ce pour cela que 11 millions de visiteurs viennent ici chaque année ? Sont-ils en pèlerinage pour implorer cette source de vitalité ? Est-ce pour cela que courent encore ces petits Scouts de France dont la chemise bleu de ciel est un rappel du manteau bleu de la Vierge ?

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Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs

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La diagonale d’un fou né en 1972 qui entreprend de marcher sur les chemins oubliés de la France profonde après être tombé d’un toit sur huit mètres parce qu’il était « pris de boisson » (p.15). De quoi se reconstruire corps et âme à 44 ans, malgré une demi-heure épileptique du côté d’Aurillac (p.96), où un ami providentiel l’a fait hospitaliser.

On oublie trop vite que ce romancier baroudeur, géopoliticien élevé dans le très sélect collège catholique de Passy-Buzenval (comme Mehdi, le fameux Sébastien, en son temps), est aussi géographe. Il a traversé l’Islande en vélo, puis fait le tour du monde en bicyclette, franchi l’Himalaya à pied puis les steppes de l’Asie centrale, refait l’évasion du goulag de Iakoutsk en Chine via le Tibet, puis la retraite de Russie de Moscou aux Invalides en side-car Oural – avant de vivre six mois en ermite au bord du lac Baïkal en Sibérie. Mais en 2014, une chute de stégophile chez Jean-Christophe Rufin à Chamonix le casse de partout, crâne, vertèbres, côtes. Fin de la partie ?

C’est sans compter avec l’esprit voyageur, le démon du Wanderer qui a poussé les jeunes Wandervögel puis les scouts jadis, les hippies hier et les randonneurs et trekkeurs aujourd’hui. Tous ne sont pas dans l’extrême, Sylvain Tesson n’en a plus les moyens pour l’instant. C’est pourquoi, sorti de l’hôpital d’Annecy, il s’est promis d’entreprendre le chemin du proche, du Mercantour en Provence à la Hague en Cotentin. Une diagonale de foi au travers de la France « hyper-rurale » des bobos fonctionnaires des ministères, eux qui se désespèrent à Paris que « les territoires » n’aient pas tous également le wifi, le haut-débit et le « réseau » des services publics (routes, supermarchés, office du tourisme, maisons rénovées par des Anglais ou par des retraités).

Sylvain Tesson décrit, apprécie, analyse, médite sur la campagne, sur les chemins cachés parfois détruits, dans ce no man’s land qui subsiste encore (mais pour combien de temps) malgré l’obstiné jacobinisme niveleur de la technocratie. Ces chemins noirs sont pour lui les chemins de la liberté ; ils passent là où personne ne va plus, seulement les vagabonds, les bergers, les chasseurs et les anciens paysans. « Comme la planète était promue théâtre de la circulation générale des êtres et des marchandises, par contrecoup les vallées s’étaient vues affliger de leurs grand-routes, les montagnes de leurs tunnels. L’« aménagement du territoire » organisait le mouvement. Même le bleu du ciel était strié du panache des long-courriers. Le paysage était devenu le décor du passage. La ruralité s’instituait en principe de résistance à cet emportement général. En choisissant la sédentarité, on créait une île dans le débit. En s’enfonçant sur les chemins noirs, on naviguait d’île en île » p.81.

Marcher dans la nature, mais en bon citoyen. D’une critique froide, redoutable à la bêtise, l’auteur met le doigt sur les contradictions, l’hypocrisie, le voile des grands mots pour bonne conscience. « En ville, les admirateurs de Robespierre appelaient à une extension radicale de la laïcité. Certains avaient milité pour la disparition des crèches de Noël dans les espaces publics. Ces esprits forts me fascinaient. Savaient-ils que les croix coiffaient des centaines de sommets de France, que les calvaires cloutaient des milliers de carrefours ? (…) Par chance, les adorateurs de la Raison étaient trop occupés à lire Ravachol pour monter sur les montagnes avec un pied-de-biche » p.93.

Contre l’époque, et son conformisme accentué par la technologie, il nous faut tous inventer nos chemins noirs : « Des fuites, des replis, des pas de côté, de longues absences lardées de silence et nourries de visions. Une stratégie de la rétractation » p.140.

La poésie du style ne tient pas seulement à la nature, ni au mouvement, mais aussi au rythme de la prose. Comme souvent, chez les auteurs français nourris de lectures classiques, la phrase se déroule en alexandrin, pour enchanter, pour ponctuer. C’est une houle propre à la langue, lancée par les écrivains de la Pléiade et familière aux lettrés. « Ma mère était morte comme elle avait vécu », dit-il dès la première page de l’avant-propos : 12 pieds dans cette phrase, avec un hémistiche. Inutile de célébrer les grands thèmes, le quotidien va très bien : « Pourquoi le TGV menait-il cette allure ? » p.19 est lui aussi un alexandrin. « Une journée dehors, c’est-à-dire à l’abri » p.64 ; « J’avais dormi dans un hôtel à Châteauroux » p.113 – toujours des alexandrins. Les phrases ne sont pas toutes sur cette mesure, mais elle balance le récit, fait pour être parlé dans les yeux.

Autant l’oral ne peut faire un bon écrit, autant la belle écriture peut rehausser la parole – ainsi est faite la langue française et l’auteur nous la fait goûter. Une leçon de vie dans une leçon de prose. Rares sont les écrivains français de cette qualité aujourd’hui.

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, 2016, Gallimard, 145 pages, €15.00

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Michel Tournier, Le Tabor et le Sinaï

michel tournier le tabor et le sinai
Sur ce choc des métaphores bibliques s’ouvre une suite de 25 texticules sur des peintres et dessinateurs d’aujourd’hui, plus ou moins inconnus, dont quatre réflexions finales sur la photographie. L’auteur racole en ce « livre » les textes épars publiés ici ou là, sur commande ou par amusement. De nos jours il en aurait fait un blog. Au temps de Mitterrand, l’outil n’existait pas. Disons que ces textes sont mieux écrits que sur les blogs, mais aussi légers et personnels, sans autre intérêt que de cerner l’auteur un peu plus, si l’on s’y intéresse.

Vous lirez Kandinsky et Mac Avoy ou Yves Klein – mais aussi Fred Deux, Yves Levêque ou Igael Tumarkin. Le lecteur curieux trouvera nombre d’artistes à découvrir, plus ou moins séduisants selon ses envies. Michel Tournier a ce talent d’être toujours optimiste – ou peut-être n’écrit-il que sur ce sur quoi il trouve un quelconque attrait. Le style, toujours…

Huit pages sont consacrées à Pierre Joubert (1901-2002), illustrateur pour la jeunesse catholique de gauche qui a eu huit enfants, dont Michel Tournier, qui a grandi avec ses œuvres, fait « un maître de l’esthétique moderne » p.71. Son époque d’avant-guerre étalait sa laideur physique et vestimentaire sans complexe – cela faisait austère donc sérieux et bourgeois. Selon l’auteur, la jeunesse des Gi’s américains à la fin de l’autre guerre et l’arrivée en avion d’un Charles Lindbergh de 25 ans en 1927 « imposa définitivement le type du héros juvénile » p.74. Entre-deux guerre, les Jungvolk allemands et les scouts français laissaient « s’épanouir une esthétique de l’adolescent », des ados ardents et directs, sensuels et aventuriers. La jeunesse était née comme âge de la vie, non vouée à travailler dès la puberté, donc sans assurer les rôles sociaux convenus du mâle et de la ménagère.

Ado scout pierre joubert

Le culte de la nature et celui du bon sauvage mêlaient Rousseau et Kipling dans une proto-écologie en actes qui valorise l’élan plus que la maturité, « l’enfant non comme un adulte imparfait, mais comme un être achevé » p.77, éternel présent porteur éternel d’avenir. Michel Tournier, en découvrant une essence de type platonicien dans « le scout » de 10 à 14 ans, explique peut-être pourquoi la prêtrise catholique célibataire a été tentée plus que d’autres par la pédophilie. « L’adolescent joubertien est éternel et inaltérable » : un « enfant adulte » p.78, un ange directement créé par Dieu comme troisième sexe. Le pédophile ne s’intéresse pas à la personnalité en devenir mais au corps présent inaltérable ; il ne voit pas en l’enfant ou le prime adolescent une personne mais un archétype. Ce pourquoi il ne voit plus la différence entre l’être en devenir et l’adulte mais en fait un égal, donc un partenaire sexuel possible. Et comme toute femme est une Vierge pure ou une tentatrice diabolique et tout homme interdit, malgré les corps nus et torturés du Christ ou de saint Sébastien complaisamment étalés dans chaque église au vu des fidèles – le sexe des anges paraît comme innocent… A tort.

Il y a bien des réflexions qui peuvent naître de ces textes courts.

yves klein 1961 hiroshima The Menil collection Houston

« Je ne cherche pas, je trouve », a dit Picasso. Il aurait pu préciser : je trouve en riant, parfaisant ainsi son opposition à l’anti-créateur Pascal, l’homme-qui-cherchait-en-gémissant » p.92. Outre que l’on comprend bien l’aversion viscérale de Michel Tournier envers le catholique tourmenté Pascal, et à l’inverse son amour pour les ogres créateurs tels Picasso et Victor Hugo, ces phrases courtes claquent allègrement. Ce n’est pas le moindre plaisir de la lecture.

S’y dessine, par petites touches, une philosophie de la création qui choisit la couleur contre le dessin (p.99), la main gauche contre la main droite, l’expérience sensible contre la ratiocination abstraite, les Présocratiques contre Socrate (p.101).

sarthou le soleil joue sur l etang

Avec cette fulgurance à propos du portrait : « Quand l’humain est sacrifié à l’éternel, on voit se dresser les figures hiératiques et impersonnelles de l’art égyptien. Dans la caricature au contraire, c’est la part divine du portrait qui est oubliée. L’art du portrait tient en fait dans une exigence proprement contradictoire : rejoindre l’universel en approfondissant ce qu’il y a d’unique dans le visage d’un homme ou d’une femme, étroitement situés dans l’espace géographique et les âges de l’histoire » p.114.

Michel Tournier, Le Tabor et le Sinaï – essais sur l’art contemporain, 1988, Folio 1993, 209 pages, €8.20

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Château Saint-Pierre de Fenouillet

Nous quittons l’accueil paysan dans un paysage humide des pâturages de Haute Corbières au vent établi. Nous montons dans les alpages parmi les génisses à robe grise, puis dans la forêt de feuillus (hêtres et chênes) dont le chemin est amorti de feuilles mortes. La grimpée est rude jusqu’au plateau, au-dessus duquel roulent les nuages échevelés par un vent violent. Nous aurions pu apercevoir le puech de Bugarach, pas loin à vol d’oiseau, trop connu pour sa position imaginée dans le calendrier maya, mais il reste dans la brume.

pature abandonnee caudies

La resdescente sur l’autre versant passe par une pâture abandonnée depuis la mobilisation de 1914, malgré une tentative de retour à la terre dans les années 70. Le lieu est trop isolé, trop dur à vivre. À l’estive, vaches à lait et chevaux de randonnée sont mis au pâturage, mais le berger ne monte qu’une fois tous les deux ou trois jours pour faire son inspection. De la ferme de 1914 ne subsistent que les murs, et un petit engin chenillé post-68, un étang devant et une belle allée de frênes.

chevaux pature libre

Nous joignons la vallée par « le chemin du facteur » qui passe par les bois, un pierrier et un plat. Nous pique-niquons au soleil qui revient. Seul le vent n’a pas faibli et fait siffler la cime des pins sylvestres. Le « bar » nous attend à Caudiès-de-Fenouillèdes, la fontaine publique à trois becs juste au-dessous de la mairie.

caudies de fenouilledes

Un lion de bronze, qui la surmonte, est dédié au fondateur de l’arrosage, Casimir Benet Hoche, maire de Caudiès né en 1811.

casinir benet hoche maire de caudies

Le village traversé, dont la ligne de chemin de fer touristique peu passante en cette saison, le chemin monte dans la forêt vers Notre-Dame de Laval, dont le parc a servi de terrain de jeux aux ados cathos jusque dans les années 1960.

foret notre dame de laval

Aujourd’hui désertée faute de scouts, elle est le point de départ du chemin de la gorge Saint-Jaume, une fente de calme et de fraîcheur en sous-bois. Il faut faire attention où l’on met les pieds car le chemin est parfois entamé sur ses bords et nulle photo ne doit être faite sans s’arrêter, sous peine de choir dans le ravin.

gorges sainte jaume

Le château vicomtal de Saint-Pierre surmonte le village de Fenouillet quasi désert, sauf un chien qui promène en laisse son maître. L’église est fermée et le château s’étale en ruines éparses sur la hauteur, un vrai catharnaüm ; nous n’y montons pas. Il est construit sur le modèle du castrum, qui incluait le donjon du seigneur (enceinte haute) et les maisons du village entourée d’une enceinte basse. Tout le monde s’y côtoyait.

fenouillet chateau de st pierre

Sur la hauteur en face, un autre château dresse ses ruines, celui de Sabarda. Il a supplanté le premier avant d’être lui aussi délaissé lorsque les temps furent venus.

fenouillet chateau de sabarda

Il nous reste à monter un quart d’heure dans la forêt pour trouver la piste qui mène au gîte d’Aygues-Bonnes (les bonnes eaux) à 5 km de là, sis à 630 m d’altitude. La piste est plate, creusée d’ornières et de virages, elle sent bon la résine mais reste fastidieuse à parcourir en fin de journée. Nous aurons parcouru 25 km et 1000 m de dénivelés cumulés aujourd’hui. Le gîte est un hameau de trois fermes dans un vallon au bout de tout, à 10 km de Puylaurens. L’accueil y est aussi « paysan », mais plus aimable qu’hier. On me sert du sirop de menthe à l’arrivée, deux gros chiens et un panneau indiquent que je suis au bon endroit.

Nous avons beaucoup de place et les filles décident de faire gîte à part dans une autre pièce. Nous dormons à l’étage d’un loft dont le rez-de-chaussée comprend une autre chambre, la douche et le coin cuisine et salle de séjour, avec sa cheminée au feu de bois. L’hiver, il doit faire bon se réfugier dans un tel gîte alors que le froid et la neige sévissent au-dehors.

gite aygues bonnes

Nous dînons avec les fermiers dans la salle commune de la ferme, qui donne directement sur la piste. Après un épais muscat de Rivesaltes, une soupe d’orties et consoude, du veau aux olives accompagné de tagliatelles et un crumble de pomme au gingembre. Lui a du mal à formuler les mots, elle a pris « pas mal de congés » pour aller randonner un peu, « voir les paysages » qu’elle ne voyait que de loin, à titre professionnel et en voiture !

Une chatte noire vive, que nous voyons filer jusque derrière la fenêtre où, depuis l’extérieur, elle observe les intrus que nous sommes dans son univers, a donné naissance avec un chat siamois à quatre petits. Le couple dont le fils s’est émancipé a gardé l’un des chatons, qu’ils ont appelé Bouchon, peut-être parce qu’il est de couleur semi-siamoise. Il joue, câline, en un mot séduit plus que tout. Mais il est effrayé de voir tant de monde et se réfugie sous les coussins du canapé dans un coin de la pièce. Les éleveurs nous disent faire peu de frais pour leurs bêtes, calculant même pour le chien la qualité-prix. Le chien idiot qui avait sauté du pick-up en marche et s’était cassé la patte a quand même eu droit au vétérinaire mais, au vu de la facture, il n’aurait pas été soigné si un devis avait été fait… Ils élèvent une cinquantaine de vaches à viande, dont une s’est perdue hier soir, d’où la rencontre avec nous en fin de journée. La pâture est pauvre et ils s’en sortent tout juste.

Ce pourquoi ils font « accueil à la ferme », label à cahier des charges qui leur permet de voir du monde et de facturer 10€ la nuit plus 16€ le repas par personne. Ils ont même accueilli un groupe de femmes pilotes d’Abu Dhabi l’an dernier, venues marcher sous voile. Le label « accueil paysan » oblige à obéir à une charte éthique des professionnels agricoles : paysans, retraités, acteurs ruraux et pêcheurs ou ramasseurs d’algues. Ce réseau associatif né en 1987, étendu à 23 pays du monde, comprend plus de 800 adhérents en France et environ 400 à l’étranger. Il a été reconnu par le ministère du Tourisme en 1998 et est devenu Fédération Nationale Accueil Paysan (FNAP) en 2000, reconnu par le ministère de l’Aménagement du territoire et de l’environnement.

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Christian Ehrhart, Les chroniques d’Injambakkam – Parcours d’un résilient

christian ehrhart les chroniques d injambakkam

Le titre est peu compréhensible mais c’est normal, il est tamoul, du nom d’une banlieue en bord de mer de Chennai au Tamil-Nadu, où l’auteur vit depuis quelque temps.

Le livre est peu classable mais c’est normal, il est la transcription d’un blog, celui d’un résilient du cancer, Christian dit Grancric. Musicien autodidacte, il est passé par toutes les drogues, les picoles et les sports des années post-68, marié et trois enfants (dont il ne parle quasiment jamais), ingénieur de formation avant d’attraper le crabe.

« Ne pas se plaindre de son sort, l’accepter, a-t-on le choix, et continuer à marcher, ‘keep on walking’ comme disait le Mahatma Johnny Walker » p.293. L’auteur n’a pas toujours autant d’humour, il fait nombre de fautes d’orthographe (les accords !…), sa syntaxe est plus parlée qu’écrite, il emprunte nombre de tics d’époque comme l’agaçant « ou pas » après chaque tentative d’affirmation de n’importe quoi, des ‘sic’ un peu partout et ces fameux trois points d’exclamation qui sont l’inverse même de la pensée, un hurlement d’écrit qui ne donne aucun argument. Mais l’écriture blog n’est pas l’écriture livre, cela le prouve.

Un blog est une tranche de vie faite pour être lue à mesure ; elle donne envie de vivre et là est sa valeur. Rassemblée en volume, elle est un témoignage – mais qui ne devrait pas aller sans notes de bas de page, tant l’actualité brûlante est vite oubliée. Qui se souvient du « petit timonier » puisque son successeur bisounours est plus insignifiant et plus inefficace ? Qui se souvient de la Marine nationale et de ses légions de blonds-blanc-bourges puisque « la démocratie » (boudée par les électeurs de gauche et les jeunes) lui a offert 25% des voix exprimées aux dernières élections – faute que les zélites agissent pour le peuple comme elles devraient ? Râler en blog, à longueur de jours, est défoulant – mais ne fait pas avancer d’un pouce la politique, ni même la réflexion. Or un livre est fait pour durer, pas pour consommer de l’immédiat.

Les meilleures pages de ce recueil sont sur l’expérience intime de la maladie, quelques réflexions un peu à froid sur l’argumentation à opposer aux braillards dans les rues, la description imagée de l’Inde du sud. En revanche, je suis resté dubitatif sur les curieux calculs de démographie à l’envers et sur les généralités emplies de préjugés sur les scouts. Écrire vite, à l’emporte pièce, c’est du blog, pas du livre.

christian ehrhart« Lutter pour survivre, ça me connait, il faut avoir une bonne condition physique, un moral de triple marathonien, de seconde ligne suffit visiblement aussi, et être bien accompagné » p.252. Voilà qui est bien dit, émouvant. Mais comment s’appelle l’épouse, « IE » ou Caroline ? Que fait-elle dans la vie en-dehors d’assister l’auteur ? Qui sont les enfants, quel sont leurs noms, que deviennent-ils dans la débâcle familiale, nationale et morale (à en croire celui qui l’écrit) ? Que pensent-ils du blog de papa, de la politique et du monde ? Pourquoi cet exil brusque à Chennai ? On ne sait pas ; par empathie (puisque tel semble être le but de la publication), le lecteur de 330 pages aimerait connaître le contexte un peu mieux.

Me gêne la contradiction entre l’appel aux lecteurs pour partager une expérience éprouvante, celle de la lutte avec la mort – ce qui est le meilleur du texte – et la fausse pudeur qui consiste à cacher tout ce qui est personnel (lieu de vie, épouse, enfants, famille, amis). Si l’on veut « protéger » ses proches (pourtant adultes), il faut prendre un pseudo ou transposer le tout dans un roman. Vouloir livrer un témoignage exige des éléments concrets pour l’empathie, c’est la seule façon d’être cru, accompagné, aimé.

Ce livre est un blog imprimé, écrit au fil de l’eau, ce qui n’est pas si mal mais frustrant. Un bon blog peut-il faire un bon livre ? A mon avis de blogueur praticien sur dix ans, pour passer à l’édition en livre, les chroniques de blog devraient être réorganisées, soigneusement relues, et complétées. Ce qu’on appelle « le travail », mot mal vu des ex-soixantuitards, voire tabou pour les ennemis de « l’exploitation ». Mais alors pourquoi publier ? Un livre devrait être moins zapping et plus réfléchi, moins superficiel et plus profond, moins mélange des genres entre témoignage personnel et message universel.

Mais ce cri à vif, s’il est à lire, l’est d’urgence : l’actualité, rapidement effleurée par la pensée de l’auteur, n’est déjà plus au présent – qui va s’en souvenir l’an prochain ?

Christian Ehrhart, Les chroniques d’Injambakkam – Parcours d’un résilient, 2014, Bloggingbooks, 331 pages, €46.15

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Mangup Kale, forteresse byzantine de Crimée

Compliquons un peu plus l’histoire de Crimée. Après les Grecs antiques, les Tatars turcs musulmans, les orthodoxes et les Juifs, les Russes soviétiques… les Byzantins. Nous allons pique-niquer au monastère de Mangup Kale (ou Théodoros), situé sur les falaises en hauteur, loin de la ville de Bakhtchisaraï. Nous y accompagne un Alexis bavard au formalisme scolaire tout soviétique. Il est Sibérien et géologue d’origine, mais il a laissé sa santé en travaillant trop dans le grand nord russe. Après deux infarctus, il s’est reconverti dans l’archéologie et arrondit ses fins de mois l’été en jouant au guide touristique.

lac mangup kale crimee

Après un lac artificiel, au débouché d’un village dans une vallée secondaire, nous montons à pied dans la forêt, par une forte pente. Des restes de murs gigantesques témoignent du travail des ingénieurs byzantins pour élever des forteresses. L’établissement, défriché au 3ème siècle, a été fortifié par Justinien 1er vers l’an 500 pour garder les approches de la Chersonèse des incursions d’un khanat turco-mongol qui s’étendait de la mer d’Azov à l’océan Pacifique. La base des murs est faite de grosses pierres appareillées à sec, le mur lui-même est surélevé au mortier. Son épaisseur est faible, un mètre à peine, car la pente empêche d’élever ici des engins de siège. La place fut tenue par les Goths de Crimée (ou par des Alains, les sources sont incertaines à ce sujet) avant d’être conquise par les Khazars début 7ème siècle. Elle fut le centre d’une révolte réprimée des Goths contre les Khazars, menée par l’évêque Jean de Gothie. La citadelle, faisait partie de la principauté de Doros, et est restée sous la domination byzantine de l’an 800 à l’an 1000 approximativement. Sévèrement endommagée par un tremblement de terre un peu après l’an mille, elle est arrivée à maintenir son autonomie, mais non sans payer tribut au Grand Khan.

forteresse mangup kale crimee

Au 13ème siècle, Mangup Kale (« forteresse Mangup ») était le centre de la principauté de Théodoros, alliée à l’empire de Trébizonde. A la fin du 14ème, une partie de la dynastie émigra à Moscou où elle établit le monastère Simonov. Les Khovrins (du grec Gabras, Chovra en turc), devinrent les Golovine en Russie. Ils étaient, par charge héréditaire, trésoriers de la Moscovie. En 1475, le général ottoman Guedik Ahmet Pacha assiégea Mangup et, après 5 mois, conquit la forteresse en hissant deux pièces de siège d’un calibre de 40 cm sur le plateau. Les canons ouvrirent, aux boulets de granit de 100 kg, une brèche dans la muraille de 15 m de haut. La principauté fut alors directement administrée par la Sublime Porte. La forteresse a été abandonnée par les troupes turques en 1774.

foret mangup kale crimee

Nous découvrons un cimetière Caraïme dans la forêt. Les pierres des tombes sont décorées d’un verset du Talmud ou d’une phrase poétique. Ni nom, ni date, la tête orientée à l’est. Les Caraïmes se sont appelés Théodoros car leur prince, qui portait ce nom, a été canonisé par l’église orthodoxe. Ils ont été les derniers habitants permanents du lieu, quittant Mangup Kale dans les années 1790. Montent avec nous deux jeunes couples dont un marin russe à pompon, sa médaille d’or lui battant le cou. Suit une famille flanquée de deux petits blonds en bermuda et sandales, graciles et dorés.

porte forteresse mangup kale crimee

Sur le plateau, ne subsistent que les fondations de la basilique. Des fouilles archéologiques en carré y commencent à peine. Les maisons sont réduites à des tas de pierres car sans fenêtres. Au bord du plateau, une grande croix de bois indique l’emplacement, au-dessous, d’une église troglodyte où Natacha et Alexis vont se recueillir. Ils ne veulent pas que nous les accompagnions car le sentier, tracé dans la falaise, au-dessus du vide, est glissant et très dangereux. Les moines vivent un peu plus bas.

croix orthodoxe mangup kale crimee

Nous nous installons devant la croix récente qui domine la vallée, plusieurs centaines de mètres plus bas. C’est une croix orthodoxe, dite « à huit branches ». La branche perpendiculaire classique, supportant les bras cloués du Christ, est surmontée du bandeau en grec, latin et hébreu que Pilate fit clouer pour donner le motif de la peine, selon la coutume romaine. On y lit INRI, Jésus de Nazareth Roi des Juifs. La croix orthodoxe est flanquée aux pieds du Christ d’une barre diagonale, contrairement à la croix catholique. Elle supportait les pieds cloués séparément et non l’un sur l’autre, ce qu’auraient confirmé les études menées sur le Suaire de Turin. La branche surélevée montre symboliquement le ciel au Bon Larron, tandis que l’autre désigne l’enfer au Mauvais Larron qui refuse de croire et de se repentir. Cette branche a tout du fléau symbolique d’une balance. Le ciel est mélangé, soleil et nuages, un peu de vent souffle. Nous prenons là notre pique-nique. Passent un groupe de colonie ou de scouts en camping ; les gamins sont « à la russe » terreux, débraillés et décidés. Donc bien sympathiques. Nous sommes à 628 mètres d’altitude.

mangup kale crimee

Les murs qui barrent l’accès de cette forteresse naturelle, en haut, s’élèvent à 8 m au-dessus du sol. L’endroit a été occupé de 1039 à 1475 par des Arméniens. Chaque casemate dans le rocher nécessitait « quatre hommes et quatre jours pour creuser 4 m² ».

salle souterraine mangup kale crimee

Alexis, qui nous inonde d’informations archéologiques, accompagne surtout des enfants et il est étonné de ne pas nous voir, comme eux, explorer tous les trous de la citadelle, desquels il a habituellement tant de mal à les déloger. Il est vrai que les petits sont incomparablement plus curieux et plus souples, mais aussi plus inconscients que nous pour se balader le long du vide ou sur l’escalier aérien qui mène à une chambre creusée dans le roc aux fenêtres donnant sur la vallée. Chapelle, casemates, réserves, tout se tenait par des couloirs – ce qui n’a nullement empêché les Turcs de prendre la citadelle par un trou que l’on voit encore dans la paroi du mur d’enceinte. Le palais principal n’est plus que vastes ruines, mais les Turcs l’ont occupé durant 300 ans, s’en servant de base pour le maintien de l’ordre entre les khans de Crimée.

ouverture forteresse mangup kale crimee

Nous revenons au village non pas par la large piste de la montée, mais par un « chemin Vassili » : tout droit dans la pente, parmi les taillis, donc « à la russe ». C’est raide, glissant, égratignant. Arrivés en bas, alors que certains s’en étonnent, Alexis répond ingénument : « ah, mais les enfants aiment ça ! Surtout les petits mâles, ils s’ennuient s’il n’y a pas un peu d’extrême. » Alexis le guide, l’ex-géologue du Grand nord russe, est étonné des récriminations de ces dames qui n’ont « jamais vu ça ». L’une d’elles, quelque peu en surpoids, a les genoux en compote et a cru ne jamais pouvoir arriver en bas. Conclusion du jour, qui me navre au fond : nous ne sommes pas des gamins russes.

gamin russe mangup kale crimee

Pour nous remettre, nous prenons un pot dans un café du village, face au lac artificiel où il est l’heure, pour les 8 à 13 ans du lieu, d’aller se tremper. Leur peau brille de loin au soleil lorsqu’ils émergent de l’eau. Celle-ci, peu brassée, a été rendue glauque par les pluies de la nuit, mais les gamins russes n’en ont cure.

Nous rentrons à Bakhtchisaraï où le palais du Khan a encore du succès à presque 18 h. Nous avons ce soir un dîner plantureux d’après jeûne. La patronne a fait exprès de limiter le pique nique pour que l’on mange sa cuisine ; hier soir, nous en avions trop laissé à son goût. La soupe tatare est une sorte de pot au feu avec des pâtes, plat de nette origine mongole, j’ai mangé le même à Oulan-Bator. Suit une salade verte aux concombres, oignons doux, cornichons au sel et à l’aneth. Enfin des crêpes nature.

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C’était mieux avant ?

Ah, qu’il était doux le bon vieux temps des valeurs et de la morale, du machisme tranquille et des rôles sociaux fixés ! Madame torchait les mioches et faisait la vaisselle tandis que Monsieur travaillait au dehors, mettait les pieds sous la table ou bricolait au garage. Las, mai 68 est passé par là, mais aussi le développement de l’instruction, de la culture et des droits avec celui de l’économie. Désormais, Madame peut rester Mademoiselle sans offusquer personne ; elle peut choisir de ne pas avoir d’enfants ou un ou deux si elle veut, quand elle veut ; elle peut bricoler au garage et laisser Monsieur torcher les mioches, tous deux travaillant au-dehors. Les rôles sociaux en sont bouleversés. D’où les mariages tardifs, après longue cohabitation à l’essai – ou pas de mariage du tout ; d’où un enfant sur deux né bâtard, « hors mariage » dit-on par euphémisme aujourd’hui ; d’où les états d’âme masculins, partagés entre androgynie pour se fondre dans la masse ou survirilité pour se distinguer des filles à cheveux courts, en jean et qui font de la boxe ; d’où les interrogations inquiètes sur l’éducation donnée aux enfants, les parents dépossédés par Internet et par l’école, cette fabrique de crétins où des enfeignants font de l’animation idéologique.

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Ah, qu’il était doux le bon vieux temps des enfants de chœur et des collèges fermés où les garçons en pension et les filles au couvent étaient préservés de toutes les souillures du monde, gardant – croyait-on – l’âme pure des oies blanches ! Il suffit de lire les Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir ou Les amitiés particulières de Roger Peyrefitte (parmi bien d’autres) pour se rendre compte que le bon vieux temps, cet âge d’or, n’est qu’un mythe. Dès 7 ans, les garçonnets allaient aux louveteaux et se faisaient tripoter par le curé lorsqu’ils servaient en enfants de chœur ; dès 11 ans, on les bizutait chez les scouts, avec mise à l’air, caresses brutales et pénétrations diverses ; au même âge, le curé passait aux sucettes (la sienne enduite de confiture), et les pensionnaires se faisaient fouetter, brûler à la cigarette, pénétrer devant et derrière, jusqu’à ce qu’une amitié particulière leur offre la protection virile d’un plus grand ; dès 14 ans, lorsqu’ils étaient au travail, ils se dépravaient comme des hommes, Céline le décrit bien dans Mort à crédit.  Ce n’était guère mieux chez les filles, La religieuse de Diderot n’étant pas encore passée de mode, ni les caresses brûlantes des couvents.

balancoire

Est-ce cela que réclame le lobby chrétien intégriste de Civitas, qui cherche « à se mobiliser avec détermination contre cet enseignement sournois de la perversion aux enfants, en participant notamment à toutes ces initiatives de bon sens qui s’opposent à ces folles velléités du pouvoir, de vouloir imposer cette idéologie contre-nature dans la société et son enseignement obligatoire à nos enfants dans le système scolaire » ? Mais non, ce ne sont pas contre les curés pédophiles (fort nombreux dans l’église catholique qui interdit le mariage des prêtres), ni contre les éducateurs des collèges de garçons (traquant le péché par des confessions sur listes d’émoustillantes turpitudes et profitant des troubles) – c’est contre l’école de la république, laïque et obligatoire. Ce qu’ils veulent, c’est une « reconquête politique et sociale visant à rechristianiser la France (…) dans le sens des valeurs chrétiennes et de l’ordre naturel ».

Un groupe de pression chrétien est parfaitement légitime, puisque  juifs, islamistes, communistes et écologistes en ont. Mais le citoyen peut garder l’esprit critique sur la mythologie de tous ces « croyants ». Que défend Civitas ?

  • Valeurs chrétiennes ? « Sa dépendance à l’égard du Créateur ».
  • Ordre naturel ? « La philosophie naturelle d’Aristote et les textes du magistère traditionnel de l’Église catholique, en particulier chez saint Thomas d’Aquin et dans les encycliques sociales ».
  • Rejet ? « L’individualisme et (le) libéralisme qui rejette toute idée de dépendance vis-à-vis de valeurs que l’homme n’aurait pas définies lui-même ».

Etait-il donc dans l’ordre divin que les enfants soient mis dans des conditions quasi carcérales, voués à ne pouvoir s’aimer qu’entre eux, Dieu planant loin au-dessus ? Ne serait-il en revanche pas dans l’ordre chrétien (« laissez venir à moi les petits enfants » dit Jésus), ni dans l’ordre naturel (« l’homme est un animal politique » dit Aristote), que l’école aide chacun des enfants à s’épanouir par lui-même (« à faire fructifier son talent », dit l’Évangile) ? Une bien étrange conception de l’homme, créé pourtant « à l’image de Dieu », et de la place qui lui est sur cette terre. Une « dépendance » qui ressemble fort à un esclavage…

genre theorie civitas

« Ce qui se joue, dit Virginie Despentes, c’est pouvoir affirmer : nos enfants nous appartiennent. Entièrement. S’ils sont différents de ce que nous attendions, nous avons le droit de les éliminer. C’est pourquoi les livres les inquiètent tant, car quand les enfants apprennent à lire ils échappent à leurs parents, ils peuvent aller chercher une vision du monde différente de celle qu’on leur sert à la maison, et l’école les inquiète aussi – ce moment où les enfants ne sont plus enfermés sous leur seul contrôle ».

Propriété, appartenance, enfermement, contrôle : le citoyen raisonnable a le droit de ne pas soutenir ce genre de mouvement.

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Stéphane Béguinot, Le clan du Grey Watch

Les lieux ? L’Écosse, sur la côte ouest donnant sur l’Irlande. L’époque ? Incertaine, dans les brumes de la légende, mais avant le siècle 19 de notre ère tant manquent toutes les inventions techniques de la modernité. Les héros ? Ils sont trois, comme les trois enfants turbulents de l’auteur, deux filles, un garçon, le petit dernier. Leur âge ? L’adolescence, mais la prime, ce qui fait qu’ils peuvent avoir entre 14 et 17 ans. L’histoire ? Une chevauchée d’heroic fantasy qui voit s’affronter les clans celtes, entre ceux qui veulent le pouvoir et ceux qui ne comprennent pas ce qui leur arrive.

Nous sommes à l’âge des chevaux, des charrettes, du tri à l’arc et des épées. Whisky, chardon, cornemuse et fantômes, ces traits d’Écosse, sont recyclés comme le kilt, les châteaux et les fêtes. Le lecteur est transposé dans l’univers d’un conteur en verve d’imagination et d’action, expert en celtitude et en paternité, quelque part entre les potions potaches à la Harry Potter et la menace maléfiques du Seigneur des anneaux. Nous avons des fantômes, des kiltômes et des kiltish, allez vous y retrouver !

L’auteur prend un grand et malin plaisir à faire rebondir les histoires, légères et échevelées, sur une trame de quête adolescente. Un chapitre terminé, le lecteur a hâte de découvrir le suivant. Et il y en a 19. Écrits avec humour et sens du théâtre.

Comme le veut cet univers onirique, les personnages sont tous dignes, beaux et bien armés, aimés de leurs parents et fratrie, même les méchants, ou presque. Ils restent animés de cet esprit d’équipe et de chevalerie que veut la tradition. La nôtre, celle d’Europe, encore plus la tradition celtique dont l’auteur est féru. Il joue lui-même fort bien de la cornemuse et ne répugne pas à porter le kilt, dont il a fait déposer un modèle exclusif pour sa famille. Il dit en effet descendre d’un ancêtre écossais. Nous sommes quelque part dans l’aventure merveilleuse des scouts, filles et garçons mêlés en tout bien tout honneur. Curieusement, ils se vouvoient, ce qui fait suranné – quoique que cela subsiste dans quelques familles d’aujourd’hui. Les catholiques de tradition tiennent par exemple à tenir à distance tout sentiment avant qu’il soit socialement autorisé. C’est le cas de nos jeunes héros, qui devront patienter pour enfiler chaussure à leur pied. Tout se terminera évidemment par le mariage… Mais pas avant de s’être éprouvé, contenu, apprivoisé !

Autant dire que ce roman d’aventure est une suite de leçons de morale pratique et de sentiments guidés par des adultes avisés. Les jurons ne vont jamais plus loin que le « maudit soit le venin femelle des orties » ou « vous êtes un vilain et méritez un gage ». Et nul ne perd la vie dans un combat car la Justice doit passer. L’esprit positif y règne autant que les BA (bonnes actions), l’enthousiasme compte autant que le savoir-faire, et le courage n’est pas la moindre des vertus exigées. C’est un peu forcer la barque mais je me suis laissé dire que les enfants de l’auteur, premiers auditeurs de ces histoires contées à la veillée, ont eu à cœur de prendre pour modèle le héros à chacun dédié : la fille aînée Eimhir, la cadette Eithne, le benjamin Uilleam. Ils n’ont pas encore l’âge requis pour se fondre dans leurs tuniques, mais c’est une question de temps.

Chacun est affublé du prénom qui va à son tempérament. Eimhir, l’aînée indomptable et libre, était la femme du héros irlandais Cuchulain, son prénom signifierait « prompte » en gaélique. Eithne, la seconde, avisée et sage, épouse du dieu suprême Lug, signifierait « la graine ». Le dernier, Uilleam, est Guillaume en notre bon françois et signifie en germanique « protection de la volonté » – un prénom qui oblige un garçon. Ce ne sont pas les prénoms des vrais enfants qui, selon un réseau social, seraient plutôt Caroline, Gwenaëlle et Aymeric. Mais l’imaginaire est roi !

Anachronique et achronique, tumultueux et discipliné, ce long roman de kilt et de claymore est vivace comme la bruyère des landes, vif comme le whisky des îles et vivifiant comme l’écume sur les rocs. Une excellente lecture de vacances pour vos enfants de 7 à 14 ans, qui les captivera autant que la série Harry Potter.

Lisez-le aussi pour votre plaisir (il durera) – et pourquoi pas à haute voix – surtout avec un bon whisky de l’île de Skye (en cas de pluie). Prévoyez une infusion de cynorrhodon pleine de vitamines (et rouge comme le Crimson) pour les enfants ! Cela changera utilement les petits de la télé et des jeux vidéo, l’espace des semaines de vacances et cela confortera l’auteur, qui prépare la suite de ce premier roman.

Stéphane Béguinot, Le clan du Grey Watch – Les aventures des MacClyde, 2010, édition Ex Aequo, 572 pages, €23.75 

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