Maurice Godelier, Au fondement des sociétés humaines

maurice godelier au fondement des societes humaines

Né en 1934, Maurice Godelier est probablement le meilleur anthropologue français contemporain. Il est beaucoup plus connu à l’étranger que chez lui en raison de la coterie des grandécolâtres et du snobisme médiatique. Agrégé de philosophie, licencié en psychologie et licencié en lettres modernes, il a travaillé auprès de Fernand Braudel puis de Claude Lévi-Strauss. Proche de Chevènement, il obtiendra la médaille d’or du CNRS en 2001 pour l’ensemble de son œuvre. Un temps marxiste, praticien de terrain en Papouasie, il s’est détaché de tous ses maîtres pour se forger une opinion personnelle. Il nous la livre à 73 ans dans ce petit opus qui se lit facilement. Ni jargon ni galimatias, ce qui se conçoit bien s’énonce clairement – c’est le meilleur de Godelier.

« Déconstruire les discours et les résultats des sciences sociales, oui. Leur dénier tout caractère scientifique, non. » Il se pose directement contre le relativisme à la mode aux États-Unis et avidement repris par les bobos multiculturels parisiens pour faire bien, « les dissoudre dans des discours narcissiques, se délectant dans le refus de théoriser, dans l’ironie, dans l’incohérence et l’inachevé volontairement recherchés » p.35.

Ce petit livre présente 5 idées reçues de l’anthropologie, contrées par la recherche de terrain (p.39) :

  1. Les sociétés sont fondées sur l’échange (marchandises et dons) : « A côté de choses que l’on vend et de celles qu’on donne, il en existe qu’il (…) faut garder pour les transmettre, et ces choses sont les supports d’identité qui survivent plus que d’autres au fil du temps. » Tout ne s’échange pas.
  2. La famille est au fondement de la société : « Il n’existe pas, et il n’a jamais existé, de sociétés fondées sur la parenté. (… Ni parenté, ni famille) ne sauraient constituer le lien qui unit différents groupes humains de manière à faire société. » C’est la symbolique politico-religieuse qui fonde une société, pas la biologie.
  3. Les enfants sont le produit d’un homme et d’une femme unis sexuellement : « Nulle part, dans aucune société, un homme et une femme n’ont jamais été pensés comme suffisants pour faire un enfant. Ce qu’ils fabriquent ensemble, ce sont des fœtus que des agents plus puissants que les humains, des ancêtres, des dieux, Dieu, transforment en enfant en les dotant d’un souffle et d’une ou plusieurs âmes. » L’enfant s’appartient à lui-même, il n’est pas l’objet des parents; la société l’accueille et l’élève au même titre que la famille par des rituels et des institutions appropriés.
  4. Les rapports économiques constituent la base des sociétés (Marx) : « La sexualité humaine est fondamentalement ‘a-sociale’. Le corps sexué des hommes et des femmes fonctionne dans toute société comme une sorte de machine ventriloque qui exprime et légitime les rapports de force et d’intérêt qui caractérisent la société, non seulement dans les rapports entre les sexes, mais dans les rapports entre les groupes sociaux qui la composent – clans, castes ou classes. »Les rapports économiques sont l’un des rapports sociaux, pas le seul.
  5. Le symbolique l’emporte toujours sur l’imaginaire et le réel : « Tous les rapports sociaux, y compris les plus matériels, contiennent des ‘noyaux imaginaires’ qui en sont des composantes internes, constitutives, et non des reflets idéologiques. (…Ils) sont mis en œuvre par des ‘pratiques symboliques’. » Les humains ne font société que par le symbole.

Dit autrement, nulle société n’existe sans une identité, un imaginaire politico-religieux vécu selon des pratiques symboliques renouvelées, qui s’exerce sur un territoire. Sans territoire, ce n’est qu’une communauté (de parenté, de langue et de principes). Font société par exemple les Baruyas, population de Nouvelle-Guinée étudiée par l’auteur ; l’Arabie Saoudite issue de la rencontre entre le rigoriste musulman Al-Wahhab et le chef de tribu Ibn Saoud en 1742 ; la France refondée en 1789 ; les États-Unis nouvelle terre promise émancipée du colonisateur en 1776 ; l’URSS fondée par Lénine ; Israël fondée en 1947… Sur le territoire, la souveraineté s’exerce par des institutions distinctes de la parenté, telles l’école en Occident, les mouvements de jeunesse en URSS et en Israël ou l’initiation des jeunes garçons et des jeunes filles chez les Baruyas.

maurice godelier chez les baruyas de nouvelle guinee

A ce titre, aucune institution n’est « naturelle », tout est construit socialement pour légitimer la souveraineté, donc le faire société. Le passage de l’enfance à l’âge adulte chez les Baruyas n’est pas le fait des parents ni des majeurs spécialisés de la société ; il est le fait des aînés non encore mariés. Dès 9 ans, le garçon est arraché aux femmes pour être initié dans la Maison des hommes en quatre stades. Vers 15 ans, chaque adolescent prend un enfant sous son aile, à 18 ans il a le droit de faire la guerre, à 20 ans de se marier. Les aînés des 3ème et 4ème stades donnent leur sperme à ingérer aux petits des 1er et 2ème stades. Le sperme vise à faire renaître l’enfant par le lait mâle, à le masculiniser. Ni masturbation, ni sodomie, ni inceste entre adolescents, ni fellation d’hommes mariés ne sont permis par la société – tout est codifié. L’aîné choisit le cadet et – ajoute l’ethnologue – « entre eux on peut observer beaucoup de tendresse, nombre de gestes délicats, réservés, pudiques. Là, il y a place pour le désir, l’érotisme et l’affection, mais aussi pour la soumission (…) diverses corvées » p.178. L’usage des sexes fabrique de la vie et de l’ordre social, voire cosmique. La « loi » d’une société suborne la sexualité des individus à l’imaginaire qui fait société. Chez les Baruyas comme chez nous, différemment.

Car « qu’est-ce qu’un rapport social ? C’est un ensemble de relations à multiples dimensions (matérielles, émotionnelles, sociales, idéelles), produites par les interactions des individus et, souvent, à travers eux, des groupes auxquels ils appartiennent » p.194. Ces rapports sont entre les individus et en eux, car la société les façonne et ils veulent s’y intégrer. Le désir n’a pas de « sens social », seule la reproduction en a un, d’où l’encadrement de la sexualité par la religion et la morale (ou la loi) dans toute société humaine. La société n’est donc pas née par le ‘meurtre du père’ selon Freud, mais par le refoulement du désir asocial (anarchique).

En bref, « ce sont des rapports politico-religieux qui ont intégré en un Tout des groupes humains d’origine diverse, et au départ hostiles, et qui ont assuré la reproduction de ce Tout » p.228.

D’où l’intérêt pour la connaissance de soi de « mettre au jour ce qui n’est pas dit, faire apparaître les raisons d’agir ou de ne pas agir laissées dans l’ombre, réunir et analyser ensuite tous ces faits pour en découvrir les raisons, c’est-à-dire les enjeux pour les acteurs eux-mêmes dans la production de leur existence sociale » p.250. Ce sont l’œuvre « des penseurs du siècle dit des Lumières. Ils ont osé avancer l’idée que tous les régimes de pouvoir exercés ou subis par les hommes au cours de l’histoire n’avaient eu ni les dieux ni la nature pour origine, mais étaient le fruit des pensées, des actions et les intérêts des hommes eux-mêmes » p.275. Oui, les sciences sociales et la démocratie sont liées…

Un excellent petit livre qui remet à leur place bien des fantasmes et des préjugés.

Maurice Godelier, Au fondement des sociétés humaines, 2007, Flammarion Champs essais 2010, 331 pages, €9.69

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2 réflexions sur “Maurice Godelier, Au fondement des sociétés humaines

  1. Godelier dans ce livre, entre autre critique Mauss et le remet à sa place, qui est juste mais pas entièrement. Tout n’est pas don ni échange. Il y a des choses qu’on ne donne pas dans toute société.
    « Tout » n’est pas non plus culture, mais tout peut devenir culturel si la société s’en saisit pour en faire un symbole social. Évidemment que la biologie existe, comme les lois physiques et économiques. Mais l’humain a une autonomie ‘relative’ envers elles, il s’en sert pour autre chose que la force aveugle de l’instinct sert aux fourmis. Ce pourquoi le sexe subit toujours un contrôle social car il est une pulsion anarchique, purement individuelle, a-sociale.
    L’humain peut aussi céder à ses instincts : la gauche bobo-68 ultra-individualiste qui lit Sade se dit que tout est permis, le nazi générique use des gens comme des objets sexuels ou d’amusement. A la société de poser des limites, contraintes admises par débat contradictoire, dans le cadre politico-symbolique (ou religieux) qui la fonde.
    La force d’une démocratie est l’adhésion de chacun pour faire un tous. Déconstruire les traditions et les valeurs est utile, si cela peut rationaliser l’adhésion et faire évoluer les moeurs en fonction des changements du monde. Pas quand c’est mal expliqué, utilisé pour ringardiser l’adversaire (l’accuser d’être rétrograde), ou juste pour choquer le bourgeois ou la mémère en affirmant sa jeunesse folle. Le sens importe, changer trop vite de sens déstabilise, d’autant plus que la société est déjà en crise économique, géopolitique, historique. Ce vortex du ‘nihilisme’ entraîne alors une réaction violente vers la conservation, en général autoritaire. C’est ce qui s’est passé dans les années 1920 et 1930 en Italie, Russie, Allemagne, Espagne…

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  2. Martin

    Bonjour,

    je crois que je vais acheter ce livre! Je ne connais quasiment rien de l’anthropologie, et je m’en veux de cette lacune. En lisant votre article, j’avais cependant en tête Marcel Mauss pour qui – si ce qu’on m’a raconté est exact, je n’ai pas encore lu son « Essai sur le don » – le lien social et la société reposent sur la triple obligation de donner, recevoir et rendre, triple obligation qui prend des formes différentes en fonction des cultures mais qui semble commune à toutes les sociétés humaines ; ce qui s’oppose à la vision libérale de l’être humain.
    Si j’ai bien compris le sens de votre article, tout est culturel, et donc tout est « inventé » ce qui fragilise par là toute les sociétés : il suffit de déconstruire les supports culturels sur lesquelles elles reposent pour mettre à jour leur caractère purement artificiel ; or accepter une règle, une loi, des normes et intégrer un héritage culturel nécessite une part de sacré ; la fin ou la remise en cause des fondations sacrées d’une société entraîne sa déstabilisation, je crois… Comment faire société dans notre époque qui en a quasiment fini avec le sacré? comment, en quelque sorte, éviter le « nihilisme »? Là je crois qu’on peut en revenir à Marcel Mauss : si la triple obligation de donner, recevoir et rendre est à l’origine de toutes les sociétés humaines, c’est sans doute qu’elle gît au cœur même de l’homme, et c’est peut-être là qu’il faut aller chercher les matériaux pour faire société.

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